2003
Outre - Terre
Morceaux choisis
Une guerre pour le pétrole ? Pas seulement, mais...
Olivier Da Lage
journaliste à RFI, auteur notamment de Géopolitique de l’Arabie Saoudite, Complexe, 1996.
Alors même qu’à la mi-avril 2003 Bagdad était en proie aux pillages, que les
hôpitaux étaient mis à sac, que les pièces de valeur des musées irakiens étaient
détruites ou emportées, que les bâtiments officiels tout comme les villas privées
ou les simples commerces étaient transformés en un gigantesque libre-service
gratuit par des voleurs emportant réfrigérateurs, appareils d’air conditionné,
lustres ou fauteuils sous le regard bienveillant de soldats américains qui expliquaient officiellement que ces scènes étaient la conséquence légitime des frustrations de citoyens privés de liberté depuis trente-cinq ans, un bâtiment échappait au saccage, protégé par des marines en nombre conséquent et par des
véhicules blindés américains : le ministère du Pétrole. Comme il était prévisible,
ce traitement de faveur n’a fait que renforcer la conviction de ceux qui sont
persuadés de longue date que l’intervention américaine en Irak avait « trois
motifs : le pétrole, le pétrole et le pétrole », pour reprendre l’un des slogans les
plus fréquents du mouvement pacifiste.
Cette certitude est presque unanimement partagée dans le monde arabe, elle
est largement diffusée en Europe et compte même de nombreux adeptes aux
États-Unis. Dans une tribune libre publiée en septembre 2002 dans le
Washington Post, le sénateur démocrate Zell Miller s’exclamait : « pardonnez ma franchise, mais ces gens [mes électeurs] veulent aussi entendre le président et le
vice-président dire que cette guerre n’a rien à voir avec le pétrole
[1] ». La réponse
de l’administration Bush à cette objurgation a été, le plus souvent, le silence et,
échapper, un démenti cinglant, sans appel, comme si la dimension pétrolière de
la crise irakienne était entièrement absente des préoccupations des dirigeants
américains. Dans la mesure où c’est difficile à croire, même pour les personnes
les mieux disposées à l’égard d’une intervention en Irak afin de lutter contre le
terrorisme et détruire les armes de destruction massive, ce silence assourdissant
n’a fait que renforcer les tenants de la théorie selon laquelle le pétrole est le
principal facteur ayant abouti à la guerre d’Irak.
En fait, lorsque l’on parcourt rétrospectivement les articles et éditoriaux
parus dans la presse américaine du printemps 2002 au printemps 2003, on est
fasciné par le nombre de ceux qui ont pour unique objet d’expliquer pourquoi le
pétrole est (ou n’est pas) la cause principale de la guerre à venir. Outre la
conviction partisane qui anime, le plus souvent, les auteurs de ces articles, la
plupart sont solidement étayés et tous les arguments méritent d’être pris en
considération, même si généralement l’idée sous-jacente et la conclusion de
l’article adoptent un mode binaire en tranchant : « c’est une guerre pour le
pétrole » ou « ce n’est pas une guerre pour le pétrole ». Notons au passage que
tous ces articles, même ceux parus au printemps 2002, ne mettent pas un instant
en doute l’idée que les États-Unis vont entreprendre une guerre en Irak et ceci
alors même que la mantra en vigueur à la Maison Blanche donnait : « le Président n’a pas sur son bureau de plan pour attaquer l’Irak ». Il faut croire que
tous ces analystes étaient suffisamment bien informés pour imaginer que le plan
en question se trouvait par exemple dans le tiroir du bureau, mais ne manquerait pas d’atterrir à brève échéance sous les yeux du Président. Ce qui rend l’ensemble de ces analyses d’autant plus intéressantes. Notre hypothèse est que la
plupart des arguments convoqués par les uns comme par les autres sont recevables d’un point de vue rationnel et peuvent même être combinés dans une
même démonstration, en dépit de leur caractère apparemment contradictoire, à
condition de prendre un peu de recul par rapport à la question abordée pour l’intégrer dans un champ plus large. Car ainsi posée : « est-ce une guerre pour le
pétrole ?», la question est avant tout rhétorique et n’admet de réponse que positive ou négative et relève donc, en dernière analyse, davantage de l’intime
conviction que de la démonstration. Le sujet est important, crucial même, mais
le problème est mal posé. Tout change lorsqu’on le reformule ainsi : « quelle est
la part du facteur pétrolier dans la décision de l’administration Bush d’intervenir militairement en Irak ? ». On va le voir, les raisons convoquées par ceux qui
soutiennent que ce n’est pas le pétrole qui a été la cause déterminante de la décision d’entrer en guerre deviennent le plus souvent compatibles avec celles des
tenants de la thèse inverse.
L’Irak, pays pétrolier par essence
L’Irak, pays fondateur de l’Opep qui y a tenu sa conférence fondatrice en
1960, est en ce début de XXI
e siècle un pays particulièrement attrayant pour des
compagnies pétrolières qui en sont exclues depuis la nationalisation en 1972 de
l’IPC, l’
Iraq Petroleum Company : avec 112,5 milliards de barils de réserves
prouvées, son sous-sol recèle les deuxièmes réserves mondiales de pétrole de la
planète. De surcroît, il s’agit d’un pétrole de très bonne qualité et dont le coût
d’extraction est très faible, inférieur à un dollar le baril (alors que l’extraction
du pétrole russe, par exemple, revient à six dollars le baril). L’intérêt ne s’arrête
pas là : près de treize années d’embargo international ont rendu obsolètes les
installations pétrolières irakiennes. L’ingéniosité et le savoir-faire reconnu des
ingénieurs et techniciens irakiens n’ont pas suffi à compenser l’interruption des
investissements dans le secteur pétrolier du pays. Entre-temps, les technologies
en matière de prospection, d’extraction et de récupération ont progressé de
manière significative, ce qui signifie qu’après une mise à niveau conséquente
les gisements déjà découverts et exploités connaîtraient sans aucun doute des
taux de rendement et donc une longévité accrus. D’autant que sur soixantetreize gisements d’hydrocarbure découverts, seuls quinze ont été développés
[2].
Début 2002, l’ancien ministre du Pétrole Amer Rachid (remplacé en
janvier 2003) avait indiqué que seuls vingt-quatre gisements étaient en production. Frappé de sanctions limitant ses capacités de production et plaçant ses
exportations sous contrôle international, l’Irak a en effet préféré laisser dormir
en l’état une quantité considérable de ses réserves de pétrole et de gaz, comme
on fait par exemple fructifier un capital à la banque.
