2003
Outre - Terre
Morceaux choisis
Fondamentalisme, christianisme, Amérique
Savinien de Rivet
DEA Le Monde au Temps présent, Marne-la-Vallée.
Les États-Unis sont, au sein du monde occidental, un cas unique quant au
rapport de la population au religieux. Près de 94% des habitants se disent
croyants
[1], taux infiniment plus élevé que dans n’importe quel autre pays industrialisé. Ils se singularisent également par l’importance donnée à la religion :
selon un sondage paru en mars dernier et publié par le
Pew reasearch center for
the people and the Press, ils sont 59% à estimer la religion « très importante
[2] »,
arrivant très largement en tête de tous les pays industrialisés (voir figure 1), ainsi
que de la plupart des pays d’Europe centrale et orientale. Leurs voisins canadiens, par exemple, y accordent deux fois moins d’importance. De même, parmi
les pays de la « nouvelle Europe », la Pologne, pourtant patrie de Jean Paul II,
ne considère la religion très importante qu’à 36%.
En revanche, la plupart des pays dits du « Sud » accordent une importance
comparable ou supérieure aux religions. Le phénomène va en général de pair
avec la richesse, ce qui se vérifie à l’exception notable des États-Unis (et du
Vietnam).
Pourquoi cette spécificité américaine ? Explication la plus courante avancée
par les « libéraux » ou progressistes : le niveau de précarité plus élevé aux États-Unis que partout ailleurs dans le monde développé. D’où un recours fréquent à
Dieu ( 67% des personnes interrogées affirment qu’il leur est arrivé de prier
pour que s’accomplisse un miracle
[3]). La très « libérale » New America Foun
dation a publié
The Atlantic Monthly un classement à partir d’indicateurs fournis par l’ONU et l’OCDE : le pays se trouve à la traîne (parmi les trois derniers de
l’OCDE ) pour des critères sur l’espérance de vie, la pauvreté, la mortalité infantile, le taux d’homicides, la couverture sociale, le taux de séropositivité et
l’épargne
[4]. Même le
Wall Street Journal, pourtant conservateur, publiait en
mars dernier un article sur les insuffisances du système d’assurance maladie.
Autre explication de cette religiosité américaine, la géographie. Un certain
isolement, indique Régis Debray, et de grands espaces amèneraient l’homme à
s’en remettre à Dieu. Or, la densité de population est beaucoup plus faible aux
États-Unis qu’en Europe. En outre, la religion y est plus développée en milieu
rural que dans les grandes villes, en particulier sur la côte est.
Et puis il y a la formation démographique. Les États-Unis drainent plus de
40% de l’immigration mondiale, singulièrement à partir du « Sud » en règle
générale plus religieux. Une immigration qui s’effectue la plupart du temps en
communauté, si bien que les immigrés reproduisent leur mode de vie et conservent la plupart de leurs traditions, notamment religieuses. De même joue encore
sans doute la mobilité géographique : aux États-Unis plus que dans toute autre
société occidentale, l’individu est amené à beaucoup déménager et de nombreux
Américains cherchent alors à se faire de nouveaux amis par le biais de leur
communauté religieuse. C’est enfin le dynamisme des religions et le prosélytisme très développé. Ajoutons que le message religieux est diffusé par de
nombreuses chaînes de radio et de télévision chrétiennes.
Une forme de religiosité civile s’est par ailleurs développée aux États-Unis
dans le patriotisme qui emprunte de nombreux symboles au christianisme. C’est
tout d’abord la notion de « destinée manifeste », aujourd’hui la « nation indispensable », en vertu de laquelle l’Amérique est seule capable, par le fait de sa
« bienveillante hégémonie » d’assurer la paix dans le monde. Une idée est très
largement répandue aux États-Unis, aussi bien chez les démocrates que chez les
républicains. Seuls les plus libéraux des démocrates ou les plus isolationnistes
des conservateurs la récusent et seront taxés d’un-american (antiaméricains).
Ce qui amène l’historien Norman Birnbaum
[5] à ne pas définir les États-Unis
comme une nation au sens de Renan, soit une communauté de mémoire. La
population, renouvelée par vagues régulières d’immigration, n’a pas de passé
commun (d’autant que les high schools orientent les élèves, lors de la seule et
unique année d’enseignement d’histoire américaine, en fonction du lieu ou de
leur origine ethnique). Il faut alors revenir à Tocqueville, pour qui le mode d’appartenance à la nation s’apparente ici plutôt à celui d’une église ou d’une secte,
avec affirmation doctrinale et sentiment de mission mondiale. La constitution
tient lieu de Livre ; le drapeau est un symbole quasi religieux ; les pères fondateurs servent de références pour fonder une politique, libérale ou conservatrice,
centralisatrice ou décentralisatrice.
