Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 13 à 20
doi: 10.3917/oute.008.0013

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no 8 2004/3

2004 Outre - Terre

Sport et politique, toute une histoire !

Alfred Wahl professeur émérite à l’université de Metz.
Lors du congrès de Neuchâtel, le 25 novembre 1975, le président du Comité international olympique (CIO ), Juan Antonio Samaranch, déclare : « Nul doute que les compétitions sportives, et en particulier les Jeux Olympiques, reflètent la réalité du monde et constituent un microcosme des relations internationales. » De fait, ce point de vue s’est largement répandu chez les observateurs politiques depuis avril 1971, date à laquelle une équipe américaine de ping-pong va en Chine alors que ce pays n’entretient pas de relations diplomatiques avec les États-Unis. Cette très insignifiante page de l’histoire des sports est immédiatement célébrée comme césure historique. Et se retrouve même dans les encyclopédies à l’entrée « diplomatie du ping-pong ». Plus de doute : il y a un rapport immédiat entre sport et problèmes internationaux, d’autant que, selon le président Nixon, « en jouant au ping-pong, nos deux pays ont effacé les incompréhensions du passé ».
Rien de nouveau cependant pour les initiés. La renaissance des Jeux Olympiques en 1896 était imprégnée d’une volonté de pacifier les rapports entre les nations. Déjà les Jeux de l’Antiquité s’ouvraient sur l’instauration d’une trêve au sein du monde grec.
L’objectif de départ, c’est la promotion d’un esprit antinationaliste et de la fraternité entre les sportifs : d’où la fondation de fédérations nationales par sport pour aménager les relations sportives entre les nations. Mais tout de suite il s’agit de relations internationales presque ordinaires : les compétitions vont reproduire symboliquement les rivalités entre les nations, ou encore internes à ces dernières ; elle ne sont qu’« euphémisation » d’affrontements plus violents par le biais des règlements.
L’utopie supranationale n’a pas résisté longtemps aux réalités. Les toutes premières confrontations internationales sont aussitôt chargées d’enjeux politiques. Il existait tout juste quatre équipes de football-association à Paris, en 1893, que l’une d’elles envisage de rencontrer une équipe de Strasbourg, alors allemande. Aussitôt, un dirigeant de l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques (USFSA ), la fédération omnisports, signale qu’« avant d’accepter de jouer une telle rencontre, surtout à Strasbourg, il faudrait d’abord être sûr de la remporter ». Ainsi, pour ce représentant d’une instance soucieuse de se placer hors du champ politique, le prestige de la France est en jeu.
De son côté, l’écrivain Charles Maurras, futur directeur de l’Action française, en un premier temps inquiété par la volonté de fraternisation internationale, se rassure vite. Il se réjouit à l’avance, en 1896, de l’échec annoncé du « cosmopolitisme sportif » ; le sport va encore exaspérer les passions patriotiques : « Maintenant les peuples vont se fréquenter directement [par le sport], s’injurier de bouche à bouche et s’engueuler cœur à cœur. La vapeur qui les a rapprochés ne fera que rendre plus faciles les incidents internationaux. »
Certes, on ne procède pas encore au décompte minutieux des résultats, mais c’est parce que les rencontres internationales entre sélections nationales sont encore rares. Les hymnes nationaux, par contre, sont exécutés, ce qui n’est pas conforme à l’esprit originel du sport.
Le gouvernement français sera un des premiers à développer une véritable politique sportive au lendemain de la Grande Guerre, une section Tourisme et sport étant créée en 1920 au sein du ministère des Affaires étrangères et rattachée au Service des œuvres françaises à l’étranger (SOFE ). Les athlètes sont donc considérés comme des ambassadeurs, au même titre que les artistes, et ils bénéficient de subventions en matière de compétition à l’étranger. « Le sport est devenu une affaire d’État », déclare Gaston Vidal, directeur du Service de l’éducation physique. Un rapport du SOFE de 1921 propose d’intégrer dans « les films cinématographiques de propagande pour l’étranger quelques épisodes de grands matchs où la France s’est classée première ». Les victoires sont désormais perçues comme des indices de la vitalité d’un peuple et en tant qu’atout des régimes.
C’est aussi au lendemain de la guerre que se produit la première campagne de boycott. L’initiative vient du mouvement sportif anglais qui pousse la FIFA à interdire les matchs organisés avec les fédérations des nations vaincues et même avec celles des neutres qui ne respecteraient pas cette mesure. Le Quai d’Orsay intervenant directement dans le même sens. L’Entente poursuit ainsi la guerre par organisations sportives interposées, et ce notamment en vue des Jeux Olympiques de 1924.
