2004
Outre - Terre
Europe, la fin d'un monde
Italie : la montée en puissance
Paul Dietschy
maître de conférences à l’université de France-Comté et à l’IEP de Paris.
Le sacre de l’équipe de France en 1998 a alimenté une glose abondante identifiant dans la victoire du « 11 » de Zidane celle d’une France « blackblancbeur » réconciliée, thèse contre laquelle Jean-Marie Brohm s’est élevé avec
véhémence dans les colonnes du
Monde
[1]. Les auteurs les plus sérieux pouvaient
en revanche considérer que le titre mondial avait « salué par sa symbolique
joyeuse une revanche [… ] sur l’histoire accablante
[2] ». En tout cas, le premier
titre planétaire des Bleus s’est superposé dans la mémoire sportive des Européens à une autre explosion de joie digne des temps de la libération du joug
nazi : la victoire de la
Squadra azzurra lors de la Coupe du monde de 1982
disputée en Espagne. Les images de Sandro Pertini, président de la République
italienne, s’enthousiasmant comme un vulgaire
tifoso, oubliant la dignité protocolaire dans la tribune officielle du stade Santiago Bernabeu de Madrid et les
bains des supporters romains dans les fontaines de l’
Urbs égalaient en intensité
la joie du 12 juillet 1998. Dans un contexte plus dramatique, le succès sportif
venait clore ou du moins faire oublier un chapitre difficile de l’histoire nationale : les années de plomb ponctuées par les attentats aveugles du terrorisme
noir et les assassinats perpétrés par les Brigades rouges. Toutefois, le sens de la
liesse présidentielle et nationale allait bien au-delà du spectacle sportif; il confinait à la fierté nationale, voire chauvine, d’un État qui, depuis son unité en 1861,
avait peiné à trouver sa place dans le concert des nations. Et faute de compter
véritablement dans le monde ou en Europe, la compétition autorisait l’Italie à
partager la puissance au moins symbolique attribuée aux nations sportives. Le
titre remporté par Paolo Rossi et ses amis face à la RFA, géant économique du
continent, confirmait la patrie de Garibaldi dans un statut de grande nation sportive. Il attestait aussi de la capacité mobilisatrice du sport dans l’Italie contemporaine.
Le sport, levier de la mobilisation nationale
Pour citer Raymond Aron : « J’appelle puissance sur la scène internationale
la capacité d’une unité politique d’imposer sa volonté aux autres unités
[3]. » Or,
le sport et l’éducation physique sont à coup sûr des moyens efficaces pour
renforcer ou tout simplement fonder l’unité et la cohésion nationales nécessaires
à toute politique de puissance.
Depuis les premiers développements du sport moderne en Italie dans les
années 1880-1890, les disciplines rapidement populaires telles que le football et
le cyclisme ont vite joué ce rôle. Dès le premier match international disputé
contre la France et remporté 6 à 2 par la
Squadra azzurra à Milan le 15 mai
1910, les dirigeants de la Fédération réclamèrent des autorités politiques un
cadre officiel et solennel. L’Italie libérale n’allait pas toujours répondre à
pareille attente, mais le régime fasciste comprit l’enjeu, le Duce assistant en
personne et régulièrement aux matchs internationaux organisés à Rome dans les
années 1930, notamment la finale de la Coupe du monde de football remportée
en juin 1934 par les Italiens face à la Tchécoslovaquie. Certes, la communion de
Mussolini avec la foule en cette occasion participait des rituels fascistes, mais
le spectacle n’en démontrait pas moins aux yeux des journalistes étrangers la
force du consensus que le régime avait su établir à partir des accords du Latran
en 1929. De plus, avec la dramatisation des enjeux, on sortait largement du
cadre strictement sportif à proprement parler. En entonnant par exemple le chant
de la défense sur la Piave ou même celui de Vittorio Veneto (victoire sur l’Autriche) lors des matchs disputés contre les équipes des anciennes puissances
centrales de la Première Guerre mondiale dans le cadre de la Coupe internationale ou de la
Mitropacup
[4].