C’est bien entendu dans une perspective de mise en valeur de ces champs
que les compagnies pétrolières étrangères, notamment russes et françaises, ont
négocié des pré-accords (memorandum of understanding), destinés à se transformer en accords en bonne et due forme, une fois les sanctions internationales
levées par le Conseil de sécurité. En outre, compte tenu du fait qu’en raison des
deux décennies de guerre et de sanctions qu’a connues l’Irak, près de 90% de
son territoire n’ont jusqu’à présent fait l’objet d’aucune prospection, en particulier dans le désert occidental, les géologues évaluent à un potentiel de
100 milliards de barils les découvertes non encore effectuées. Le pétrole n’est
pas uniformément réparti sous le sol irakien. Avant l’invasion du Koweït, les
deux tiers de la production provenaient des champs pétroliers du sud (Roumaïla
à la frontière koweïtienne, objet principal du litige avec le Koweït, Zoubayr et
Nahr Ben Omar). Avec 10 milliards de barils de réserves prouvées, le champ de
Kirkouk est le principal gisement du nord de l’Irak. Enfin, un autre mégagisement, à l’est de Bagdad, recèle 11 milliards de barils de réserves prouvées.
Depuis plusieurs années, les capacités de production effective de l’Irak, dans
le cadre du programme « pétrole contre nourriture
[3] » oscillent dans une fourchette allant de 2 à 2,5 millions de barils par jour. Mais avant l’invasion du
Koweït en août 1990, le quota de l’Irak au sein de l’Opep était de 3,14 millions
de barils par jour et sa capacité physique de production atteignait 3,8 millions
de b/j. Les évaluations diffèrent sur le montant des investissements nécessaires
pour remettre à flot et moderniser les installations irakiennes. Mais une synthèse
des estimations disponibles indique qu’un montant de 20 à 30 milliards de
dollars d’investissements permettrait de porter la production irakienne à 5 ou
6 millions de barils par jour au cours d’une période de six à huit ans. Les perspectives les plus prometteuses concernent les champs de Majnoun ( 12 à
30 milliards de barils) et Nahr Ben Omar (dont le développement a été négocié
par le régime déchu avec le Français TotalFinaElf) et le gisement de West
Qourna, attribué depuis 1997 à un consortium russe dirigé par Lukoil. À eux
seuls, comme le note le directeur de la revue spécialisée
Pétrole et gaz arabes
Nicolas Sarkis
[4], ces réserves géantes cumulées atteignent 34 milliards de barils,
dépassant le total des réserves prouvées des États-Unis qui se montent à
30,4 milliards de barils.
Bien entendu, le statut juridique de ces gisements est au cœur du conflit qui
oppose les États-Unis (et, dans une moindre mesure le Royaume-Uni) aux pays
qui ont négocié des pré-accords avec l’ancien régime, à savoir principalement
la Russie, la France et la Chine, les trois pays membres permanents du Conseil
de sécurité qui se sont opposés au sein de ce conseil aux États-Unis et au
Royaume-Uni sur l’opportunité de déclencher la guerre. À première vue, les
choses apparaissent simples : les deux pays qui se sont interdit de négocier avec
Saddam Hussein sont aussi ceux qui l’ont vaincu militairement, en dépit de
l’opposition des autres membres permanents du « camp de la paix » qui se trouvaient justement être aussi les États dont les compagnies pétrolières avaient
conclu des accords ou pré-accords avec le gouvernement de Saddam Hussein
sur l’exploitation du pétrole irakien.
À y regarder de plus près, cependant, les choses sont un peu plus complexes,
dans la mesure où des compagnies pétrolières de pays appartenant, selon la liste
publiée par la Maison Blanche
[5], à la « coalition des volontaires » emmenée par
les États-Unis ont également conclu des accords de développement avec l’ancien régime : c’est le cas notamment de l’Italie (ENI), de l’Espagne (Repsol YPF),
des Pays-Bas et du Royaume-Uni (Shell), du Royaume-Uni (Pacific), de l’Australie (BHP), du Japon (Japex), de la Turquie (TPAO ) et de la Hongrie (MOL ). Au
total, selon la Deutsche Bank
[6], les compagnies pétrolières internationales ont
collectivement conclu avec l’Irak d’avant-guerre des contrats portant sur un
montant total de 65 milliards de barils de réserve (à rapprocher des réserves
prouvées, soit 112,5 milliards de barils). C’est ce
statu quo ante que les États-Unis entendent bien remettre en cause après leur victoire militaire.
Alors même que la guerre battait son plein, Dominique de Villepin a laissé
percer son inquiétude lors d’une conférence de presse tenue à Londres : « Je
crois qu’il ne faut pas imaginer que l’Irak, demain, sera un quelconque Eldorado
et qu’il s’agirait de se partager ses richesses
[7]. » C’est pourtant bien ainsi que les
choses semblent se présenter au moment où le ministre français des Affaires
étrangères émet cet espoir. Le général à la retraite Jay Garner, un proche du
secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld, ronge son frein à Koweït
en compagnie de dizaines de collaborateurs destinés à le seconder après la
guerre dans des fonction d’administrateur civil de l’Irak auxquelles il a été
nommé avant même l’ouverture des hostilités. De même, l’USAID, l’agence
gouvernementale américaine chargée de la coopération, a lancé un appel
d’offres fermé pour la reconstruction de l’Irak alors même que les combats
n’avaient pas commencé
[8]. Cet appel était réservé aux compagnies américaines
et les premiers attributaires furent une filiale d’Halliburton
[9], la compagnie d’ingénierie pétrolière que présidait Dick Cheney avant son élection à la viceprésidence et Bechtel, l’entreprise de travaux publics à la tête de laquelle on trouve
des proches de l’actuelle administration Bush, l’un de ses directeurs étant
George Shultz, l’ancien secrétaire d’État de Ronald Reagan de 1982 à 1989.
