2004
Outre - Terre
Europe, la fin d'un monde
Allemagne : l’union fait la faiblesse
Jean-François Tournadre
maître de conférences à l’université de Paris III.
La République fédérale d’Allemagne et la République démocratique allemande ont toujours été placées dans le haut du tableau des résultats sportifs, et
notamment des résultats olympiques. En 1976, aux JO d’été de Montréal, la RDA
se situait au deuxième rang du décompte des médailles, derrière l’URSS, mais
devant les États-Unis, alors que la RFA se retrouvait quatrième. Si l’on fait l’impasse sur les Jeux de Moscou en 1980, boycottés par la RFA (mais où la RDA
glane 106 médailles), et les Jeux de Los Angeles en 1984, boycottés par la RDA
(mais où, du coup, la RFA apparaît au troisième rang, avec 59 médailles), les
résultats à Séoul en 1988 confirment cette analyse, avec 102 médailles remportées par la RDA, à nouveau deuxième du classement, et 40 obtenues par la RFA,
repoussée au cinquième rang par la Corée au nombre des médailles d’or, mais
non au total ( 34 pour la Corée, qui présentait – la chose mérite par ailleurs d’être
notée– une équipe commune au Nord et au Sud).
On aurait pu s’attendre à ce que l’unification allemande, additionnant les
potentiels des deux Allemagnes, se traduise par un résultat spectaculaire aux JO
postérieurs à Séoul. C’est le contraire qui s’est produit. Si l’on se livre à l’exercice virtuel consistant à totaliser le nombre des médailles obtenues par la RFA et
la RDA en 1976, on aboutit au total de 129, ce qui aurait placé l’ensemble des
deux Allemagnes au premier rang mondial, devant l’URSS. En 1988, le résultat
aurait été le même ( 142 médailles contre 132 à l’URSS), sauf en ce qui concerne
le nombre de médailles d’or ( 48 contre 55 à l’URSS).
En 1992, à Barcelone, les 82 médailles obtenues par l’Allemagne désormais
unifiée sont déjà très en dessous de ce que l’on aurait pu imaginer, et ce résultat est même inférieur à celui de la seule RDA en 1976 ( 90) ou en 1988 ( 102). Le
déclin se poursuit à Atlanta en 1996 ( 65 médailles et troisième rang mondial,
derrière les États-Unis et la Fédération de Russie) et plus encore à Sydney en
2000 ( 56 médailles et cinquième rang mondial, derrière les États-Unis, la Fédération de Russie, la République populaire de Chine et l’Australie). À Sydney,
derniers JO en date avant ceux d’Athènes en cette année 2004, le classement de
l’Allemagne unie rejoint le moins bon résultat obtenu par la seule RFA au cours
des vingt dernières années.
Au demeurant, cette étonnante régression se retrouve dans d’autres secteurs,
et notamment dans le football professionnel, qui est le sport-roi en Allemagne.
Cette réalité a été un temps occultée par la victoire de la RFA en Coupe du monde
le 8 juillet 1990. De nombreux observateurs ont à l’époque relevé à juste titre
que la liesse nationale qui s’est manifestée à cette occasion était sensiblement
supérieure à celle que l’unification allemande elle-même avait suscitée. Certains
ont cru y voir l’indice d’une domination durable de l’équipe allemande unie et
comme le symbole d’une fierté nationale retrouvée. Les mêmes ont parfois
risqué le parallèle avec les craintes que pouvait provoquer en Europe la puissance économique de la nouvelle « Grande Allemagne » – craintes qu’a exprimées de manière caricaturale pendant deux ans l’incroyable abondance d’articles parus dans la presse française et invariablement titrés « Faut-il avoir peur
de l’Allemagne unie ? ». Cette concentration sur la fonction de porte-drapeau
national du football allemand pouvait au demeurant s’expliquer par le fait que,
avant l’unification, l’équipe de la RFA s’appelait déjà « équipe nationale », alors
que, en dehors de l’univers du football, l’utilisation de l’adjectif « national »
était pratiquement tabou, notamment dans le domaine politique, où l’on craignait à l’évidence qu’il ne rappelât le passé nazi.