Les grandes épreuves nationales comme le
Giro d’Italia, conçu à l’imitation
du Tour de France d’Henri Desgrange par le directeur de la
Gazzetta dello Sport,
contribuaient aussi à cette nationalisation des masses
[5]. Rassemblant les Italiens
les plus humbles et décrivant une géographie idéale de la « botte », tout à la fois
d’unité et de diversité, le
Giro nourrit dès ses débuts en 1909 l’illusion d’un
peuple uni au-delà des différences économiques et dialectales dans une même
passion sportive. Prenant même les allures d’une tournée plébiscitaire en
1919 avec la traversée des campagnes de Vénétie et des étapes à Trente et à
Trieste : « Les populations le long des routes, et les soldats encore en armes pour
défendre les nouvelles frontières [accueillirent] le Tour d’Italie comme le
symbole de la patrie
[6]. » Mais les cyclistes italiens pouvaient aussi devenir les
hérauts de la nation grâce aux succès remportés à l’étranger. Ottavio Bottecchia,
coureur aux sympathies socialistes, fut ainsi le premier cycliste italien à remporter le Tour de France en 1924 et 1925. Présenté par Albert Londres comme « exmaçon du Frioul
[7] », il était l’homme de la revanche des immigrés italiens en
France qui, depuis la deuxième moitié du XIX
e siècle, avaient subi brimades et
même violences dans leur pays d’accueil. C’était également pour les Italiens
restés au pays le champion qui venait réparer les désillusions de la « victoire
mutilée » ( 1919). Même fonction dévolue plus tard à Gino Bartali lorsqu’il
gagna son premier Tour de France en 1938. Le Toscan représentait lui aussi
l’Italie des petits, relativement immunisée contre le venin de l’idéologie
fasciste, affichant sa fidélité à la nation mais surtout sa foi catholique, en particulier une dévotion pour la Vierge Marie. À l’opposé du boxeur Primo Carnera,
symbole de la brutalité fasciste, il incarnait le « militant idéal de l’action catholique
[8] ». Toutefois, si « Gino le pieux » rassemblait avant la guerre les suffrages
d’une grande majorité d’Italiens et fut considéré comme sauveur de la patrie
après une victoire dans l’étape Cannes-Briançon du Tour 1948
[9], son cas montre
qu’un champion pouvait diviser la population quand il dut affronter le nouvel
astre du cyclisme transalpin, Fausto Coppi. Au début de la guerre froide, Bartali
continuait à illustrer les vertus de la tradition catholique, d’autant que celles-ci
étaient censées s’actualiser dans la première formation politique du pays : la
démocratie-chrétienne. Coppi, issu au contraire d’une terre de laïcité relative, le
Piémont, représentait à son corps défendant une Italie progressiste, rompant
avec la chape de plomb moralisante imposée par Pie XII et le président du
Conseil Alcide De Gasperi. Sa liaison, puis son concubinage avec la « dame
blanche », ses conceptions modernes de la préparation sportive le faisant classer à gauche, voire au PCI. Le duel des coureurs cyclistes Bartali et Coppi
« doublait » en d’autres termes la lutte politique et idéologique que se livraient
De Gasperi et le communiste Togliatti. Cependant, même si les profondes divisions qui marquaient l’Italie de l’immédiat après-guerre l’ont affaiblie sur le
plan international, la rivalité entre les deux coureurs, fort populaires en France,
devait grandement contribuer à son rayonnement, notamment chez ses voisins
qui n’avaient pas oublié « le coup de poignard dans le dos » de Mussolini le
10 juin 1940.
Une certaine image de l’Italie
Les prétentions de l’Italie unifiée à la puissance ont été régulièrement
battues plus ou moins profondément en brèche – défaite d’Adoua en 1896,
désastre de Caporetto en 1917, « victoire mutilée » de 1919 ou encore armistice
de 1943 –, le sport accompagnant néanmoins souvent le désir d’accéder à un
statut d’influence par une représentation efficace de la vitalité nationale et avec
le visage agressif ou gracieux de la politique extérieure italienne.