À dire vrai, compte tenu de la composition de son entourage, le 43e Président des États-Unis a toute chance d’être parfaitement sensibilisé aux enjeux
pétroliers d’une guerre en Irak. Ancien gouverneur du Texas, État pétrolier par
excellence, George W. Bush a lui-même dirigé de 1978 à 1984 une « petite »
compagnie pétrolière, Arbusto Energy/Bush exploration, puis de 1986 à 1990
Harken Oil. Son père, George H. Bush, avant d’être élu vice-président de
Ronald Reagan, a fait fortune dans le Texas à la tête de la compagnie pétrolière
qu’il avait co-fondée en 1953, Zapata Petroleum Corporation. Dick Cheney,
l’actuel vice-président, a été de 1995 à 2000 le président d’Halliburton évoquée
plus haut. De 1991 à 2000, Condoleezza Rice, conseillère à la Sécurité nationale, était de 1991 à janvier 2001 administratrice de la compagnie Chevron Oil
et avait même donné son nom à un pétrolier de 129 000 tonnes avant de le
rebaptiser pour éloigner la controverse. D’autres personnages de premier plan
de l’administration Bush, juristes, économistes ou hommes d’affaires ont exercé
dans le secteur pétrolier. Cela n’en fait pas nécessairement des instruments
obéissants du lobby pétrolier, mais selon la perspective que l’on adopte ils ont
pour le moins une compréhension intime des préoccupations de ce lobby, ou ils
en sont, tout simplement, eux-mêmes issus. La décision prise en mars 2001 de
rejeter le protocole de Kyoto afin de ne pas soumettre les États-Unis à l’autolimitation consentie par les signataires du protocole était déjà une indication de la
perméabilité entre l’industrie pétrolière américaine et les nouveaux dirigeants
au pouvoir depuis le mois de janvier 2001.
Ces responsables sont justement des hommes et femmes politiques qui ont
fait vœu, publiquement, de défendre le mode de vie américain. Or, l’
American
way of life est particulièrement coûteux en énergie. Automobiles, camionnettes,
pick-up,
mobile homes et 4 x 4 représentent près de 40% de la consommation
de pétrole des États-Unis
[10]. On se rappelle qu’à l’automne 1990, James Baker,
secrétaire d’État de George Bush père, brillant artisan de la coalition qui devait
chasser l’Irak du Koweït, avait justifié la guerre à venir non par l’occupation
d’un État souverain ou par la nécessité de rétablir le droit international, mais en
déclarant à la télévision que cette guerre (qui n’avait pas encore eu lieu) avait
pour cause « l’emplois [des Américains] car un pétrole bon marché au Moyen-Orient stimulerait la croissance économique des États-Unis ». Ce propos à la
franchise toute texane choqua plus qu’il ne convainquit et, le 2 novembre 1990,
des responsables de l’administration Bush affirmèrent qu’il était « important
que les gens ne voient pas cela comme une bataille pour le pétrole
[11] ». La même
inquiétude dont se faisait l’écho le sénateur Miller cité plus haut.
L’une des grandes qualités de la démocratie américaine est que les objectifs
stratégiques de l’exécutif font l’objet de rapports officiels publiés et soumis à la
discussion des parlementaires au Congrès. C’est le cas des nouvelles orientations stratégiques rendues publiques en septembre 2002 avec un document de
33 pages où était pour la première fois évoquée la notion de guerre préventive
qui fut mise en œuvre six mois seulement après son adoption
[12]. De même, en ce
qui concerne l’énergie, les priorités et les objectifs sont contenus dans un
rapport,
National Energy Policy, publié le 17 mai 2001 par la Maison
Blanche
[13]. Ce texte, également connu sous le nom de rapport Cheney, a fait
l’objet de vives polémiques, car si la composition du groupe de travail était
publique, le vice-président a en revanche obstinément refusé de révéler les noms
des personnalités consultées, parmi lesquelles figuraient principalement de
hauts responsables de l’industrie pétrolière, y compris ceux de la firme Enron,
ultérieurement compromis dans la faillite frauduleuse de leur entreprise. Ce
rapport a surtout fait scandale en recommandant des forages pétroliers dans les
réserves naturelles de l’Alaska, pourtant protégées. Mais d’autres passages sont
tout aussi importants, dans la mesure où ils éclairent sur les déterminants de la
politique américaine mise en œuvre par certains de ses rédacteurs, le vice~président Cheney en tête : la production américaine de pétrole allant chuter de 12%
au cours des vingt années à venir, le rapport soulignait que la dépendance à
l’égard du pétrole importé, déjà passée d’un tiers en 1985 à la moitié aujourd’hui, atteindrait les deux tiers d’ici à 2020.
Au chapitre 8, intitulé « renforcer les alliances globales, améliorer la sécurité énergétique et les relations internationales », le groupe de travail « recommandait que le président fasse de la sécurité énergétique une priorité de notre
politique étrangère et commerciale ». « D’ici à 2020, les producteurs de pétrole
du Golfe devront fournir entre 54 et 67% du pétrole mondial. Il s’ensuit que
l’économie mondiale va presque certainement continuer à dépendre de l’offre
des membres de l’Opep, particulièrement dans le Golfe. Cette région va demeurer vitale pour les intérêts des États-Unis [… ] En toute hypothèse, les producteurs de pétrole du Moyen-Orient vont demeurer primordiaux pour la sécurité
pétrolière du monde. Le Golfe fera l’objet d’une attention prioritaire de la politique énergétique des États-Unis, même si l’engagement sera mondial, avec
repérage des régions existantes ou émergentes qui auront un impact majeur sur
l’équilibre énergétique dans le monde. » Il serait, bien sûr, tout à fait abusif de
prétendre que ce document préconise une invasion de l’Irak afin d’y faire main
basse sur ses ressources en hydrocarbure. Mais il éclaire singulièrement le débat
stratégique sur le rapport entre la sécurité des États-Unis, le pétrole et l’Irak qui
a servi d’arrière-plan au processus de décision de l’administration Bush dans la
période où a été effectué le choix d’intervenir militairement.
Comme l’a fait remarquer l’ancien ambassadeur à l’ONU Richard Holbrooke,
les États-Unis se sont montrés incapables au cours des vingt-cinq dernières
années de réduire leur dépendance à l’égard du pétrole étranger : depuis 1973,
les importations pétrolières du golfe Persique ont triplé, la production intérieure
américaine a diminué de moitié et la consommation est demeurée relativement
stable à près de 19 millions de barils par jour.
