Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 145 à 153
doi: 10.3917/oute.008.0145

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Europe, la fin d'un monde

no 8 2004/3

2004 Outre - Terre Europe, la fin d'un monde

Italie : la montée en puissance

Paul Dietschy maître de conférences à l’université de France-Comté et à l’IEP de Paris.
Le sacre de l’équipe de France en 1998 a alimenté une glose abondante identifiant dans la victoire du « 11 » de Zidane celle d’une France « blackblancbeur » réconciliée, thèse contre laquelle Jean-Marie Brohm s’est élevé avec véhémence dans les colonnes du Monde [1]. Les auteurs les plus sérieux pouvaient en revanche considérer que le titre mondial avait « salué par sa symbolique joyeuse une revanche [… ] sur l’histoire accablante [2] ». En tout cas, le premier titre planétaire des Bleus s’est superposé dans la mémoire sportive des Européens à une autre explosion de joie digne des temps de la libération du joug nazi : la victoire de la Squadra azzurra lors de la Coupe du monde de 1982 disputée en Espagne. Les images de Sandro Pertini, président de la République italienne, s’enthousiasmant comme un vulgaire tifoso, oubliant la dignité protocolaire dans la tribune officielle du stade Santiago Bernabeu de Madrid et les bains des supporters romains dans les fontaines de l’Urbs égalaient en intensité la joie du 12 juillet 1998. Dans un contexte plus dramatique, le succès sportif venait clore ou du moins faire oublier un chapitre difficile de l’histoire nationale : les années de plomb ponctuées par les attentats aveugles du terrorisme noir et les assassinats perpétrés par les Brigades rouges. Toutefois, le sens de la liesse présidentielle et nationale allait bien au-delà du spectacle sportif; il confinait à la fierté nationale, voire chauvine, d’un État qui, depuis son unité en 1861, avait peiné à trouver sa place dans le concert des nations. Et faute de compter véritablement dans le monde ou en Europe, la compétition autorisait l’Italie à
partager la puissance au moins symbolique attribuée aux nations sportives. Le titre remporté par Paolo Rossi et ses amis face à la RFA, géant économique du continent, confirmait la patrie de Garibaldi dans un statut de grande nation sportive. Il attestait aussi de la capacité mobilisatrice du sport dans l’Italie contemporaine.
 
