2004
Outre - Terre
Europe, la fin d'un monde
Russie éternelle
Julia Snegur
doctorante laboratoire OGRE, université de Marne-la-Vallée.
Il y a en Russie une importante valorisation de la force physique déployée
pour de nobles causes. Celle, mythique, du
Bogatir; ce personnage très puissant
qui protège le pays contre les envahisseurs et se porte garant d’un rétablissement
de l’ordre. Et pourtant les Russes ne participeront pas aux trois premiers JO, le
général Butovskij qui les représente au CIO déclarant : « On avait même honte, à
l’époque, d’en parler sans un sourire cynique
[1]. » Difficile en effet en son temps
de concilier le besoin qu’avait l’empire d’être reconnu au plan international et la
nécessité pour l’aristocratie russe de tenir son rang, celle-ci jetant un regard
condescendant, voire méprisant, sur des compétitions où venaient se brasser les
classes sociales. Ce n’est pas un hasard si le seul athlète russe (d’origine ukrainienne) inscrit pour concourir en lutte et au tir renonce au dernier moment. Pas
plus de huit représentants en 1908 à Londres contre par exemple 70 sportifs
britanniques engagés dans la compétition; peut-être le succès de trois d’entre eux
(dont deux médailles d’argent à des ressortissants de Saint-Pétersbourg) initiera-t-il la participation russe, désormais, à ce genre de manifestations ?
Et puis, le pays a ses sports de prédilection. Le patinage artistique qui
émerge en 1865 dans le jardin du comte Jussupov et dont le père fondateur est
Nikolaï AleksandroviãPanin-Kolomenskij, premier champion olympique russe
et auteur du manuel mondial de la discipline ; des mécènes organisant dès 1896
des compétitions officielles. Le premier club de ski est fondé en 1895 à
Moscou ; il assurera une large promotion de ce sport : la marche hivernale des
skieurs de Saint-Pétersbourg à Moscou, en 1911 (quelque 500 km à parcourir en
onze jours !), suivant l’apparition de l’Union panrusse des skieurs ; la géographie du pays et la densité de population dans les grandes plaines du centre,
enneigées tout au long de l’année, expliquant une prédisposition au ski de fond
par rapport au ski alpin.
La société soviétique, fermée, cantonnait toute initiative individuelle dans
des limites étroites. Mais le sport, excellent véhicule de propagande, y était l’objet d’attentions particulières sous tous les gouvernements. Les individus étaient
placés au service d’un objectif commun : s’opposer au camp adverse du capitalisme et s’imposer à lui. Le désir de compétition et de dépassement de soi s’ancrait donc logiquement dans la culture soviétique. En URSS, les cours de sport
demeuraient strictement obligatoires avec un contrôle continu et individuel des
performances.
Le sport n’était pas, contrairement à ce qui se passait en Occident, une
industrie, mais une
politique; il s’agissait de grossir en permanence un vivier
de champions potentiels capables de maintenir l’image du pays dans les compétitions internationales et de développer un état d’esprit sur lequel mobiliser en
cas de conflit : « À l’époque, on faisait obligatoirement du sport même dans les
prisons pour jeunes délinquants. Cette notion de “culture physique des masses”
peut sonner très communiste, elle n’en était pas moins un des éléments-clé du
système russe de production de stars du monde sportif. Plus il y avait d’enfants
dans les clubs de sport, publics et gratuits, plus on avait de chances de trouver
parmi eux les futurs représentants du pays au sein de l’élite sportive mondiale.
Une fois détectés, l’État prenait en charge ces jeunes potentiels, payait pour leur
entraînement, organisait des compétitions [… ] Les Chinois ont d’ailleurs copié
cette politique et ce système ; et ils sont maintenant souvent nos principaux
concurrents dans certains sports
[2]. »
Aujourd’hui, les Russes sont globalement des déçus du socialisme. Mais ils
en ont hérité un enthousiasme intact pour le sport. Un sondage datant de 1995,
donc effectué en pleine crise économique et politique, révèle qu’il est resté une
valeur importante pour 78,8 % des personnes interrogées
[3]. Et cette ancienne
institution qu’est le sport semble pouvoir le mieux contribuer à l’émergence
d’un lien fort, d’une appartenance, de l’orgueil retrouvé sur les ruines de l’identité nationale. Ainsi s’en explique le président Poutine fraîchement réélu :
« Toute médaille d’or aux JO est un remarquable succès pour le sportif individuel qui l’a décrochée, mais également un objet de fierté pour les millions d’habitants de notre pays. Le sport nous réunit et nous grandit
[4]. » Ou encore pour
citer Leonid Tiagaãev, président du Comité olympique de la Fédération de
Russie : « On commence, que ce soit au niveau de la Présidence ou à celui des
régions, à se rendre compte que le sport est ferment d’unification. Il n’est pas
d’autre activité où la grandeur et la force d’un pays concourent naturellement
dans le patriotisme et où l’attachement à des valeurs communes soit aussi
patent. Quand le drapeau russe est hissé en l’honneur du vainqueur et qu’on joue
l’hymne de la Fédération de Russie, il n’y a pas de citoyen qui ne pense, malgré
tous les problèmes, à son pays avec fierté…
[5] »
Mais pourquoi la Russie continue-t-elle de faire partie de l’élite mondiale du
sport alors que les autres républiques ex-soviétiques se sont plutôt affaiblies ?
D’abord, la Fédération de Russie a hérité de l’expérience internationale, des
réseaux et d’une organisation opérationnels, voire enviés, de l’URSS.
