2004
Outre - Terre
Nouvel ordre mondial ?
Pékin et le national-communisme sportif
Yike Zhang
DEA Le Monde au Temps présent.
Avant 1949, les Chinois avaient participé trois fois et sans succès aux Jeux
Olympiques
[1]. À partir de cette date : 5 JO d’été et 7 JO d’hiver couronnés par 54
médailles d’or. Quatrième place à Los Angeles, Barcelone et Atlanta. La Chine
a surpassé en médailles d’or tous ses concurrents des IX
e aux XIII
e Jeux asiatiques. 1978-1999 : 1205 titres de champions du monde et 800 records à des JO,
des championnats et des Coupes du monde.
Figure 1
Titres de champion mondial remportés par les sportifs chinois
Une histoire très politique
1952 : délégation de 40 sportifs aux Jeux Olympiques d’Helsinki. Mao
Zedong rompt par contre six ans plus tard avec le Comité international olympique sur la théorie des deux Chines et une représentation de Taiwan dans ce
contexte. Ce qui n’empêche pas Rong Guotuan de remporter un premier titre
dans l’histoire sportive de la Chine aux XXV
e Championnats du monde de tennis
de table organisés en Allemagne
[2]. Et c’est bien la « diplomatie du ping-pong »
sino-américaine qui mènera à la normalisation entre Washington et Pékin en
1972, le CIO décidant de restituer son siège légitime à la République populaire
en 1979. La même année : boycott des JO de Moscou, en compagnie de nombre
de pays occidentaux, après l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques
[3].
1984 : première participation aux JO d’été depuis le retour au CIO, à Los Angeles,
avec une importante délégation et 15 médailles d’or. Mars 1991 : la Chine
décide de présenter sa candidature à l’organisation des JO de 2000 à Pékin; mais
attribution de ces Jeux à Sidney après deux ans d’enquête. Candidature officielle, fin 1998, pour 2008.
Fin 2001, les sportifs chinois avaient remporté au total 1 498 titres
mondiaux, battu 1054 records ; 84 titres et 13 records pour l’année 2003. « La
Chine enverra une délégation de quelque 350 membres au Jeux Olympiques
d’Athènes, car il y aura là une occasion majeure pour les Chinois de participer
à des concours “grandeur nature” avant 2008 », explique Yuan Weimin, directeur de l’Administration générale d’État pour le sport et président exécutif du
Comité d’organisation des Jeux Olympiques à Pékin
[4].
Le Parti communiste sait bien que la victoire de Pékin en juillet 2001 a
plongé toute la Chine dans une atmosphère de liesse. Un sondage d’opinion
effectué par le Comité de candidature de Pékin montrant que 95%
[5] des citoyens
apportaient leur soutien à cette démarche et que les Chinois considéraient l’affaire comme touchant à l’honneur de toute la nation
[6]. Cette réaction s’inscrit
dans le contexte beaucoup plus large du développement, à partir des années
1990, d’un nationalisme ombrageux et de la renaissance d’un orgueil national
qui monteront désormais en puissance, comme en témoigne la publication des
ouvrages de Wang Xiaodong
[7]. Or, ce néo-nationalisme chinois, qui a émergé à
l’époque de la libéralisation économique, de l’ouverture de la Chine sur le
monde et de l’effondrement des dogmes du communisme, menace précisément
l’hégémonie politique du PCC qui ne saurait, à l’inverse, souffrir la moindre
concurrence sur ce terrain.
D’où une assimilation par le haut, en termes idéologiques, du nationalisme
au communisme. Comme dans les déclarations de Guo Zhonggong, ancien
pongiste, responsable de l’équipe nationale de Tae Kwon Do qui a obtenu une
médaille d’or aux Jeux de Sidney, en 2000, alors qu’elle n’avait que quatre ans
d’existence : « Une bonne qualité de la conscience politique est la condition
préalable à la victoire.
Patriotisme et
collectivisme, combativité et vie simple,
voilà notre richesse… » (souligné par nous
[8]).
Le véritable nationalisme, c’est celui du régime qui fait résolument primer
l’intérêt de l’État et de la société. En sport, pas question de laisser s’affirmer
l’individu.