Le sport, levier de la mobilisation nationale
 
 
Pour citer Raymond Aron : « J’appelle puissance sur la scène internationale la capacité d’une unité politique d’imposer sa volonté aux autres unités [3]. » Or, le sport et l’éducation physique sont à coup sûr des moyens efficaces pour renforcer ou tout simplement fonder l’unité et la cohésion nationales nécessaires à toute politique de puissance.
Depuis les premiers développements du sport moderne en Italie dans les années 1880-1890, les disciplines rapidement populaires telles que le football et le cyclisme ont vite joué ce rôle. Dès le premier match international disputé contre la France et remporté 6 à 2 par la Squadra azzurra à Milan le 15 mai 1910, les dirigeants de la Fédération réclamèrent des autorités politiques un cadre officiel et solennel. L’Italie libérale n’allait pas toujours répondre à pareille attente, mais le régime fasciste comprit l’enjeu, le Duce assistant en personne et régulièrement aux matchs internationaux organisés à Rome dans les années 1930, notamment la finale de la Coupe du monde de football remportée en juin 1934 par les Italiens face à la Tchécoslovaquie. Certes, la communion de Mussolini avec la foule en cette occasion participait des rituels fascistes, mais le spectacle n’en démontrait pas moins aux yeux des journalistes étrangers la force du consensus que le régime avait su établir à partir des accords du Latran en 1929. De plus, avec la dramatisation des enjeux, on sortait largement du cadre strictement sportif à proprement parler. En entonnant par exemple le chant de la défense sur la Piave ou même celui de Vittorio Veneto (victoire sur l’Autriche) lors des matchs disputés contre les équipes des anciennes puissances centrales de la Première Guerre mondiale dans le cadre de la Coupe internationale ou de la Mitropacup [4].
Les grandes épreuves nationales comme le Giro d’Italia, conçu à l’imitation du Tour de France d’Henri Desgrange par le directeur de la Gazzetta dello Sport, contribuaient aussi à cette nationalisation des masses [5]. Rassemblant les Italiens les plus humbles et décrivant une géographie idéale de la « botte », tout à la fois d’unité et de diversité, le Giro nourrit dès ses débuts en 1909 l’illusion d’un peuple uni au-delà des différences économiques et dialectales dans une même passion sportive. Prenant même les allures d’une tournée plébiscitaire en 1919 avec la traversée des campagnes de Vénétie et des étapes à Trente et à Trieste : « Les populations le long des routes, et les soldats encore en armes pour défendre les nouvelles frontières [accueillirent] le Tour d’Italie comme le symbole de la patrie [6]. » Mais les cyclistes italiens pouvaient aussi devenir les hérauts de la nation grâce aux succès remportés à l’étranger. Ottavio Bottecchia, coureur aux sympathies socialistes, fut ainsi le premier cycliste italien à remporter le Tour de France en 1924 et 1925. Présenté par Albert Londres comme « exmaçon du Frioul [7] », il était l’homme de la revanche des immigrés italiens en France qui, depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, avaient subi brimades et même violences dans leur pays d’accueil. C’était également pour les Italiens restés au pays le champion qui venait réparer les désillusions de la « victoire mutilée » ( 1919). Même fonction dévolue plus tard à Gino Bartali lorsqu’il gagna son premier Tour de France en 1938. Le Toscan représentait lui aussi l’Italie des petits, relativement immunisée contre le venin de l’idéologie fasciste, affichant sa fidélité à la nation mais surtout sa foi catholique, en particulier une dévotion pour la Vierge Marie. À l’opposé du boxeur Primo Carnera, symbole de la brutalité fasciste, il incarnait le « militant idéal de l’action catholique [8] ». Toutefois, si « Gino le pieux » rassemblait avant la guerre les suffrages d’une grande majorité d’Italiens et fut considéré comme sauveur de la patrie après une victoire dans l’étape Cannes-Briançon du Tour 1948 [9], son cas montre qu’un champion pouvait diviser la population quand il dut affronter le nouvel astre du cyclisme transalpin, Fausto Coppi. Au début de la guerre froide, Bartali continuait à illustrer les vertus de la tradition catholique, d’autant que celles-ci étaient censées s’actualiser dans la première formation politique du pays : la démocratie-chrétienne. Coppi, issu au contraire d’une terre de laïcité relative, le Piémont, représentait à son corps défendant une Italie progressiste, rompant avec la chape de plomb moralisante imposée par Pie XII et le président du Conseil Alcide De Gasperi. Sa liaison, puis son concubinage avec la « dame blanche », ses conceptions modernes de la préparation sportive le faisant classer à gauche, voire au PCI. Le duel des coureurs cyclistes Bartali et Coppi « doublait » en d’autres termes la lutte politique et idéologique que se livraient De Gasperi et le communiste Togliatti. Cependant, même si les profondes divisions qui marquaient l’Italie de l’immédiat après-guerre l’ont affaiblie sur le plan international, la rivalité entre les deux coureurs, fort populaires en France, devait grandement contribuer à son rayonnement, notamment chez ses voisins qui n’avaient pas oublié « le coup de poignard dans le dos » de Mussolini le 10 juin 1940.
 