La France exerce encore des pressions sur le CIO pour obtenir l’organisation des JO de 1924, ce qui froissera l’orgueil de Pierre de Coubertin, non consulté, qui modifie au demeurant la liste des nations invitées, écartant d’emblée l’Allemagne. Ainsi l’état des relations internationales détermine aussi l’ordre sportif. Le mythe de l’apolitisme en prend un coup. Surtout, en donnant le mauvais exemple, les nations démocratiques ont ouvert la voie à ce que se généralise l’instrumentalisation du sport à des fins politiques.
L’Italie de Mussolini, puis l’Allemagne de Hitler vont en effet prendre le relais avec une intensité redoublée. Pour les deux dictateurs, il s’agit de légitimer davantage leur pouvoir et de démontrer à l’Europe l’efficacité de leurs régimes par rapport aux démocraties. On sait l’ampleur donnée par le premier à la coupe du monde de football de 1934 : la victoire de l’Italie est vécue comme celle du Duce en personne. Les JO de Berlin sont comme le couronnement de Hitler par le monde réuni à l’issue d’une vaste campagne de propagande diplomatique. Mussolini et Hitler ont aussi voulu afficher leur capacité d’organisation et exhiber d’impressionnantes infrastructures suscitant l’admiration du monde entier.
Au cours des années 1930, le sport européen sera perturbé par la totale inféodation des organisations italiennes et allemandes au pouvoir politique. Les deux régimes usant différemment de celle-ci : l’Italie avec brutalité, l’Allemagne de manière plus sélective. Lorsque des sanctions frappent l’Italie en 1936 pour son invasion de l’Éthiopie, le Duce riposte en interdisant à ses coureurs cyclistes de participer au Tour de France. Le Reich rompt quelques mois après toute relation sportive avec les Pays-Bas lorsque le gouvernement néerlandais qui redoute des manifestations hostiles dans le stade contre l’époux allemand de la princesse Juliana fait annuler un match de football contre l’Allemagne. À l’inverse, lorsque le gouvernement français déconseille à la sélection d’athlétisme, au beau milieu des tensions, de se rendre dans le Reich, le Reichssportführer adresse une invitation particulière aux athlètes, présentant ainsi un visage de tolérance et d’ouverture : véritable manœuvre diplomatique.
Le gouvernement britannique cherche pour sa part à préserver une séparation entre les deux domaines politique et sportif. Moment délicat en 1935 : la Fédération de football invite la sélection allemande pour un match à Londres ; la gauche travailliste proteste et menace de manifester contre l’arrivée annoncée de 10 000 Allemands de l’organisation Kraft durch Freude (KdF). Cela au moment où la Grande-Bretagne recherche un accord avec Hitler. Déclaration initiale du Foreign Office : « Les matchs de football sont affaire privée, organisée par des personnes privées et le gouvernement n’a pas à s’interposer… » Il n’y aura pas, finalement, d’incidents, parce que les supporters allemands vont adopter un profil bas. Les Britanniques commencent à douter ensuite de cette première appréciation et à se dire disposés à mobiliser eux aussi le sport en guise de riposte.
Mais même dans les pays démocratiques, nombreux sont ceux qui admirent le maniement de l’arme sportive par les dictatures. Par exemple Coubertin lui-même. Moins, certes, après 1945 dans le cas de l’Espagne franquiste qui n’a plus que le Real de Madrid. Et le ministre du Movimiento, José Soles, de déclarer aux joueurs qui accumulent des lauriers : « Vous aurez fait plus que la plupart de nos ambassadeurs de par le monde. Les gens qui nous haïssaient ont fini grâce à vous par nous comprendre [1]. »
L’URSS a beaucoup varié dans son usage politique des sports. À l’origine, elle refusait toute participation aux compétitions internationales officielles, perçues comme véhiculant le nationalisme chauvin et modelées sur le système capitaliste de la concurrence. Elle fondera cependant bientôt l’Internationale sportive rouge (ISR ) en contrepoids de la Fédération socialiste de Lucerne (ISL ) de 1920. Et cherchera à rencontrer d’autres équipes du Sport rouge à l’extérieur [2].
