2004
Outre - Terre
Europe, la fin d'un monde
Croatie de toujours
Nicolas Bouteselle
doctorant, laboratoire OGRE, université de Marne-la-Vallée.
Marina Glamocak
chargée de recherches, CIRPES/EHESS.
L’indépendance de la Croatie a été portée par le nationalisme de la Communauté démocratique croate (HDZ ) du président Franjo Tudjman. C’est le pays qui
a manifestement hérité, avec ses quatre millions sept cent mille habitants, de la
glorieuse Yougoslavie en matière sportive. Les Croates s’illustrant depuis la fin
de la guerre et les accords de Dayton ( 1995) au plus haut niveau : tant au plan
individuel qu’au plan collectif ; tennis, ski alpin, parachutisme, water-polo,
basket, hand-ball, football. L’équipe, très moderne, de football a décroché la
troisième place devant l’Italie lors de la Coupe du monde de 1998 ; celle de
basket, dont plusieurs joueurs se distinguent en NBA américaine, a remporté une
deuxième place aux JO de Barcelone en 1992 ; à Atlanta, ce sera quatre ans plus
tard aux joueurs de water-polo et aux handballeurs de se hisser sur la plus haute
marche du podium ; ces derniers remportant aussi la Coupe du monde à
Lisbonne en 2003. Goran Ivani‰eviçet Iva Majoli font partie de l’élite tennistique ; Janica Kosteliçdescend les pistes de ski comme nulle autre.
Ce lien entre sport et nation s’établit dès la naissance de la Croatie indépendante ; il est clamé non pas par les sportifs eux-mêmes mais par les supporters,
en particulier ceux du football, une subculture de l’identification nationale qui
prend une place considérable dans la société yougoslave dès la fin des années
1980. Brutalités, affrontements avec la police de plus en plus perçue en fonction
de l’origine ethnique des agents, scandales politiques sur fond de violence
[1] : les
stades deviennent le lieu privilégié de l’affirmation nationale. En somme : « [Ils]
sont le théâtre d’une montée du nationalisme qui allait par la suite s’exprimer
sur des terrains plus explicitement guerriers
[2]. » Des conflits sanglants opposent
les supporters du
Dynamo de Zagreb à ceux de l’
Étoile Rouge de Belgrade et
préludent au conflit guerrier :
Refrain par exemple : « Nous sommes les Bad Blue Boys (BBB ),
les gardiens de l’honneur zagrebois,
de l’Église catholique et de la Croatie [3]. »
Les supporters intègrent les groupes paramilitaires
Ils se perçoivent comme l’avant-garde de la nation et cherchent à se définir,
alors même que la guerre n’a pas commencé, en tant que victimes, par exemple
en s’assimilant aux Irlandais du Nord en lutte contre le Royaume-Uni. On
menace de former son IRA : « Nous, Croates, IRA, Belfast
[4] ! » La confiance va
au parti de Tudjman, considéré comme le plus radical : « BBB pour le HDZ »,
peut-on lire sur les banderoles, les tribunes scandant : « Franjo, Franjo,
Dynamo,
Dynamo. » Un rapprochement bel et bien enraciné dès cette époque même si les
autorités communistes s’efforcent de mettre fin à l’idylle.
C’est justement dans ce milieu footballistique que se forment les premiers
groupes paramilitaires
[5]. Les « tribus de supporters », de hooligans organisés,
seront les premières organisations à participer aux opérations guerrières. Par
exemple la « fraternité croate », soit l’union entre les
Bad Blue Boys et
Torcida,
les supporters du
Hajduk de Split. Les BBB compteront parmi les premiers
volontaires croates en 1991. On notera que la Garde nationale croate autorise
ses membres à porter des insignes de différents groupes y compris politiques,
les supporters combattant dès lors avec ceux de leurs clubs favoris. D’où le
nombre des monuments aux supporters morts « pour la patrie pendant la guerre
patriotique » dans le pays
[6].
Sport et manœuvres politiques
Comme pour l’armée et la police, c’est Tudjman qui prend personnellement
en main les commandes du football croate. Il se mêle des finances, nomme les
entraîneurs, va même jusqu’à décréter la composition de l’équipe nationale
[7]. Le
comble, fin 1991, c’est qu’il décide de rebaptiser le
Dynamo, terme jugé ignoble
et bien peu croate car faisant référence aux partisans communistes de la Seconde
Guerre mondiale, en
Hask-Gradjanski, soit une combinaison des noms de
grands clubs zagrebois d’avant le conflit. Mais ce sera en 1993 Croatia, plus
immédiat et donc plus susceptible, soi-disant, de faire accéder à la reconnaissance internationale. Les supporters, jusque-là aveuglément fidèles au Père de
la Nation, refuseront catégoriquement les nouveaux noms du club
[8]. L’entraîneur, Zlatko Kranjcar, est remplacé par Otto Baric et la nouvelle direction du
club en fait « le club du HDZ ou de l’État, ce qui revient au même dans l’esprit
de Tudjman
[9] ». Le président tentera d’apprivoiser par la suite les BBB en les félicitant pour leur contribution à l’indépendance de la Croatie, tout en déclarant
vouloir en finir avec les héritages « malsains » de l’ancien régime yougoslave
et communiste
[10]; il n’acceptera pas que la Croatie indépendante soit « déstabilisée » ; il renforcera la sécurité dans les stades, confisquera les banderoles
portant le nom du
Dynamo et fera arrêter les supporters coupables d’entonner
des chansons proposant de plutôt rebaptiser son petit-fils Dejan (au demeurant
né en Serbie d’un père serbe) que leur club. Les « mauvais » supporters étant
accusés de travailler pour l’opposition « serbo-communiste » ! Alors que les
partis hostiles à Tudjman n’essaient nullement de récupérer le mécontentement
footballistique en leur faveur. Le président tentera, pour en diminuer l’influence,
d’infiltrer les BBB et même de créer une organisation parallèle à partir des
jeunesses du HDZ. Le nom de
Dynamo, retrouvé par le club en 2000, restera
symbolique de la rébellion d’un autre Zagreb contre la politique de « croatisation » forcée de Tudjman.
