2004
Outre - Terre
Sport et politique, toute une histoire !
Alfred Wahl
professeur émérite à l’université de Metz.
Lors du congrès de Neuchâtel, le 25 novembre 1975, le président du Comité
international olympique (CIO ), Juan Antonio Samaranch, déclare : « Nul doute
que les compétitions sportives, et en particulier les Jeux Olympiques, reflètent
la réalité du monde et constituent un microcosme des relations internationales. »
De fait, ce point de vue s’est largement répandu chez les observateurs politiques
depuis avril 1971, date à laquelle une équipe américaine de ping-pong va en
Chine alors que ce pays n’entretient pas de relations diplomatiques avec les
États-Unis. Cette très insignifiante page de l’histoire des sports est immédiatement célébrée comme césure historique. Et se retrouve même dans les encyclopédies à l’entrée « diplomatie du ping-pong ». Plus de doute : il y a un rapport
immédiat entre sport et problèmes internationaux, d’autant que, selon le président Nixon, « en jouant au ping-pong, nos deux pays ont effacé les incompréhensions du passé ».
Rien de nouveau cependant pour les initiés. La renaissance des Jeux Olympiques en 1896 était imprégnée d’une volonté de pacifier les rapports entre les
nations. Déjà les Jeux de l’Antiquité s’ouvraient sur l’instauration d’une trêve
au sein du monde grec.
L’objectif de départ, c’est la promotion d’un esprit antinationaliste et de la
fraternité entre les sportifs : d’où la fondation de fédérations nationales par sport
pour aménager les relations sportives entre les nations. Mais tout de suite il
s’agit de relations internationales presque ordinaires : les compétitions vont
reproduire symboliquement les rivalités entre les nations, ou encore internes à
ces dernières ; elle ne sont qu’« euphémisation » d’affrontements plus violents
par le biais des règlements.
L’utopie supranationale n’a pas résisté longtemps aux réalités. Les toutes
premières confrontations internationales sont aussitôt chargées d’enjeux politiques. Il existait tout juste quatre équipes de football-association à Paris, en
1893, que l’une d’elles envisage de rencontrer une équipe de Strasbourg, alors
allemande. Aussitôt, un dirigeant de l’Union des sociétés françaises de sports
athlétiques (USFSA ), la fédération omnisports, signale qu’« avant d’accepter de
jouer une telle rencontre, surtout à Strasbourg, il faudrait d’abord être sûr de la
remporter ». Ainsi, pour ce représentant d’une instance soucieuse de se placer
hors du champ politique, le prestige de la France est en jeu.
De son côté, l’écrivain Charles Maurras, futur directeur de l’Action française, en un premier temps inquiété par la volonté de fraternisation internationale, se rassure vite. Il se réjouit à l’avance, en 1896, de l’échec annoncé du
« cosmopolitisme sportif » ; le sport va encore exaspérer les passions patriotiques : « Maintenant les peuples vont se fréquenter directement [par le sport],
s’injurier de bouche à bouche et s’engueuler cœur à cœur. La vapeur qui les a
rapprochés ne fera que rendre plus faciles les incidents internationaux. »
Certes, on ne procède pas encore au décompte minutieux des résultats, mais
c’est parce que les rencontres internationales entre sélections nationales sont
encore rares. Les hymnes nationaux, par contre, sont exécutés, ce qui n’est pas
conforme à l’esprit originel du sport.
Le gouvernement français sera un des premiers à développer une véritable
politique sportive au lendemain de la Grande Guerre, une section Tourisme et
sport étant créée en 1920 au sein du ministère des Affaires étrangères et rattachée au Service des œuvres françaises à l’étranger (SOFE ). Les athlètes sont donc
considérés comme des ambassadeurs, au même titre que les artistes, et ils bénéficient de subventions en matière de compétition à l’étranger. « Le sport est
devenu une affaire d’État », déclare Gaston Vidal, directeur du Service de l’éducation physique. Un rapport du SOFE de 1921 propose d’intégrer dans « les films
cinématographiques de propagande pour l’étranger quelques épisodes de grands
matchs où la France s’est classée première ». Les victoires sont désormais
perçues comme des indices de la vitalité d’un peuple et en tant qu’atout des
régimes.
C’est aussi au lendemain de la guerre que se produit la première campagne
de boycott. L’initiative vient du mouvement sportif anglais qui pousse la FIFA à
interdire les matchs organisés avec les fédérations des nations vaincues et même
avec celles des neutres qui ne respecteraient pas cette mesure. Le Quai d’Orsay
intervenant directement dans le même sens. L’Entente poursuit ainsi la guerre
par organisations sportives interposées, et ce notamment en vue des Jeux Olympiques de 1924.
