2004
Outre - Terre
Nouvel ordre mondial ?
Basket au Liban
Leah Boukhater
maîtrise en sciences administratives et politiques, Institut de sciences politiques, université Saint-Joseph.
Le basket-ball apparaît au Liban au début des années 1930, à l’université
américaine de Beyrouth. 1939 : premier championnat des collèges. 1949 : fédération de basket et de volley. 1951 : premier championnat de basket-ball à l’échelon
national. 1955 : fédération indépendante. Les championnats avaient lieu irrégulièrement depuis les années 1950, mais tout s’arrête en 1975 avec la guerre. Il faudra
attendre 1993 pour que les compétitions reprennent, avec de grosses difficultés
d’organisation. Le basket-ball commencera à se développer et à rencontrer une
popularité inédite dans la deuxième moitié des années 1990.2002 : l’équipe
nationale du Liban participe au Championnat du monde à Indiana aux États-Unis.
Plusieurs équipes libanaises ont ces dernières années réussi à décrocher une
première place au Championnat des clubs arabes et asiatiques. Le basket-ball est
aujourd’hui la discipline la plus populaire chez les Libanais.
Les équipes libanaises de basket-ball sont réparties sur quatre divisions et en
fonction des districts. Comme les régions « mixtes », au Liban, ne sont pas
nombreuses, la plupart des équipes sélectionnées sont formées de joueurs à
80 % de même religion. Ce phénomène a encore été ravivé par la guerre.
Fait significatif : les affrontements ont eu lieu surtout durant les matchs
opposant les équipes de Sagesse et du Sporting qui se disputent la plupart du
temps la première place au classement national. La première rassemble principalement des chrétiens d’Achrafieh (Beyrouth) ; la seconde réunit pour l’essentiel des musulmans sunnites de Manara (Beyrouth).
Pendant les matchs, les supporters se lancent des slogans politiques et affichent clairement leur appartenance religieuse ; on arbore en particulier des
photos des leaders. La victoire de l’équipe est celle d’une région, mais surtout
d’un courant ou d’une confession. Les matchs sont souvent placés sous
surveillance policière ou militaire. Il arrive même qu’il faille expulser des
supporters en cas de violences extrêmes. On a dû, après exhibition d’une photo
de Bassel el-Assad qui venait de mourir dans un accident de voiture en 2000,
suspendre un match. L’équipe nationale se compose de 29 joueurs dont 15 chrétiens et 14 musulmans. Ce ratio vaut pour les sélections de 1987-1988 et de
1988-1989. Il y aurait sinon de constantes plaintes pour discrimination.
Par contre, la Fédération libanaise de basket-ball est présidée par un chrétien
et son conseil est formé de neuf chrétiens pour quatre musulmans. un quota qui
n’a apparemment jamais été modifié. C’est que les équipes régionales dont les
conseils d’administration élisent la direction fédérale sont majoritairement chrétiennes. Le confessionnalisme reste donc enraciné, quatorze ans après la guerre,
dans la société et les mentalités libanaises. Même le sport, censé rapprocher les
jeunes générations, canalise des aspirations confessionnelles.
Au Liban, le chef patrimonial traite de toutes les affaires politiques, administratives ou judiciaires comme s’il s’agissait d’affaires personnelles, de la
même façon qu’il exploite son domaine comme s’il s’agissait de propriétés
privées » (Jean-François Médard). Dans pareil cadre, la gestion des quelques
disciplines sportives devient le « hobby » préféré des hommes politiques.
Chaque leader a son équipe de basket-ball dont il garantit le succès.
L’équipe de Champville qui représente le district de Metn, est sponsorisée
par Michel Murr, l’homme fort des orthodoxes, ancien ministre de l’Intérieur.
L’équipe d’Homentmen, celle des Libanais d’origine arménienne, est sponsorisée par le parti Dachnak.
L’équipe de Tebnine a l’appui du fils de Nabih Berry, homme fort des chiites
et président de l’Assemblée.
Le Sporting est soutenu par le neveu du Premier ministre et homme d’affaires Rafic Hariri.
Sagesse s’appuie sur LBC, la télévision créée par les Phalangistes et d’abord
financée par les Forces libanaises. Comme cette dernière milice a été dissoute
après les accords de Taef d’octobre 1989 et n’a plus de leaders politiques, c’est
le richissime Antoine Choueiri, connu pour proche des FL, qui soutient l’équipe.
Certes, les Libanais sont passionnés de basket. Mais on peut se demander si
cette passion aurait été à ce point ardente si ce sport n’avait, d’une manière ou
d’une autre, canalisé des aspirations d’ordre religieux ou politique.