Si le régime fasciste investit le champ du sport en prenant le contrôle du
Comité olympique national italien (CONI) à partir de 1925-1926, ce n’est pas
seulement parce que ces organismes constituent un instrument de contrôle sur la
population
[10], c’est surtout parce que le sport est devenu depuis le début des
années 1920, et les Jeux Olympiques d’Anvers et de Paris, un baromètre de la
santé et du prestige d’un pays. Aussi, après des résultats jugés encore insuffisants aux JO d’Amsterdam en 1928 ( 19 médailles), les moyens accordés à la
préparation permettent à l’Italie de se classer au second rang derrière les États-Unis lors de ceux de Los Angeles quatre ans plus tard. Les « Mussolini’s boys »
décrochent alors 37 médailles dont 12 d’or. Luigi Beccali, vainqueur du 1 500
mètres, devient pour la presse du régime « l’expression d’une race, la perfection
même de la race de l’athlétisme
[11] ». Le sport offre donc aux yeux du monde ou
de ses voisins les plus proches une certaine image de l’Italie. Celle-ci oscille
selon les vicissitudes politiques entre agressivité, modernité et coopération. La
première restant l’apanage des victoires obtenues en terre étrangère. Comme
lorsque Primo Carnera remporte le titre des poids lourds en mettant KO l’Américain Jack Sharkey en juin 1933 au Madison Square Garden de New York. Le
boxeur géant voulait « vaincre pour l’Italie et pour le Duce » alors que « seul
Mussolini pouvait [le] battre
[12] ». La victoire sportive obtenue sur le territoire
d’une grande puissance rivale valant double, comme le deuxième titre mondial
de football gagné sur les terres de l’alliée d’hier, la France, en 1938. Discours
tout différent lorsque la
Squadra azzurra remportait la deuxième Coupe du
monde de football de l’histoire sur son terrain quatre ans plus tôt : mise en
valeur des travaux d’urbanisme et d’architecture entrepris par le régime et illustration d’un pays discipliné où les trains « arrivaient à l’heure », ce que le délégué italien au comité exécutif de la FIFA, l’avocat Mauro, appelait une manifestation « merveilleusement encouragée par le Gouvernement et par le Parti,
notamment par la construction de magnifiques stades sportifs et par d’importantes facilités de voyage
[13] ». De même, pour les croisières aéronautiques
d’Italo Balbo à la tête de sa flottille d’hydravions ou le geste des pilotes automobiles Nuvolari et Varzi
[14]. Alors que le cyclisme inspirait à Mussolini une
certaine méfiance, le Duce regrettant que le
Giro renvoyât l’image d’une Italie
rurale aux routes non goudronnées, les sports mécaniques projetaient le futurisme d’une Italie modernisée.
Une fois retombée la fièvre fasciste, le sport consentit à montrer, lui aussi,
patte blanche, à donner l’image d’une Italie modeste et désireuse de coopérer
pacifiquement avec ses partenaires européens. Les joueurs de l’équipe du grand
Torino, disparus plus tard tragiquement dans un accident d’avion, accomplirent
cette mission sous le maillot grenat en partant disputer des matchs en Suisse et
en France dès 1945 avant d’accueillir à Turin en mai 1948, avec la Squadra
azzurra, l’équipe d’Angleterre pour le cinquantenaire de la fédération italienne
de football. La défaite peu glorieuse sur un résultat de 4 à 0 permit toutefois de
solder les comptes de la guerre sur le « terrain neutre » du sport.
Ce sont les Jeux de Rome qui fournirent en définitive l’occasion de fondre
en une les deux images positives de l’Italie : modernité et coopération. La
première inscrite sur les équipements flambant neuf tel le
Palazzo dello Sport à
16 000 places et suivant les exigences de l’architecture moderne : des « structures portantes en béton armé » à l’air climatisé en passant par les « excellentes
qualités acoustiques de la salle
[15] ». La seconde reprise loin de l’arrogance
fasciste au Comité d’organisation des Jeux présidé par Giulio Andreotti avec la
carte de l’internationalisme et de l’humanisme coubertiniens : « Les Jeux Olympiques sont une preuve de concorde, le témoignage que l’homme n’a pas oublié
ni ses semblables ni lui-même
[16]. » La victoire de l’Éthiopien Abebe Bikila dans
le marathon romain, plus de 25 ans après l’invasion du royaume du Négus,
venant confirmer cette résolution jamais démentie depuis.
Lorsque l’URSS participe à ses premiers JO à Helsinki en 1952, les espérances
des nations européennes telles que la France ou l’Italie s’amenuisent encore.