Notamment le célèbre « in god we trust » s’inscrit sur les billets de banque.
Et la référence à Dieu, dans l’administration américaine, est constante. On
prononce « God bless America » dans chaque discours, ce qui choque les autorités ecclésiastiques (à commencer par Jean Paul II). Il y a porosité croissante,
depuis les années 1970, entre religion et politique.
… qui récupère les symboles religieux
Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord la réaction contre la grande « permissivité » des années 1960. Le plus lourd reproche de la droite religieuse, c’est
sans doute la décision de la cour suprême, en 1963, de supprimer la prière dans
les écoles publiques, et le « déclin moral » du pays amorcé par là. La défaite au
Vietnam, puis le scandale du Watergate n’ont pas arrangé la situation qui n’a
d’ailleurs fait que s’exacerber avec la récession économique des années 1970.
Les références religieuses de la part d’élus sont très fréquentes. Et certaines
font scandale. Notamment une déclaration publique de Rod Paige, secrétaire à
l’Éducation nationale, qui a déclaré publiquement le 7 avril que les écoles chrétienne étaient meilleures que les écoles publiques en raison de leur système de
valeurs. On entend également de nombreuses réflexions sectaires chez les principaux représentants fondamentalistes de l’administration Bush, le secrétaire à
la Justice John Ashcroft et le chef de file des républicains à la Chambre des
Représentants Tom DeLay. D’autres réflexions sont moins choquantes, telles les
références constantes du Président Bush à sa foi personnelle, qui l’« aide à
prendre des décisions » ou à son expérience de born
-again (« renaissance » à la
foi). Les Américains étaient en 2000 partagés sur ce point : une moitié estimant
que les candidats à la présidentielle devaient évoquer en public leurs convictions
religieuses, l’autre moitié trouvant qu’il était préférable de les garder pour eux
[6].
Il y a bien sûr, depuis le 11 septembre, un plus large consensus. Aussi, la décision présidentielle de déclarer un jeûne national le vendredi saint au moment de
la guerre n’a pas rencontré de fortes oppositions. Les chrétiens conservateurs,
évidemment, se reconnaissent souvent dans le Président Bush, et commencent
rarement un repas sans prier pour lui.
La guerre en Irak, bien sûr. Quelque 1 400 chapelains ont accompagné les
soldats sur le terrain, presque tous chrétiens ( 30 juifs et 15 musulmans). Leur
but était de « les préparer à tuer et à mourir sans y perdre leur âme », de « témoigner, même sur le champ de bataille, de la présence d’un dieu juste et bon
[7] ».
Le révérend Dave Petersen explique le traumatisme postérieur au Vietnam par
« une perte des valeurs morales et la perdition de nombreux soldats dans le sexe
et l’alcool ». Les troupes engagées ont été enjointes de prier tous les mercredis
pour le Président.
Plus gênant, pendant le conflit, l’affaire des « baptêmes forcés » de soldats,
le très évangéliste baptiste du sud Josh Llano fournissant les soldats en eau, en
fruits exotique, nourriture ou boissons à condition qu’ils acceptent de se faire
baptiser. De nombreux pasteurs sont encore soupçonnés d’avoir eu pour but
l’évangélisation des musulmans. Rappelons qu’à l’occasion de la première
guerre du Golfe, Franklin Graham, fils du très médiatique Billy et prédicateur
comme son père, avait envoyé aux troupes stationnées en Arabie saoudite des
milliers d’exemplaires du Nouveau Testament en arabe, avec pour mission de
les distribuer à la population locale. Ce qui violait l’accord de non prosélytisme
passé entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, et avait suscité des remontrances
du général Schwarzkopf.