La France exerce encore des pressions sur le CIO pour obtenir l’organisation
des JO de 1924, ce qui froissera l’orgueil de Pierre de Coubertin, non consulté,
qui modifie au demeurant la liste des nations invitées, écartant d’emblée l’Allemagne. Ainsi l’état des relations internationales détermine aussi l’ordre sportif.
Le mythe de l’apolitisme en prend un coup. Surtout, en donnant le mauvais
exemple, les nations démocratiques ont ouvert la voie à ce que se généralise
l’instrumentalisation du sport à des fins politiques.
L’Italie de Mussolini, puis l’Allemagne de Hitler vont en effet prendre le
relais avec une intensité redoublée. Pour les deux dictateurs, il s’agit de légitimer davantage leur pouvoir et de démontrer à l’Europe l’efficacité de leurs
régimes par rapport aux démocraties. On sait l’ampleur donnée par le premier à
la coupe du monde de football de 1934 : la victoire de l’Italie est vécue comme
celle du Duce en personne. Les JO de Berlin sont comme le couronnement de
Hitler par le monde réuni à l’issue d’une vaste campagne de propagande diplomatique. Mussolini et Hitler ont aussi voulu afficher leur capacité d’organisation et exhiber d’impressionnantes infrastructures suscitant l’admiration du
monde entier.
Au cours des années 1930, le sport européen sera perturbé par la totale inféodation des organisations italiennes et allemandes au pouvoir politique. Les deux
régimes usant différemment de celle-ci : l’Italie avec brutalité, l’Allemagne de
manière plus sélective. Lorsque des sanctions frappent l’Italie en 1936 pour son
invasion de l’Éthiopie, le Duce riposte en interdisant à ses coureurs cyclistes de
participer au Tour de France. Le Reich rompt quelques mois après toute relation
sportive avec les Pays-Bas lorsque le gouvernement néerlandais qui redoute des
manifestations hostiles dans le stade contre l’époux allemand de la princesse
Juliana fait annuler un match de football contre l’Allemagne. À l’inverse,
lorsque le gouvernement français déconseille à la sélection d’athlétisme, au
beau milieu des tensions, de se rendre dans le Reich, le Reichssportführer
adresse une invitation particulière aux athlètes, présentant ainsi un visage de
tolérance et d’ouverture : véritable manœuvre diplomatique.
Le gouvernement britannique cherche pour sa part à préserver une séparation entre les deux domaines politique et sportif. Moment délicat en 1935 : la
Fédération de football invite la sélection allemande pour un match à Londres ;
la gauche travailliste proteste et menace de manifester contre l’arrivée annoncée
de 10 000 Allemands de l’organisation Kraft durch Freude (KdF). Cela au
moment où la Grande-Bretagne recherche un accord avec Hitler. Déclaration
initiale du Foreign Office : « Les matchs de football sont affaire privée, organisée par des personnes privées et le gouvernement n’a pas à s’interposer… » Il
n’y aura pas, finalement, d’incidents, parce que les supporters allemands vont
adopter un profil bas. Les Britanniques commencent à douter ensuite de cette
première appréciation et à se dire disposés à mobiliser eux aussi le sport en
guise de riposte.
Mais même dans les pays démocratiques, nombreux sont ceux qui admirent
le maniement de l’arme sportive par les dictatures. Par exemple Coubertin lui-même. Moins, certes, après 1945 dans le cas de l’Espagne franquiste qui n’a
plus que le
Real de Madrid. Et le ministre du
Movimiento, José Soles, de déclarer aux joueurs qui accumulent des lauriers : « Vous aurez fait plus que la plupart
de nos ambassadeurs de par le monde. Les gens qui nous haïssaient ont fini
grâce à vous par nous comprendre
[1]. »
L’URSS a beaucoup varié dans son usage politique des sports. À l’origine, elle
refusait toute participation aux compétitions internationales officielles, perçues
comme véhiculant le nationalisme chauvin et modelées sur le système capitaliste
de la concurrence. Elle fondera cependant bientôt l’Internationale sportive rouge
(ISR ) en contrepoids de la Fédération socialiste de Lucerne (ISL ) de 1920. Et cherchera à rencontrer d’autres équipes du Sport rouge à l’extérieur
[2].
