Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 169 à 172
doi: 10.3917/oute.008.0169

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Europe, la fin d'un monde

no 8 2004/3

2004 Outre - Terre Europe, la fin d'un monde

Russie éternelle

Julia Snegur doctorante laboratoire OGRE, université de Marne-la-Vallée.
Il y a en Russie une importante valorisation de la force physique déployée pour de nobles causes. Celle, mythique, du Bogatir; ce personnage très puissant qui protège le pays contre les envahisseurs et se porte garant d’un rétablissement de l’ordre. Et pourtant les Russes ne participeront pas aux trois premiers JO, le général Butovskij qui les représente au CIO déclarant : « On avait même honte, à l’époque, d’en parler sans un sourire cynique [1]. » Difficile en effet en son temps de concilier le besoin qu’avait l’empire d’être reconnu au plan international et la nécessité pour l’aristocratie russe de tenir son rang, celle-ci jetant un regard condescendant, voire méprisant, sur des compétitions où venaient se brasser les classes sociales. Ce n’est pas un hasard si le seul athlète russe (d’origine ukrainienne) inscrit pour concourir en lutte et au tir renonce au dernier moment. Pas plus de huit représentants en 1908 à Londres contre par exemple 70 sportifs britanniques engagés dans la compétition; peut-être le succès de trois d’entre eux (dont deux médailles d’argent à des ressortissants de Saint-Pétersbourg) initiera-t-il la participation russe, désormais, à ce genre de manifestations ?
Et puis, le pays a ses sports de prédilection. Le patinage artistique qui émerge en 1865 dans le jardin du comte Jussupov et dont le père fondateur est Nikolaï AleksandroviãPanin-Kolomenskij, premier champion olympique russe et auteur du manuel mondial de la discipline ; des mécènes organisant dès 1896 des compétitions officielles. Le premier club de ski est fondé en 1895 à Moscou ; il assurera une large promotion de ce sport : la marche hivernale des skieurs de Saint-Pétersbourg à Moscou, en 1911 (quelque 500 km à parcourir en onze jours !), suivant l’apparition de l’Union panrusse des skieurs ; la géographie du pays et la densité de population dans les grandes plaines du centre,
enneigées tout au long de l’année, expliquant une prédisposition au ski de fond par rapport au ski alpin.
La société soviétique, fermée, cantonnait toute initiative individuelle dans des limites étroites. Mais le sport, excellent véhicule de propagande, y était l’objet d’attentions particulières sous tous les gouvernements. Les individus étaient placés au service d’un objectif commun : s’opposer au camp adverse du capitalisme et s’imposer à lui. Le désir de compétition et de dépassement de soi s’ancrait donc logiquement dans la culture soviétique. En URSS, les cours de sport demeuraient strictement obligatoires avec un contrôle continu et individuel des performances.
Le sport n’était pas, contrairement à ce qui se passait en Occident, une industrie, mais une politique; il s’agissait de grossir en permanence un vivier de champions potentiels capables de maintenir l’image du pays dans les compétitions internationales et de développer un état d’esprit sur lequel mobiliser en cas de conflit : « À l’époque, on faisait obligatoirement du sport même dans les prisons pour jeunes délinquants. Cette notion de “culture physique des masses” peut sonner très communiste, elle n’en était pas moins un des éléments-clé du système russe de production de stars du monde sportif. Plus il y avait d’enfants dans les clubs de sport, publics et gratuits, plus on avait de chances de trouver parmi eux les futurs représentants du pays au sein de l’élite sportive mondiale. Une fois détectés, l’État prenait en charge ces jeunes potentiels, payait pour leur entraînement, organisait des compétitions [… ] Les Chinois ont d’ailleurs copié cette politique et ce système ; et ils sont maintenant souvent nos principaux concurrents dans certains sports [2]. »
Aujourd’hui, les Russes sont globalement des déçus du socialisme. Mais ils en ont hérité un enthousiasme intact pour le sport. Un sondage datant de 1995, donc effectué en pleine crise économique et politique, révèle qu’il est resté une valeur importante pour 78,8 % des personnes interrogées [3]. Et cette ancienne institution qu’est le sport semble pouvoir le mieux contribuer à l’émergence d’un lien fort, d’une appartenance, de l’orgueil retrouvé sur les ruines de l’identité nationale. Ainsi s’en explique le président Poutine fraîchement réélu : « Toute médaille d’or aux JO est un remarquable succès pour le sportif individuel qui l’a décrochée, mais également un objet de fierté pour les millions d’habitants de notre pays. Le sport nous réunit et nous grandit [4]. » Ou encore pour citer Leonid Tiagaãev, président du Comité olympique de la Fédération de Russie : « On commence, que ce soit au niveau de la Présidence ou à celui des régions, à se rendre compte que le sport est ferment d’unification. Il n’est pas d’autre activité où la grandeur et la force d’un pays concourent naturellement dans le patriotisme et où l’attachement à des valeurs communes soit aussi patent. Quand le drapeau russe est hissé en l’honneur du vainqueur et qu’on joue l’hymne de la Fédération de Russie, il n’y a pas de citoyen qui ne pense, malgré tous les problèmes, à son pays avec fierté… [5] »