Dès les Jeux de Rome, les superpuissances trustent les médailles : 103 pour
l’URSS, 71 pour les États-Unis. De plus, les trois principaux quotidiens sportifs
italiens,
Gazzetta dello Sport de Milan,
Corriere della Sera de Rome et
Tutto
sport de Turin, indiquent une concentration de l’intérêt national sur la trilogie
calcio, cyclisme et automobile, des disciplines mineures et pour la dernière non
olympique. L’Italie devra donc se rabattre, après la Seconde Guerre mondiale,
sur les joutes européennes. L’univers des classiques du cyclisme et des deux
grands Tours
[17] dominés par le couple Bartali-Coppi n’est-il pas conforme à
l’Europe des six de la CECA avec ses champions français, belges ou luxembourgeois ? La première compétition internationale de football, soit la Coupe d’Europe des clubs champions, et le traité sur la Communauté économique européenne apparaissent presque au même moment en 1956 et 1957. Même si c’est
l’Espagne franquiste qui tire les premiers bénéfices sportifs et diplomatiques de
la compétition inventée par Gabriel Hanot avec l’hégémonie du
Real de Madrid,
les clubs italiens obtiennent leurs premiers titres dès les années soixante. L’
Inter
de Milan en particulier impose, sous la houlette d’Helenio Herrera, ancien joueur
argentin passé par Charleville et devenu entraîneur sous le régime de Vichy, le
catenaccio qui lui permet de remporter deux coupes d’Europe en 1964 et 1965
[18].
Tactique ultra-défensive et rugueuse, le « cadenas » renforce l’image d’une Italie
efficace, virile et parfois truqueuse, capable de faire face à ses partenaires dans
un marché commun qui lui a permis de consolider le miracle économique.
Les Italiens proposent aussi une nouvelle manière de supporter une équipe,
formalisant ainsi, à l’échelle de l’Europe, un ensemble de pratiques concurrençant le modèle « culturel » de l’Angleterre. Depuis le début des années 1960 et
surtout dans les années 1970, en effet, les stades anglais ont changé. Les jeunes
supporters veulent désormais faire entendre leur voix. Dans un contexte de crise
économique et sociale, l’adoption de comportements violents et provocateurs à
l’égard des adversaires, des dirigeants des clubs que ceux-ci soutiennent et de la
police marque la volonté de n’être plus des spectateurs passifs, mais plutôt des
acteurs avec lesquels il faut compter
[19]. Une évolution qui n’échappe pas aux
tifosi. Des groupes de supporters se présentant comme les
fedelissimi, les plus
fidèles dans la foi en le club, s’organisent depuis la fin des années 1950 pour
suivre leur équipe sur tout le territoire de la péninsule et la soutenir de manière
bruyante et colorée. Certains se déplacent même en Angleterre pour des
« missions d’observation » dans la seconde moitié des années 1960, alors que
les tabloïds de la presse londonienne dénoncent et comptabilisent les faits et
gestes de la
league of thugs ( ligue des voyous), des supporters de Leeds ou de
Manchester United, qui dévastent les trains et molestent les supporters pacifiques. Dès la saison 1971-1972, de violentes rixes émaillent le championnat de
série A et l’on commence à brûler les autobus, à renverser les voitures
[20]. Si les
groupes d’
ultrà signent ainsi leur apparition en imitant le comportement des
hooligans anglais, ils se distinguent aussi de ces derniers par un comportement
festif et imaginatif. Les
curve, c’est-à-dire les virages des stades où ils se
regroupent, font l’objet de véritables chorégraphies jouant sur les couleurs, les
chants, les drapeaux géants qui enveloppent tous les supporters présents. Dorénavant, le regard du spectateur se dédouble, embrassant tout à la fois les tribunes
populaires et la pelouse : le match devient un spectacle total au sens où le public
devient aussi acteur. Le modèle italien, plus joyeux et beaucoup moins violent
que son homologue anglais des années 1980, conquiert alors d’autres pays européens, en particulier la France. C’est à Marseille que ce nouvel âge du
tifo a
produit sa greffe la plus vigoureuse, avec la création de groupes d’
ultras proposant des « chorégraphies » à l’italienne
[21]; mais même dans des villes plus
paisibles comme Sochaux-Montbéliard, les supporters les plus jeunes tentent de
pâles imitations des comportements carnavalesques italiens. Dans une culture
sportive de masse dominée par le modèle anglo-saxon, les classes populaires et
moyennes italiennes ont su ainsi redéfinir les traditions inventées du football
britannique.
