Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 137 à 143
doi: 10.3917/oute.008.0137

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Europe, la fin d'un monde

no 8 2004/3

2004 Outre - Terre Europe, la fin d'un monde

Allemagne : l’union fait la faiblesse

Jean-François Tournadre maître de conférences à l’université de Paris III.
La République fédérale d’Allemagne et la République démocratique allemande ont toujours été placées dans le haut du tableau des résultats sportifs, et notamment des résultats olympiques. En 1976, aux JO d’été de Montréal, la RDA se situait au deuxième rang du décompte des médailles, derrière l’URSS, mais devant les États-Unis, alors que la RFA se retrouvait quatrième. Si l’on fait l’impasse sur les Jeux de Moscou en 1980, boycottés par la RFA (mais où la RDA glane 106 médailles), et les Jeux de Los Angeles en 1984, boycottés par la RDA (mais où, du coup, la RFA apparaît au troisième rang, avec 59 médailles), les résultats à Séoul en 1988 confirment cette analyse, avec 102 médailles remportées par la RDA, à nouveau deuxième du classement, et 40 obtenues par la RFA, repoussée au cinquième rang par la Corée au nombre des médailles d’or, mais non au total ( 34 pour la Corée, qui présentait – la chose mérite par ailleurs d’être notée– une équipe commune au Nord et au Sud).
On aurait pu s’attendre à ce que l’unification allemande, additionnant les potentiels des deux Allemagnes, se traduise par un résultat spectaculaire aux JO postérieurs à Séoul. C’est le contraire qui s’est produit. Si l’on se livre à l’exercice virtuel consistant à totaliser le nombre des médailles obtenues par la RFA et la RDA en 1976, on aboutit au total de 129, ce qui aurait placé l’ensemble des deux Allemagnes au premier rang mondial, devant l’URSS. En 1988, le résultat aurait été le même ( 142 médailles contre 132 à l’URSS), sauf en ce qui concerne le nombre de médailles d’or ( 48 contre 55 à l’URSS).
En 1992, à Barcelone, les 82 médailles obtenues par l’Allemagne désormais unifiée sont déjà très en dessous de ce que l’on aurait pu imaginer, et ce résultat est même inférieur à celui de la seule RDA en 1976 ( 90) ou en 1988 ( 102). Le
déclin se poursuit à Atlanta en 1996 ( 65 médailles et troisième rang mondial, derrière les États-Unis et la Fédération de Russie) et plus encore à Sydney en 2000 ( 56 médailles et cinquième rang mondial, derrière les États-Unis, la Fédération de Russie, la République populaire de Chine et l’Australie). À Sydney, derniers JO en date avant ceux d’Athènes en cette année 2004, le classement de l’Allemagne unie rejoint le moins bon résultat obtenu par la seule RFA au cours des vingt dernières années.
Au demeurant, cette étonnante régression se retrouve dans d’autres secteurs, et notamment dans le football professionnel, qui est le sport-roi en Allemagne. Cette réalité a été un temps occultée par la victoire de la RFA en Coupe du monde le 8 juillet 1990. De nombreux observateurs ont à l’époque relevé à juste titre que la liesse nationale qui s’est manifestée à cette occasion était sensiblement supérieure à celle que l’unification allemande elle-même avait suscitée. Certains ont cru y voir l’indice d’une domination durable de l’équipe allemande unie et comme le symbole d’une fierté nationale retrouvée. Les mêmes ont parfois risqué le parallèle avec les craintes que pouvait provoquer en Europe la puissance économique de la nouvelle « Grande Allemagne » – craintes qu’a exprimées de manière caricaturale pendant deux ans l’incroyable abondance d’articles parus dans la presse française et invariablement titrés « Faut-il avoir peur de l’Allemagne unie ? ». Cette concentration sur la fonction de porte-drapeau national du football allemand pouvait au demeurant s’expliquer par le fait que, avant l’unification, l’équipe de la RFA s’appelait déjà « équipe nationale », alors que, en dehors de l’univers du football, l’utilisation de l’adjectif « national » était pratiquement tabou, notamment dans le domaine politique, où l’on craignait à l’évidence qu’il ne rappelât le passé nazi.
Quoi qu’il en soit, même si les performances des grands clubs de football allemands se sont maintenues depuis 1990 à un niveau élevé, tel n’a pas été le cas pour l’équipe nationale. Le coup de tonnerre, hautement symbolique pour un pays où la communauté turque est de loin la première communauté d’origine étrangère, a été, en 1998, la défaite de l’Allemagne devant la Turquie lors de la qualification pour l’Euro 2000. La démonstration était apportée d’un déclin de l’équipe nationale de football parallèle à celui que l’on a pu observer aux Jeux Olympiques.
 