Mais pourquoi la Russie continue-t-elle de faire partie de l’élite mondiale du sport alors que les autres républiques ex-soviétiques se sont plutôt affaiblies ?
D’abord, la Fédération de Russie a hérité de l’expérience internationale, des réseaux et d’une organisation opérationnels, voire enviés, de l’URSS.
Ensuite, Moscou était déjà un centre de gravité pour toute l’Union. Après l’effondrement en 1991, une bonne partie des sportifs prometteurs et des entraîneurs expérimentés de l’ex-URSS s’y sont retrouvés. Certes, la capitale apparaissait aussi comme un tremplin pratique en direction de l’Occident, donc une étape, et nombre d’athlètes ne se sont pas privés d’exploiter cette possibilité; mais tout aussi nombreux sont ceux qui sont restés en Russie; et beaucoup sont rentrés chez eux à l’instar d’Irina Rodnina, la triple championne olympique de patinage artistique, après une longue « période américaine », devenue membre du Conseil présidentiel du sport, et Viatcheslav Fetisov, grande figure du hockey sur glace, revenu des États-Unis pour occuper le poste de président du Comité d’État aux sports : « Aux États-Unis j’ai eu plusieurs accidents. J’y ai ressenti une étrange sensation de vide. J’y ai même commencé à perdre tout intérêt pour le hockey. J’avais besoin d’un nouvel élan. J’ai retrouvé une motivation à mon retour à la maison [6]. »
Enfin, la Russie a pu maintenir, financièrement, de bien meilleures positions que les républiques malgré une situation économique désastreuse après la chute de l’URSS. Si elle avait arrêté de subventionner les sportifs au début des années 1990, les urgences matérielles primant, ce fut pour recommencer très vite à mobiliser ses ressources en faveur du sport. Car la nation-empire ne s’occupe pas que d’affaires intérieures ; elle a des ambitions internationales, une image à conforter ou au moins à maintenir, une puissance à démontrer ! C’est pourquoi le président de la Fédération de Russie s’intéresse de près aux problèmes liés au sport. Poutine appelle les champions au vestiaire avant les compétitions majeures et les invite au Kremlin. D’ailleurs, il faut que les joueurs, tout comme le public des supporters et le public en général, croient à leurs chances dans la confrontation et des initiatives concrètes ont été adoptées par le pouvoir de façon à dynamiser le monde du sport et sa médiatisation. Dans les termes de Vladimir Puãev, entraîneur de la sélection russe de hockey et ancien officier du KGB : « Les joueurs ne doivent jamais se sentir inférieurs par rapport à leurs adversaires. Il y a là un facteur psychologique très important [7]. » Cela en dépit d’un problème de recrutement et d’entraînement lié à la disparition des clubs sportifs gratuits, mais aussi à l’absence de financements suffisants de la part de l’État et à la nécessité pour les athlètes de se lancer à la recherche de sponsors dans un environnement économique particulièrement difficile [8].
Il convient au demeurant d’approcher les différents sports dans leur histoire chaque fois singulière. Par exemple, l’URSS n’avait bien sûr pas à rougir de ses footballeurs. Mais dans les années 1970 et 1980, les sélections soviétiques (équipes A et B comme espoirs) de football reposaient pour 75 à 80 % sur l’Ukraine, la Géorgie, l’Arménie et la Biélorussie, la Russie à proprement parler comptant pour seulement 20 à 25%. Avec trois écoles majeures : l’ukrainienne, la géorgienne et… la russe. Le football géorgien, à la fois hautement technique et romantique, ressemblait fort à ce qui se faisait de mieux en Europe. Le football ukrainien se distinguait par une préparation très fonctionnelle des joueurs et avait pour assise des idées tactiques de pointe qui résultaient des conceptions d’un remarquable entraîneur et véritable précurseur, Valerij Lobanovskij, récemment disparu [9]. Quant au football russe, il s’appuyait sur de fortes traditions, une bonne formation et des réserves inépuisables en matière d’étoiles potentielles. De semblable symbiose découlait un jeu de très grande qualité avec les Dynamos de Tbilissi et de Kiev, mais aussi les clubs moscovites comme meilleurs représentants. Les Ja‰in, Bobrov et autres Netto rayonnaient mondialement et au plan européen. C’est tout ce système qui s’est effondré.
Pour finir, les Russes ont le sentiment d’une discrimination les concernant, comme à Salt Lake City, lorsque les juges internationaux ont accordé en un premier temps la médaille d’or au couple russe de patinage artistique, pour reclasser par le haut les médaillés d’argent et forcer les Russes à partager l’or avec les Canadiens. On a ressenti, de Moscou à Vladivostok, le goût amer de s’être plié, en définitive, aux exigences américaines.
 