Autre détail gênant, le sermon aux armées au Pentagone prononcé à l’occasion du vendredi saint par le même Franklin Graham. Ce dernier, prédicateur
fondamentaliste, est très critiqué pour deux raisons : d’abord pour avoir considéré que le 11 septembre était un « châtiment divin » (New York est considérée
par certains évangélistes comme la « Babylone » moderne) ; ensuite pour avoir
qualifié l’islam de « religion diabolique ». Ce qui ne l’empêche pas d’être un
grand ami du président et d’avoir officié lors de la cérémonie pour son entrée en
fonctions. Son père, Billy Graham, a joué un rôle majeur dans la « conversion »
de George W. Bush. Par ailleurs, la journaliste Molly Ivins, biographe du candidat Bush
[8] nous révèle une anecdote sur un de ses amis fondamentalistes du
Texas, le révérend James Robinson, télévangéliste de Fort Worth : celui-ci avait
convaincu un de ses fidèles, l’ex-millionnaire T. Cullen Davis, de vendre une
collection de statuettes anciennes de jade et en ivoire provenant d’Extrême-Orient et que lui avait léguée son père. La vente devant servir aux besoins du
ministère. Soudain, le prédicateur eut une révélation divine : les statuettes
étaient des idoles païennes. Les deux hommes, à l’instar des taliban, s’empressèrent de les briser.
Un courant fondamentaliste minoritaire…
Le fondamentalisme est un courant théologique de tendance conservatrice,
d’origine protestante, né aux États-Unis pendant la première guerre mondiale,
qui s’en tient à une interprétation strictement littérale de l’Écriture et s’oppose
à toute analyse historique ou scientifique, à toute exégèse
[9]. Les évangélistes,
eux, sont proches du fondamentalisme, mais moins doctrinaires, et ils ressentent
le devoir de prosélytisme vers les incroyants.
En juin 2002,17% des Américains se définissaient comme fondamentalistes
[10]. Mais le terme peut sembler péjoratif et une partie importante de la
population peut ne pas se nommer ainsi bien qu’elle partage les valeurs du
courant. En particulier quant à la tendance apocalyptique : les représentations du
début et de la fin du monde aux États-Unis, composantes essentielles du fondamentalisme. Si la Bible est littéralement la parole de Dieu, elle contient la vérité,
et toute la vérité, donc tous les événements du passé mais aussi de l’avenir.
Bon révélateur de l’influence du fondamentalisme sur l’ensemble de la
société américaine, le phénomène créationniste, opposé aux théories de l’évolution : le monde a été créé il y a quelques milliers d’années ( 8 000 à 4 800 années
avant Jésus-Christ), conformément à la lecture littérale de la Bible, et notamment de la Genèse. En mars dernier, un sondage de l’institut Gallup évaluait à
46% le nombre d’Américains estimant que le monde avait été créé il y a moins
de 10000 ans
[11]. À titre de comparaison, la même enquête, effectuée en Europe
continentale, obtient des taux inférieurs à 5%, et en Grande-Bretagne, pays
pourtant profondément imprégné de culture biblique, un taux de 7%. Certes, la
désinformation et les lacunes du système éducatif sont pour beaucoup dans ces
représentations du monde. Un tiers environ des lycéens n’apprendraient pas la
théorie de l’évolution. Résultat, ici, de la fameuse culture du consensus et donc
du politiquement correct : un professeur hésitera avant d’enseigner l’évolution
en milieu évangéliste. D’autant que les réactions peuvent être très vives.
La guerre, en outre, fait rage essentiellement au niveau local. Les créationistes tentent systématiquement de noyauter les « board of education » (organismes locaux chargés du choix des programmes), de manière à faire sélectionner des manuels scolaires qui ne fassent pas référence à l’évolution (ou qui
enseignent également la « science » créationniste).
Des arrêts promouvant le créationisme dans les écoles publiques sont régulièrement prononcés à l’échelle des comtés ou des États, mais ensuite invalidés
au niveau national. Car, le créationisme a définitivement perdu la bataille,
depuis 1980, à l’échelon fédéral. Acte ultime, le verdict de la cour suprême en
1987 (Edward v Aguillard) : l’enseignement créationniste était banni des écoles
publiques. Cependant, on a pu constater que son application est problématique.
D’autant qu’aussi bien George W. Bush qu’Al Gore (tous deux chrétiens bornagain) avaient affirmé, à la veille de l’élection présidentielle de 2000, qu’évolutionnisme et créationnisme constituaient deux théories équivalentes. Qu’il se
soit agi de convictions personnelles ou d’une volonté de ne pas s’aliéner une
partie de leur base électorale, ces remarques sont révélatrices de l’importance du
sujet.