1924-1925 : émerge l’idée que les compétitions sportives doivent servir les
intérêts nationaux de l’URSS; on cesse alors de limiter les relations aux organisations du sport ouvrier international. Des contacts sont noués avec l’Internationale socialiste. En outre, les footballeurs russes rencontrent régulièrement les
équipes des États voisins afin de cultiver de bonnes relations internationales,
rencontrant un accueil favorable par exemple chez les Turcs qui passent outre
aux interdictions de la Fédération internationale de football association (FIFA )
dont l’URSS ne fait pas partie. Les Soviétiques s’efforçant, pour se donner une
image positive, de ne pas humilier leurs adversaires encore débutants.
Après 1930, le chapitre de l’utilisation du sport comme instrument de la lutte
des classes est définitivement clos. Le pouvoir soviétique, tout à la théorie du
« socialisme dans un seul pays », veut maintenant battre le capitalisme dans les
stades européens, par le biais de rencontres organisées par les grandes fédérations internationales et neutres. Certes, l’URSS organise encore des Spartakiades
comme celles de 1928 en opposition aux JO d’Amsterdam. Les athlètes qui
rentrent de Moscou faisant des conférences enthousiastes, rédigées par des dirigeants politiques, sur la patrie du communisme. À partir de 1934, le sport soviétique devient un moyen d’asseoir le prestige national. L’ISR, qui a longtemps
cherché à préserver l’internationalisme prolétarien dans le sport, doit s’incliner
avant sa dissolution secrète en 1937.
Mais le football soviétique reste sourd aux appels de la FIFA et n’y adhérera
pas. De même que l’URSS se refuse à intégrer le mouvement olympique. Le sport
soviétique présentant ainsi, à la veille de la guerre, un double visage : il cherche
à prouver la supériorité d’un système et il est géré, comme en Italie et en Allemagne, de manière dictatoriale.
Après 1945, la mondialisation du sport s’accélère et devance par là bon
nombre d’autres domaines. L’URSS et les pays socialistes font leur entrée dans la
FIFA, dans les autres fédérations internationales et au mouvement olympique. La
FIFA et le CIO auxquels on adhère en fonction des règles de l’ONU comptent dès
lors autant de membres que cette dernière.
Le sport va, successivement ou simultanément, refléter, hors la belle vitrine
de la cérémonie d’ouverture des JO tous les quatre ans, les nouveaux contentieux
internationaux : guerre froide, décolonisation et accession à l’indépendance de
plusieurs dizaines de pays, poussées sécessionnistes en Europe même.
Les pays communistes poursuivent au moins deux objectifs. La RDA cherche
à prouver la supériorité du communisme sur le capitalisme en devenant l’un des
pays les plus dotés en médailles aux JO … et à porter de la sorte des coups au
monopole de la RFA sur la représentation de l’Allemagne. La Roumanie se veut
à la fois championne du socialisme et du nationalisme, notamment par une
domination de jeunes gymnastes préparées précocement et intensivement. Ce
qui finit par provoquer des confrontations tendues avec l’URSS. Des dérapages
se produisent également entre les joueurs hongrois et soviétiques de water-polo
à Melbourne en 1956, de même que plus tard entre hockeyeurs tchèques et
soviétiques, l’opinion internationale étant alors mieux à même d’évaluer les
rapports véritables entre l’URSS et les pays frères.
Mieux, c’est toute l’évolution des relations internationales qui se lit en filigrane dans l’histoire des compétitions sportives, importantes ou anodines. Par
exemple, en 1954, la victoire de l’équipe nationale d’Allemagne de l’Ouest en
Coupe du monde de football avec un retentissement immense dans le pays.
Réduits au silence, à la non-existence depuis 1945, les Allemands ressuscitent
brusquement avec leur orgueil national : « Wir sind wieder wer ! » (nous voilà
de nouveau quelqu’un !). Même s’il faudra attendre 1990 pour que Helmut Kohl
évoque le mot de Vaterland, l’équipe nationale de football, dans un pays où la
« nation » était proscrite, s’étant toujours nommée Nationalmannschaft. C’est
que le sentiment national, de plus en plus politiquement incorrect, avait trouvé
refuge et survécu dans le sport.
Les nouveaux États africains du début des années 1960 mobilisent spontanément le sport en faveur de leur cause. Parmi leurs premières démarches, la
demande d’adhésion au CIO et surtout à la FIFA, car l’indépendance trouve dans
ce cadre un moyen très rapide de s’afficher internationalement. Le FLN algérien
montrant l’exemple rocambolesque avec une « équipe nationale », celle de la
nation algérienne, en tournée dans les pays de l’Est et le monde arabe.