Une compétition dans la compétition
 
 
Parmi les explications que l’on peut hasarder pour rendre compte de ce phénomène, il en est une qui peut paraître paradoxale, mais qui mérite néanmoins que l’on s’y arrête quelques instants : elle consiste à considérer que le niveau actuel atteint par l’Allemagne est celui auquel elle peut légitimement prétendre, et que ce sont les performances antérieures des deux Allemagnes qui avaient quelque chose d’exagéré. Somme toute, aux Jeux Olympiques de Sydney, la cinquième place obtenue par l’Allemagne est en elle-même un bon résultat, puisqu’elle la situe après les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Australie, qui possèdent un réservoir de sportifs logiquement supérieur, mais avant la France, l’Italie et la Grande-Bretagne, respectivement sixième, septième et dixième. Dans cette optique renversée, il conviendrait plutôt d’expliquer l’« excès » de performances antérieur à l’unification de la RFA et surtout de la RDA. Dans le second cas, la tâche n’est guère difficile. Sans doute une partie des résultats sportifs de la RDA est-elle imputable au dopage mais, outre que celui-ci n’était pas l’apanage exclusif de l’Allemagne de l’Est, cela ne suffirait pas à rendre compte de l’excellence olympique d’un pays d’à peine dix-huit millions d’habitants. Aussi faut-il en rechercher les causes dans deux orientations presque obsessionnelles des dirigeants politiques de la RDA : la recherche de la reconnaissance internationale et un désir de démontrer la supériorité de la RDA sur la RFA. On conviendra que ces motivations s’accordent particulièrement bien avec les Jeux Olympiques, qui présentent cette triple caractéristique d’être à la fois le plus grand forum international existant (ils rassemblent plus de nations que l’ONU ), la manifestation jouissant de la plus grande audience mondiale (trois milliards de téléspectateurs pour la cérémonie d’ouverture des Jeux de Sydney) et le plus grand rassemblement sportif fondé sur les représentations nationales (alors que de très nombreuses autres manifestations sportives dissimulent les nations derrière les étiquettes de sponsors supranationaux).
Face à la RFA, les dirigeants de la RDA ont souvent oscillé entre le désir de prouver la supériorité qualitative de l’Allemagne de l’Est et la tentation d’en administrer la démonstration quantitative. La première tendance a inspiré par exemple le soulignement du caractère antifasciste du nouveau régime, alors que la RFA était stigmatisée comme l’héritière des pires caractéristiques de l’histoire antérieure de l’Allemagne, ou par la mise en avant du système social estallemand, complaisamment opposé par les médias de RDA aux ravages que le capitalisme ouest-allemand était réputé causer dans la population de la RFA.
La seconde ambition pose à l’évidence un problème autrement plus ardu : même si, dans les années 1950 et 1960, les dirigeants de la RDA ont parfois caressé l’idée que leur pays pourrait sinon surpasser son voisin occidental sur le terrain de l’efficacité quantitative, du moins réduire l’écart qui séparait les deux Allemagnes, ce rêve n’a jamais paru réalisable dans le domaine économique. En revanche, il s’est matérialisé dans le domaine sportif, et particulièrement aux Jeux Olympiques.
En 1974 est adoptée en RDA une modification constitutionnelle qui, pour le sujet qui nous occupe ici, est de première importance. Alors que, précédemment, l’Allemagne de l’Est s’en tenait au principe selon lequel il existait une nation allemande et deux États allemands, elle s’autodéfinit dorénavant comme « nation socialiste », ce qui, outre un changement de paradigme de la définition de la nation, rapportée dès lors non plus à une communauté d’histoire ou de culture, mais à des critères politiques et idéologiques, implique une rupture complète avec la RFA et l’indépendance totale de la RDA en tant que nation à part entière. Deux ans plus tard, aux JO de Montréal, la RDA remporte plus du double de médailles que sa voisine occidentale ( 90 contre 39). La coïncidence est trop grande pour ne pas être significative : dans la compétition générale revendiquée par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est avec l’Allemagne de l’Ouest, la compétition olympique concentre les seules chances de l’emporter, et prend ainsi une importance aux yeux du pouvoir en place qui autorise toutes les célébrations, et toutes les dérives.
Avec l’unification allemande disparaît cette entreprise de propagande autour de la compétition olympique, et l’Allemagne se trouve ramenée à un statut de participant « ordinaire ». Pendant quelques années encore, les observateurs relèveront l’origine ouest-allemande ou est-allemande des compétiteurs du nouvel État unifié, mais cette distinction n’a guère plus cours, d’autant que le renouvellement naturel des sportifs de haut niveau – dont on sait que la carrière est fort courte– fait qu’aujourd’hui il n’en existe plus, à quelques exceptions près, qui soient issus de la « filière » de formation de la RDA.
 