Résumons-nous : il s’agit de protéger le mode de vie américain et donc
d’écarter toute idée d’économie d’énergie ; la consommation d’énergie par les
Américains va continuer d’augmenter ; à l’horizon des deux prochaines décennies, les États-Unis dépendront toujours des hydrocarbures du Moyen-Orient, et
de façon croissante. Il y a là tous les éléments d’un syllogisme : les États-Unis,
en tant que puissance dominante de la planète, peuvent – et doivent – se donner
les moyens d’accroître leur contrôle sur les sources d’approvisionnement d’une
énergie vitale pour leur sécurité selon l’appréciation contenue dans les documents officiels du gouvernement américain. C’est d’ailleurs ce que suggère le
sous-secrétaire d’État Alan Larson lorsqu’il indique à la Commission des
Affaires étrangères de la Chambre des représentants que la sécurité énergétique
ne peut se réduire à l’autosuffisance : les deux objectifs de la politique américaine, d’après lui, sont d’assurer l’approvisionnement en énergie en quantité
suffisante pour soutenir la croissance économique et d’empêcher les fournisseurs de pétrole de pouvoir « prendre en otage » la croissance américaine
[14]. En
septembre 2002, le conseiller économique de George W. Bush, Larry Lindsey,
se situe dans la même logique lorsqu’il affirme qu’après la chute de Saddam
Hussein « vous pourrez ajouter trois à cinq millions de barils par jour à l’offre
mondiale », suggérant qu’une guerre « serait bonne pour l’économie
[15] ». Mais
Lindsey avait mangé la consigne consistant à ne pas évoquer le pétrole à propos
de l’Irak et fut démenti par la Maison-Blanche puis remplacé peu après.
Pourtant, ce serait une erreur de croire que l’hostilité de Washington à l’encontre de Saddam Hussein a privé les États-Unis du pétrole irakien. Au cours de
l’année 2001, avec 778000 barils par jour, l’Irak a été le sixième fournisseur en
pétrole des États-Unis, soit 4 milliards de dollars d’achat via l’ONU. En janvier
et février 2003, pour cause de grève générale au Venezuela qui empêchait le
pays durant plus d’un mois d’exporter son pétrole, les deux tiers du pétrole
irakien exporté l’ont été à destination des Amériques, plus de la moitié ayant
logiquement abouti sur le territoire des États-Unis
[16]. Comme l’indique la fiche
technique du département américain de l’Énergie consacrée à l’Irak, « au cours
des onze premiers mois de l’année 2002, les États-Unis ont importé une
moyenne de 449 000 barils par jour d’Irak
[17] ».
Une réalité qui a d’ailleurs mis en colère les « faucons » de l’administration
Bush, scandalisés que les États-Unis puissent, en achetant à l’Irak son pétrole,
« financer le terrorisme et l’acquisition d’armes de destruction massive » :
« nous ne pouvons plus continuer à mettre en danger notre sécurité par notre
dépendance à l’égard du pétrole, ni ignorer la réalité, à savoir que les États-Unis
financent le terrorisme international en raison d’une politique énergétique erronée »
, écrit le sénateur républicain Burns
[18]. Encore Burns, membre de la
commission à l’Énergie et aux Ressources naturelles du Sénat, en tire-t-il la
conclusion que c’est de politique énergétique qu’il faut changer. On a vu que
telle n’était pas l’option de l’administration Bush. James Woolsey, ancien directeur de la CIA et membre influent du groupe des néo-conservateurs, avec Richard
Perle et Paul Wolfowitz, en tire une autre conclusion : selon lui, la dépendance
à l’égard du pétrole moyen-oriental explique la complaisance coupable dont les
administrations américaines successives, républicaines comme démocrates, ont
fait preuve à l’endroit des régimes arabes soutenant le terrorisme. Pour Woolsey, la question est politique avant d’être économique. Il importe sans tarder de
mettre fin au pouvoir de nuisance de ces producteurs de pétrole arabes hostiles
aux États-Unis. Il faut donc augmenter le niveau des réserves stratégiques, afin
de s’affranchir du marché, et donc du chantage saoudien, de même qu’il faut
aider la Russie à développer son pétrole comme source alternative au pétrole
arabe et qu’ il faut améliorer l’efficacité des véhicules afin d’en limiter la
consommation d’énergie sans réduire le train de vie, mais surtout anéantir le
pouvoir terroriste nourri par les pétrodollars : « leur pouvoir vient du pétrole, il
est temps de briser ce sabre
[19] ».
Dans la même lignée Norman Podhoretz, ancien rédacteur en chef de la
revue néo-conservatrice
Commentary, envisage « l’établissement d’une forme
de protectorat sur les champs pétrolifères d’Arabie saoudite, alors que nous
nous demandons chaque jour davantage pourquoi 7 000 princes conserveraient
le droit d’exercer pareille influence sur nous et sur les autres
[20] ».
Le problème est qu’il est politiquement délicat d’envisager une occupation
pure et simple des champs de pétrole saoudiens. De ce point de vue, l’Irak,
également riche en pétrole, fait un vilain beaucoup plus présentable. Et qui
contrôle le pétrole irakien contrôle de fait le marché mondial et dispose de tous
les moyens de pression politique sur les autres producteurs, à commencer par le
principal d’entre eux : l’Arabie saoudite. Ce qui nous conduit à un autre effet
(objectif ?) de l’occupation de l’Irak par les États-Unis : le contrôle du marché
pétrolier mondial et l’influence politique sur les pays producteurs, notamment
les voisins de l’Irak au Moyen-Orient comme l’Iran et l’Arabie, mais aussi en
dehors de la région, le Mexique, le Venezuela ou la Russie.
L’idée est que la combinaison du levier pétrolier et de la présence militaire
sur le sol irakien suffirait à dissuader des pays comme l’Arabie saoudite et l’Iran
d’agir contre les intérêts américains, au Moyen-Orient et ailleurs. Une fois
neutralisés ces deux grands pays pétroliers après la résolution du cas irakien par
la force militaire, la menace potentielle représentée par d’autres pays comme
l’Égypte ou la Libye deviendrait résiduelle. Au total, l’usage de la force n’était
plus nécessaire que dans le cas de l’Irak, avec effet dissuasif sur tous les autres
protagonistes. On notera au passage que sont cités parmi les pays considérés
comme hostiles au moins deux alliés formels des États-Unis, à savoir l’Égypte
et l’Arabie saoudite. Ce n’est évidemment pas la politique officielle de
Washington, mais c’est le langage tenu publiquement par des personnalités
influentes et notoirement proches du vice-président Cheney et du secrétaire à la
Défense Donald Rumsfeld, comme Richard Perle ou James Woolsey qui, n’occupant plus de fonctions officielles au sein de l’administration, peuvent exprimer tout haut ce que d’autres (Cheney ? Rumsfeld ?) sont obligés de taire.
