2004
Outre - Terre
Nouvel ordre mondial ?
En Nouvelle-Zélande, le haka, c’est bien plus que du sport
Jérôme Fredon
DEA Le Monde au Temps présent, université de Marne-la-Vallée.
Le haka est en maori le terme générique pour la danse. Il n’est donc pas
seulement, contrairement aux apparences, une danse guerrière. Il y en a une infinie variété. Ce rite peut exprimer la joie, la colère, le désir de vengeance, ou
peut encore avoir des connotations sexuelles, voire souhaiter la bienvenue aux
visiteurs. Les All Blacks exécutent le Ka mate ! ou Te Rauparaha haka, du nom
de son créateur. Le Ka mate ! raconte l’histoire du guerrier Te Rauparaha poursuivi par ses ennemis. Il évoque la peur d’être capturé et l’exaltation de la
survie. Appliqué au sport, il renvoie à la peur de la défaite dans chaque camp et
à la volonté de vaincre.
Ce sont les
All Blacks, l’équipe néo-zélandaise de rugby à XV, qui ont rendu
le
Ka Mate ! mondialement célèbre. L’équipe exécute le haka avant chaque
rencontre internationale depuis la tournée des
Natives en Angleterre en 1888.
Cette tournée qui n’avait rien d’officiel était financée par des fonds privés. Les
joueurs eurent alors l’idée d’exécuter avant chaque rencontre le
Te Rauparaha
haka pour attirer du monde et payer leur voyage. Le haka ne devient réellement
populaire qu’après la tournée officielle en 1905/1906 des
Originals de Dave
Gallaher en Grande-Bretagne. Il n’avait néanmoins jamais été exécuté sur « la
terre du long nuage blanc
[1] ». L’erreur sera réparée en 1987, lors de la première
Coupe du monde de rugby organisée en Nouvelle-Zélande, l’exécution de cette
danse devenant alors systématique. Imbattables cette année-là, les
All Blacks
triomphent à domicile. Mais pour les superstitieux, ce succès tient avant tout à
la puissance du haka. En plus sérieux : la répercussion médiatique de l’événement à l’échelle mondiale a largement contribué à sa mise en scène, la victoire
des
All Blacks lors de la coupe du monde 1987 faisant des émules. Les autres
équipes néo-zélandaises de sport collectif, comme par exemple les Tall Blacks
en basket ou encore les Black Sox en softball, ont en effet soit repris le Ka
Mate !, soit adopté leur propre haka. À tel point qu’aujourd’hui, en Nouvelle-Zélande, il n’est pas un sportif qui ne reprenne ce symbole de la culture maori
avant chaque rencontre collective ou après une victoire individuelle. Aujourd’hui, haka et sport néo-zélandais sont indissociables et cela est d’autant plus
vrai que le nombre de Maoris dans une équipe est élevé.
Les Néo-Zélandais se veulent aujourd’hui quelque peu blasés quant au haka
mais ils admettent qu’il a toujours fait partie de leur histoire en particulier sportive. Rares sont les Kiwis qui ont réellement réfléchi au sens originel du haka et
aux messages qu’il véhicule. Il existe cependant nombre de preuves suggérant
une influence grandissante de ce rituel maori dans la vie des Néo-Zélandais.
Ainsi lorsque l’ancien
All Black Chris Laidlaw note après une plainte déposé par
le gouvernement néo-zélandais contre une publicité sur le whisky à la télévision
belge : « Comme beaucoup d’autres antiques pratiques culturelles, le haka a
énormément évolué durant le dernier siècle et demi. Il n’est plus seulement une
forme d’expression maori. Il a été emprunté, adopté, adapté, surutilisé et popularisé. Il a été intégré dans la culture pakeha comme une nouvelle forme d’expression nationale et constitue pour les Néo-Zélandais une manière spécifique
de s’exprimer – sans forcément en respecter les codes et l’esprit – dans d’autres
parties du monde
[2]. »
Le haka va au-delà du simple événement sportif. C’est une icône à laquelle
la plupart des Néo-Zélandais sont fiers de s’identifier. Traditionnellement dominée par les Blancs, la Nouvelle-Zélande offre un visage de plus en plus multiculturel incluant les Maoris, les Polynésiens et les Néo-zélandais d’origine asiatique. Pareils changements ont fait que la population a besoin de repères
communs. Le haka est précisément le ciment permettant aux Kiwis, d’où qu’ils
viennent, de prendre conscience qu’ils appartiennent tous à la terre d’Aotearoa.
Il incarne à lui seul la maorisation, dans une certaine mesure, de la société néo-zélandaise.