L’unification, et après ?
 
 
À cette explication rétrospective s’en ajoute une autre, qui a trait à la perception de l’unification par les Allemands eux-mêmes. Pendant de longues années, l’unification a été objet de désir – très officiellement en RFA, beaucoup plus souterrainement sans doute en RDA. Mais le fait qu’elle se soit produite ne doit pas dissimuler qu’en dépit des discours en Allemagne de l’Ouest, elle paraissait irréaliste ou irréalisable à court terme quelques semaines encore avant la chute du mur de Berlin. À dire vrai, l’événement a surpris tout le monde, y compris, même si c’est dans une moindre mesure, son principal acteur, le chancelier Helmut Kohl, dont les plans ont été régulièrement dépassés par le rythme auquel évoluait la situation. Il serait à peine exagéré de dire qu’à l’époque où elle s’est produite, l’unification a été ressentie en Allemagne comme une divine surprise.
Cela expliquerait l’euphorie nationale entourant la victoire de la RFA à la Coupe du monde de football de 1990, à un moment où l’événement est trop proche pour qu’on puisse en mesurer les conséquences, notamment socio-économiques. Deux ans plus tard, au moment des JO de Barcelone, le climat est tout autre en Allemagne, et la presse regorge d’articles soulignant la survivance d’un mur, cette fois psychologique, entre l’Est et l’Ouest, ou faisant état des conséquences sociales négatives de la réunification pour la population de l’ex-RDA. Devenue réalité, l’unification perd très rapidement l’essentiel de son côté sexy, et l’incompatibilité, vraie ou fausse, entre Allemands de l’Ouest et de l’Est devient la tarte à la crème des médias. Le temps de la célébration fusionnelle est bien passé, et les résultats olympiques se ressentent de ce fléchissement de la fibre nationale : accoutumance à l’idée que l’unification a bien eu lieu et désillusions que celle-ci a pu engendrer chez certains.
Une confirmation de ce type d’analyse (mais non de l’analyse elle-même) peut être apportée, dans une certaine mesure, par l’exemple de la Corée. Si lors des JO précédents, Corée du Nord et Corée du Sud présentaient des équipes distinctes, en 1988, elles se présentent unies aux Jeux Olympiques où elles terminent quatrième au tableau des médailles, juste devant la RFA. Sans doute ce résultat doit-il beaucoup au fait que les JO de 1988 se déroulent à Séoul, mais on peut estimer que l’affichage d’une identité nationale commune à cette occasion traduit également un désir d’unification dont les performances sportives portent la trace. Mais l’unification de la Corée n’a toujours pas eu lieu. Au fur et à mesure que les obstacles se dressent sur la voie de sa réalisation, cet objectif semble perdre de sa crédibilité et les résultats olympiques régressent au même rythme : en 1992, la Corée du Sud n’est plus que septième au classement des nations, en 1996 dixième et en 2000 douzième. Dans ce cas, il semble bien que le pic de désir observable en 1988 soit suivi d’une déception devant sa non-réalisation, ce que reflète l’évolution des résultats olympiques qui ramènent les Corées vers un niveau restant toutefois encore largement supérieur au palmarès additionné en 1976.
 
Un retour aux traditions ?
 