Quoi qu’il en soit, même si les performances des grands clubs de football
allemands se sont maintenues depuis 1990 à un niveau élevé, tel n’a pas été le
cas pour l’équipe nationale. Le coup de tonnerre, hautement symbolique pour
un pays où la communauté turque est de loin la première communauté d’origine
étrangère, a été, en 1998, la défaite de l’Allemagne devant la Turquie lors de la
qualification pour l’Euro 2000. La démonstration était apportée d’un déclin de
l’équipe nationale de football parallèle à celui que l’on a pu observer aux Jeux
Olympiques.
Une compétition dans la compétition
Parmi les explications que l’on peut hasarder pour rendre compte de ce
phénomène, il en est une qui peut paraître paradoxale, mais qui mérite néanmoins que l’on s’y arrête quelques instants : elle consiste à considérer que le
niveau actuel atteint par l’Allemagne est celui auquel elle peut légitimement
prétendre, et que ce sont les performances antérieures des deux Allemagnes qui
avaient quelque chose d’exagéré. Somme toute, aux Jeux Olympiques de
Sydney, la cinquième place obtenue par l’Allemagne est en elle-même un bon
résultat, puisqu’elle la situe après les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Australie, qui possèdent un réservoir de sportifs logiquement supérieur, mais avant
la France, l’Italie et la Grande-Bretagne, respectivement sixième, septième et
dixième. Dans cette optique renversée, il conviendrait plutôt d’expliquer
l’« excès » de performances antérieur à l’unification de la RFA et surtout de la
RDA. Dans le second cas, la tâche n’est guère difficile. Sans doute une partie des
résultats sportifs de la RDA est-elle imputable au dopage mais, outre que celui-ci n’était pas l’apanage exclusif de l’Allemagne de l’Est, cela ne suffirait pas à
rendre compte de l’excellence olympique d’un pays d’à peine dix-huit millions
d’habitants. Aussi faut-il en rechercher les causes dans deux orientations
presque obsessionnelles des dirigeants politiques de la RDA : la recherche de la
reconnaissance internationale et un désir de démontrer la supériorité de la RDA
sur la RFA. On conviendra que ces motivations s’accordent particulièrement bien
avec les Jeux Olympiques, qui présentent cette triple caractéristique d’être à la
fois le plus grand forum international existant (ils rassemblent plus de nations
que l’ONU ), la manifestation jouissant de la plus grande audience mondiale (trois
milliards de téléspectateurs pour la cérémonie d’ouverture des Jeux de Sydney)
et le plus grand rassemblement sportif fondé sur les représentations nationales
(alors que de très nombreuses autres manifestations sportives dissimulent les
nations derrière les étiquettes de sponsors supranationaux).
Face à la RFA, les dirigeants de la RDA ont souvent oscillé entre le désir de
prouver la supériorité qualitative de l’Allemagne de l’Est et la tentation d’en
administrer la démonstration quantitative. La première tendance a inspiré par
exemple le soulignement du caractère antifasciste du nouveau régime, alors que
la RFA était stigmatisée comme l’héritière des pires caractéristiques de l’histoire
antérieure de l’Allemagne, ou par la mise en avant du système social estallemand, complaisamment opposé par les médias de RDA aux ravages que le capitalisme ouest-allemand était réputé causer dans la population de la RFA.
La seconde ambition pose à l’évidence un problème autrement plus ardu :
même si, dans les années 1950 et 1960, les dirigeants de la RDA ont parfois
caressé l’idée que leur pays pourrait sinon surpasser son voisin occidental sur le
terrain de l’efficacité quantitative, du moins réduire l’écart qui séparait les deux
Allemagnes, ce rêve n’a jamais paru réalisable dans le domaine économique. En
revanche, il s’est matérialisé dans le domaine sportif, et particulièrement aux
Jeux Olympiques.
En 1974 est adoptée en RDA une modification constitutionnelle qui, pour le
sujet qui nous occupe ici, est de première importance. Alors que, précédemment,
l’Allemagne de l’Est s’en tenait au principe selon lequel il existait une nation
allemande et deux États allemands, elle s’autodéfinit dorénavant comme
« nation socialiste », ce qui, outre un changement de paradigme de la définition
de la nation, rapportée dès lors non plus à une communauté d’histoire ou de
culture, mais à des critères politiques et idéologiques, implique une rupture
complète avec la RFA et l’indépendance totale de la RDA en tant que nation à part
entière. Deux ans plus tard, aux JO de Montréal, la RDA remporte plus du double
de médailles que sa voisine occidentale ( 90 contre 39). La coïncidence est trop
grande pour ne pas être significative : dans la compétition générale revendiquée
par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est avec l’Allemagne de l’Ouest, la
compétition olympique concentre les seules chances de l’emporter, et prend
ainsi une importance aux yeux du pouvoir en place qui autorise toutes les célébrations, et toutes les dérives.
