2004
Outre - Terre
L'hexagone et ses problèmes
Entretien avec Roger Bambuck
Patrick Clastres
Jean-Baptiste Onana
Alfred Wahl
Outre-Terre : Les non initiés qui suivent l’athlétisme de loin s’interrogent
sur l’omniprésence au sein des sélections nationales d’athlètes originaires des
Antilles. Comment expliquer ce phénomène ?
Roger Bambuck : La présence de ces athlètes remonte à loin. Et il semble
que les jeunes cherchent aujourd’hui à suivre cet exemple. Mais, en matière
d’identité, les représentations ont évolué. Les athlètes de naguère se sentaient
d’abord français, puis guadeloupéens ou martiniquais, ce qui ne revient pas au
même. Aujourd’hui, ils se sentent les deux. En fait, la question de l’identité ne
se pose pas dans les mêmes termes. L’argent a tout changé et le professionnalisme a tout modifié. Les déclarations identitaires, les photos avec la grand-mère
sur les plages antillaises ne correspondent plus à rien.
Aujourd’hui, ces jeunes athlètes se rendent aux États-Unis et ils ne se
soucient pas de problèmes identitaires, ce sont les conditions d’entraînement qui
les préoccupent.
Outre-Terre : Avant 1980, le Parti socialiste avait rédigé un programme sur
la question du sport. Et Jean Glavany avait publié Sport et socialisme. Qu’est-il
resté de tout cela après quelques années au pouvoir à partir de 1981 ?
R.B. : Au gouvernement, la gauche a achevé l’intégration de l’éducation
dans l’université, donc accompli une tâche révolutionnaire. D’autres réformes
ont été réalisées. Le premier objectif consistait à mettre le sport à la portée de
tous et à privilégier la démarche éducative. La lutte contre le dopage aussi date
de cette époque.
Outre-Terre : Êtes-vous de ceux, très nombreux, qui ont, parmi les responsables du sport, complaisamment diffusé la mythologie coubertinienne ?
R.B. : Je suis tout à fait en phase avec certains aspects du message de
Coubertin. Mais je n’idolâtre ni le personnage ni ses écrits. Je n’ai pas non plus
tenu de propos critiques à propos de ce que l’on sait de son engagement à la fin
de sa vie. Le milieu sportif et fédéral ne m’auraient pas compris. On ne me l’aurait pas pardonné. De fait, il n’y a pas de débat sur Coubertin. Il jouit d’une
image figée et immuable. Un point c’est tout. On n’y touche pas.
Outre-Terre : Que pensez-vous des clubs constitués sur fondements
ethniques, de plus en plus fréquents ?
R.B. : Je suis résolument hostile au regroupement ethnique des sportifs au
sein de clubs. C’est d’ailleurs en principe interdit ; tout club doit être ouvert.
C’est la réalité juridique. La loi de 1901 prévoit des regroupements d’intérêt en
vue d’un projet collectif.
J’ai vécu cette évolution avec déplaisir. Que les fédérations acceptent l’affiliation de ces clubs relève d’un véritable dévoiement. Le gouvernement pourrait
leur retirer l’agrément et suspendre les subventions. Laisser faire ouvre la voie
à des désagréments sur le plan éducatif.
Outre-Terre : Si vous étiez aujourd’hui en charge des sports, feriez-vous
quelque chose ?
R.B. : Je l’ai fait en son temps. J’ai averti les présidents : si les fédérations
fermaient les yeux, elles seraient vite débordées. En tout cas, je m’inscris en
faux contre ceux qui disent que la loi de 1901 interdit toute intervention. Pour
moi, le sport doit être un outil d’intégration et les clubs doivent être composés
de membres de toutes les communautés.
Outre-Terre : En 1998, nombre d’observateurs souvent peu au fait du sport
ont voulu disserter sur les effets de la victoire française en Coupe du monde de
football. La grande manifestation de liesse populaire sur les Champs-Élysées les
a amenés à conclure un peu rapidement à une intégration accomplie des jeunes
issus de l’immigration…
R.B. : J’ai partagé cet enthousiasme. Mais, tout comme Jean-Marie Brohm,
je n’ai jamais cru à plus. La fête terminée, tout est redevenu comme avant. L’intégration par le sport en un si court laps de temps reste un leurre.
Outre-Terre : À propos d’intégration, que vous inspirent les incidents survenus lors du match de football qui a opposé la France à l’Algérie au Stade de
France le 6 octobre 2001 ?
R.B. : Il ne s’agit pas d’un problème anodin. Mais ce ne fut pas non plus une
tragédie au sens où les banlieusards auraient envahi le centre de Paris pour s’en
prendre à l’État. La présentation caricaturale de l’événement et les commentaires qu’il a suscités m’ont laissé pantois.
Les déclarations de la jeune fille présentée comme une meneuse étaient
pourtant claires. Elle a rappelé qu’elle était une sportive active dans son club et
qu’elle se sentait bien intégrée dans la société française. Cependant, elle n’a pas
supporté l’humiliation infligée par l’équipe de France à celle de l’Algérie
pendant la rencontre. D’où sa réaction impulsive qui est surtout celle d’une
supportrice occasionnelle de la sélection de son pays d’origine.
Outre-Terre : Le mouvement sportif a précédé les autres secteurs dans le
processus de mondialisation. Qu’en pensez-vous ?
R.B. : La création des fédérations internationales est un bon exemple. Elles
ont franchi les frontières dès le début du XXe siècle. Elles délèguent aux fédérations nationales le droit d’organiser des compétitions internationales. Il s’agit
d’un pouvoir exorbitant qui ne repose juridiquement sur rien. On peut parler de
droit coutumier. En soi, l’extension des sports anglais au monde entier a été une
forme de mondialisation.