2003
Outre - Terre
L’empire du monde
Michel Korinman
Bush a perdu la guerre, celle des experts qui lui prédisaient,
wishful thinking,
tout comme en Afghanistan, un échec. Ce n’est plus cette fois le sacro-saint
relief qui devait avoir raison des troupes de la coalition, mais par ordre : la résistance « nationale » des Irakiens, plus tenaces et mieux préparés qu’on ne le
croyait ; des partisans mobiles et aguerris qui menaçaient les lignes de communication ; la bataille qu’il faudra désormais qualifier d’immobilière, tant les
spécialistes du combat de rue auraient souhaité que la pierre elle-même participe, de fait, à la guérilla urbaine
[1].
Le monde tel qu’il est et non pas comme on peut souhaiter, selon les camps,
qu’il soit, c’est à l’évidence celui de la
monopuissance américaine. Ici, l’opposition chère à la « science politique » entre l’unilatéralisme triomphant et le
multilatéralisme de la période à deux Grands semble dépassée. D’abord parce
que la question de la légitimité se pose maintenant, du point de vue américain,
en termes de puissance proportionnellement investie – budget militaire– et non
de démocratie internationale
[2]. Et puis, surtout, s’est produite une révolution des
objectifs qui ne consistent plus, pour les États-Unis et leur
junior partner britannique, à préserver des équilibres en attendant un monde par consubstantiation
meilleur, mais à bâtir ce monde avec les moyens de l’infiniment plus fort : intervention préventive, dominos à rebours. Il y a du Wilson ( 1918) et du Roosevelt/Churchill ( 1941) dans cette volonté de reconstruire la planète sur les principes de la démocratie. Mais aussi bien celle d’imposer autoritairement et
partout un ordre nouveau.
Right or wrong, our country. Le chancelier Kohl a
certes ses raisons de dénoncer dans
Die Welt la perception néoconservatrice, à
Washington, de l’Amérique comme nouvelle Rome ; il n’en reste pas moins,
justement, que c’est ainsi que les néoconservateurs américains se perçoivent.
Conséquence provisoire : les clivages jusque-là déterminants du monde à venir
pourraient bien – comme à Rome– se déplacer des plus ou moins lointaines
marches d’un empire renouvelé vers le cœur même de cet empire. Ceci, précisément, dans le contexte de la « quatrième guerre mondiale » (après la guerre
froide) théorisée par un Eliot Cohen, professeur à Johns Hopkins Nitze School
of Advanced International Studies, membre du Defense Policy Board et
conseiller du secrétaire à la Défense en matière de grande stratégie, contre
l’« islam militant ». Que la frange la plus radicale de cette mouvance internationale réagisse à terme par des scénarios de 11 septembre nucléaire, chimique
ou biologique, donc incomparablement plus meurtriers, n’est pas inconcevable.
Mais il y aurait du coup règlement de compte idéologique avec la direction
actuelle, certains rappelant déjà que Bush avait fait campagne, en 2000, sur une
thématique quasi-isolationniste, allant jusqu’à critiquer son prédécesseur pour
les interventions en Somalie ou au Kosovo. S’annonce déjà un antisémitisme de
nature non plus politique mais géopolitique comme par exemple chez le républicain puis indépendant Pat Buchanan, très souverainiste et isolationniste. Les
fonctionnaires juifs régulièrement cités de l’administration, dont en particulier
Paul Wolfowitz, numéro deux de la Défense, et leurs relais dans les médias, se
voient reprocher une double appartenance nationale à Israël et aux États-Unis
tout comme leur proximité au Likoud. Mieux, la guerre de Bush en Irak, c’était
la guerre de Sharon. Avec deux stratégies imbriquées : si les néoconservateurs
veulent pour les États-Unis l’empire du monde, c’est qu’Israël aspirerait à l’hégémonie totale au Moyen-Orient. Alors qu’il n’y a en aucune manière identité
entre les intérêts nationaux bien compris des États-Unis et de l’État hébreu,
explique l’aile droite des républicains opposée au
cours nouveau
[3]. La communauté et ses organisations auront beau s’insurger contre pareilles interprétations
de l’histoire : Bush, Cheney, Rumsfeld, tous protestants ; simplement une
poignée de juifs autour du Président et de son équipe ; les juifs souvent démocrates et progressistes (libéral), défavorables à l’intervention
[4]. Quand même la
guerre d’Israël et par extension la guerre des juifs.
Nul cynisme dans l’énoncé des thèses qui font aujourd’hui autorité à
Washington. Au contraire, réelle foi et adhésion. D’où le seuil de tolérance très
faible aux thèses françaises.
Paris récuse la mutation américaine, camperait sur le vingtième siècle et
participerait du même coup d’une liquidation de l’unité occidentale. Florilège :
Jacques Chirac un pygmée et un rat ; France des accords de Munich, de Vichy,
de l’ingratitude, de Poujade et des colonies; « pays de deuxième catégorie » qui
a usé de son influence au Conseil de sécurité et à l’OTAN, selon Peter King,
représentant républicain de l’État de New York, membre de la Commission des
relations internationales de la Chambre des Représentants, pour freiner l’intervention ; Paris se posant en garant de la morale, alors que les Français avaient
perdu la Première Guerre mondiale, puis établi un record de reddition pendant
la Seconde. Richard Perle, alors président du Defense Policy Board, demande
l’exclusion de la France par l’Alliance atlantique parce que sa politique consiste
« à réduire l’influence des États-Unis en Europe » : la position allemande s’expliquant par l’électoralisme de la direction ; alors que les Belges suivent. Mais
la critique peut à l’occasion se faire plus argumentée et incisive : les dirigeants
français étaient liés par une importante minorité musulmane – cinq à sept
millions d’individus – que le pays n’a pas su intégrer et dont ils redoutent
qu’elle ne se radicalise plus avant. Pour ces Américains, un problème de géopolitique interne à la France. Donnons acte, en passant, à Pascal Boniface,
« spécialiste des questions géopolitiques et enseignant », connaisseur avoué du
ballon rond, de leur donner, peut-être à son insu, entièrement raison dans une
note destinée au PS en avril 2001 : « Je suis frappé par le nombre de jeunes
beurs, de Français musulmans de tout âge, qui se disent de gauche mais qui, par
référence à la situation au Proche-Orient, affirment ne pas vouloir voter Jospin
aux élections présidentielles ». Et l’auteur de s’étonner. Christopher Caldwell
du
Weekly Standard, néoconservateur, reproduit sa pensée dans un article intitulé comme par hasard « Liberté, égalité, judéophobie », traitant de la « benladenisation » des banlieues
[5] !