Avec l’unification allemande disparaît cette entreprise de propagande autour
de la compétition olympique, et l’Allemagne se trouve ramenée à un statut de
participant « ordinaire ». Pendant quelques années encore, les observateurs relèveront l’origine ouest-allemande ou est-allemande des compétiteurs du nouvel
État unifié, mais cette distinction n’a guère plus cours, d’autant que le renouvellement naturel des sportifs de haut niveau – dont on sait que la carrière est
fort courte– fait qu’aujourd’hui il n’en existe plus, à quelques exceptions près,
qui soient issus de la « filière » de formation de la RDA.
L’unification, et après ?
À cette explication rétrospective s’en ajoute une autre, qui a trait à la
perception de l’unification par les Allemands eux-mêmes. Pendant de longues
années, l’unification a été objet de désir – très officiellement en RFA, beaucoup
plus souterrainement sans doute en RDA. Mais le fait qu’elle se soit produite ne
doit pas dissimuler qu’en dépit des discours en Allemagne de l’Ouest, elle
paraissait irréaliste ou irréalisable à court terme quelques semaines encore
avant la chute du mur de Berlin. À dire vrai, l’événement a surpris tout le
monde, y compris, même si c’est dans une moindre mesure, son principal
acteur, le chancelier Helmut Kohl, dont les plans ont été régulièrement dépassés par le rythme auquel évoluait la situation. Il serait à peine exagéré de dire
qu’à l’époque où elle s’est produite, l’unification a été ressentie en Allemagne
comme une divine surprise.
Cela expliquerait l’euphorie nationale entourant la victoire de la RFA à la
Coupe du monde de football de 1990, à un moment où l’événement est trop
proche pour qu’on puisse en mesurer les conséquences, notamment socio-économiques. Deux ans plus tard, au moment des JO de Barcelone, le climat est
tout autre en Allemagne, et la presse regorge d’articles soulignant la survivance
d’un mur, cette fois psychologique, entre l’Est et l’Ouest, ou faisant état des
conséquences sociales négatives de la réunification pour la population de l’ex-RDA. Devenue réalité, l’unification perd très rapidement l’essentiel de son côté
sexy, et l’incompatibilité, vraie ou fausse, entre Allemands de l’Ouest et de l’Est
devient la tarte à la crème des médias. Le temps de la célébration fusionnelle est
bien passé, et les résultats olympiques se ressentent de ce fléchissement de la
fibre nationale : accoutumance à l’idée que l’unification a bien eu lieu et désillusions que celle-ci a pu engendrer chez certains.
Une confirmation de ce type d’analyse (mais non de l’analyse elle-même)
peut être apportée, dans une certaine mesure, par l’exemple de la Corée. Si lors
des JO précédents, Corée du Nord et Corée du Sud présentaient des équipes
distinctes, en 1988, elles se présentent unies aux Jeux Olympiques où elles
terminent quatrième au tableau des médailles, juste devant la RFA. Sans doute ce
résultat doit-il beaucoup au fait que les JO de 1988 se déroulent à Séoul, mais on
peut estimer que l’affichage d’une identité nationale commune à cette occasion
traduit également un désir d’unification dont les performances sportives portent
la trace. Mais l’unification de la Corée n’a toujours pas eu lieu. Au fur et à
mesure que les obstacles se dressent sur la voie de sa réalisation, cet objectif
semble perdre de sa crédibilité et les résultats olympiques régressent au même
rythme : en 1992, la Corée du Sud n’est plus que septième au classement des
nations, en 1996 dixième et en 2000 douzième. Dans ce cas, il semble bien que
le pic de désir observable en 1988 soit suivi d’une déception devant sa non-réalisation, ce que reflète l’évolution des résultats olympiques qui ramènent les
Corées vers un niveau restant toutefois encore largement supérieur au palmarès
additionné en 1976.
Un retour aux traditions ?