NOTES
 
[1] Cf. A. D. Butovskij, Afiny vesnoj 1896 goda, Moscou, 2004.
[2] Entretien avec Irina Rodnina, « Nemnogo o sporte » (quelques mots à propos du sport ), Itogi n°8,25 février 2003.
[3] Cf. A. Berelowitch et Jean Radvanyi, Les cent portes de la Russie, Paris, les Editions de l’Atelier, Editions Ouvrières, 1999, p. 288.
[4] « Actualités russes », hebdomadaire du service d’information de l’Ambassade de Russie en France, n°1445,1er février 2002, p. 16.
[5] Entretien avec Leonid Tiagaãev, « Les difficultés de M. Tiagaãev », Delovye Ljudi n°151, octobre 2003, p. 93.
[6] Entretien avec Sergueï Krivokrasov, www. sports. ru
[7] Irina Variuxina, « Nastoja‰ãij polkovnik » (un véritable colonel ), Itogi n°32,13 août 2002.
[8] D’où un dopage qualifié de « catastrophique » par Nikolaï Durmanov, responsable de la lutte anti-drogue, wwww. olympic. ruet le dossier « Dopage », dans Courrier international, n° 695,2004. Sans parler de l’état critique de la médecine sportive en Russie, nombre de médecins, de soigneurs et de masseurs ayant abandonné les équipes.
[9] Ses innovations footballistiques sont aujourd’hui reprises par les plus grands coachs.
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[1]
Cf. A. D. Butovskij, Afiny vesnoj 1896 goda, Moscou, 2004. Suite de la note...
[2]
Entretien avec Irina Rodnina, « Nemnogo o sporte » (quelque...
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[3]
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