Fait notable : la plupart des grands courants religieux s’étaient, lors des
grands procès du créationisme dans les années 1980, portés partie civile pour
s’opposer à l’enseignement du créationisme dans les écoles
[12]. Seuls les adventistes du 7
e jour – moins de 1% des Américains – s’étant rangés aux côtés d’organisations pseudo-scientifiques comme le Creation reaserch center et l’Institute for creation research.
Le fondamentaliste se trouve effectivement à la marge des courants religieux. Environ 26% de catholiques et 53% de protestants au États-Unis
[13]. Et il
faut, parmi ces derniers, distinguer deux tendances : le courant dit « mainstream » (ou « mainline ») et le courant dit « évangéliste ». Le premier regroupe
épiscopaliens, luthériens, méthodistes et presbytériens. Le courant « évangéliste » rassemble baptistes, pentecôtistes, soit un nébuleuse d’églises très différentes (baptistes du sud, église du christ, adventistes du 7
e jour, etc.). Un tableau
encore compliqué par les clivages au sein même des églises.. on peut d’ailleurs
évoluer comme le Président, de confession méthodiste (donc mainstream), qui
est passé à l’évangélisme depuis son expérience de
born-again.. À l’inverse,
Bill Clinton, membre de la très évangéliste et conservatrice, voire fondamentaliste, Southern Baptist Church
[14], a mené une politique souvent contraire aux
recommandations de son Église et s’est fait réprimander par elle.
Le protestantisme de type « mainstream » et le catholicisme ont en commun
un patrimoine séculaire de réflexion théologique : Pères de l’Église, exégèse,
comparaison. Les évangélistes dont le mouvement est plus récent, posent en
revanche un regard neuf sur la Bible, parole littérale de Dieu qui ne souffre
aucune interprétation distanciée. Si ces courants sont plus importants aux États-Unis qu’ailleurs, c’est pour des raisons historiques : l’immigration était à l’origine surtout britannique, puis allemande et les immigrants, en général issus de
milieux protestants, étaient souvent en rupture avec les autorités religieuses de
leur pays d’origine. Leur restait donc la Bible. Ce qui explique pour beaucoup
un rapport très fort au texte; compte ici aussi le concept très américain de liberté
religieuse concilié à un individualisme marqué.
À la veille de l’intervention américaine en Irak, les clivages confessionnels,
en la matière, étaient assez nets. Un quart des protestants mainstream et des
catholiques (contre 67% dans les deux cas) s’opposaient à la guerre; il n’étaient
que de 15% parmi les évangélistes ( 79% de soutien). En revanche, le taux
d’opposition à la guerre s’élevait à 31% (contre 59%) chez les athées
[15]. Un
chiffre encore beaucoup plus important chez les évangélistes si l’on fait abstraction de la communauté noire : cette dernière, très largement représentée dans la
confession, était nettement plus partagée – 44% dans chaque camp – sur le
conflit
[16]; il y a en effet toute une frange d’évangélistes libéraux, héritiers du
combat pour les droits civiques et du pasteur baptiste Martin Luther King. Un
mouvement qui s’inscrit en faux contre l’équipe Bush, notamment en ce qui
concerne la guerre. Ainsi n’était-il pas rare, à la veille de l’intervention américaine, d’entendre dans les églises afro-américaines, pentecôtistes ou baptistes,
des sermons ouvertement dirigés contre la guerre et des critiques violentes à
l’encontre du président Bush.
Phénomène paradoxal : toutes les grandes églises américaines, à l’exception
notable des Southern Baptist se sont opposées à la guerre. Des représentants de
l’église catholique, on le sait, mais également des Églises épiscopalienne, luthérienne, méthodiste (obédience de George W. Bush, rappelons-le), presbytérienne, soit de toute la tendance « mainstream » de l’église protestante, mais
aussi certains évangélistes parmi lesquels l’Église unie du Christ, tous réunis au
sein du Comité national des Églises, ont signé une lettre commune en octobre
2002 pour enjoindre le président Bush à renoncer à la guerre. Ce sont au
contraire pour une grande partie les évangélistes, notamment les Southern
Baptist, qui lui ont envoyé un communiqué très favorable à la guerre.