1924-1925 : émerge l’idée que les compétitions sportives doivent servir les intérêts nationaux de l’URSS; on cesse alors de limiter les relations aux organisations du sport ouvrier international. Des contacts sont noués avec l’Internationale socialiste. En outre, les footballeurs russes rencontrent régulièrement les équipes des États voisins afin de cultiver de bonnes relations internationales, rencontrant un accueil favorable par exemple chez les Turcs qui passent outre aux interdictions de la Fédération internationale de football association (FIFA ) dont l’URSS ne fait pas partie. Les Soviétiques s’efforçant, pour se donner une image positive, de ne pas humilier leurs adversaires encore débutants.
Après 1930, le chapitre de l’utilisation du sport comme instrument de la lutte des classes est définitivement clos. Le pouvoir soviétique, tout à la théorie du « socialisme dans un seul pays », veut maintenant battre le capitalisme dans les stades européens, par le biais de rencontres organisées par les grandes fédérations internationales et neutres. Certes, l’URSS organise encore des Spartakiades comme celles de 1928 en opposition aux JO d’Amsterdam. Les athlètes qui rentrent de Moscou faisant des conférences enthousiastes, rédigées par des dirigeants politiques, sur la patrie du communisme. À partir de 1934, le sport soviétique devient un moyen d’asseoir le prestige national. L’ISR, qui a longtemps cherché à préserver l’internationalisme prolétarien dans le sport, doit s’incliner avant sa dissolution secrète en 1937.
Mais le football soviétique reste sourd aux appels de la FIFA et n’y adhérera pas. De même que l’URSS se refuse à intégrer le mouvement olympique. Le sport soviétique présentant ainsi, à la veille de la guerre, un double visage : il cherche à prouver la supériorité d’un système et il est géré, comme en Italie et en Allemagne, de manière dictatoriale.
Après 1945, la mondialisation du sport s’accélère et devance par là bon nombre d’autres domaines. L’URSS et les pays socialistes font leur entrée dans la FIFA, dans les autres fédérations internationales et au mouvement olympique. La FIFA et le CIO auxquels on adhère en fonction des règles de l’ONU comptent dès lors autant de membres que cette dernière.
Le sport va, successivement ou simultanément, refléter, hors la belle vitrine de la cérémonie d’ouverture des JO tous les quatre ans, les nouveaux contentieux internationaux : guerre froide, décolonisation et accession à l’indépendance de plusieurs dizaines de pays, poussées sécessionnistes en Europe même.
Les pays communistes poursuivent au moins deux objectifs. La RDA cherche à prouver la supériorité du communisme sur le capitalisme en devenant l’un des pays les plus dotés en médailles aux JO … et à porter de la sorte des coups au monopole de la RFA sur la représentation de l’Allemagne. La Roumanie se veut à la fois championne du socialisme et du nationalisme, notamment par une domination de jeunes gymnastes préparées précocement et intensivement. Ce qui finit par provoquer des confrontations tendues avec l’URSS. Des dérapages se produisent également entre les joueurs hongrois et soviétiques de water-polo à Melbourne en 1956, de même que plus tard entre hockeyeurs tchèques et soviétiques, l’opinion internationale étant alors mieux à même d’évaluer les rapports véritables entre l’URSS et les pays frères.
Mieux, c’est toute l’évolution des relations internationales qui se lit en filigrane dans l’histoire des compétitions sportives, importantes ou anodines. Par exemple, en 1954, la victoire de l’équipe nationale d’Allemagne de l’Ouest en Coupe du monde de football avec un retentissement immense dans le pays. Réduits au silence, à la non-existence depuis 1945, les Allemands ressuscitent brusquement avec leur orgueil national : « Wir sind wieder wer ! » (nous voilà de nouveau quelqu’un !). Même s’il faudra attendre 1990 pour que Helmut Kohl évoque le mot de Vaterland, l’équipe nationale de football, dans un pays où la « nation » était proscrite, s’étant toujours nommée Nationalmannschaft. C’est que le sentiment national, de plus en plus politiquement incorrect, avait trouvé refuge et survécu dans le sport.
Les nouveaux États africains du début des années 1960 mobilisent spontanément le sport en faveur de leur cause. Parmi leurs premières démarches, la demande d’adhésion au CIO et surtout à la FIFA, car l’indépendance trouve dans ce cadre un moyen très rapide de s’afficher internationalement. Le FLN algérien montrant l’exemple rocambolesque avec une « équipe nationale », celle de la nation algérienne, en tournée dans les pays de l’Est et le monde arabe.