Une certaine image de l’Italie
 
 
Les prétentions de l’Italie unifiée à la puissance ont été régulièrement battues plus ou moins profondément en brèche – défaite d’Adoua en 1896, désastre de Caporetto en 1917, « victoire mutilée » de 1919 ou encore armistice de 1943 –, le sport accompagnant néanmoins souvent le désir d’accéder à un statut d’influence par une représentation efficace de la vitalité nationale et avec le visage agressif ou gracieux de la politique extérieure italienne.
Si le régime fasciste investit le champ du sport en prenant le contrôle du Comité olympique national italien (CONI) à partir de 1925-1926, ce n’est pas seulement parce que ces organismes constituent un instrument de contrôle sur la population [10], c’est surtout parce que le sport est devenu depuis le début des années 1920, et les Jeux Olympiques d’Anvers et de Paris, un baromètre de la santé et du prestige d’un pays. Aussi, après des résultats jugés encore insuffisants aux JO d’Amsterdam en 1928 ( 19 médailles), les moyens accordés à la préparation permettent à l’Italie de se classer au second rang derrière les États-Unis lors de ceux de Los Angeles quatre ans plus tard. Les « Mussolini’s boys » décrochent alors 37 médailles dont 12 d’or. Luigi Beccali, vainqueur du 1 500 mètres, devient pour la presse du régime « l’expression d’une race, la perfection même de la race de l’athlétisme [11] ». Le sport offre donc aux yeux du monde ou de ses voisins les plus proches une certaine image de l’Italie. Celle-ci oscille selon les vicissitudes politiques entre agressivité, modernité et coopération. La première restant l’apanage des victoires obtenues en terre étrangère. Comme lorsque Primo Carnera remporte le titre des poids lourds en mettant KO l’Américain Jack Sharkey en juin 1933 au Madison Square Garden de New York. Le boxeur géant voulait « vaincre pour l’Italie et pour le Duce » alors que « seul Mussolini pouvait [le] battre [12] ». La victoire sportive obtenue sur le territoire d’une grande puissance rivale valant double, comme le deuxième titre mondial de football gagné sur les terres de l’alliée d’hier, la France, en 1938. Discours tout différent lorsque la Squadra azzurra remportait la deuxième Coupe du monde de football de l’histoire sur son terrain quatre ans plus tôt : mise en valeur des travaux d’urbanisme et d’architecture entrepris par le régime et illustration d’un pays discipliné où les trains « arrivaient à l’heure », ce que le délégué italien au comité exécutif de la FIFA, l’avocat Mauro, appelait une manifestation « merveilleusement encouragée par le Gouvernement et par le Parti, notamment par la construction de magnifiques stades sportifs et par d’importantes facilités de voyage [13] ». De même, pour les croisières aéronautiques d’Italo Balbo à la tête de sa flottille d’hydravions ou le geste des pilotes automobiles Nuvolari et Varzi [14]. Alors que le cyclisme inspirait à Mussolini une certaine méfiance, le Duce regrettant que le Giro renvoyât l’image d’une Italie rurale aux routes non goudronnées, les sports mécaniques projetaient le futurisme d’une Italie modernisée.
Une fois retombée la fièvre fasciste, le sport consentit à montrer, lui aussi, patte blanche, à donner l’image d’une Italie modeste et désireuse de coopérer pacifiquement avec ses partenaires européens. Les joueurs de l’équipe du grand Torino, disparus plus tard tragiquement dans un accident d’avion, accomplirent cette mission sous le maillot grenat en partant disputer des matchs en Suisse et en France dès 1945 avant d’accueillir à Turin en mai 1948, avec la Squadra azzurra, l’équipe d’Angleterre pour le cinquantenaire de la fédération italienne de football. La défaite peu glorieuse sur un résultat de 4 à 0 permit toutefois de solder les comptes de la guerre sur le « terrain neutre » du sport.
Ce sont les Jeux de Rome qui fournirent en définitive l’occasion de fondre en une les deux images positives de l’Italie : modernité et coopération. La première inscrite sur les équipements flambant neuf tel le Palazzo dello Sport à 16 000 places et suivant les exigences de l’architecture moderne : des « structures portantes en béton armé » à l’air climatisé en passant par les « excellentes qualités acoustiques de la salle [15] ». La seconde reprise loin de l’arrogance fasciste au Comité d’organisation des Jeux présidé par Giulio Andreotti avec la carte de l’internationalisme et de l’humanisme coubertiniens : « Les Jeux Olympiques sont une preuve de concorde, le témoignage que l’homme n’a pas oublié ni ses semblables ni lui-même [16]. » La victoire de l’Éthiopien Abebe Bikila dans le marathon romain, plus de 25 ans après l’invasion du royaume du Négus, venant confirmer cette résolution jamais démentie depuis.
 
