2004
Outre - Terre
L'hexagone et ses problèmes
La compétition, c’est la mort
Jean-Marie Brohm
professeur à l’université de Montpellier III.
Pour ne citer qu’un de ses collègues : « À mes yeux, il est le plus
grand sociologue contemporain du sport, à la fois par sa culture du
champ, par son intuition théorique, et par la permanence d’un sens
critique qui ne s’est jamais altéré. Il est certainement le personnage le
plus haï tant dans le monde des praticiens du sport que dans celui des
chapelles et sectes de la sociologie du sport. Le discours critique de Jean-
Marie Brohm a eu quelque chose de prémonitoire : les idées qu’il défend
depuis trente-cinqans furent incontestablement prémonitoires
[1]. »
Portrait :
- la mémoire des enjeux territoriaux a certainement laissé des traces chez
cet Alsacien né en 1940 et maîtrisant l’allemand
[2];
- ce docteur d’État ( 1977), auteur d’une œuvre considérable qui émerge
en 1968 et s’installe à partir des années 1970 dans le paysage intellectuel
français devra attendre onze années avant d’être nommé professeur en
sciences de l’éducation à l’université de Caen et de rejoindre par la suite
les sociologues ;
- très engagé politiquement, il fonde en 1975 la fameuse revue Quel
corps ? qui devient rapidement une « institution » pour les critiques du
sport et en décide l’autodissolution en 1997.
Un maître-penseur qui dérange, géopolitiquement, parce qu’il développe des raisonnements insupportables à la majorité de nos concitoyens.
Pourquoi est-il si difficile d’aborder la question du sport d’un point de vue
critique sans risquer aussitôt le lynchage académique et médiatique ? Pourquoi
ai-je subi pendant dix années une véritable interdiction professionnelle ? Pourquoi les « spécialistes » du sport ont-ils si longtemps cherché à me discréditer ?
C’est que le sport fait, pour au moins trois raisons, l’objet d’un tabou au sens
classique du terme.
D’abord, on ne saurait toucher à une prétendue « culture » sportive, héritage
proclamé du « patrimoine universel », référence obligée des agrégés parvenus
dans les facultés de sport ou des pédagogues de droite mais aussi bien de gauche
– le bon vieil opium du glacis socialiste
[3]. Une vision du monde d’autant plus
utile à l’ordre établi qu’elle constitue un écran de rêve, un « rideau idéologique »
qui masque les crimes d’État, la pauvreté, la répression et le chômage.
Ensuite, ladite culture sportive fonctionne comme un
appareil idéologique
avec ses nombreux responsables politiques, universitaires, médiatiques, qui
collaborent « organiquement » dans la diffusion de cette idolâtrie, ses thuriféraires inconditionnels et autres bateleurs de l’humanisme, notamment ceux de
l’ex-gauche plurielle, qui pourfendent en bonne logique toute approche mettant
en question le cadre de leur activité
[4].
Enfin, le sport s’affiche aujourd’hui comme une nouvelle branche industrielle de production de marchandises avec son marché, ses investisseurs, ses
sponsors, ses capitaines d’industrie, ses circuits financiers, et il est donc à ce
titre en quête permanente de taux de profits élevés. D’où des choix stratégiques
toujours orientés vers l’accumulation de gains et de valeurs ajoutées. L’évolution récente du mouvement olympique devenu, sous la direction de Juan Antonio Samaranch, une multinationale mondialisée, doublée d’une mafia d’intérêts
associés, confirme que les « idéaux olympiques » ne servent qu’à justifier de
juteuses opérations financières combinées à de gigantesques shows publicitaires. Les sportifs eux-mêmes, les compétitions, les performances, les records,
tout s’achète, se négocie, se loue, se vend selon les prix du marché
[5].
Il faut bien dire que les « spécialistes » se sont mis à l’abri. La sociologie du
sport, en particulier, décrit celui-ci en termes de « neutralité axiologique » ; elle
se contente d’aligner des chiffres, d’analyser des techniques, de citer les propos
des entraîneurs et des pouvoirs publics ; elle prône tout au plus une activité
affranchie de ses « excès » et de ses « déviations
[6] ».