Le sport chinois, par définition national, est totalement géré d’en haut par
l’Administration générale d’État des sports, sous l’autorité immédiate du
Conseil des Affaires de l’État, et s’occupe en particulier : des relations avec
Taiwan, Hong-Kong et Macao ; de promouvoir les grandes compétitions internationales ; de l’aménagement du territoire sportif. Chaque province a sa propre
administration chargée d’appliquer les orientations de la première à l’échelon
local. Le tout avec un système de strict contrôle de haut en bas.
Les actions collectives sont toujours bienvenues, l’effort individuel est
toujours découragé. Ainsi le cas de l’entraîneur Ma Junren, issu avec sa
« famille » de la province de Liaoning au Nord de la Chine, a retenu l’attention
du monde entier quand ses « filles », Wang Junxia et Qu Yunxia, ont établi des
records mondiaux et toujours valides sur 1 500 mètres ( 3’’50’46), 3 000 mètres
( 8’’6’11) et 10 000 mètres ( 29’’31’78)
[9]. Ma allait être, selon lui, victime d’une
« intrigue » du Centre national de gestion de l’athlétisme et de la Fédération
nationale d’athlétisme
[10]. Alors que son clan avait collectionné les titres, dans les
années 1990, « en se fortifiant pour l’essentiel au sang de tortue », six coureurs
qui en faisaient partie sont contrôlés positifs à l’EPO et exclus de la sélection
chinoise de Sydney (parmi 27 autres athlètes
[11]). Et il y aura les dissensions
(suscitées ?) au sein de la famille elle-même. L’ex-championne olympique
Wang Junxia, détentrice du record du monde du 10 000 mètres, clamant lors
d’un entretien avec des journalistes du Sichuan qu’il était impossible de
travailler avec Ma Junren : « Il veut être à la fois entraîneur, dirigeant et bâtisseur d’un centre sportif. Vous croyez vraiment que cela va marcher ? » Non
seulement cela ne marcha pas au vu des résultats, mais il était surtout déconseillé, dans un pays où le sport est régi de façon bureaucratique et pyramidale,
de vouloir faire bande à part, même si on s’appelait Ma Junren, sans en référer
aux autorités sportives
[12].
Mieux encore, l’anecdote de He Zhili qui avait reçu l’ordre, aux Championnats du monde de ping-pong de 1987, de perdre un match (de telle sorte qu’une
de ses co-équipières s’en trouve favorisée) et désobéi à semblable instruction en
battant son adversaire ; cette pongiste, l’une des meilleures du monde, fut interdite de Jeux à Séoul en 1988. Épilogue encore plus incorrect : He épousera un
Japonais, se nomme désormais Koyama Chire et s’entraînera dans l’équipe
nippone à partir de 1992 ; elle obtiendra une médaille d’or aux Jeux asiatiques
d’Hiroshima en battant sa célèbre ex-compatriote Deng Yaping
[13].
D’où encore l’interdiction de la secte Fa Lun Gong le 22 juillet 1999 et sa
conférence de presse défi, à visage découverti. Les sports de masse ont pris un
essor considérable depuis l’ouverture de la Chine populaire à la fin des années
1970 : 300 millions de personnes pratiquent régulièrement une discipline. Un
milliard de personnes remplissent aujourd’hui les « critères d’État » en matière
de sport. Des organisations se mettent en place : la Nouvelle longue marche des
personnes âgées en 1978 à Pékin ; l’Association des pêcheurs ; celle des cerfsvolants ; des barques-dragons
[14]. Le Conseil des Affaires de l’État promulgue le
20 juin 1995 un « Précis d’amélioration physique du peuple » : on met l’accent
sur la condition physique des adolescents et des enfants, et on propose aux
masses l’apprentissage d’au moins deux méthodes d’entraînement avec test une
fois par an. 29 août de la même année :« loi de la République populaire de Chine
sur la culture et le sport. » 2002 : « Normes de mesure de la constitution
physique de la population » établies par les spécialistes
[15]. Nul doute que le
gouvernement chinois veille, compte tenu des chiffres convoqués, à un contrôle
exclusif du sport amateur.
Pour finir, la commercialisation et la professionnalisation notamment du
football ( 1994) ainsi que l’aménagement d’un réseau de clubs de basket-ball, de
volley-ball, de tennis de table, s’inscrivent dans une économie du sport en
formation dont l’ex-Premier ministre Zhu Rongji souhaite qu’elle s’étende au
milieu rural
[16].