Le sport est aussi un moyen de forger un sentiment national dans ces pays
africains multiethniques, dépourvus d’unité. C’est Léopold Senghor qui déclare
en 1961 : « Dans la considération dont [les peuples] jouissent à l’étranger, les
performances sportives entrent pour une proportion non négligeable. » Plus
précis encore, le ministre ivoirien de la Jeunesse et des Sports en mars 1966 :
« Nous devons construire la nation… Je prendrai un soin jaloux à faire en sorte
que tout parte du sport. »
Le panafricanisme fait simultanément son apparition. Dès 1959, la fédération égyptienne, à l’initiative du président Nasser, crée la Confédération africaine de football (CAF). Objectif politique évident : affirmer l’identité africaine
par le biais des compétitions de football à venir ; la France organisant à l’opposé
les Jeux de la francophonie.
La solidarité sportive entre pays africains permettra ensuite de porter des
coups à l’apartheid sud-africain, le CIO cessant de reconnaître le Comité olympique de ce pays, à leur demande, en 1970. Et lorsque le même CIO refuse en
1976 d’exclure le Comité de Nouvelle-Zélande dont les rugbymen ont accepté
de rencontrer leurs homologues d’Afrique du Sud après les émeutes raciales de
Soweto, la quasi-totalité des pays africains boycottent les Jeux de Montréal. La
FIFA refuse de suivre le CIO sous la présidence du très complaisant Stanley Rous;
ce dernier est cependant battu par le Brésilien João Havelange, candidat des
pays non européens – singulièrement africains – lors de l’élection de 1974 ; la
fédération sud-africaine est également exclue de la FIFA en 1976.
Toutes ces péripéties montrent à quel point les instances du sport peinent à
sauvegarder la neutralité dont ils se réclament pour conserver leur influence
planétaire. Ainsi, le président Havelange se trouve bien aux côtés du sanguinaire
général Videla lors de la remise de la coupe du monde de football de 1978 en
Argentine ; mais il n’a pu s’opposer à ce que l’équipe des Pays-Bas refuse les
félicitations officielles de celui-ci pour sa deuxième place.
Les sportifs des pays neufs formulent d’ailleurs les mêmes revendications
que leurs dirigeants politiques en termes de diplomatie. En 1977, le président de
la Fédération camerounaise de football réclame de la FIFA un « nouvel ordre
international où l’écart entre les pays hautement développés et le reste doit être
de plus en plus réduit pour un meilleur équilibre des forces, facteur de paix et
de compréhension mutuelle ». De fait, la FIFA a des statuts plus égalitaires que
l’ONU : un pays/une voix et pas d’équivalent du Conseil de sécurité. Même si
l’Union européenne de football association (UEFA ) est, parmi les Confédérations
continentales dont les pouvoirs montent, le pôle dominant. Une domination au
demeurant contestée. Aussi les fédérations des pays pauvres font-elles, comme
en 1978 et en 2002, barrage au candidat à la présidence de la FIFA soutenu par
l’UEFA.
Le sport est devenu depuis une trentaine d’années un phénomène universel;
les compétitions les plus importantes étant retransmises dans le monde entier.
Semblable mondialisation, avec un accroissement exponentiel des enjeux
économiques et politiques, facilite la montée de tensions et d’incidents. Alors
que les rencontres sportives passaient pour « euphémiser » la violence, il arrive
qu’elles soient aussi une « continuation de la guerre par d’autres moyens »,
comme le match de football entre le Salvador et le Honduras qui déclenche une
guerre de quatre jours en 1969 à propos d’un vieux contentieux politique.
À l’inverse, le rugby joue en Irlande depuis des décennies un rôle tout à fait
exceptionnel et étrange, rugbymen du Nord et du Sud ayant conservé, même
après la séparation officielle de 1949, des formes d’unité. Ce qui a posé en
permanence des problèmes délicats à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Ainsi
en 1952 : la musique militaire française joue le God save the King à Colombes,
lors du match entre la France et une équipe d’Irlande composée de joueurs de
l’Eire comme d’Irlande du Nord, et provoque de la sorte la colère des premiers.
Des arrangements doivent être négociés : les rencontres internationales auront
lieu en définitive à Dublin et non plus à Belfast, et il n’y aura plus à l’extérieur
ni hymne ni drapeau. Au cours des années 1980, les sélectionnés du Nord préfèrent s’entourer de gardes du corps. Au total, la sélection nationale d’Irlande
représente une identité géographique et non pas nationale. Un cas unique dans
le sport irlandais, puisque son football est séparé depuis la fin de la Grande
Guerre.