Le sport, ce n’est pas la nation
1998 : les Français communient dans le « consensus populiste ». L’équipe
« multiethnique » de la France a battu le Brésil 3-0. En crête de vague, les
« idéologues branchés » de la gauche plurielle. Florilège, alors, de l’unanimisme
visqueux de cette transpiration nationale et cette exultation multiculturelle :
- Claude Cabanes (PCF) : « Les idoles bleues sont entrées dans l’éclatante éternité du football
[7] » ;
- Alain Lipietz (Verts) : « Après une folle nuit, la France bouleversée s’est
endormie black-blanc-beur, exténuée, heureuse, réconciliée avec sa vraie
nature
[8] » ;
- Jean Daniel : « On a surtout vu, en France, des ethnies, des couleurs et des
différences devenir complémentaires, donner la preuve qu’elles n’attendaient
qu’une occasion de vivre et de travailler ensemble, qu’elles pouvaient fuir la
juxtaposition entre communautés séparées, qu’elles se sentaient heureuses de
triompher ensemble
[9]. »
- Et puis c’est, à droite, le « bonheur d’être Français » :
- Denis Tillinac : « [Parce que] la France veut exister, son peuple veut s’exprimer, sa libido exploser (souligné par nous)
[10] » ;
- Jean d’Ormesson : « Il a fallu le Mondial pour retrouver l’atmosphère de la
Libération (souligné par nous)
[11] ».
Sans compter les philosophes d’État, comme Blandine Barret-Kriegel, qui se
délectent à confondre football et contrat social : « On peut aussi avoir des
raisons raisonnables d’espérer que si la nation a sorti les lampions et hissé les
drapeaux, c’est parce qu’elle a affirmé haut et clair que nous ne pouvons pas
vivre sans vivre ensemble. Qu’il y a une cité pour tous si les jeunes des cités,
blacks, blonds et beurs, sont unis par la volonté de combattre pour la France au
milieu des nations du monde
[12]. » Et Aimé Jacquet, le « de Gaulle des pelouses
vertes » qui surenchérit : « La France s’est reconnue au travers de cette équipe
multiethnique. Que ces jeunes gens, nés en France, pleins de joie de vivre et
d’ambition, aient rendu tant de monde heureux, c’est très positif pour le pays.
Je pense que cela peut donner un bon élan pour l’unité nationale
[13]. »
Pour résumer, une déferlante populiste à forte signification idéologique :
l’intégration symbolique, politique, sociale et même économique, est en
marche. S’il fonctionne sur le terrain, le processus trouvera un couronnement
dans une transposition à la société civile, dans les entreprises, les écoles et bien
sûr les banlieues. C’est l’illusion, en particulier à gauche et même à l’extrême
gauche, d’une France débarrassée du racisme, de la xénophobie et de l’antisémitisme grâce à « l’unité nationale retrouvée
[14] ».
Mais il s’agit surtout d’une mystification qui va se déchirer dans la réalité du
match France-Algérie le 6 octobre 2001. En effet, l’opium du sport-intégration
distillé idéologiquement et stratégiquement au peuple va brutalement s’éventer :
la
Marseillaise sifflée, des représentants de l’État (Elisabeth Guigou et Marie-George Buffet) touchés au visage, la pelouse envahie par des jeunes des
banlieues issus de l’immigration. En somme : le retour d’un refoulé irrépressible
pour la troisième génération, celui des blessures de la guerre d’Algérie et de
l’humiliation des grands-parents et des parents maltraités par la France. La
gauche plurielle alors au pouvoir et Lionel Jospin resté de marbre ont beau
présenter le match comme celui de la réconciliation, l’arrogante victoire de
l’équipe de France « spectacularisera » les représentations des perdants historiques et ravivera les souvenirs transmis. Transgression logique, dès lors, du
cadre footballistique par les supporters, malgré les tentatives des organisateurs
qui tentent de prêcher la bonne nouvelle, comme Claude Simonet, le président
de la fédération française : « Ne gâchez pas la fête, rentrez chez vous dans le
calme et l’amitié. » Ou encore Marie-George Buffet : « Respectez ce match,
respectez la joie. » Choqué, le capitaine Marcel Desailly : « La fête est gâchée,
on est déçu. Avant la rencontre, on a essayé de minimiser les choses en modérant notre discours mais le groupe était nerveux. Oui, on avait peur. » Dans le
même sens, Mohamed Ghouli, ambassadeur d’Algérie : « Ce match qui se
déroulait dans une atmosphère magnifique a été victime de sa propre densité
passionnelle (
sic)». Il faut se rendre à l’évidence : la « jeunesse multicolore des
banlieues » s’effaçait devant l’affligeante réalité du repli communautariste et la
crispation identitaire. Le black-blanc-beur multiculturel récusait manifestement
le bleu-blanc-rouge de la République citoyenne
[15].