L’horizon européen
 
 
Lorsque l’URSS participe à ses premiers JO à Helsinki en 1952, les espérances des nations européennes telles que la France ou l’Italie s’amenuisent encore. Dès les Jeux de Rome, les superpuissances trustent les médailles : 103 pour l’URSS, 71 pour les États-Unis. De plus, les trois principaux quotidiens sportifs italiens, Gazzetta dello Sport de Milan, Corriere della Sera de Rome et Tutto sport de Turin, indiquent une concentration de l’intérêt national sur la trilogie calcio, cyclisme et automobile, des disciplines mineures et pour la dernière non olympique. L’Italie devra donc se rabattre, après la Seconde Guerre mondiale, sur les joutes européennes. L’univers des classiques du cyclisme et des deux grands Tours [17] dominés par le couple Bartali-Coppi n’est-il pas conforme à l’Europe des six de la CECA avec ses champions français, belges ou luxembourgeois ? La première compétition internationale de football, soit la Coupe d’Europe des clubs champions, et le traité sur la Communauté économique européenne apparaissent presque au même moment en 1956 et 1957. Même si c’est l’Espagne franquiste qui tire les premiers bénéfices sportifs et diplomatiques de la compétition inventée par Gabriel Hanot avec l’hégémonie du Real de Madrid, les clubs italiens obtiennent leurs premiers titres dès les années soixante. L’Inter de Milan en particulier impose, sous la houlette d’Helenio Herrera, ancien joueur argentin passé par Charleville et devenu entraîneur sous le régime de Vichy, le catenaccio qui lui permet de remporter deux coupes d’Europe en 1964 et 1965 [18]. Tactique ultra-défensive et rugueuse, le « cadenas » renforce l’image d’une Italie efficace, virile et parfois truqueuse, capable de faire face à ses partenaires dans un marché commun qui lui a permis de consolider le miracle économique.
Les Italiens proposent aussi une nouvelle manière de supporter une équipe, formalisant ainsi, à l’échelle de l’Europe, un ensemble de pratiques concurrençant le modèle « culturel » de l’Angleterre. Depuis le début des années 1960 et surtout dans les années 1970, en effet, les stades anglais ont changé. Les jeunes supporters veulent désormais faire entendre leur voix. Dans un contexte de crise économique et sociale, l’adoption de comportements violents et provocateurs à l’égard des adversaires, des dirigeants des clubs que ceux-ci soutiennent et de la police marque la volonté de n’être plus des spectateurs passifs, mais plutôt des acteurs avec lesquels il faut compter [19]. Une évolution qui n’échappe pas aux tifosi. Des groupes de supporters se présentant comme les fedelissimi, les plus fidèles dans la foi en le club, s’organisent depuis la fin des années 1950 pour suivre leur équipe sur tout le territoire de la péninsule et la soutenir de manière bruyante et colorée. Certains se déplacent même en Angleterre pour des « missions d’observation » dans la seconde moitié des années 1960, alors que les tabloïds de la presse londonienne dénoncent et comptabilisent les faits et gestes de la league of thugs ( ligue des voyous), des supporters de Leeds ou de Manchester United, qui dévastent les trains et molestent les supporters pacifiques. Dès la saison 1971-1972, de violentes rixes émaillent le championnat de série A et l’on commence à brûler les autobus, à renverser les voitures [20]. Si les groupes d’ultrà signent ainsi leur apparition en imitant le comportement des hooligans anglais, ils se distinguent aussi de ces derniers par un comportement festif et imaginatif. Les curve, c’est-à-dire les virages des stades où ils se regroupent, font l’objet de véritables chorégraphies jouant sur les couleurs, les chants, les drapeaux géants qui enveloppent tous les supporters présents. Dorénavant, le regard du spectateur se dédouble, embrassant tout à la fois les tribunes populaires et la pelouse : le match devient un spectacle total au sens où le public devient aussi acteur. Le modèle italien, plus joyeux et beaucoup moins violent que son homologue anglais des années 1980, conquiert alors d’autres pays européens, en particulier la France. C’est à Marseille que ce nouvel âge du tifo a produit sa greffe la plus vigoureuse, avec la création de groupes d’ultras proposant des « chorégraphies » à l’italienne [21]; mais même dans des villes plus paisibles comme Sochaux-Montbéliard, les supporters les plus jeunes tentent de pâles imitations des comportements carnavalesques italiens. Dans une culture sportive de masse dominée par le modèle anglo-saxon, les classes populaires et moyennes italiennes ont su ainsi redéfinir les traditions inventées du football britannique.
 