La loi sur les manifestations sportives
Le jeune État croate recourt à l’imaginaire sportif pour forger la conscience
nationale et affirmer son existence. Après la guerre, les vieilles querelles entre
clubs font retour. À la nuance près que subsiste la tonalité anti-serbe :
« Rijeka la galeuse, ville puante
Je tuerai la moitié de ton armada
Rijeka la galeuse, tu es pleine de Serbes,
Ne t’inquiète pas, il y a encore assez de saules [pour les pendre] [11]. »
Mais la multiplication des incidents sur les terrains de sport, en particulier
lors des déplacements de l’équipe nationale, a conduit les autorités à légiférer :
thèse de la criminalisation rampante de l’institution sportive. C’est en l’occurrence la finale de l’Euro disputée à Kranj, en Slovénie, le 1
er juin 2003, qui fait
réagir le gouvernement croate, car la victoire de la Serbie-Monténégro sur la
Croatie a provoqué de très graves incidents et les affrontements ont eu des
conséquences diplomatiques : les personnes parlant le dialecte ekavien ou iekavien, les orthodoxes, voire les supporters des clubs
Zvezda et
Partizan, se sont
dangereusement exposés à la colère de 5 000 supporters croates
[12].
Zagreb fait donc voter une loi sur les manifestations sportives du
15 septembre 2003 qui « réprime et sanctionne les comportements extrêmes, les
désordres, la violence avant, pendant et après les compétitions sportives,
protège les spectateurs corrects. tout comme les autres citoyens et leurs biens ».
Elle sanctionne la distribution de boissons alcoolisées, de drogue, d’armes et de
pétards ; ceux qui en possèdent ou incitent à la haine et à la violence encourant
une amende de dix mille kunas ou une peine d’emprisonnement pouvant aller
jusqu’à trente jours. Les supporters, eux, estiment être traités en « citoyens de
seconde zone » et reprochent aux médias leur mauvaise mémoire : « Ce sont eux
qui ont été les premiers à se mobiliser pour liquider la Yougoslavie et le communisme, pour construire l’État croate ; les premiers à réagir dans les années 1990
aux tendances autocratiques au sommet de l’État
[13]. »
La loi entraîne un rapprochement entre les différents groupes de supporters,
qui se structurent toujours davantage et s’appuient sur un certain militarisme
qui, depuis la fin de la guerre, ne fonctionnait plus qu’occasionnellement.
[1]
Cf. LaziãMladen, Reprodukcija dru‰tvenih grupa u Hrvatskoj (Reproduction des groupes
sociaux en Croatie), IDIS, Zagreb, 1986 : un des premiers gestes de Tudjman fut de limoger
beaucoup de Serbes, citoyens croates, dans la police ; leur nombre devait « correspondre en
pourcentage à leur représentation nationale » ! Or, la surreprésentation des Serbes dans la
police croate découlait de la pauvreté relative des régions dont ils étaient originaires.
[2]
http :// www. lcr-rouge. org/ debat/ debat109. html
[3]
http ://badblueboys.cjb.net/
[4]
Cf. Marina Glamocak,
La transition guerrière, Paris, L’Harmattan, 2002, pour une même
évolution en Serbie.
[5]
Mussolini ne considérait-il pas les joueurs de l’équipe d’Italie comme des « soldats de la
cause nationale » ?
[6]
L’analyse valant aussi bien pour les rockers et autres punks. Leur look relève d’une esthétique urbaine et déjà « militaire », cf. B. Pera‰ovic, « Navijaãko pleme – do nacije i natrag »
(« La tribu des supporters – jusqu’à la nation et retour », Erazmus, 1995/11.
[7]
Il se vantera d’avoir choisi les principaux joueurs de l’équipe après le succès du Croatia
en France,
http :// www. nin. co. yu/ arhiva/ 2514/ 6. html
[8]
« Si nous avions liberté et démocratie, ce serait Dynamo et non Croatia »,
http :// www. aimpress. ch/ dyn/ pubs/ archive/ . htm
[9]
http :// www. aimpress. ch/ dyn/ pubs/ archive/ data/ 199607/ 60719-001-pubs-zag. htm
[10]
Lettre ouverte aux supporters ( 1994),
http :// www. aimpress. ch/ dyn/ pubs/ archiv/ . htm
[11]
http ://badblueboys.cjb.net/
[12]
Danas, 17-6-2003 : la police de Belgrade ayant arrêté 33 personnes accusées de désordres
et de déprédations de symboles sur l’ambassade de Croatie dans la capitale.
[13]
http ://badblueboys.cjb.net/