La mondialisation du CIO et de la FIFA est aujourd’hui un phénomène à peu
près achevé et leurs présidents sont reçus partout comme des chefs d’État. Juan
Antonio Samaranch a été invité à prononcer un discours devant l’Assemblée
générale de l’ONU en 1992 alors même que le CIO n’est qu’une simple organisation non gouvernementale. Le président cherchant à jouer un rôle de pacificateur dans le monde. D’où la proposition réitérée de trêve olympique à l’occasion
des Jeux comme dans l’Antiquité. Mais, d’entrer en politique, le CIO emprunte
un chemin contraire à sa vocation originelle.
Développement pourtant inédit de la mondialisation depuis peu. L’exploitation en retour de celle-ci par les nations ! Ainsi, le Qatar se « fournit » en haltérophiles en Bulgarie, en coureurs de fond au Kenya et les naturalise afin qu’ils
puissent concourir sous sa bannière puisque la nationalité reste la norme des
compétitions internationales. Paradoxe en effet : au moment même où le football se trouve à un stade très avancé de la mondialisation, l’esprit national refuse
obstinément de s’éteindre. Les grands rassemblements dans les stades pour les
matchs internationaux de Coupe du monde ou d’Europe sont des occasions où
la foule exprime de puissants affects. Passion sans retenue, jusque dans chaque
domicile, devant la télévision, quand sont exécutés les hymnes nationaux. Cette
extériorisation, normalement incorrecte au plan politique, est spontanée, pur
produit de l’émotion, et n’a rien à faire avec le pouvoir. Même si ce nationalisme qui a ses dieux reste très momentané, rien ne semble parvenir à l’éradiquer, malgré les quolibets de ceux qui se partagent entre l’europhilie, le régionalisme et le mondialisme. Le soir du 27 mars 2004, avant la rencontre de rugby
France-Angleterre au Stade de France, l’harmonie exécute l’Hymne à la joie de
Beethoven, donc celui de l’Union européenne, sans que le public y prête la
moindre attention ; transition brutale avec la Marseillaise et même le God save
the Queen : silence et recueillement des 80 000 spectateurs. Avant-garde et
traduction exemplaire de la mondialisation, le sport se fait alors contradictoirement la manifestation la plus spectaculaire de la pérennité des nations que l’on
donnait pour mourantes. Comme si le sport résistait à la disparition de l’esprit
national.
À l’inverse et en parallèle : on a coutume d’admettre que le sport intègre
socialement. Pierre de Coubertin se réjouissait déjà en son temps de ce que les
membres d’une équipe, vêtus de manière uniforme, oublient leurs origines pour
former un groupe homogène. Coubertin escomptait que le sport devienne un
antidote contre les révolutions. De nombreux observateurs se sont dans le même
sens empressés de conclure, à l’issue de la finale de la Coupe du monde à Paris
de 1998, à propos de la foule qui déferlait sur les Champs-Élysées, à une intégration réussie des populations d’origine étrangère mêlées à la joie collective.
Cette forme d’unité nationale était, comme l’ont montré par la suite les incidents
du match France-Algérie, toujours à Paris, le 6 octobre 2001, purement éphé-mère : il a suffi que l’équipe nationale humilie la sélection algérienne pour que
les jeunes d’origine maghrébine assis dans les tribunes lui manifestent spontanément leur solidarité en envahissant la pelouse.
Enfin, les équipes ethniques se multiplient, ce qui montre que le sport peut
aussi promouvoir la différence et devenir source d’incidents avec le racisme en
arrière-fond. Déjà apparaît un investissement du sport par des courants religieux
intégristes qui sont justement servis par l’existence d’équipes constituées sur
fondements ethniques. Cela risque d’en faire un champ de conflits et non d’intégration. Les athlètes qui se livrent à des manifestations religieuses à l’issue
d’une victoire portent au demeurant atteinte aux principes laïcs, garanties d’une
cohabitation sereine de tous.
[1]
L’historienne Angela Teja constate une amélioration de l’image de l’Espagne à l’étranger
par le biais du
Real, mais elle ne peut affirmer que le club ait contribué à rendre les relatiosn
internationales de l’Espagne plus aisées.
[2]
Les responsables soviétiques sélectionnent les footballeurs, dans une première phase, à
partir de critères exclusivement sportifs. Ceux-ci font preuve d’une si parfaite absence de
conscience politique, en Allemagne, que les communistes locaux en demeurent perplexes
quant à l’avenir de la Révolution en URSS.