Le sport-spectacle aujourd’hui : commercialisation et internationalisation
 
 
L’horizon européen reste aujourd’hui encore valide et c’est lui qui définit le champ du sport transalpin, les compétitions offrant toujours une vitrine de dynamisme et de compétitivité. Quelque trois décennies après les succès de l’Inter, le Milan AC rival de Berluscconi a renouvelé les stéréotypes attachés à l’Italie sportive à la fin des années 1980 ; il remporte les deux Coupes d’Europe des clubs champions de 1989 et de 1990 en appliquant une tactique résolument offensive imaginée par Arrigo Sacchi et orchestrée par trois Hollandais dont deux de couleur, Rijkard et Gullit. C’est maintenant une Italie conquérante de la mode et des médias, ouverte sur l’Europe des douze, que les footballeurs milanais représentent. Mais les succès lombards, y compris celui de 2003, ne sont pas fêtés dans tout le pays. La geste sportive européenne nourrit désormais davantage le « campanilisme » de la cité et les « passions partisanes » (Christian Bromberger) que la fierté nationale. Elle offre l’occasion aux métropoles et à d’autres villes de la péninsule de se faire connaître, ainsi que leurs patrons entrepreneurs, sur le continent tout en surpassant les rivaux nationaux. Les cités de la « troisième Italie » ou de Lombardie, comme Bologne, Trévise ou Varèse, ont d’ailleurs profité de l’émergence de Coupes d’Europe dans les sports plus abordables économiquement comme le basket-ball ou le volley-ball [22], pour se faire un nom sur le plan sportif. Les basketteurs de Varèse sont ainsi devenus trois fois champions européens de 1970 à 1975, alors que les clubs de Ravenne, Modène et Trévise raflent toutes les coupes d’Europe de 1992 à 2000 en volleyball. Arborant le plus souvent une marque d’électroménager, de mode ou d’agro-alimentaire associée au nom de la cité, tous ces clubs projettent une identité nationale encore plus diluée de populations qui se « sentent centrales sur le plan économique [… ] mais périphériques sur le plan politique [23] ». Le même phénomène se retrouve en partie dans le cyclisme où les équipes deviennent, comme en football, des armées de mercenaires et d’hommes-sandwich, venus d’horizons très variés, notamment des pays formant jusqu’en 1991 l’URSS. Le malheureux Marco Pantani a pu seul apparaître comme un coureur de classe mondiale en remportant le Tour de France en 1998 et mobiliser autour de lui une majorité d’Italiens.
Le sport illustre bien aujourd’hui les contradictions de l’Italie. Un président du Conseil dont le parti politique reprend l’encouragement traditionnel des tifosi aux azzurri, « Forza Italia ! », mais qui est obligé dans le même temps de composer avec un parti politique identitaire et dont certains des membres, sécessionnistes, célèbrent une mythique « Padanie ». Les matchs de l’équipe nationale de football peuvent souder la péninsule de Trieste à Reggio de Calabria ; après le coup de sifflet final, l’illusion de l’unité s’efface vite devant les rivalités urbaines et régionales. Aussi comprend-on les efforts législatifs déployés par Silvio Berlusconi pour sauver de la banqueroute financière les clubs italiens surendettés, ruinés par l’éclatement de la bulle spéculative du marché des transferts et les surenchères salariales qu’ils ont déployées. Il s’agit certes, au premier chef, de sauver le Milan AC, mais aussi d’éviter des faillites qui, dans la foulée de celle de Parmalat, viendraient ternir à l’étranger l’image déjà flétrie du capitalisme italien et finalement de l’Italie tout entière [24].
Paradoxe aussi que celui d’un pays fortement attaché à ses traditions locales, à son identité notamment linguistique et culinaire, parfois même prisonnier de ses archaïsmes étatiques et qui s’ouvre toujours plus à une mondialisation bénéficiant à certaines régions comme celles de la Troisième Italie et menace au demeurant une partie du Triangle industriel entre Gênes, Milan et Turin. Le cas de Ferrari reste à ce titre tout à fait symptomatique. D’un côté, il y a la filiale d’un groupe automobile mal en point, Fiat, peinant à conserver ses parts de marché en Italie et en Europe dans une concurrence internationale de plus en plus sévère ; de l’autre, la marque de Maranello est l’exemple même de l’intégration internationale réussie en haute technologie dans le cadre d’une région prospère, l’Emilie-Romagne, puisque les succès actuels de l’écurie ont été obtenus par un pilote allemand, un manager français et des ingénieurs britanniques.
En conclusion, les champions et les équipes d’Italie traduisent maintenant la force d’une région ou la compétitivité d’une marque, capables de recruter les meilleurs spécialistes étrangers, même si un succès de la Squadra azzurra à l’Euro 2004 disputé au Portugal ou à la Coupe du monde de football organisée par l’Allemagne en 2006 donnerait un nouveau coup de fouet au sentiment d’identité nationale partagé inégalement par 60 millions d’Italiens.
 