C’est d’ailleurs justement en Seine-Saint-Denis, terrain soi-disant privilégié
de l’intégration par le sport avec le Stade de France pour emblème, que les
compétitions seront interdites pendant plusieurs semaines en raison de violences
exacerbées chez les jeunes ghettoïsés. Les « dénis de réalité » – le « vrai football » des gradins populaires de Lens ou de Calais opposé à celui de quelques
« brebis galeuses » infiltrées dans les stades – n’y changeront rien : nous assistons bien dans les quartiers défavorisés à une guerre civile larvée avec ses
injures racistes, ses agressions préméditées, ses vendettas sanglantes, le tout
débouchant inévitablement sur un « état de siège
[16] ».
Triomphe pervers du Front national sous la plume de Jean-Yves Le Gallou
lors du Mondial de 2002 : « La contre-performance humiliante et ridicule de
l’équipe de France de football sonne le glas de la propagande immigrationniste
qui s’était déchaînée lors du Mondial 98
[17]. » Les frontistes s’étant à l’inverse
appuyés, pour monter en puissance dans l’électorat jeune, sur l’idéologie nationaliste de la victoire de 1998 : esprit de combat, propagande chauvine exacerbée, culte de l’uniforme (tous en bleu, tous derrière le chef ou le totem), ordre
et discipline, grégarisation, mythe de l’homme providentiel (Zidane absent, une
seule cuisse vous manque et tout est dépeuplé), esthétique crépusculaire du
geste et de l’espace, fanatisme supportériste.
Rien d’étonnant à ce que j’aie déclenché des réactions d’une rare agressivité.
J’avais touché le
point aveugle passionnel des mordus du foot qui, au nom de
l’« intégration », ne peuvent admettre que le sport a la même fonction que le
discours assimilateur et purificateur du Front national : liquider la pensée
critique, dénoncer les intellectuels, massifier un troupeau de muscles suintant la
sueur, la boue et la bave populiste
[18].
Il faut ici comprendre l’
effet d’idolâtrie et d’identification collective, la
fonction
grégaire ou
consensuelle qui permet la massification et l’agrégation
des meutes sportives derrière un leader, un meneur, une idole, un clan, une star,
un club, un nous mythique et
totémique. C’est le chauvinisme par le biais duquel
une ville s’oppose à une autre dans un « supportérisme » brutal et parfois meurtrier
[19]. Ainsi l’Olympique de Marseille contre le PSG. Communion dans une
doxa où se retrouvent, par
impensé social, le chef d’entreprise et l’ouvrier
spécialisé, les membre de l’UMP et du PC, tout un ensemble de dévots, de partisans, de passionnés, d’adhérents, de
tifosi, d’aficionados, à l’occasion enragés
[20].
En Italie, par exemple, les matchs entre la
Lazio et la
Roma drainent tant de
passion qu’ils focalisent à eux seuls tous les problèmes générés par le football
moderne.
Libération allant jusqu’à titrer sur « Rome au stade du fascisme ». Les
admirateurs des « passions sportives » doivent sans doute se sentir comblés par
tant d’ardeur passionnelle
[21].
Cela vaut pour tous les hémisphères :
- printemps 1998, la justice argentine interrompt pendant deux semaines toutes
les compétitions de football dans le pays. Comme le reconnaît le praticien Jorge
Burruchaga : « Nous faisons tout ce qu’il ne faut pas faire. Nous allons exciter
les spectateurs après avoir marqué un but ou nous nous laissons aller à des
déclarations enflammées avant les matchs ». Plus grave : depuis quelques
années, les footballeurs argentins entretiennent des relations extrêmement ambiguës avec la frange la plus dure de leurs supporters, ces barrabravas auxquels
ils distribuent des billets pour les matchs
[22];
- graves incidents durant le match de football Cannes-Nice. Le gardien cannois
blessé par un projectile. Marie-George Buffet réclame des sanctions : « De tels
actes de violence, qui mettent en danger les équipes et le public, sont intolérables et ne sauraient rester impunis. » Et l’on connaît la force dissuasive des
mesures de Mme Buffet !