Pour ceux qui considèrent que les États-Unis ont mené la guerre en Irak à
cause du pétrole, il ne s’agissait pas seulement de faire main basse sur les
richesses en hydrocarbures de la Mésopotamie et de mettre au pas les autres
producteurs du Moyen-Orient à la seule fin d’assurer leurs approvisionnements
et de satisfaire les consommateurs et industriels américains. Pour le prince
saoudien Talal Ben Abdelaziz, fils du fondateur du royaume et connu pour son
franc-parler, « les États-Unis cherchent à contrôler le pétrole, parce que c’est
une ressource stratégique dont ont besoin des États qui peuvent à l’avenir s’opposer à la puissance américaine, tels que l’Union européenne, la Chine et le
Japon. De l’avis des experts, le pétrole demeurera une ressource stratégique
pour une bonne vingtaine d’années. Or, les réserves de la mer Caspienne et
d’ailleurs ne peuvent concurrencer, en volume et en coût d’extraction, celles du
Proche-Orient. Les États-Unis veulent contrôler le monde par le biais du pétrole
du Proche-Orient
[21] ».
Cela sera d’autant plus facile à réaliser que les États-Unis auront, après la
victoire, évincé les opérateurs historiques non britanniques du pétrole irakien, à
savoir les Russes et les Français. Certes, les responsables américains ont insisté,
à l’instar de Colin Powell, sur le fait que les réserves pétrolières d’Irak ne
seraient pas « exploitées dans l’intérêt des États-Unis » mais « placées sous
curatelle au bénéfice du peuple irakien
[22] ». Tandis que les collaborateurs du
vice-président Cheney examinaient, avant la guerre, les modalités pratiques et
juridiques d’un financement de l’occupation américaine par les revenus du
pétrole irakien, des pourparlers étaient engagés avec l’opposition irakienne en
exil non seulement sur la formation du futur gouvernement, mais également sur
les contrats pétroliers à venir.
En octobre 2002, Ahmed Chalabi, président du Congrès national irakien
(CNI), protégé de Richard Perle et de Paul Wolfowitz, a rencontré discrètement
les responsables de trois compagnies pétrolières américaines afin de négocier le
partage du pétrole de l’après Saddam Hussein
[23]. Il a exprimé son intention de
remercier les États-Unis pour leur action par une part significative des contrats
et, sans exclure formellement la France et la Russie des négociations à venir, n’a
pas caché son peu d’empressement à en conclure avec ceux qui faisaient des
affaires du temps de Saddam, l’idée étant que les accords signés avec un régime
illégitime ne sauraient en aucune façon être honorés par le gouvernement d’un
Irak démocratique. Au lendemain de la guerre, les cartes sont entièrement redistribuées, l’ancien jeu n’a plus cours.
Dans cette logique, l’occupation directe de l’Irak restait la meilleure solution, avec des conseillers américains très présents aux côtés du futur gouvernement irakien mis en place par les États-Unis. Pour Woolsey, partisan de longue
date d’un renversement de Saddam Hussein par une intervention militaire, « on
doit expliquer à la France et la Russie que si elles aident à mettre à la tête de
l’Irak un gouvernement acceptable,
nous ferons de notre mieux pour garantir
que le nouveau gouvernement et les compagnies américaines travaillent étroitement avec elles
[24] ». Dès le 9 avril, alors que Bagdad tombait, Dick Cheney
expliquait à des directeurs de journaux américains que le pétrole serait géré
après la guerre par un organisme supervisant le ministère du Pétrole et
« composé
principalement d’Irakiens, mais pouvant comprendre des conseillers
internationaux de l’extérieur » ; il précisait que, pour leur part, les États-Unis
étaient disposés à fournir l’assistance requise dans ce domaine
[25]. Plus de trente
ans après la nationalisation de l’IPC et l’éviction des Américains et Britanniques
du pétrole irakien, la privatisation probable de ce dernier sonne le grand retour
des majors américains.
Comme le remarque Charles V. Pena, analyste du Cato Institute, un
think
tank ultralibéral opposé à la guerre, « même si la guerre contre l’Irak n’est pas
entièrement motivée par le pétrole [… ], il est impossible d’ignorer, et encore
plus ridicule de penser qu’il n’y a pas là un facteur important. Y aurait-il ce
débat si le pays en question se situait en Afrique sub-saharienne ?
[26] ».
Non, ce n’est pas pour le pétrole
En octobre 2002, le porte-parole de la Maison-Blanche, Ari Fleischer, écartait catégoriquement cette interprétation : « Le seul intérêt des États-Unis dans
cette région est d’y promouvoir la cause de la paix et de la stabilité, pas la capacité de ce pays à produire du pétrole ». « Absurde ! », s’indignait pour sa part
Donald Rumsfeld, interrogé à la mi-décembre 2002 dans l’émission
60 minutes,
« rien à voir avec le pétrole, littéralement rien
[27] ». Et le sous-secrétaire à l’Energie, Spencer Abraham de renchérir en mars 2003 : « notre souci n’a rien à voir
avec le pétrole. Nous pensons que le pétrole d’Irak appartient aux Irakiens. À
eux de décider combien ils veulent en vendre et dans quelles conditions
[28] ». Le
Premier ministre britannique Tony Blair n’étant pas en reste sur MTV : « cela n’a
rien à voir avec le pétrole, ni pour nous, la Grande-Bretagne, ni pour les États-Unis
[29] ».
Mais au-delà des protestations des intéressés, que l’on est en droit de ne pas
croire sur parole, nombre d’analystes ont fait valoir que même en se plaçant
d’un point de vue purement cynique, sur le plan de la raison économique, les
États-Unis et leurs alliés n’auraient pas engagé un conflit en Irak pour s’en
approprier le pétrole. Semblable intervention reste toujours extrêmement
risquée, avec des coûts et des conséquences fort imprévisibles. Si le but recherché peut être atteint sans que soit introduite cette part d’incertitude, un agent
économique rationnel n’hésitera pas un instant. Or, à supposer que le complexe
politico-pétrolier qui dirigerait les États-Unis cherche avant tout à satisfaire
d’une part le lobby pétrolier, mais aussi l’administration au pouvoir laquelle
désire remporter les élections de 2004, une guerre demeure la plus mauvaise des
solutions. Alors que le coût des opérations militaires se chiffre en dizaines de
milliards de dollars, entièrement ou presque à la charge du contribuable américain, en l’absence d’une coalition militaire aussi large que celle rassemblée lors
de la guerre du Koweït en 1990-1991. À l’époque, de surcroît, les États-Unis et
leurs alliés avaient pu faire financer, en définitive, les opérations militaires par
l’Allemagne, le Japon et les États du Golfe, parvenant ainsi à ce que la guerre
s’autofinance et dégage même un bénéfice comptable, une fois collectées toutes
les contributions. Or, dans le cas présent, la guerre s’est déroulée en dehors d’un
cadre international unanimement reconnu, l’Allemagne y restant durablement
opposée à cette guerre, alors que les États du Golfe avaient, toute ambivalence
mise à part, adopté hormis le Koweït la thèse d’une intervention dans le cadre
des Nations unies. Et puis, contrairement à 1991, il ne s’agit plus cette fois de
chasser un envahisseur, mais de remplacer un régime et de rebâtir un pays, sur
les plans tant économique que politique. Le coût des opérations militaires
n’équivaut donc pas à celui, global, de la guerre et de ses conséquences. Les
objectifs politiques proclamés supposent une présence à long terme et l’injection massive de capitaux destinés au « nation building ». Les sommes avancées
par les experts varient considérablement, mais à l’automne 2002, des membres
du Congrès ont entendu citer des chiffres allant jusqu’à 300 milliards de dollars.