Avec l’unification, l’Allemagne s’est donné les moyens, pour la première
fois de son histoire, d’être un véritable État-nation reconnu comme tel au plan
international, avec la plénitude des pouvoirs que cela implique sur son propre
territoire. Mais cette occasion s’est présentée à un moment où le processus de
construction européenne se développait dans sa dimension spécifiquement politique, laquelle entraîne précisément des transferts de souveraineté au détriment
des États-nations membres de la communauté. À cela s’ajoute que l’un des axes
de la politique ouest-allemande a toujours été, depuis 1949, l’intégration européenne, qui figure expressément depuis cette date dans la loi fondamentale de
la RFA, et dont ses dirigeants successifs escomptaient qu’elle favoriserait l’acceptation internationale de l’objectif de (ré)unification. Le paradoxe est donc
que l’Allemagne atteint à l’unification dans des conditions et au moment où,
par-delà les manifestations relativement modérées de liesse nationale, l’évolution de la politique européenne et le poids de sa propre stratégie antérieure se
conjuguent pour l’empêcher de tirer tout le bénéfice de l’émergence d’un Étatnation allemand. Au demeurant, les articles de la presse française dont il a été
question précédemment, et qui agitaient tactiquement le spectre d’une Allemagne unifiée surpuissante et éventuellement tentée d’écraser ses voisins européens, se concluaient presque invariablement sur le souhait que l’accélération
de la construction politique européenne endigue les velléités de la nouvelle Allemagne de tirer parti de sa nouvelle force.
Entre hasards de l’histoire et fausses craintes convoquées au banc de l’agitation médiatique, l’Allemagne actuelle retrouve peut-être aujourd’hui non pas
l’arrogance nationaliste qu’elle a connue au tournant des XIXe et XXe siècles, et
moins encore la variante criminelle du nazisme, mais une tradition plus
ancienne que, faute de mieux, nous qualifierons de régionale. La structure fédérale de la RFA – ancienne et nouvelle– traduit certes une volonté des puissances
alliées occupantes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mais, sur ce
terrain au moins, cette volonté des vainqueurs renoue avec une véritable tradition allemande. Sans doute le tracé des Länder ouest-allemands de 1949 ne
correspond-il que rarement à l’héritage historique, mais le principe même du
fédéralisme peut être considéré comme réactivant une partie importante de l’histoire allemande.
À un moment où la construction politique de l’Europe privilégie le concept
de régions, éventuellement transfrontalières, au détriment des États-nations, le
fédéralisme allemand, souvent présenté comme un modèle de cette construction, ne risque guère de fléchir devant la conscience de l’unité nationale.
Certains croient même déceler une nouvelle forme de leadership dans cet
emprunt possible à la structure fédérale allemande des contours de la future
constitution européenne.
Quoi qu’il en soit, ce détour sur les chemins européens a peut-être le mérite
de contribuer à l’explication de certains phénomènes précédemment évoqués.
Le recul des performances olympiques des Allemands peut être mis en relation
avec l’accouchement d’un État-nation mort-né. Les assez médiocres résultats de
l’équipe nationale de football après le coup d’éclat de 1990 peuvent être imputables à la même conjonction paradoxale d’événements. Et le maintien au plus
haut niveau européen des clubs de football professionnel allemands confirmerait l’analyse précédemment esquissée. Au reste, dans ce domaine, les États
fédéraux ou confédéraux d’Europe obtiennent, de manière significative, de
meilleurs résultats dans les compétitions engageant leurs clubs qu’au niveau
général, alors que la France, état centralisé, administre la preuve de l’inverse,
avec de meilleurs résultats nationaux aux niveaux européen et international qu’à
celui des clubs européens.
Cette tentative de mise en parallèle, ou en corrélation, des performances
sportives, et notamment olympiques, avec des phénomènes et des évolutions
géopolitiques a peut-être quelque chose d’exagéré. Mais les coïncidences et les
convergences sont trop fortes pour qu’il soit possible de s’en désintéresser. La
vogue récente de la recherche en histoire du sport et de ses manifestations
comme la prise en compte également récente, ici, de la dimension ethnologique, ne contribuent pas toujours à la clarification des problématiques. Entre
la persistance naïve de la célébration d’un sport originellement pur et occasionnellement perverti et la résurgence de théories toutes faites sur le sport
comme variante de la guerre plus ou moins froide et comme tentation fascistoïde, il y a pourtant la place pour des analyses qui permettraient de
comprendre ce qui, dans cette pratique et dans cet objet, explique la place qu’il
occupe indéniablement aujourd’hui.