Le PCC encourage logiquement les sportifs de haut niveau à intégrer l’appareil comme « rouges et experts ». Deux cas sont particulièrement illustres.
D’abord celui de Deng Yaping, qui a remporté 18 titres de championne
mondiale de ping-pong et s’est maintenue en tête de classement durant sept
années. Elle devient en 1995, à sa retraite, directrice générale adjointe de la
société d’alimentation Lanbao de Yulin, dans la région autonome du Guangxi,
et y fonde dès l’année suivante, en tant que membre du Parti, le groupe Deng
Yaping. Grande première pour le sport chinois le 29 septembre 1997 : ses hauts
faits sont publiés avec commentaires à la une du Quotidien du Peuple. Études
par la suite d’anglais et de gestion à l’université Qinghua. Membre du Comité
de candidature de Pékin en 2000-2001. Deng, toujours titulaire de deux fonctions au CIO (Commission des athlètes et Commission sport et environnement),
diplômée de l’université de Nottingham depuis décembre 2002, a intégré celle
de Cambridge et rédige actuellement une thèse de doctorat traitant de l’impact
à venir des Jeux Olympiques de Pékin en 2008 sur l’économie chinoise. L’exchampionne est à la fois député à l’Assemblée nationale populaire (APN ) et
membre de la Conférence consultative du peuple (CCPPC ).
De même pour Li Ning, brillant gymnaste de la minorité Zhuang au Sud de
la Chine (Guangxi, voire Yunnan), et qui a remporté trois médailles d’or, deux
médailles d’argent et une médaille de bronze aux JO de 1984. Ce « prince de la
gymnastique » abandonne la compétition quatre ans plus tard, fait lui aussi des
études et prospère dans le commerce. À Barcelone par exemple, en 1992, alors
que la Chine obtient 16 médailles d’or et se classe au quatrième rang des participants, ses sportifs arborent des vêtements de la marque créée par Li Ning. Le
« prince », qui avait en un premier temps incarné le rêve de millions de Chinois
en devenant un immense champion, a depuis réalisé celui de la réussite
commerciale. C’est le premier Asiatique, diplômé en droit et MBA de l’université de Pékin, à faire partie du CIO. Il est député aux sixième et septième ANP.
En somme, la Chine est revenue en force sur la scène internationale. L’appui de l’État aux disciplines traditionnellement fortes comme le badminton,
l’haltérophilie et le plongeon garantit des moissons abondantes de médailles. Le
pays développe à cet égard des relations internationales puisque les sportifs
chinois sont introduits dans les clubs étrangers. Ainsi Wang Zhizhi, devenu le
premier joueur asiatique en NBA en signant un contrat de deux ans avec les
Dallas Mavericks; ou encore Yao Ming, du Requin oriental de Shanghai,
« numéro 1 » de la sélection de 2002 toujours en NBA et qui fait également partie
de l’équipe nationale. Mais justement, dans le premier cas, les autorités n’ont
pas dissimulé leurs réticences. La Chine apprend, la Chine s’éveille, mais sous
surveillance.
Pourquoi la Chine ?
Judith Seudjio
Nouvelle procédure (depuis le 12 décembre 1999 à Lausanne) pour
l’accueil des XXIXe JO : des dix villes requérantes, cinq sont finalement
reçues en tant que candidates par la commission exécutive du Comité
international olympique : Pékin, Istanbul, Osaka, Paris et Toronto ; la
commission d’évaluation rendant au CIO en avril 2001 un rapport faisant
apparaître trois candidatures comme excellentes : Pékin, Paris et Toronto.
13 juillet 2001 : Pékin remporte le concours avec 53,3 % des voix, loin
devant Toronto ( 20,9 %) et Paris ( 17,1 %), soit 56 voix contre 22 et 18, le
Belge Jacques Rogge succédant à Juan Antonio Samaranch, à la tête du
CIO pendant 20 ans.