Cela devant passer dans l’idéal par un engagement de la communauté internationale tout entière ; or, ceux qui ont, comme les Russes, les Français ou les
Allemands, condamné cette guerre et insistent pour faire de l’ONU l’instrument
central de la gestion de l’après-guerre heurtent les convictions profondes des
dirigeants actuels des États-Unis dont le combat s’est précisément déroulé en
dehors des Nations unies. Et à supposer même que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité parviennent au bout du compte à s’entendre sur
l’après-guerre, rien n’était acquis avant de déclencher l’expédition, la prudence
commandant d’envisager l’hypothèse la plus pessimiste. Autrement dit, le
contribuable américain qui est aussi un électeur risque de supporter la plus
grande partie du fardeau financier de cette opération. Un pari audacieux à un an
de la campagne électorale et alors que la croissance économique des États-Unis
connaît un fort ralentissement.
Certes, une fois la victoire acquise – car nul n’a jamais douté de l’issue du
conflit – les Américains contrôlent le pétrole irakien. Mais dans l’hypothèse la
plus cynique, celle du paiement d’un « tribut pétrolier » par l’Irak, pour prix de
sa libération, puis de son occupation, la rentabilité ne peut être espérée qu’à long
terme. L’état de vétusté des installations pétrolières irakiennes impose au préalable des investissements gigantesques, tandis que la montée en puissance de la
production, et donc des recettes pétrolières, ne sera que très progressive. Sous
l’angle d’un investissement financier, la guerre ne pourra se rentabiliser qu’au
bout de plusieurs années, peut-être même d’une décennie, en fonction des
sommes nécessaires à la reconstruction de l’Irak, de chiffres qui étaient par définition impossibles à déterminer avant le début des opérations militaires. En tout
état de cause, les deux années précédant l’élection présidentielle de 2004
risquent de s’annoncer fiscalement douloureuses pour le contribuable américain, à moins qu’on ne laisse filer le déficit, et donc la valeur du dollar, ce qui
revient à appauvrir le consommateur. Après tout, George W. Bush est bien placé
pour savoir que la précédente guerre contre l’Irak menée par son père s’était
traduite par un ralentissement économique et, un an plus tard, la victoire de Bill
Clinton qui avait fait entièrement la campagne sur la situation économique des
États-Unis.
Du reste, les conventions internationales ne permettent pas à la puissance
occupante de disposer librement des ressources naturelles d’un pays occupé.
Outre que les dirigeants américains ont été politiquement contraints de réaffirmer à de nombreuses reprises que le pétrole serait utilisé pour le bien du peuple
irakien
[30], il existe des nécessités juridiques établies de longue date. Comme l’a
notamment rappelé Michael J. Economides, l’occupant doit veiller à garantir le
fonctionnement régulier de l’administration et peut, à cet effet, exercer le
contrôle sur les ressources naturelles du pays occupé; ceci valant aussi pour ses
propres besoins militaires ; toutefois, ces réquisitions ne peuvent en aucun cas
être utilisées plus largement
[31]. Une partie des revenus du pétrole peut donc,
conformément au droit de la guerre, couvrir les frais d’occupation. Mais même
en se fondant sur une interprétation très extensible des textes, il est difficile d’y
trouver la justification d’une appropriation des ressources irakiennes par les
pays de la coalition ou leurs entreprises privées. Toujours à adopter pour hypothèse le cynisme intéressé des dirigeants américains et le peu de cas qu’ils font
du droit international, il n’en demeure pas moins extrêmement risqué pour des
compagnies pétrolières, quelle que soit leur nationalité, de procéder à des enlèvements de pétrole alors que le statut juridique de sa propriété n’est pas établi.
Elles courent en effet le danger de voir leurs cargaisons consignées par une
tierce partie et d’être poursuivies devant les tribunaux d’arbitrage. Même une
multinationale de l’hyperpuissance américaine doit prendre ce genre de facteur
en considération.
D’autant que le lobby pétrolier américain qui n’a jamais été aussi puissant,
puisque ses représentants les plus éminents siègent désormais à Washington,
n’est toujours pas parvenu à faire lever les sanctions votées en 1996 par le
Congrès et interdisant aux compagnies pétrolières de travailler en Libye ou en
Iran. Depuis le vote des lois d’Amato et Helms-Burton, les plus grandes compagnies pétrolières d’Amérique assistent impuissantes à l’entrée en force de leurs
rivales étrangères sur des terres riches en pétrole mais qui leur sont interdites
pour des raisons politiques. Si la politique étrangère des États-Unis était dictée
par les intérêts pétroliers, ceux-ci n’auraient-ils pas intérêt à faire lever ces
restrictions et à réaliser deux objectifs à la fois : diversifier les sources d’approvisionnement en hydrocarbure des États-Unis et renforcer les majors américaines face à la concurrence des Français, des Britanniques et des Italiens ?
Comme l’observe l’économiste John Tatom, « l’une des leçons du conflit irakokoweïtien de 1990, c’est qu’il revient habituellement moins cher d’acheter du
pétrole que d’essayer d’en déposséder un autre pays. Voilà qui reste aussi vrai
aujourd’hui pour les États-Unis que ça l’était alors pour l’Irak
[32] ».
Certes, on peut arguer que les États-Unis n’envisagent pas de gérer directement le pétrole irakien, mais que tant pour l’exploration que pour l’exploitation
(après privatisation), les compagnies américaines se tailleront la part du lion. Ce
à quoi d’autres répondent que nul ne peut préjuger à long terme des décisions
souveraines d’un gouvernement irakien démocratique et indépendant. Même à
supposer que cette indépendance à l’égard des libérateurs soit toute relative,
notamment dans l’immédiat après-guerre, il n’en demeure pas moins que, si elle
veut réussir son redémarrage, l’industrie pétrolière irakienne devra s’appuyer
pleinement sur les ingénieurs et les cadres irakiens du secteur pétrolier, à la fois
nombreux et compétents. Or, ces derniers ont pris l’habitude de travailler depuis
trois décennies notamment avec les Français et les Russes. Même après un
changement de régime, la résistance de l’établissement pétrolier irakien à l’éviction de ces derniers au profit des Américains et Britanniques, chassés en 1972,
ne saurait être sous-estimée. Un raisonnement en vertu duquel il n’est pas
possible, a priori, de faire avec certitude le pari d’une mainmise américaine sur
le pétrole irakien, même si telle était l’intention des autorités de Washington.
