Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 123 à 127
doi: 10.3917/oute.008.0123

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Nouvel ordre mondial ?

no 8 2004/3

2004 Outre - Terre Nouvel ordre mondial ?

Absence de l’Inde ?

Entretien avec Ajit Sarkar

Emmanuel Perret
Outre-Terre : Quelle place occupe le sport dans la conception indienne du corps ? S’agit-il d’un phénomène central ou annexe ?
Ajït Sarkar : Il faut d’abord préciser le concept de corps dans la pensée spirituelle.
Avant tout, ce qui compte, c’est la recherche de la loi éternelle de la vie, le Sanatana Dharma qui découle du temps védique, la recherche de l’harmonie et de l’équilibre dans la vie quotidienne. Pour cela, l’homme doit perfectionner son corps physique ainsi que ses émotions, sa pensée, sa faculté de discernement, et prolonger cette conduite aux niveaux psychique comme spirituel. Le corps et l’esprit ne sont pas séparés. C’est la démarche holistique, la plus élevée. Mais l’application dans la vie de tous les jours n’est pas toujours en phase avec cette conception.
Ces notions ont évolué dans l’histoire : avec la décadence et les injustices sociales, puis avec les invasions successives, le corps perdit en Inde de sa valeur en tant que véhicule spirituel; il n’était plus pris en considération. Le but devint alors de sortir du cycle de la réincarnation et de trouver un monde béatifié en dehors de l’existence terrestre.
Après la domination anglaise, c’est l’Inde moderne qui surgit et sa priorité n’était pas le sport mais le fait de nourrir sa population; l’économie du pays devant être développée : agriculture, artisanat, industrie. Autre besoin fondamental de réussite pour chaque Indien, l’éducation des enfants au prix de nombreux sacrifices. D’où l’engouement actuel pour l’éducation. En 1947, il y avait dans le pays moins de 25 % de gens qui savaient lire ; aujourd’hui, dans certaines régions de l’Inde, le taux approche 100 %. En Inde, l’éducation est obligatoire et gratuite jusqu’à 16 ans. Cela étant, les familles pauvres envoient leurs enfants travailler dès l’âge de 8 ans et même plus tôt. L’éducation physique et le sport sont écartés.
Outre-Terre : Le sport est donc marginalisé à l’école ?
A.S. : C’est un peu comme en France. Dans le programme scolaire, il y a 5 heures consacrées au sport, mais en réalité, combien de temps les enfants pratiquent-ils un sport à l’école ? Une heure ou deux selon les classes ? Un peu plus dans le primaire. Par contre, dans de nombreuses écoles indiennes, il n’y a pas d’espace, de terrain, de matériel, donc on ne fait pas de sport.
On dit couramment en Inde : « Qu’est-ce que tu vas faire avec le sport ? Tu vas perdre ton temps, tu dois plutôt faire des études et encore des études… » Une seule litanie dans la société et chez les parents : « Tu ne peux t’en sortir que par tes capacités intellectuelles. »
Outre-Terre : C’est donc un choix de société : l’intellect est mis en valeur au détriment du physique. Il y a pourtant beaucoup de pays en développement qui se lancent dans des activités physiques et sportives peu coûteuses, par exemple l’athlétisme.
A.S. : En Inde, ce qu’on pense, c’est que sur le long terme, ce sont les études qui comptent. En plus, le sport n’est pas financièrement très avantageux. Et le sport professionnel n’est pas beaucoup développé en Inde.
Outre-Terre : Y a-t-il, en Inde, une culture traditionnelle du sport ?
A.S. : Autrefois, les arts martiaux étaient à l’honneur afin de préparer l’individu à la défense du pays. L’Inde n’est jamais allée attaquer ses voisins. Elle s’est toujours défendue. Toutes les activités militaires étaient centrées sur la défense. D’autres individus pratiquaient le sport pour le bien-être : postures de yoga, arts martiaux comme le Varma-kalai ou le Kalaripaya t, natation, équitation et, très spécifique, le Malkhamb, c’est-à-dire la gymnastique sur un poteau ou sur une corde, la lutte, le Kabaddi collectif fondé sur la force et le souffle, etc.
Outre-Terre : Les sportifs se recrutaient-ils dans des milieux particuliers ?