La commission d’évaluation, consciente du fait qu’il serait « impossible
d’ignorer le débat public autour de certaines questions politiques telles que
les droits de l’homme, débat qui, dans le contexte actuel, s’est imposé au
sport », a délibérément décidé de ne pas tenir compte des accusations
lancées contre la Chine : « [Elle] n’abordera pas cette question si ce n’est
pour reconnaître l’existence de ce débat. Les membres du CIO devront parvenir à leurs propres conclusions. » La candidature de Pékin est d’ailleurs
soutenue par Juan Antonio Samaranch, et son successeur a déclaré :
« Donner à Beijing l’occasion d’accueillir les Jeux signifie offrir l’Olympisme à un cinquième de l’humanité et lui donner une chance de s’ouvrir au
reste du monde. » Pour la commission d’évaluation : « Les Jeux à Beijing
laisseraient un héritage unique à la Chine et au sport. » Et puis : l’URSS ne
s’est-elle pas effondrée onze ans après les JO de Moscou ? Sans compter que
les grandes manifestations sportives des années à venir auront lieu dans les
pays industrialisés : JO de 2004 en Grèce, Coupe du monde de football de
2006 en Allemagne, JO d’hiver de 2006 en Italie.
L’Empire du Milieu a promis d’offrir des Jeux « humains », « verts »,
« scientifiques et techniques ». Les industriels occidentaux, mais pas
seulement, escomptent l’ouverture d’un gigantesque marché. Surtout, des
millions de Chinois pensent qu’une économie ouverte sera synonyme de
démocratisation.
[1]
Première participation en 1932. Tchang Kai-Shek envoie 33 athlètes aux Jeux de Londres
de 1948.
[2]
Le pongiste, né en 1937 au Guangdong, se suicida en 1968 pendant la Révolution culturelle.
[3]
« Chronique des événements olympiques en Chine »,
Le Quotidien du Peuple (
Renmin
Ribao), 14 juillet 2001.
[4]
« Chronique des événements olympiques en Chine »,
Le Quotidien du Peuple (
Renmin
Ribao, 6 février 2004.
[5]
96 % selon le CIO.
[6]
Conseil des Affaires de l’État, « Rapport sur l’exécution du plan de progrès social et de
développement économique pour l’année 2002 et sur le projet de plan pour 2003 »,
Le Quotidien du Peuple (
Renmin Ribao), mars 2003.
[7]
Cf. « Nationalism in China and the Future »,
China’s Road Under the Shadow of Globalization, Chinese Social Sciences Press, 11-1999 ; « From Reverse-Racism to Chinese Nationalism »,
Mingpao Monthly, 9-1999.
[8]
« Le secret des progrès de l’équipe nationale de Tae Kwon Do »,
Singapore United Journal, ZaoBao (édition du matin), 5 novembre 2002.
[9]
Frédéric Sugnot, « Que le chronomètre parle ! »,
L’Humanité, 23 juin 2000.
[10]
« Le premier discours officiel de Ma Junren après les Jeux Olympiques 2000 : je suis
visé ! »,
Titan Sports, 20 avril 2001.
[11]
L’Equipe de RDS.ca, « Chine, les athlètes exclus étaient dopés à l’EPO »,
wwww. rds. ca/ sydney/ chroniques/ JOJOSYD39BE 9232.html, 12 septembre 2000.
[12]
Michel Sztanke, « En route pour le Stade de France ( 3/12). Championnat du monde
d’athlétisme du 22 au 31 août 2003, à Saint-Denis. L’armée de Ma est en décomposition »,
L’Humanité, 30 décembre 2002.
[13]
Francis Deron, « Le retour à Pékin de He »,
Le Monde, 3 mai 1995.
[14]
26 médaillés chinois sur 94 à Séoul en 1988 sont issus du milieu rural.
[15]
h
http :// www. china. org. cn/ french/ 88936. htmen ligne le 10 février 2004. Enquête sur l’état
actuel des sports de masse en Chine par l’Administration générale d’État à la fin 2002 :
33,9 % des 7 à 70 ans pratiquent un sport, soit une augmentation de 2,5 points par rapport à
1996.
[16]
Conseil des Affaires de l’État, « Rapport sur l’exécution du plan de progrès social et de
développement économique pour l’année 2002 et sur le projet de plan pour 2003 »,
Le Quotidien du Peuple (
Renmin Ribao), mars 2003.
Judith SEUDJIO,
DEA Le Monde au Temps présent,
université de Marne-la-Vallée.