Le sport est aussi un moyen de forger un sentiment national dans ces pays africains multiethniques, dépourvus d’unité. C’est Léopold Senghor qui déclare en 1961 : « Dans la considération dont [les peuples] jouissent à l’étranger, les performances sportives entrent pour une proportion non négligeable. » Plus précis encore, le ministre ivoirien de la Jeunesse et des Sports en mars 1966 : « Nous devons construire la nation… Je prendrai un soin jaloux à faire en sorte que tout parte du sport. »
Le panafricanisme fait simultanément son apparition. Dès 1959, la fédération égyptienne, à l’initiative du président Nasser, crée la Confédération africaine de football (CAF). Objectif politique évident : affirmer l’identité africaine par le biais des compétitions de football à venir ; la France organisant à l’opposé les Jeux de la francophonie.
La solidarité sportive entre pays africains permettra ensuite de porter des coups à l’apartheid sud-africain, le CIO cessant de reconnaître le Comité olympique de ce pays, à leur demande, en 1970. Et lorsque le même CIO refuse en 1976 d’exclure le Comité de Nouvelle-Zélande dont les rugbymen ont accepté de rencontrer leurs homologues d’Afrique du Sud après les émeutes raciales de Soweto, la quasi-totalité des pays africains boycottent les Jeux de Montréal. La FIFA refuse de suivre le CIO sous la présidence du très complaisant Stanley Rous; ce dernier est cependant battu par le Brésilien João Havelange, candidat des pays non européens – singulièrement africains – lors de l’élection de 1974 ; la fédération sud-africaine est également exclue de la FIFA en 1976.
Toutes ces péripéties montrent à quel point les instances du sport peinent à sauvegarder la neutralité dont ils se réclament pour conserver leur influence planétaire. Ainsi, le président Havelange se trouve bien aux côtés du sanguinaire général Videla lors de la remise de la coupe du monde de football de 1978 en Argentine ; mais il n’a pu s’opposer à ce que l’équipe des Pays-Bas refuse les félicitations officielles de celui-ci pour sa deuxième place.
Les sportifs des pays neufs formulent d’ailleurs les mêmes revendications que leurs dirigeants politiques en termes de diplomatie. En 1977, le président de la Fédération camerounaise de football réclame de la FIFA un « nouvel ordre international où l’écart entre les pays hautement développés et le reste doit être de plus en plus réduit pour un meilleur équilibre des forces, facteur de paix et de compréhension mutuelle ». De fait, la FIFA a des statuts plus égalitaires que l’ONU : un pays/une voix et pas d’équivalent du Conseil de sécurité. Même si l’Union européenne de football association (UEFA ) est, parmi les Confédérations continentales dont les pouvoirs montent, le pôle dominant. Une domination au demeurant contestée. Aussi les fédérations des pays pauvres font-elles, comme en 1978 et en 2002, barrage au candidat à la présidence de la FIFA soutenu par l’UEFA.
Le sport est devenu depuis une trentaine d’années un phénomène universel; les compétitions les plus importantes étant retransmises dans le monde entier. Semblable mondialisation, avec un accroissement exponentiel des enjeux économiques et politiques, facilite la montée de tensions et d’incidents. Alors que les rencontres sportives passaient pour « euphémiser » la violence, il arrive qu’elles soient aussi une « continuation de la guerre par d’autres moyens », comme le match de football entre le Salvador et le Honduras qui déclenche une guerre de quatre jours en 1969 à propos d’un vieux contentieux politique.
À l’inverse, le rugby joue en Irlande depuis des décennies un rôle tout à fait exceptionnel et étrange, rugbymen du Nord et du Sud ayant conservé, même après la séparation officielle de 1949, des formes d’unité. Ce qui a posé en permanence des problèmes délicats à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Ainsi en 1952 : la musique militaire française joue le God save the King à Colombes, lors du match entre la France et une équipe d’Irlande composée de joueurs de l’Eire comme d’Irlande du Nord, et provoque de la sorte la colère des premiers. Des arrangements doivent être négociés : les rencontres internationales auront lieu en définitive à Dublin et non plus à Belfast, et il n’y aura plus à l’extérieur ni hymne ni drapeau. Au cours des années 1980, les sélectionnés du Nord préfèrent s’entourer de gardes du corps. Au total, la sélection nationale d’Irlande représente une identité géographique et non pas nationale. Un cas unique dans le sport irlandais, puisque son football est séparé depuis la fin de la Grande Guerre.