On observe donc un fossé entre les recommandations ecclésiastiques et le
comportement des fidèles. On est beaucoup plus conservateur au niveau local
que dans la hiérarchie. 51% des Américains estiment que la droite chrétienne
des conservateurs reflète très ou assez fortement les valeurs chrétiennes ou l’esprit de Jésus
[17]. Une droite chrétienne qui prône des pratiques fermement
condamnées tant par le Vatican que par la plupart des Églises américaines,
comme la peine de mort.
Il existe aussi aux États-Unis de nombreuses communautés catholiques
exaspérées par ce qu’elle considèrent comme le progressisme du Saint-Siège
47% des catholiques américains considèrent même que le pape
a « perdu le
contact avec les catholiques des États-Unis ». Le catholique et néo-conserva-teur Michael Novak
[18] s’est même rendu à Rome début février pour tenter d’y
promouvoir la politique de George Bush défendre en particulier la cause de la
guerre. Il a à cette occasion rencontré de hauts responsables, notamment l’archevêque Jean-Louis Tauran, secrétaire du Pape à la politique étrangère (le 7).
Et prononcé un discours intitulé « Théorie de la guerre juste et la politique
étrangère en Irak » lors d’un symposium organisé par James Nicholson, ambassadeur des États-Unis à Rome
[19]. La situation est similaire dans les églises dites
« mainstream » ou les responsables font face à une fronde chez une partie de
leurs fidèles, voire même de leurs prédicateurs.
… qui exerce une très grande influence sur la société
Mais le clivage entre Églises et fidèles est surtout due au rôle important joué
par les médias de masse qui gagnent ici en influence. Comme en témoigne
singulièrement une enquête de l’institut Barna Research de juillet 2002 : 63%
des Américains ont assisté à une célébration religieuse chrétienne le mois précédent ; 67% consolident leur foi sur un des médias chrétiens de masse (radio,
télévision ou livre) ; 52% ont écouté une radio, 43% regardé une chaîne de
télévision et 33% lu un livre chrétien autre que la Bible le mois en question. La
taille de ces médias a très fortement augmenté au cours des dernières décennies
et ils maillent aujourd’hui le territoire américain avec plusieurs centaines de
chaînes de télévision, à diffusion locale ou nationale. Ces chaînes, à l’instar du
Christian Broadcasting Network, le célèbre réseau de Pat Robertson, diffusent
en permanence un message religieux.
Méthode simple et efficace : spéculer sur la peur. Ainsi, les messages de type
« convertissez-vous, repentez-vous, car la fin du monde est proche » sont très
nombreux. Laquelle serait également, selon les fondamentalistes, « décrite par
la Bible », notamment au livre de Daniel et dans celui de l’Apocalypse (une
vision partagée par un grand nombre d’Américains : ils sont 40% à estimer que
« le monde prendra fin, comme le prédit la Bible, dans un combat à Armageddon entre Jésus et l’Antéchrist
[20] »). Les événements contemporains seraient
autant de signes annonciateurs de la fin des temps et ils « prouvent » la véracité
des récits bibliques. Des prophéties très largement popularisées par ces stars du
petit écran telles que Jerry Falwell, Jack Van Impe et John Hagee.
À la grande influence de ces médias chrétiens dans les représentations religieuses américaines, il faut ajouter celle des tabloïds et de la littérature apocalyptique. En effet, les tabloïds américains dont la diffusion est répandue font
commerce de sensationnalisme : les extra-terrestres aussi bien que la découverte
de l’arche de Noé ou l’arrivée de l’Antéchrist sur terre. La littérature apocalyptique est elle aussi particulièrement prolifique. On la trouve non seulement dans
les quelque 6 000 librairies chrétiennes du pays, mais dans toutes les autres.
Fondamentalisme et politique
Pour le chercheur Paul Boyer, « on ne peut pas comprendre l’actuel climat
politique des États-Unis sans étudier attentivement les scénarios apocalyptiques
auxquels adhèrent des millions d’Américains
[21] ». L’influence du fondamentalisme et de la croyance en la fin des temps était très largement répandue en politique dès l’époque de Ronald Reagan. Ce dernier était lui-même très porté à une
vision prophétique des événements. Il avait déclaré au cours d’un débat télévisé
avec Walter Mondale en 1984 s’intéresser philosophiquement à l’apocalypse,
ajoutant qu’un nombre important de théologiens jugeaient les prophéties en
cours de réalisation. Rappelons qu’en 1971, à l’occasion d’un dîner avec des
législateurs californiens, le même Reagan avait affirmé que l’« Union soviétique, c’était Gog
[22] », « la nation qui guidera toutes les forces du mal contre
Israël
[23] » et cité le livre d’Ézéchiel. Ajoutant par référence à la fondation de
l’État d’Israël et au récent coup d’État en Libye : « pour la première fois, tout
est en place pour la bataille d’Armaggedon et le retour du Christ ». Douze ans
plus tard, il qualifiait l’Union soviétique, à l’occasion d’un discours à l’association nationale des évangélistes, d’« empire du Mal », et de « cœur du Mal dans
le monde moderne ». Il semble que les représentations religieuses de Ronald
Reagan aient joué un rôle très important dans la diabolisation par ce dernier de
l’Union soviétique et la politique d’opposition systématique menée à son égard.