Qui plus est : l’argument « pétrolier » passe sous silence les raisons invoquées par les dirigeants britanniques et américains après le 11 septembre 2001 ;
l’administration Bush ayant décidé de placer en tête de ses priorités la lutte
planétaire contre le terrorisme et contre les États qui le soutiennent. L’Irak était
de longue date classé dans cette catégorie par le Département d’État et avait par
ailleurs cherché à se doter d’armes de destruction massive, le départ des inspecteurs fin 1998 ayant permis de reprendre les programmes en partie démantelés.
Si le doute existe en ce qui concerne d’autres pays, la volonté de l’Irak de se
doter d’armements de destruction massive (nucléaire, chimique et biologique)
est abondamment documentée, ses dirigeants l’ont à certaines époques publiquement revendiquée et les transfuges ont révélé l’état d’avancement des
travaux dans ces domaines. Or, affirment Londres et Washington, la crainte
n’est plus seulement de voir l’Irak faire usage de ces armes contre ses voisins
ou son propre peuple, mais qu’il transmette la technologie ou les armes elles-mêmes à des groupes terroristes transnationaux, menaçant la sécurité de l’Europe et des États-Unis.
Les dirigeants américains affirment encore que des contacts organiques existent entre l’organisation d’Oussama Ben Laden et le gouvernement irakien et
que ce n’est qu’une question de temps avant que la menace se concrétise; il sera
alors trop tard pour agir. Britanniques et Américains soulignant que Saddam
s’est joué pendant douze ans du Conseil de sécurité et des résolutions qui lui
imposaient le désarmement et que la communauté internationale joue sa crédibilité sur le dossier irakien. Enfin, Washington se déclare persuadé qu’un changement de régime à Bagdad apportera par contagion la paix et la démocratie
dans les autres pays arabes et musulmans de la région et permettra le déblocage
du dossier israélo-palestinien après l’élimination de l’un des plus fermes
soutiens aux organisations terroristes palestiniennes. Leitmotiv de tout ce raisonnement : l’inaction serait, au bout du compte, infiniment plus coûteuse que toute
action, quel qu’en soit le prix humain et économique.
Que l’on souscrive ou non à ces arguments, nul ne peut nier qu’ils ont été
articulés avec force par certains des dirigeants américains, dès le lendemain des
attentats du 11 septembre 2001. C’est notamment le cas du secrétaire adjoint à
la Défense Paul Wolfowitz qui, dès le 12, avait recommandé au président Bush
de se préparer à attaquer l’Irak. Du reste, il était en cohérence avec lui-même,
puisqu’il avait, en janvier 1998, cosigné avec Dick Cheney, Donald Rumsfeld,
James Woolsey, Richard Perle, Francis Fukuyama, Robert Kagan, William Kristol, Eliott Abrams, Richard Armitage, John Bolton et quelques autres figures
emblématiques du courant néo-conservateur une lettre ouverte à Bill Clinton
l’encourageant à prendre des mesures pour renverser par la force militaire le
régime de Saddam. Le président Clinton n’ayant pas donné suite à ce conseil, la
plupart d’entre ses auteurs envoyèrent une seconde lettre en mai à Newt
Gingrich, président de la Chambre des représentants et à Trent Lott, chef de la
majorité républicaine au Sénat, affirmant que les États-Unis devaient « établir et
maintenir une forte présence militaire américaine dans la région, s’être préparés
à utiliser cette force pour protéger nos intérêts vitaux dans le Golfe et contribuer
si nécessaire au renversement du régime irakien
[33] ». La plupart des expéditeurs
occupant aujourd’hui des postes clés dans l’administration Bush, il n’y a rien
d’étonnant à ce que leurs recommandations soient aujourd’hui mises en œuvre.
Ces néo-conservateurs ayant la réputation de ne pas cacher le fond de leur pensée,
quel que soit le désagrément qu’en conçoivent les dirigeants étrangers ou leurs
adversaires politiques aux États-Unis, il est particulièrement frappant qu’ils
n’aient pas mentionné le pétrole comme raison, même parmi d’autres, de s’en
prendre à l’Irak. Pas de doute qu’un Richard Perle ou un James Woolsey, dont le
franc-parler rugueux fait l’économie des subtilités diplomatiques, n’hésiteraient
pas à placer le pétrole en tête de leur argumentation si telle était leur façon de voir.
Ceux qui affirment que la guerre contre l’Irak n’a pas été menée à cause du
pétrole avancent donc deux arguments majeurs : un pari beaucoup trop risqué
au plan économique pour un gain à court terme aléatoire, alors que sous l’angle
politique et sécuritaire, une opération militaire s’imposait si l’on ne voulait pas
se retrouver dans quelques années confronté à une menace terroriste non
conventionnelle infiniment plus dangereuse que la guerre en Irak.
Le pétrole : une raison parmi d’autres, mais déterminante
Jusqu’à présent, nous avons repris les termes du débat public en opposant de
façon rhétorique les deux thèses, comme si elles s’excluaient mutuellement.
Pourtant, rien ne s’oppose à ce qu’ une intervention militaire motivée par le
pétrole serve également les objectifs proclamés de la lutte contre le terrorisme
et les armes de destruction massive, qu’elle permette l’émergence d’un nouveau
Moyen-Orient, plus conforme aux vues des néo-conservateurs, ou bien que les
États-Unis profitent de leur programme politico-militaire pour s’installer durablement sur cette éponge à pétrole qu’est l’Irak. En fait, toute opposition entre
les deux thèses se liquide dès lors que l’on cesse de séparer la politique énergétique de la politique de puissance US et si elles sont combinées dans une même
approche : le pétrole n’est qu’une composante – mais essentielle – du pouvoir
américain. D’un volontarisme international qui trouve ses fondements dans les
documents stratégiques adoptés depuis quelques années par les États-Unis et,
depuis plus d’une décennie, chez les penseurs qui inspirent l’action de l’actuelle
administration, notamment Paul Wolfowitz et Richard Perle
[34].