NOTES
 
[1] Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, « Football : de l’extase au cauchemar », Le Monde, 18 juin 2002.
[2] Jean Pierre Rioux, « 1998 l’échappée bleue », dans Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (éd.), La France d’un siècle à l’autre, 1914-2000, Paris, Hachette, 1999, p. 118-122.
[3] Cf. Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1984, 8e édition, p. 82.
[4] Diego Conte, « Propaganda e sport negli anni trenta. Gli incontri di calcio tra Italia e Austria », Italia contemporanea, septembre 1996, n° 204, p. 521-544.
[5] Cf. Jean-Luc Bœuf et Yves Léonard, La République du Tour de France 1903-2003, Paris, Le Seuil, 2003 : le mécanisme de la « République du Tour de France » (Daniele Marchesini) fonctionnait à plein.
[6] Cf. Daniele Marchesini, L’Italia del giro d’Italia, Bologne, Il Mulino, 1996, p. 81.
[7] Le Petit Parisien, 20 juillet 1924.
[8] Cf. Stefano Pivato, Sia lodato Bartali. Ideologia, cultura e miti dello sport cattolico ( 1936-1948), Rome, Edizioni Lavoro, 1985, p. 15.
[9] Cf. Daniele Marchesini, Coppi e Bartali, Bologne, Il Mulino, 1998, p. 89-94. Le 14 juillet 1948, le secrétaire général du Parti communiste italien, Palmiro Togliatti, fut victime d’un attentat à Gênes. Alors que l’agitation communiste était à son comble, Alcide De Gasperi aurait téléphoné à Bartali pour qu’il gagne l’étape du Tour le lendemain. Il remporta l’étape de montagne Cannes-Briançon avec 20 mn d’avance sur Louison Bobet, ce qui aurait détourné les « rouges » de leurs visées révolutionnaires…
[10] Cf. Felice Fabrizio, Sport e fascismo. La politica sportiva del regime 1924-1936, Florence, Guaraldi, 1976, p. 77-81.
[11] Cf. Stefano Pivato, L’era dello sport, Florence, Casterman-Giunti, 1994, p. 96.
[12] Cf. Felice Fabrizio, Sport e fascismo, op. cit, p. 62.
[13] FIFA World, décembre 1938.
[14] Cf. Daniele Marchesini, Cuori e motori. Storia della Mille Miglia, Bologne, Il Mulino, 2001, p. 81-91.
[15] « Inauguration du Palazzo dello Sport », Bulletin officiel des Jeux de la XVIIe Olympiade, n°18, juin 1960, p. 2.
[16] « Cérémonie d’ouverture », Bulletin officiel des Jeux de la XVIIe Olympiade, n° 21, septembre 1960, p. 2.
[17] Le Tour de France et le Giro d’Italia.
[18] Le Milan AC gagnant en 1963 et en 1969.
[19] Voir Patrick Mignon, La passion du football, Paris, Odile Jacob, 1998.
[20] Antonio Roversi, « Calcio e violenza in Italia », dans A. Roversi (éd.), Calcio e violenza in Europa, Bologne, Il Mulino, 1990, p. 92-94.
[21] Cf. Christian Bromberger, Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1995.
[22] La Coupe d’Europe des clubs champions de basket-ball remonte à 1958, celle de volleyball à 1960.