Le sport-spectacle aujourd’hui :
commercialisation et internationalisation
L’horizon européen reste aujourd’hui encore valide et c’est lui qui définit le
champ du sport transalpin, les compétitions offrant toujours une vitrine de dynamisme et de compétitivité. Quelque trois décennies après les succès de l’
Inter,
le
Milan AC rival de Berluscconi a renouvelé les stéréotypes attachés à l’Italie
sportive à la fin des années 1980 ; il remporte les deux Coupes d’Europe des
clubs champions de 1989 et de 1990 en appliquant une tactique résolument
offensive imaginée par Arrigo Sacchi et orchestrée par trois Hollandais dont
deux de couleur, Rijkard et Gullit. C’est maintenant une Italie conquérante de la
mode et des médias, ouverte sur l’Europe des douze, que les footballeurs milanais représentent. Mais les succès lombards, y compris celui de 2003, ne sont
pas fêtés dans tout le pays. La geste sportive européenne nourrit désormais
davantage le « campanilisme » de la cité et les « passions partisanes » (Christian Bromberger) que la fierté nationale. Elle offre l’occasion aux métropoles et
à d’autres villes de la péninsule de se faire connaître, ainsi que leurs patrons
entrepreneurs, sur le continent tout en surpassant les rivaux nationaux. Les cités
de la « troisième Italie » ou de Lombardie, comme Bologne, Trévise ou Varèse,
ont d’ailleurs profité de l’émergence de Coupes d’Europe dans les sports plus
abordables économiquement comme le basket-ball ou le volley-ball
[22], pour se
faire un nom sur le plan sportif. Les basketteurs de Varèse sont ainsi devenus
trois fois champions européens de 1970 à 1975, alors que les clubs de Ravenne,
Modène et Trévise raflent toutes les coupes d’Europe de 1992 à 2000 en volleyball. Arborant le plus souvent une marque d’électroménager, de mode ou
d’agro-alimentaire associée au nom de la cité, tous ces clubs projettent une identité nationale encore plus diluée de populations qui se « sentent centrales sur le
plan économique [… ] mais périphériques sur le plan politique
[23] ». Le même
phénomène se retrouve en partie dans le cyclisme où les équipes deviennent,
comme en football, des armées de mercenaires et d’hommes-sandwich, venus
d’horizons très variés, notamment des pays formant jusqu’en 1991 l’URSS. Le
malheureux Marco Pantani a pu seul apparaître comme un coureur de classe
mondiale en remportant le Tour de France en 1998 et mobiliser autour de lui une
majorité d’Italiens.
Le sport illustre bien aujourd’hui les contradictions de l’Italie. Un président
du Conseil dont le parti politique reprend l’encouragement traditionnel des
tifosi
aux
azzurri, « Forza Italia ! », mais qui est obligé dans le même temps de
composer avec un parti politique identitaire et dont certains des membres, sécessionnistes, célèbrent une mythique « Padanie ». Les matchs de l’équipe nationale de football peuvent souder la péninsule de Trieste à Reggio de Calabria ;
après le coup de sifflet final, l’illusion de l’unité s’efface vite devant les rivalités urbaines et régionales. Aussi comprend-on les efforts législatifs déployés par
Silvio Berlusconi pour sauver de la banqueroute financière les clubs italiens
surendettés, ruinés par l’éclatement de la bulle spéculative du marché des transferts et les surenchères salariales qu’ils ont déployées. Il s’agit certes, au
premier chef, de sauver le
Milan AC, mais aussi d’éviter des faillites qui, dans
la foulée de celle de Parmalat, viendraient ternir à l’étranger l’image déjà flétrie
du capitalisme italien et finalement de l’Italie tout entière
[24].
Paradoxe aussi que celui d’un pays fortement attaché à ses traditions locales,
à son identité notamment linguistique et culinaire, parfois même prisonnier de
ses archaïsmes étatiques et qui s’ouvre toujours plus à une mondialisation bénéficiant à certaines régions comme celles de la Troisième Italie et menace au
demeurant une partie du Triangle industriel entre Gênes, Milan et Turin. Le cas
de Ferrari reste à ce titre tout à fait symptomatique. D’un côté, il y a la filiale
d’un groupe automobile mal en point, Fiat, peinant à conserver ses parts de
marché en Italie et en Europe dans une concurrence internationale de plus en
plus sévère ; de l’autre, la marque de Maranello est l’exemple même de l’intégration internationale réussie en haute technologie dans le cadre d’une région
prospère, l’Emilie-Romagne, puisque les succès actuels de l’écurie ont été obtenus par un pilote allemand, un manager français et des ingénieurs britanniques.