De même, un nombre très important d’Américains se sont, à l’instar de leur
président, représenté l’Union soviétique comme un mal absolu. Il était à l’inverse nécessaire de protéger Israel contre sa destruction par les forces du Mal.
Aujourd’hui, la rhétorique est restée la même qu’au cours des années
Reagan, mais l’ennemi a changé : ce n’est plus le communisme, c’est l’Islam.
Des constantes, évidemment, subsistent, notamment la nécessité de protéger
Israël donné aux juifs par Dieu. La colonisation juive sur la rive ouest et à Gaza
est perçue comme voulue par Dieu. En revanche, l’ONU est liée à l’Antéchrist,
faux prophète qui cherche dans l’apocalypse à dominer le monde. Le fait que les
Nations unies soient une organisation laïque (des « humanistes séculiers » dans
le vocabulaire chrétien conservateur) et étrangère aux références chrétiennes ne
fait que les conforter dans cette opinion. De même l’Europe, sécularisée et
suppôt de l’ONU, est diabolisée. De nombreux prédicateurs croient en effet
discerner le « chiffre de la Bête » dans la numérotation des directives européennes. Pour les fondamentalistes, la signature d’accords internationaux équivaut à une soumission à l’ordre démoniaque du monde .
L’un des romans les plus lus aux États-Unis est la
Saga Left Behind, dont les
auteurs, Tim LaHaye et Jerry Jenkins, ont vendu plus de 50 millions d’exemplaires depuis 1995 et dans lequel l’Antéchrist devient secrétaire général des
Nations unies dont le siège est transféré de New York à Babylone (reconstruite) !
[24]. Les fondamentalistes justifiant d’autant la guerre en Irak que leur
littérature fait référence à la Babylone de la Bible et compare Saddam Hussein
à Nabuchodonosor
[25]. Le président Bush lui-même n’avait-il pas estimé dans
son discours sur l’état de l’Union que ce dernier avait la capacité de « déclencher des catastrophes comme personne n’en n’avait jamais vues ». Rien d’étonnant à ce que quelque 42% des Américains aient estimé en mars que Saddam
Hussein avait commandité les attentats du World Trade Center.
L’alliance avec les néo-conservateurs
Leur opposition à l’islam, aux organisations internationales, à l’Europe,
ainsi qu’une extrême diabolisation de Saddam ont fait des fondamentalistes des
alliés de choix pour les néoconservateurs du parti républicain. Bien sûr, ces
derniers ne partagent pas, loin s’en faut, leurs convictions religieuses. Mais ils
ont une même conception du monde où tout se joue entre le bien et le mal et les
mêmes convictions messianiques sur le rôle de l’Amérique dans le monde. Ils
ont, au même titre que les fondamentalistes, un profond sentiment des dangers
qui planent sur l’époque, et ils évoquent souvent, eux aussi, des scénarios
apocalyptiques. L’eschatologie néoconservatrice n’annonçant pas la fin du
monde, mais la fin de l’histoire (Francis Fukuyama), lorsque tous les pays
auront accédé à la démocratie
[26] que l’Amérique veut partout instaurer.
Même si les fondements de la pensée néoconservatrice sont fréquemment
complètement opposées à ceux du fondamentalisme. Le titre du dernier ouvrage
du journaliste néoconservateur Robert Kaplan, Politique du guerrier : de la
nécessité d’une éthique païenne dans le leadership, où l’auteur se réfère à
Thucydide, Machiavel, Hobbes et Clausewitz, est propre à faire frémir d’horreur n’importe quel fondamentaliste. Et puis, de nombreux néoconservateurs
récusent comme Charles Krauthammer dans le Time Magazine du 22 novembre
1999 la pseudo-science créationniste en tant qu’absurdité.