La mondialisation du CIO et de la FIFA est aujourd’hui un phénomène à peu près achevé et leurs présidents sont reçus partout comme des chefs d’État. Juan Antonio Samaranch a été invité à prononcer un discours devant l’Assemblée générale de l’ONU en 1992 alors même que le CIO n’est qu’une simple organisation non gouvernementale. Le président cherchant à jouer un rôle de pacificateur dans le monde. D’où la proposition réitérée de trêve olympique à l’occasion des Jeux comme dans l’Antiquité. Mais, d’entrer en politique, le CIO emprunte un chemin contraire à sa vocation originelle.
Développement pourtant inédit de la mondialisation depuis peu. L’exploitation en retour de celle-ci par les nations ! Ainsi, le Qatar se « fournit » en haltérophiles en Bulgarie, en coureurs de fond au Kenya et les naturalise afin qu’ils puissent concourir sous sa bannière puisque la nationalité reste la norme des compétitions internationales. Paradoxe en effet : au moment même où le football se trouve à un stade très avancé de la mondialisation, l’esprit national refuse obstinément de s’éteindre. Les grands rassemblements dans les stades pour les matchs internationaux de Coupe du monde ou d’Europe sont des occasions où la foule exprime de puissants affects. Passion sans retenue, jusque dans chaque domicile, devant la télévision, quand sont exécutés les hymnes nationaux. Cette extériorisation, normalement incorrecte au plan politique, est spontanée, pur produit de l’émotion, et n’a rien à faire avec le pouvoir. Même si ce nationalisme qui a ses dieux reste très momentané, rien ne semble parvenir à l’éradiquer, malgré les quolibets de ceux qui se partagent entre l’europhilie, le régionalisme et le mondialisme. Le soir du 27 mars 2004, avant la rencontre de rugby France-Angleterre au Stade de France, l’harmonie exécute l’Hymne à la joie de Beethoven, donc celui de l’Union européenne, sans que le public y prête la moindre attention ; transition brutale avec la Marseillaise et même le God save the Queen : silence et recueillement des 80 000 spectateurs. Avant-garde et traduction exemplaire de la mondialisation, le sport se fait alors contradictoirement la manifestation la plus spectaculaire de la pérennité des nations que l’on donnait pour mourantes. Comme si le sport résistait à la disparition de l’esprit national.
À l’inverse et en parallèle : on a coutume d’admettre que le sport intègre socialement. Pierre de Coubertin se réjouissait déjà en son temps de ce que les membres d’une équipe, vêtus de manière uniforme, oublient leurs origines pour former un groupe homogène. Coubertin escomptait que le sport devienne un antidote contre les révolutions. De nombreux observateurs se sont dans le même sens empressés de conclure, à l’issue de la finale de la Coupe du monde à Paris de 1998, à propos de la foule qui déferlait sur les Champs-Élysées, à une intégration réussie des populations d’origine étrangère mêlées à la joie collective. Cette forme d’unité nationale était, comme l’ont montré par la suite les incidents du match France-Algérie, toujours à Paris, le 6 octobre 2001, purement éphé-mère : il a suffi que l’équipe nationale humilie la sélection algérienne pour que les jeunes d’origine maghrébine assis dans les tribunes lui manifestent spontanément leur solidarité en envahissant la pelouse.
Enfin, les équipes ethniques se multiplient, ce qui montre que le sport peut aussi promouvoir la différence et devenir source d’incidents avec le racisme en arrière-fond. Déjà apparaît un investissement du sport par des courants religieux intégristes qui sont justement servis par l’existence d’équipes constituées sur fondements ethniques. Cela risque d’en faire un champ de conflits et non d’intégration. Les athlètes qui se livrent à des manifestations religieuses à l’issue d’une victoire portent au demeurant atteinte aux principes laïcs, garanties d’une cohabitation sereine de tous.
 
NOTES
 
[1] L’historienne Angela Teja constate une amélioration de l’image de l’Espagne à l’étranger par le biais du Real, mais elle ne peut affirmer que le club ait contribué à rendre les relatiosn internationales de l’Espagne plus aisées.
[2] Les responsables soviétiques sélectionnent les footballeurs, dans une première phase, à partir de critères exclusivement sportifs. Ceux-ci font preuve d’une si parfaite absence de conscience politique, en Allemagne, que les communistes locaux en demeurent perplexes quant à l’avenir de la Révolution en URSS.
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