En conclusion, les champions et les équipes d’Italie traduisent maintenant la
force d’une région ou la compétitivité d’une marque, capables de recruter les
meilleurs spécialistes étrangers, même si un succès de la Squadra azzurra à
l’Euro 2004 disputé au Portugal ou à la Coupe du monde de football organisée
par l’Allemagne en 2006 donnerait un nouveau coup de fouet au sentiment
d’identité nationale partagé inégalement par 60 millions d’Italiens.
[1]
Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, « Football : de l’extase au cauchemar »,
Le Monde,
18 juin 2002.
[2]
Jean Pierre Rioux, « 1998 l’échappée bleue », dans Jean-Pierre Rioux et Jean-François
Sirinelli (éd.),
La France d’un siècle à l’autre, 1914-2000, Paris, Hachette, 1999, p. 118-122.
[3]
Cf. Raymond Aron,
Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1984,
8
e édition, p. 82.
[4]
Diego Conte, « Propaganda e sport negli anni trenta. Gli incontri di calcio tra Italia e
Austria »,
Italia contemporanea, septembre 1996, n° 204, p. 521-544.
[5]
Cf. Jean-Luc Bœuf et Yves Léonard,
La République du Tour de France 1903-2003, Paris,
Le Seuil, 2003 : le mécanisme de la « République du Tour de France » (Daniele Marchesini)
fonctionnait à plein.
[6]
Cf. Daniele Marchesini,
L’Italia del giro d’Italia, Bologne, Il Mulino, 1996, p. 81.
[7]
Le Petit Parisien, 20 juillet 1924.
[8]
Cf. Stefano Pivato,
Sia lodato Bartali. Ideologia, cultura e miti dello sport cattolico ( 1936-1948), Rome, Edizioni Lavoro, 1985, p. 15.
[9]
Cf. Daniele Marchesini,
Coppi e Bartali, Bologne, Il Mulino, 1998, p. 89-94. Le 14 juillet
1948, le secrétaire général du Parti communiste italien, Palmiro Togliatti, fut victime d’un
attentat à Gênes. Alors que l’agitation communiste était à son comble, Alcide De Gasperi
aurait téléphoné à Bartali pour qu’il gagne l’étape du Tour le lendemain. Il remporta l’étape
de montagne Cannes-Briançon avec 20 mn d’avance sur Louison Bobet, ce qui aurait
détourné les « rouges » de leurs visées révolutionnaires…
[10]
Cf. Felice Fabrizio,
Sport e fascismo. La politica sportiva del regime 1924-1936,
Florence, Guaraldi, 1976, p. 77-81.
[11]
Cf. Stefano Pivato,
L’era dello sport, Florence, Casterman-Giunti, 1994, p. 96.
[12]
Cf. Felice Fabrizio,
Sport e fascismo,
op. cit, p. 62.
[13]
FIFA World, décembre 1938.
[14]
Cf. Daniele Marchesini,
Cuori e motori. Storia della Mille Miglia, Bologne, Il Mulino,
2001, p. 81-91.
[15]
« Inauguration du Palazzo dello Sport »,
Bulletin officiel des Jeux de la XVIIe Olympiade,
n°18, juin 1960, p. 2.
[16]
« Cérémonie d’ouverture »,
Bulletin officiel des Jeux de la XVIIe Olympiade, n° 21,
septembre 1960, p. 2.
[17]
Le Tour de France et le
Giro d’Italia.
[18]
Le
Milan AC gagnant en 1963 et en 1969.
[19]
Voir Patrick Mignon,
La passion du football, Paris, Odile Jacob, 1998.
[20]
Antonio Roversi, « Calcio e violenza in Italia », dans A. Roversi (éd.),
Calcio e violenza
in Europa, Bologne, Il Mulino, 1990, p. 92-94.
[21]
Cf. Christian Bromberger,
Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane à
Marseille, Naples et Turin, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1995.
[22]
La Coupe d’Europe des clubs champions de basket-ball remonte à 1958, celle de volleyball à 1960.
[23]
Cf. Ilvo Diamanti, « Le territoire est-il de droite », dans Ilvo Diamanti
et al.,
L’Italie, une
nation en suspens, Bruxelles, Complexe, 1995, p. 118.
[24]
La loi du 12 avril 2002 a assoupli la législation sur les faux bilans concernant, entre
autres, les grands clubs professionnels de Milan et Rome.