« Vieille Europe » ramenée à sa juste mesure par le secrétaire à la Défense
Donald Rumsfeld, contre « Jeune Europe » des ex-pays de l’Est ?Avec l’Union
européenne encerclée ? L’euroatlantisme du « groupe de Vilnius » (Albanie,
Bulgarie, Croatie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Macédoine, Roumanie, Slovaquie et Slovénie), sans doute inspiré par le « lobbyiste » Bruce K. Jackson,
serait patent. Voilà qui peut faire l’objet d’une discussion. Bien sûr, la publication de multiples cartes du secteur polonais à venir en Irak témoigne, à Varsovie, d’un certain intérêt. Adam Michnik, l’ancien et célèbre dissident, s’en
explique au travers d’un raisonnement très géopolitique. L’enthousiasme à
expédier, aux frais du contribuable américain, « plusieurs milliers » de soldats
sur l’Euphrate et le Tigre lui semble bien compréhensible après une victoire
aussi complète de la coalition et à terme de la démocratie.
Mais interviennent des représentations spécifiquement polonaises : « nous
autres avons l’expérience historique d’un pays situé entre la Russie et l’Allemagne; d’où la nécessité de l’allié outre-atlantique qui doit, à l’inverse, pouvoir
compter sur nous ». « Syndrome satellitaire » encore accusé par le nouvel axe
anti-guerre France-Allemagne-Russie. Ensuite, il y a la diaspora qui lie chaque
pays de l’ex-Est, sur le modèle irlandais, à l’Amérique : certains n’avaient-ils
pas envisagé d’offrir la présidence polonaise à Zbigniew Brzezinski
[6] ? Cependant, l’Europe unie, c’est l’avenir de la Pologne : « nous ne pouvons rester
sourds aux arguments des deux pays les plus importants de l’UE, l’Allemagne et
la France ».
Conclusion qui illustre le
clivage : tout faire pour que soit préservée l’unité
du monde occidental
[7].
Ce qui explique peut-être la suggestion du ministre polonais de la Défense,
Jerzy Szmajdzinski : associer aux troupes polonaises les Allemands et les
Danois et prendre en considération l’unité commune stationnée à Szczecin
[8] ?
Et on notera pour finir que les opinions publiques suivent difficilement.
82% de Hongrois, 54% de Bulgares, 57,3% de Slovaques, 81% de Croates
sont hostiles. Même si les trois premiers exemples contredisent la liste des
49 États de la coalition produite par la Maison-Blanche.
[1]
On notera cependant que nombre d’experts, sans doute eux-mêmes « aguerris » par le
conflit précédent, avaient cette fois procédé par une technique nouvelle, celle de la
prédiction contradictoire qui permet d’avoir, tout comme Dieu, toujours raison.
[2]
Cf. Robert Kagan,
Of Paradise and Power America and Europe in the New World Order,
New York, Alfred A. Knopf, 2003.
[3]
Cf. Patrick J. Buchanan, « Whose War ?», h
http :// www. MiddleEast. Org. Et Pierre Mélandri
& Justin Vaïsse,
L’empire du milieu. Les États-Unis et le monde depuis la fin de la guerre
froide, Paris, Odile Jacob, 2001, p. 348 : en le personnage se conjuguent conservatisme social
et xénophobie « latente » ; son livre « révisionniste » de 1999,
A Republic, not an Empire,
propose une dure critique de Roosevelt ; il peut compter sur quelques sénateurs et « une ou
deux dizaines de représentants ».
[4]
Cf. James Rosen, « Divisions deep over claims of Jewish influence »,
The Sacramento Bee
(Californie), 6 avril 2003.
[5]
Cf. Pascal Boniface,
Est-il permis de critiquer Israël ?Paris, Robert Laffont, 2003, p. 218,
237-238.
[6]
Cf. Alexander Kustarev, « La révolte des atlantistes européens »,
Novoe Vremja, 2 mars
2003.
[7]
« Gagner la paix »,
Gazeta, 7 mai 2003, disponible sur le site du journal : w
www. gazeta. pl.
Inévitables, après les observations du président Chirac sur les pays candidats qui auraient
perdu une occasion de se taire, les réactions d’internautes désormais farouchement atlantistes. Comme as, 8 mai 2003,8 h 53 sur Onet.pl.-Wiadomosci, forum de discussion : les
États-Unis, contrairement à la France et à l’Allemagne, sont un véritable partenaire ; l’UE, ce
moloch socialiste, n’a-t-il pas au demeurant assigné à la Pologne le statut colonial d’une
province dans la sphère d’influence allemande ?
[8]
Marcin Pijaczynski, « En Irak avec les Allemands », sur h
http :// www. polska. pl/ aktualnosci/ polityka/ article. htm ? = 41292,8mai 2003.