A.S. : Auparavant, c’étaient des amateurs et ils se recrutaient principalement dans l’armée, parce qu’en dehors de la guerre, ils pratiquaient le sport. Ce sont eux qui représentaient l’Inde aux Jeux Olympiques. Dans l’équipe de hockey, il y avait 80 % de militaires.
Outre-Terre : Donc, il n’y a pas de culture indienne du sport comme en Chine où l’on pousse les enfants dès leur plus jeune âge vers les activités physiques, la gymnastique, etc. ?
A.S. : Non. En revanche, les Indiens poussent les enfants vers les études. C’est l’objectif principal. De plus, les études permettent de partir à l’étranger. Et on gagne dix fois plus à l’étranger qu’en Inde. La démographie fait que l’Inde autorise assez facilement à émigrer.
En 1968, quand je suis venu en France, il y avait plus de 20000 ingénieurs au chômage en Inde. Le manque d’infrastructures et d’emplois pousse les Indiens à s’expatrier. La réussite matérielle est ce qu’il y a actuellement de plus important.
Outre-Terre : Le sport, une activité accessoire ?
A.S. : Oui. Mais il y a des sportifs. Dans certaines disciplines, comme le cricket, les équipes sont pléthoriques. Il est à noter que ce sport rapporte beaucoup d’argent. Le cricket est une tradition anglaise qui s’est beaucoup développée en Inde, comme les autres sports anglo-saxons : hockey, football, badminton…
L’athlétisme ou la gymnastique sportive, en revanche, demandent beaucoup d’efforts et de temps; les Indiens n’ont pas tellement envie de se lancer dans des activités physiques exténuantes.
Plus généralement, les sports individuels ne sont pas trop prisés. À ces pratiques exigeantes, les Indiens préfèrent les études qui leur assurent un avenir et un travail rentable. Sans compter que les installations et les infrastructures, dans ces disciplines, coûtent très cher. Il y a des stades de football partout, mais on peut jouer au ballon rond sur un terrain vague. On ne peut pas faire du saut en hauteur ou à la perche sans un minimum d’installations. Or, les Indiens utilisaient jadis des bambous et il en est encore ainsi parfois aujourd’hui. Tous ces problèmes d’infrastructure et les aspects économiques ont une influence sur le développement du sport en Inde.
Enfin, il convient de rappeler que la philosophie indienne ignore l’esprit de compétition, « la gagne ». Ce qui compte, c’est le bien-être physique, mental et psychique.
Outre-Terre : Tendance, en bref, à fonder le développement sur l’intellect. N’y a-t-il pas là un déséquilibre ?
A.S. : Oui. Mais les Indiens font du sport pour entretenir et juste pour entretenir le corps, non pas pour gagner de l’argent. Certains pays ont développé le sport parce que cela rapporte beaucoup d’argent. En Inde, ce n’est le cas que pour le cricket.
Outre-Terre : Vous dites que le cricket s’est développé parce que ça rapporte beaucoup d’argent. Y avait-il une tradition avant les Britanniques ?
A.S. : Non. Ce sont les Anglais qui l’ont introduit. Mais comme les Indiens sont très adroits et doués d’une grande dextérité, ça leur a plu, notamment parce qu’ils pouvaient battre les Anglais. L’Inde était aussi, auparavant, une grande nation de hockey.
Le foot était également présent partout. Mais l’équipement et l’entraînement posent des problèmes : les gens qui jouent au foot sont tous des amateurs qui ont par ailleurs un travail et ne peuvent donc le faire tous les jours. Ce ne sont pas des professionnels, même s’il existe une grande tradition de foot au Bengale et à Calcutta, comme dans toute l’Inde, où beaucoup d’équipes sont devenues professionnelles, sans avoir le niveau international.
Le sport amateur existe. Des compétitions sont organisées dans les écoles, dans les universités. Le but n’est pas la formation d’élites ; il y a bien un institut national du sport, une école d’éducation physique, un ministère du Sport dans tous les États, mais rien ne pousse à leur développement. Alors même que le sport commence à devenir plus populaire dans la société indienne. Cet engouement est de plus en plus visible. En fait, c’est à partir d’une certaine aisance matérielle que l’on peut se lancer dans le sport. Ceux qui n’ont pas de problèmes matériels s’orientent vers des disciplines qui demandent un investissement, comme le polo, le tennis, le golf, mais ce sont toujours des loisirs réservés aux gens très riches.