 
Avec l’unification, l’Allemagne s’est donné les moyens, pour la première fois de son histoire, d’être un véritable État-nation reconnu comme tel au plan international, avec la plénitude des pouvoirs que cela implique sur son propre territoire. Mais cette occasion s’est présentée à un moment où le processus de construction européenne se développait dans sa dimension spécifiquement politique, laquelle entraîne précisément des transferts de souveraineté au détriment des États-nations membres de la communauté. À cela s’ajoute que l’un des axes de la politique ouest-allemande a toujours été, depuis 1949, l’intégration européenne, qui figure expressément depuis cette date dans la loi fondamentale de la RFA, et dont ses dirigeants successifs escomptaient qu’elle favoriserait l’acceptation internationale de l’objectif de (ré)unification. Le paradoxe est donc que l’Allemagne atteint à l’unification dans des conditions et au moment où, par-delà les manifestations relativement modérées de liesse nationale, l’évolution de la politique européenne et le poids de sa propre stratégie antérieure se conjuguent pour l’empêcher de tirer tout le bénéfice de l’émergence d’un Étatnation allemand. Au demeurant, les articles de la presse française dont il a été question précédemment, et qui agitaient tactiquement le spectre d’une Allemagne unifiée surpuissante et éventuellement tentée d’écraser ses voisins européens, se concluaient presque invariablement sur le souhait que l’accélération de la construction politique européenne endigue les velléités de la nouvelle Allemagne de tirer parti de sa nouvelle force.
Entre hasards de l’histoire et fausses craintes convoquées au banc de l’agitation médiatique, l’Allemagne actuelle retrouve peut-être aujourd’hui non pas l’arrogance nationaliste qu’elle a connue au tournant des XIXe et XXe siècles, et moins encore la variante criminelle du nazisme, mais une tradition plus ancienne que, faute de mieux, nous qualifierons de régionale. La structure fédérale de la RFA – ancienne et nouvelle– traduit certes une volonté des puissances alliées occupantes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mais, sur ce terrain au moins, cette volonté des vainqueurs renoue avec une véritable tradition allemande. Sans doute le tracé des Länder ouest-allemands de 1949 ne correspond-il que rarement à l’héritage historique, mais le principe même du fédéralisme peut être considéré comme réactivant une partie importante de l’histoire allemande.
À un moment où la construction politique de l’Europe privilégie le concept de régions, éventuellement transfrontalières, au détriment des États-nations, le fédéralisme allemand, souvent présenté comme un modèle de cette construction, ne risque guère de fléchir devant la conscience de l’unité nationale. Certains croient même déceler une nouvelle forme de leadership dans cet emprunt possible à la structure fédérale allemande des contours de la future constitution européenne.
Quoi qu’il en soit, ce détour sur les chemins européens a peut-être le mérite de contribuer à l’explication de certains phénomènes précédemment évoqués. Le recul des performances olympiques des Allemands peut être mis en relation avec l’accouchement d’un État-nation mort-né. Les assez médiocres résultats de l’équipe nationale de football après le coup d’éclat de 1990 peuvent être imputables à la même conjonction paradoxale d’événements. Et le maintien au plus haut niveau européen des clubs de football professionnel allemands confirmerait l’analyse précédemment esquissée. Au reste, dans ce domaine, les États fédéraux ou confédéraux d’Europe obtiennent, de manière significative, de meilleurs résultats dans les compétitions engageant leurs clubs qu’au niveau général, alors que la France, état centralisé, administre la preuve de l’inverse, avec de meilleurs résultats nationaux aux niveaux européen et international qu’à celui des clubs européens.
Cette tentative de mise en parallèle, ou en corrélation, des performances sportives, et notamment olympiques, avec des phénomènes et des évolutions géopolitiques a peut-être quelque chose d’exagéré. Mais les coïncidences et les convergences sont trop fortes pour qu’il soit possible de s’en désintéresser. La vogue récente de la recherche en histoire du sport et de ses manifestations comme la prise en compte également récente, ici, de la dimension ethnologique, ne contribuent pas toujours à la clarification des problématiques. Entre la persistance naïve de la célébration d’un sport originellement pur et occasionnellement perverti et la résurgence de théories toutes faites sur le sport comme variante de la guerre plus ou moins froide et comme tentation fascistoïde, il y a pourtant la place pour des analyses qui permettraient de comprendre ce qui, dans cette pratique et dans cet objet, explique la place qu’il occupe indéniablement aujourd’hui.
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