Ensuite, Moscou était déjà un centre de gravité pour toute l’Union. Après
l’effondrement en 1991, une bonne partie des sportifs prometteurs et des entraîneurs expérimentés de l’ex-URSS s’y sont retrouvés. Certes, la capitale apparaissait aussi comme un tremplin pratique en direction de l’Occident, donc une
étape, et nombre d’athlètes ne se sont pas privés d’exploiter cette possibilité;
mais tout aussi nombreux sont ceux qui sont restés en Russie; et beaucoup sont
rentrés chez eux à l’instar d’Irina Rodnina, la triple championne olympique de
patinage artistique, après une longue « période américaine », devenue membre
du Conseil présidentiel du sport, et Viatcheslav Fetisov, grande figure du hockey
sur glace, revenu des États-Unis pour occuper le poste de président du Comité
d’État aux sports : « Aux États-Unis j’ai eu plusieurs accidents. J’y ai ressenti
une étrange sensation de vide. J’y ai même commencé à perdre tout intérêt pour
le hockey. J’avais besoin d’un nouvel élan. J’ai retrouvé une motivation à mon
retour à la maison
[6]. »
Enfin, la Russie a pu maintenir, financièrement, de bien meilleures positions
que les républiques malgré une situation économique désastreuse après la chute
de l’URSS. Si elle avait arrêté de subventionner les sportifs au début des années
1990, les urgences matérielles primant, ce fut pour recommencer très vite à
mobiliser ses ressources en faveur du sport. Car la nation-empire ne s’occupe
pas que d’affaires intérieures ; elle a des ambitions internationales, une image à
conforter ou au moins à maintenir, une puissance à démontrer ! C’est pourquoi
le président de la Fédération de Russie s’intéresse de près aux problèmes liés au
sport. Poutine appelle les champions au vestiaire avant les compétitions
majeures et les invite au Kremlin. D’ailleurs, il faut que les joueurs, tout comme
le public des supporters et le public en général, croient à leurs chances dans la
confrontation et des initiatives concrètes ont été adoptées par le pouvoir de
façon à dynamiser le monde du sport et sa médiatisation. Dans les termes de
Vladimir Puãev, entraîneur de la sélection russe de hockey et ancien officier du
KGB : « Les joueurs ne doivent jamais se sentir inférieurs par rapport à leurs
adversaires. Il y a là un facteur psychologique très important
[7]. » Cela en dépit
d’un problème de recrutement et d’entraînement lié à la disparition des clubs
sportifs gratuits, mais aussi à l’absence de financements suffisants de la part de
l’État et à la nécessité pour les athlètes de se lancer à la recherche de sponsors
dans un environnement économique particulièrement difficile
[8].
Il convient au demeurant d’approcher les différents sports dans leur histoire
chaque fois singulière. Par exemple, l’URSS n’avait bien sûr pas à rougir de ses
footballeurs. Mais dans les années 1970 et 1980, les sélections soviétiques
(équipes A et B comme espoirs) de football reposaient pour 75 à 80 % sur
l’Ukraine, la Géorgie, l’Arménie et la Biélorussie, la Russie à proprement parler
comptant pour seulement 20 à 25%. Avec trois écoles majeures : l’ukrainienne,
la géorgienne et… la russe. Le football géorgien, à la fois hautement technique
et romantique, ressemblait fort à ce qui se faisait de mieux en Europe. Le football ukrainien se distinguait par une préparation très fonctionnelle des joueurs et
avait pour assise des idées tactiques de pointe qui résultaient des conceptions
d’un remarquable entraîneur et véritable précurseur, Valerij Lobanovskij,
récemment disparu
[9]. Quant au football russe, il s’appuyait sur de fortes traditions, une bonne formation et des réserves inépuisables en matière d’étoiles
potentielles. De semblable symbiose découlait un jeu de très grande qualité avec
les
Dynamos de Tbilissi et de Kiev, mais aussi les clubs moscovites comme
meilleurs représentants. Les Ja‰in, Bobrov et autres Netto rayonnaient mondialement et au plan européen. C’est tout ce système qui s’est effondré.
Pour finir, les Russes ont le sentiment d’une discrimination les concernant,
comme à Salt Lake City, lorsque les juges internationaux ont accordé en un
premier temps la médaille d’or au couple russe de patinage artistique, pour
reclasser par le haut les médaillés d’argent et forcer les Russes à partager l’or
avec les Canadiens. On a ressenti, de Moscou à Vladivostok, le goût amer de
s’être plié, en définitive, aux exigences américaines.
[1]
Cf. A. D. Butovskij,
Afiny vesnoj 1896 goda, Moscou, 2004.
[2]
Entretien avec Irina Rodnina, « Nemnogo o sporte » (quelques mots à propos du sport ),
Itogi n°8,25 février 2003.
[3]
Cf. A. Berelowitch et Jean Radvanyi,
Les cent portes de la Russie, Paris, les Editions de
l’Atelier, Editions Ouvrières, 1999, p. 288.
[4]
«
Actualités russes », hebdomadaire du service d’information de l’Ambassade de Russie
en France, n°1445,1
er février 2002, p. 16.
[5]
Entretien avec Leonid Tiagaãev, « Les difficultés de M. Tiagaãev »,
Delovye Ljudi n°151,
octobre 2003, p. 93.
[6]
Entretien avec Sergueï Krivokrasov,
www. sports. ru
[7]
Irina Variuxina, « Nastoja‰ãij polkovnik » (un véritable colonel ),
Itogi n°32,13 août
2002.
[8]
D’où un dopage qualifié de « catastrophique » par Nikolaï Durmanov, responsable de la
lutte anti-drogue, w
www. olympic. ruet le dossier « Dopage », dans
Courrier international,
n° 695,2004. Sans parler de l’état critique de la médecine sportive en Russie, nombre de
médecins, de soigneurs et de masseurs ayant abandonné les équipes.
[9]
Ses innovations footballistiques sont aujourd’hui reprises par les plus grands coachs.