[23]
- vague de violences sur les stades russes. Selon la Croix-Rouge russe, 146
personnes ont été blessées lors d’affrontements entre supporters, puis avec la
police moscovite avant, pendant et après le match entre le CSKA et le Spartak,
samedi au stade Torpedo. Le lendemain, les forces de l’ordre ont dû disperser
des supporters du Torpedo-Zil et du Zénit Saint-Pétersbourg avant leur match.
En mars, une rencontre CSKA-Samara avait également dégénéré, faisant quatre
blessés
[24];
- match au sommet opposant au stade de la Kenya ( 30 000 places) les deux
équipes les plus populaires du Congo, le FC Lupopo et le tout-puissant
Mazembe, champion en titre. La fête tourne au cauchemar : noms d’oiseaux, jets
de pierre, échauffourées dans les tribunes. Bilan officiel : 10 morts et 51 blessés
[25];
- le match de championnat entre les deux grands rivaux ghanéens, Accra Hearts
of Oak et le Kumasi Ashanti Kotoko, au stade d’Accra (Ghana) touche à sa fin
2-1) quand des supporters de la dernière équipe se mettent à détruire les sièges
du stade et à lancer des projectiles. L’intervention de la police entraîne un
mouvement de foule au cours duquel des victimes sont piétinées ou écrasées
[26].
Les stades, régulièrement utilisés pour des spectacles de mise à mort, fonctionnent désormais comme des espèces de pièges à rat pour des foules traitées
comme du bétail voué à l’abattoir.
La réaction démesurée des idéologues du sport à mes analyses me surprend
d’autant moins que j’ai dénoncé l’utilisation du supportérisme à fins immédiatement politiques. Ces deux aventuriers populistes que sont Tapie et Berlusconi
ont accédé, entre autres, à des fonctions importantes en mobilisant la séduction
réactionnaire du football sur les masses populaires et en instrumentalisant le
pouvoir charismatique des équipes de l’OM et de Milan
[27]. Rappelons au passage
que
L’Équipe ne fut pas le dernier journal à idôlatrer Tapie et ses douteuses
« réussites
[28] ».
La violence « internationale » fait aujourd’hui, avec ses « vilains gestes »,
partie du paysage… Alors que Joseph Blatter, secrétaire général de la FIFA, tente
vainement d’en dédouaner le sport dont il a la charge : « De moins en moins [de
violence]. Lors des matchs de qualification pour la Coupe du monde 1998, une
seule rencontre, Italie-Angleterre à Rome, s’est déroulée avec des incidents. Si
la violence disparaît des tribunes [
sic], c’est que, suivant nos recommandations,
les stades sont devenus plus accueillants, plus confortables et plus sûrs
[29]. »
Rhétorique officielle à laquelle on peut facilement opposer nombre
d’exemples recensés par la presse :
- lors du Mondial 1998, Le Monde titrant : « La violence rattrape la Coupe du
monde » : « La preuve, ce qui s’est passé dimanche soir à Marseille [… ] Qui
cogna le premier entre jeunes supporters tunisiens et anglais, passés du défi
rituel à la rixe générale ? Et cela fait frémir : il y a eu à Marseille, dans la nuit,
une véritable chasse à l’Anglais. Des centaines de jeunes, venus des quartiers
populaires, certains armés de gourdins ou de battes de base-ball ont voulu
mettre de l’ordre, leur ordre. Cela, pas davantage que le reste, n’est tolérable,
qui donne maintenant le sentiment de jouer sur une poudrière
[30] » ;
- et toujours lors du Mondial, les « hools » allemands, encadrés par des néo-nazis,
laissent à Lens un gendarme inanimé dans une mare de sang. Début de réflexion,
alors, chez les ludions postmodernes, d’habitude si prompts à s’extasier sur la
fête sportive ». Observations de Laurent Joffrin : « Le football est-il responsable ? Non [… ] Le hooliganisme est un phénomène social qui provient moins du
jeu que de la dégradation urbaine. Ancienne protestation ouvrière, du temps des