Même s’ils s’accommodent de ces divergences, car les fondamentalistes leur
fournissent une base électorale très important au prix de laquelle on peut bien
lisser un discours.
[1]
Sondage
Newsweek : 13 et 14 avril 2000.
[2]
Sondage publié en mars 2003 par le Pew Reaseach center for the people and the Press.
Question : quelle est l’importance de la religion dans votre vie ? Très important, assez important, pas très important ou pas du tout important.
[3]
Sondage
Newsweek, op.
cit.
[4]
« The American Paradox »,
The Atlantic Monthly, janvier/février 2003.
[5]
Cf. Norman Birnbaum, « Où va l’Amérique ?»,
Études, novembre 2002.
[6]
Sondage ABC News du 19-23 janvier 2000.
[7]
Cf. Rod Dreher, « Ministers of War », Rod Dreher,
National review, 10 mars 2003.
[8]
Cf. Molly Ivins,
Shrub : the short but happy life of George W. Bush, Vintage Books, New
York, 2000.
[9]
Source : office de la langue française.
[10]
Sondage CNN /
Times, 19-20 juin 2002.
[11]
Gallup est un institut de sondage sérieux et l’enquête, renouvelée chaque année depuis
plus de 20 ans, a toujours donné plus de 42%.
[12]
Il s’agissait des catholiques : Roman Catholic Church, des juifs : American Jewish
Congress, Central Conference of American Rabbis, et des églises protestantes classiques :
General Convention of the episcopal Church, Lexington Alliance of Religious Leaders,
Lutheran World Federation, Unitarian Universalist Association, United Methodist Church.
[13]
Sondage Gallup/CNN du 9-10 décembre 2002 : 53% de protestants, 26% de catholiques,
3% de mormons, 2% de juifs, 1% d’orthodoxes, 6%
varia, 6% d’athées et 3% de non
identifiés.
[14]
Rappelons que cette Église qui représente 15 millions de personnes militait pour la ségrégation à l’époque du combat pour les droits civiques de Martin Luther King ; elle a, qui plus
est, souvent exprimé son soutien au Ku Klux Klan.
[15]
The Pew Reasearch Center for the People and the Press, 3 avril 2003.
[17]
Sondage
Newsweek des 10-12 décembre 1998.
[18]
Membre du think tank néoconservateur
American enterprise institute.
[19]
Manœuvre absolument contre-productive étant donné que Jean-Paul II a engagé le
10 février une « croisade contre la guerre ».
[20]
Sondage
Newsweek, 21-22 octobre 1999.
[21]
Cf.
When time shall be no more : prophecy belief in modern American culture, Paul
Boyer, Harvard University Press, Cambridge (Massachusetts) 1992.
[22]
Pays maudit et ennemi d’Israël dans la Bible.
[23]
Rappelons que la naissance de l’État d’Israël en 1948 a été saluée par la plupart des
fondamentalistes. En juin 1967, le prédicateur fondamentaliste Pat Robertson avait qualifié
la victoire d’Israel de « signe Divin ».
[24]
Cette conception de la fin des temps, l’une des plus répandues, a été formulée par John
Darby, ecclésiastique anglais du XIX
e siècle. Selon son interprétation de la Bible, les temps
présents ( dispensation) finiront par une extase (rapture) des vrais croyants qui iront rejoindre
Jésus-Christ dans le ciel. Ensuite viendra l’époque de la « tribulation » où une figure charismatique mais satanique, l’Antéchrist, surgissant en Europe, s’emparera du gouvernement mondial
et imposera sa tyrannie. Le Christ et les Saints reviendront au bout de sept ans pour vaincre l’Antéchrist et ses alliés à Har-Megido (Armageddon), ancien champ de bataille situé près de Haïfa.
Le Christ inaugurera, à partir d’un Temple rebâti, un règne de justice de 1000 ans.
[25]
À l’instar de du best-seller
The rise of Babylon de Charles H. Dyer, réédité en 2002 par
le Moody Bible Institute (et sorti à l’occasion de la première guerre du Golfe).
[26]
Une autre variante sur le même thème est celle de Thomas L. Friedman, éditorialiste au
New York Times et proche du néo-conservatisme : dans son ouvrage intitulé the Lexus and
the Olive Tree, il affirme : « Deux pays possédant un Mac Donald ne se sont jamais fait la
guerre entre eux ».