C’est l’ordre, au fond, des facteurs qui varie selon les personnalités considérées (Colin Powell, Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz ou
George W. Bush). Wolfowitz et Perle insistent essentiellement sur le changement de régime permettant de remodeler le Moyen-Orient dans un sens plus
favorable à la démocratie et aux intérêts américains. Colin Powell met davantage l’accent sur les armes de destruction massive, et George W. Bush, tout en
faisant la synthèse qui incombe à son rôle de décideur ultime, souligne la lutte
contre le terrorisme. Il apparaît cependant évident que l’intervention contre
l’Irak n’aurait sans doute pas eu lieu sans le facteur déclenchant et la justification que représentent les attentats du 11 septembre 2001. On n’aurait très vraisemblablement pas non plus assisté à une mobilisation comparable à l’encontre
d’un État non-pétrolier. La Corée du Nord qui a impunément multiplié les
provocations nucléaires vis-à-vis des État-Unis et de l’ONU tout au long de la
crise irakienne en donne une parfaite illustration. Certes, l’Afghanistan n’a pas
les richesses minérales de l’Irak et peut donc être présenté en contre-exemple,
mais en dépit de ce qui a pu être dit à l’époque, il s’agissait là plutôt d’une action
de représailles, légitimée par la communauté internationale, d’une opération
« hit and run », les Américains n’ayant aucun plan à long terme concernant le
pays. Tel n’est pas le cas de l’Irak à propos duquel des scénarios à long terme
avaient été élaborés bien avant la guerre par toutes les administrations et
agences officielles concernées du gouvernement américain.
Mais surtout, la sécurité nationale étant au cœur des préoccupations de
Washington, c’est sous cet angle que doit être envisagée la question de l’approvisionnement en pétrole. Le problème n’est pas et n’a jamais été de garantir
uniquement l’approvisionnement en hydrocarbures des États-Unis. Si tel avait
été le cas, les options « libérales » consistant à acheter le pétrole et le gaz aux
États vendeurs, fussent-ils hostiles aux États-Unis, répondaient à cette préoccupation sur le court, le moyen et même le long terme : l’offre mondiale d’hydrocarbures suffit pour satisfaire la demande globale pendant au moins trois décennies, et contrairement à la situation qui prévalait dans les années 1970, il s’agit
désormais d’un marché où ce ne sont plus les vendeurs, mais les acheteurs qui
sont déterminants. Or, Washington ne veut pas seulement garantir ses approvisionnements sur la planète; l’Amérique refuse de dépendre de sources instables
et potentiellement hostiles qui seraient en mesure de prendre en otage ses approvisionnements au risque de menacer, même provisoirement, le mode de vie
américain.
La politique de Saddam – défi à l’ONU et acquisition clandestine d’armements de destruction massive – a représenté pour les États-Unis une aubaine, de
ce point de vue, à ne pas laisser passer.
[1]
« Questions for the Commander in Chief »,
Washington Post, 8 septembre 2002.
[2]
Iraq Country Analysis Brief, février 2003,
Department of Energy des États-Unis.
[3]
Autorisé par la résolution 986 du Conseil de sécurité le 15 avril 1995, le programme a été
mis en œuvre de façon effective à partir de décembre 1996.
[4]
Nicolas Sarkis, « Irak : des enjeux pétroliers colossaux «,
Le Nouvel Afrique-Asie, n° 160,
janvier 2003.
[5]
Au 3 avril 2003,
www. whitehouse. gov
[6]
Cité dans
Iraq Country Analysis Brief, février 2003,
Department of Energy des États-Unis.
[7]
Point de presse à l’issue d’une conférence de Dominique de Villepin prononcée le 27 mars
2003 à l’Institut International des Études Stratégiques (IISS).
[8]
« US quietly soliciting bids for rebuilding postwar »,
Wall Street Journal, 10 mars 2003.
[9]
« Firm linked to Cheney wins oil-field contract »,
San Francisco Chronicle, 8 mars 2003.
[10]
« Iraq : it’s the oil, stupid »,
Newsweek, 30 septembre 2002.
[11]
Phyllis Bennis & Michel Moushabeck,
Beyond the Storm, Olive Branch Press, New York
1991, p. 63.
[12]
The National Security Strategy of the United States of America, septembre 2002, p. 19.
[13]
National Energy Policy,
Reliable, Affordable, and Environmentally Sound Energy for
America’s Future, Report of the National Energy Policy Development Group, Présidence des
États-Unis, mai 2001.
[14]
« US to depend on foreign oil in future, US official says-Safeguarding supplies a key issue,
State’s Larson adds »,
State Department press releases and documents, 20 juin 2002.
[15]
Interview au
Wall Street Journal, citée par The
Australian Financial Review, 9 septembre
2002.
[16]
« Americas by far the largest buyer of Iraqi crude oil, Energy »
Intelligence Group,
4 mars 2003.
[17]
Iraq Country Analysis Brief, février 2003,
Department of Energy des États-Unis.
[18]
« Don’t buy rogue oil »,
Wall Street Journal, 8 avril 2002.
[19]
« Spiking the oil weapon : how to end America’s dependence on Mideast despots »,
Wall
Street Journal, 22 septembre 2002.
[20]
« How to win World war IV »,
Commentary, février 2002.
[21]
Le Monde, 11 mars 2003.
[22]
Interview au
Boston Globe, 22 janvier 2003.
[23]
« Carve-up of oil riches begins »,
The Observer, 3 novembre 2002.
[24]
« The Role Of Iraq’s Oil As War Nears »,
Insight Magazine, 7 janvier 2003.
[25]
Dépêche
Reuters, 9 avril 2003.
[26]
« It’s not about oil ? »,
Chicago Tribune, 20 septembre 2002.
[27]
« Post-Saddam Iraq : Linchpin of a new oil order »,
Foreign policy in focus, policy report,
janvier 2003.
[28]
Dépêche AFP, 6 mars 2003.
[29]
Dépêche AFP, 6 mars 2003.
[30]
Cf. notamment note 22.
[31]
« How will we manage the oil ?»,
Washington Post, 9 février 2003. Et
Le droit des
conflits armés au niveau opérationnel et tactique, état-major du ministère canadien de la
Défense, septembre 2001.
[32]
« Iraqi oil is not America’s objective »,
Financial Times, 13 février 2003.
[33]
Ces deux lettres peuvent être consultées sur le site de
Project for a new American Century,
www. newamericancentury. org.
[34]
Voir notamment le discours de Richard Perle intitulé « Next stop, Iraq », prononcé le
14 novembre 2001 lors du dîner annuel du Foreign Policy Research Institute.