Ce poids de la culture maorie dans la société néo-zélandaise peut s’expliquer par l’histoire particulière de l’archipel. Contrairement aux aborigènes
d’Australie, les Maoris ont toujours été redoutés par les colonisateurs. Leur
résistance héroïque a empêché les Blancs de s’imposer et de devenir la « race
dominante
[3] ». Bien au contraire. Comme le souligne dès 1854 Georges Grey
dans
Mythology and Traditions of the New Zealanders, ce sont les Maoris qui
sont les vrais Néo-Zélandais. Aux immigrants britanniques, donc, de se plier à
leurs traditions ! De plus, les premiers ont toujours combattu l’assimilation ; à
tel point qu’on avait affaire à un curieux phénomène de « nation dans la
nation ». Voilà pourquoi ce sont les Pakehas, les Blancs, qui ont assimilé des
éléments de la culture maori. Signe des temps, le fameux haka, depuis longtemps enseigné dans les écoles de Nouvelle-Zélande, est devenu depuis 2002
discipline obligatoire au même titre que l’anglais et les mathématiques. Pour
obtenir une bonne note, les petits Kiwis doivent s’appliquer à tirer la langue à
leurs enseignants mais également à leur faire peur en poussant des cris gutturaux. Le haka est cependant un rituel qui demande des années de pratique. Les
guerriers en herbe ont donc souvent du mal à reproduire la performance de leurs
aînés.
« Plus important que l’hymne néo-zélandais »
Au travers du haka, les sportifs néo-zélandais imposent à leurs adversaires
un face-à-face tendu s’apparentant à l’intimidation : les yeux exorbités et rivés
dans ceux de l’opposant, des gestes belliqueux et le souffle puissant. Il s’agit ni
plus ni moins que de marquer l’esprit des adversaires et d’établir ainsi un avantage psychologique. Taine Randell, ex-capitaine des
All Blacks pendant la
Coupe du monde 1999 : « Encore plus important que l’hymne néo-zélandais
[4]. »
Le but recherché n’est autre que de transformer de pacifiques joueurs en redoutables combattants. Taine Randell révélant également au
Times que les
All
Blacks avaient ajouté de nouveaux mouvements au haka afin de rendre celui-ci
plus agressif en 1999.
Plus qu’aucun autre aspect de la culture maori, le haka exprime à lui seul la
passion, la force et l’identité d’un peuple. Au-delà des mots exprimés et de l’attitude dégagée par chacun, il incarne l’âme des guerriers maoris. C’est donc
toujours un All Black d’origine maori, qui a pour mission de conduire le haka et
d’aiguillonner ses partenaires.
Mais pour certains, comme l’ancien international néo-zélandais Colin
Meads, le haka moderne est devenu une sorte de blague et dessert plus les
All
Blacks qu’il ne les aide : « En tant que joueur, on est toujours fier d’exécuter le
haka, mais maintenant je trouve qu’on en fait trop. On dirait que les joueurs en
font un différent toutes les semaines. Certains d’entre eux y mettent beaucoup
trop d’énergie et semblent oublier qu’ils ont ensuite un match à disputer
[5]. »
Voici les paroles du célèbre haka Ka Mate ! :
Ringa Pakia
Uma Tiraha
Turi whatia
Hope whai ake
Waewae takahia kia kino
Ka mate ! Ka mate !
Ka ora ! Ka ora !
Tenei te tangata puhuruhuru
Nana nei i tiki mai, whakawhiti te ra
A hupane ! A kaupane !
A hupane ! A kaupane !
Whiti te ra !
Hi !
Frappez des mains sur les cuisses
Que vos poitrines soufflent
Pliez les genoux
Laissez vos hanches suivre le rythme
Tapez des pieds aussi forts que vous pouvez
C’est la mort ! C’est la mort !
C’est la vie ! C’est la vie !
C’est la personne poilue
Qui fera à nouveau briller le soleil
Un pas vers le haut !
Un autre pas vers le haut !
Un pas vers le haut !
Un autre pas vers le haut !
Le soleil brille !
[1]
Surnom donné par les Maoris à la Nouvelle-Zélande (Aotearoa).
[2]
Cf. Chris Laidlaw,
The Press, 26 janvier 2001
, p. 28.
[3]
Cf. Trevor Bentley,
Pakeha Maori, Auckland, Penguin, 1999.
[4]
Cf. Pascal Ceaux,
Le Monde, 19 octobre 1999.
[5]
Cf. Colin Meads,
New Zealand Herald, 15 janvier 2001.