[23] Cf. Ilvo Diamanti, « Le territoire est-il de droite », dans Ilvo Diamanti et al., L’Italie, une nation en suspens, Bruxelles, Complexe, 1995, p. 118.
[24] La loi du 12 avril 2002 a assoupli la législation sur les faux bilans concernant, entre autres, les grands clubs professionnels de Milan et Rome.
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Jean Pierre Rioux, « 1998 l’échappée bleue », dans Jean-Pie...
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Cf. Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, ...
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Cf. Jean-Luc Bœuf et Yves Léonard, La République du Tour de...
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[6]
Cf. Daniele Marchesini, L’Italia del giro d’Italia, Bologne...
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[7]
Le Petit Parisien, 20 juillet 1924. Suite de la note...
[8]
Cf. Stefano Pivato, Sia lodato Bartali. Ideologia, cultura ...
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[9]
Cf. Daniele Marchesini, Coppi e Bartali, Bologne, Il Mulino...
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[10]
Cf. Felice Fabrizio, Sport e fascismo. La politica sportiva...
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[11]
Cf. Stefano Pivato, L’era dello sport, Florence, Casterman-...
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[12]
Cf. Felice Fabrizio, Sport e fascismo, op. cit, p. 62. Suite de la note...
[13]
FIFA World, décembre 1938. Suite de la note...
[14]
Cf. Daniele Marchesini, Cuori e motori. Storia della Mille ...
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« Inauguration du Palazzo dello Sport », Bulletin officiel ...
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« Cérémonie d’ouverture », Bulletin officiel des Jeux de la...
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Le Tour de France et le Giro d’Italia. Suite de la note...
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Le Milan AC gagnant en 1963 et en 1969. Suite de la note...
[19]
Voir Patrick Mignon, La passion du football, Paris, Odile J...
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[20]
Antonio Roversi, « Calcio e violenza in Italia », dans A. R...
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[21]
Cf. Christian Bromberger, Le match de football. Ethnologie ...
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[22]
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[23]
Cf. Ilvo Diamanti, « Le territoire est-il de droite », dans...
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[24]
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