Outre-Terre : Oui, mais le sport apporte aussi une notoriété ?
A.S. : Certes, les grands joueurs et les sportifs ont une réputation et deviennent des héros, même s’ils ne sont pas nombreux. Mais dans la culture indienne, ni la société ni les parents, pas plus que le gouvernement, ne les y poussent.
Outre-Terre : Est-ce que les échecs sont considérés par les Indiens comme un sport ?
A.S. : Les échecs sont considérés comme une activité socioculturelle avec ses propres compétitions. Ils sont assez développés. Mais il ne s’agit pas d’un sport. En fait, les Indiens y sont très forts.
En Inde, on dit couramment : « Des muscles, mais pas de tête. » Mais l’Inde est un pays de contrastes dans tous les domaines. Ainsi, les individus ouverts sur la spiritualité indienne prennent en compte le développement holistique de l’être humain et pratiquent le yoga. En revanche, les religieux ne prennent pas le corps en considération. Ils croient dans la fatalité, n’essaient pas d’assumer leur vie et s’abandonnent souvent au Karma.
La spiritualité veut que ce soit à moi de vivre mon choix de vie, que ce soit à moi de faire des efforts pour être heureux, que ça ne vient pas tout seul. En termes de croyance, on est heureux ou on est malheureux par fatalité. On vous a fait pauvre et vous devez le rester. Pour ceux qui s’orientent vers la spiritualité, « notre niveau de départ est peut-être très bas, mais on peut l’améliorer dans cette vie ».
C’est donc toujours affaire de conception, bien que dans les mentalités collectives, le sport demeure à part et reste considéré comme secondaire.
Outre-Terre : Mais la marginalisation du sport ne s’explique pas uniquement par des causes matérielles ?
A.S. : Il y en a d’autres, mais c’est la raison principale. En fait, ce n’est pas une priorité, même si l’Inde a beaucoup fait au niveau du sport de compétition. Les Jeux asiatiques, par exemple, y ont été créés en 1952. D’autres pays comme le Japon, la Chine, la Thaïlande, la Corée du sud ont suivi.
Outre-Terre : Il paraît qu’un stade de rugby va être prochainement construit à New Delhi ?
A.S. : Oui. Il y a des choses qui se font. Ainsi pendant l’année où se sont déroulés les Jeux asiatiques, Delhi a développé ses infrastructures : piscine olympique, gymnase, etc. Bref, il y a tout maintenant. Mais il y a un gymnase olympique pour toute l’Inde, pour une population d’un milliard d’habitants ! Vous imaginez combien de gens peuvent y accéder !
Le sport indien va en définitive se développer, mais cela prendra du temps.
Outre-Terre : L’Inde a toujours voulu inventer sa propre voie, marquer une identité forte. Pourquoi pas au plan sportif ?
A.S. : Non. L’Inde n’a jamais essayé de montrer aux autres ce qu’elle peut faire. Elle reste unique grâce à sa foi inébranlable en elle-même, qui lui communique son identité et sa force. L’Inde est le seul grand pays qui n’ait jamais essayé de surpasser, de dominer ou d’envahir les autres.
Outre-Terre : Oui, mais l’Inde a un rayonnement dans le concert des nations.
A.S. : Oui, le monde souhaite une alternative. C’est aussi l’Inde qui a naguère voulu un troisième bloc des non-alignés. Il y avait auparavant deux blocs ; l’Inde a essayé d’en construire un troisième avec la Chine : bon, ça n’a pas très bien marché, mais ça aurait fait un équilibre entre l’Amérique et la Russie.
Outre-Terre : Les Indiens essayent maintenant de réinventer cela, de trouver des partenariats avec d’autres grands pays comme le Brésil…
A.S. : Oui, ils essayent. Mais ce que les Indiens veulent vraiment, c’est refonder un vrai bloc asiatique. Aussi ont-ils créé, comme je vous l’ai déjà dit, les Jeux asiatiques. C’est donc qu’ils ont quand même l’esprit sportif !
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