mods et des rockers, la violence autour des stades exprime, de l’aveu des spécialistes, les frustrations et les haines engendrées par la crise sociale. Sur ce désespoir se greffe souvent l’idéologie néo-nazie, ou simplement xénophobe. L’extrême droite trouve dans les virages des stades un milieu propice à sa propagande,
machiste, violent, grégaire et chauvin. C’est là que le sport est en question. Il est
une mise en scène du patriotisme, avec drapeaux, hymnes, union sacrée et effusion de masse. Il est aussi une libération de l’agressivité physique
[31] » ;
- mort de deux supporters de l’équipe de Leeds à la suite d’échauffourées avec
des partisans du Galatasaray turc : « Jamais le fanatisme des supporters en
Turquie n’avait atteint cette dimension de véritable hooliganisme à l’européenne ». C’est que le club turc, en gagnant des compétitions internationales, a
attiré beaucoup plus de défavorisés venus des banlieues frustrées, ce qui a radicalisé le comportement de ses supporters
[32];
- violents affrontements entre supporters anglais et turcs lors du match retour à
Copenhague avec des blessés. Au moins sept personnes ont été blessées et un
Anglais a été victime d’un coup de couteau
[33];
- match Allemagne-Angleterre de l’Euro 2000 à Charleroi le samedi 17 juin ;
les forces de l’ordre doivent intervenir contre les hooligans anglais
[34];
- graves incidents au Parc des Princes à la suite de bagarres survenues entre
supporters en marge du match de Ligue des champions PSG-Galatasaray
remporté par le club parisien
[35];
- jusqu’au « gentil » Zidane suspendu pour cinq matchs par la commission de
contrôle et de discipline de l’Union européenne de football pour avoir donné un
coup de tête au joueur allemand Jochen Kientz
[36]. Et la liste s’allonge chaque
année avec une régularité métronomique. Il suffit de bien lire la presse…
Le fait que je dénonce plus généralement la participation aux compétitions
de régimes policiers et de dictatures sanglantes a beaucoup contribué à la marginalisation de ma critique. Pourtant, la quasi-totalité des pays africains, tous les
États arabes et pas seulement les monarchies du Golfe ou les républiques islamiques, la Chine, la Russie, Cuba, les héritiers de la Yougoslavie torturent,
massacrent, violent plus ou moins gravement les droits de l’homme, persécutent
les opposants et les syndicalistes, étouffent les libertés publiques. Or, tous ces
régimes s’arrangent pour redorer leur image grâce à leurs commandos sportifs
en chasse de médailles. Qu’une crapule génocidaire puisse parader si d’aventure
l’un de ses légionnaires stipendiés monte sur un podium olympique ne dérange
apparemment personne. Qu’on continue d’exécuter à tour de bras des condamnés à mort dans les stades chinois, non plus. Que des États terroristes comme la
Libye, la Syrie ou l’Iran, réputés pour la philanthropie de leurs attentats
sanglants, célèbrent l’humanisme sportif, pas davantage. Aux Jeux Olympiques
de 1936, à Berlin, les belles brutes blondes aryennes faisaient admirer leurs
poitrines de bronze et leurs crânes d’obus pendant que se déchaînaient les persécutions antisémites et anticommunistes. Et puis à l’identique les Jeux staliniens
« de la paix et de l’amitié entre les peuples » organisés par Brejnev et autres
vodka-bureaucrates à Moscou en 1980 alors que les troupes soviétiques
nettoyaient l’Afghanistan à coups de bombes et de napalm. Entre les deux, le
Mundial de 1978 en Argentine organisé par la junte fasciste de Videla qui avait
réussi à légitimer par le football sa terrible répression contre le peuple argentin
avec l’abjecte complicité des « grandes nations européennes du football
[37] ».
C’est d’ailleurs autour de
Quel corps ? que se sont construites les campagnes de
masse contre les Jeux Olympiques et les grandes compétitions sportives :
boycott du
Mundial argentin (COBA ) ; celui des JO de Moscou et de Lake Placid
en 1980 (COBOM ) ; mobilisation contre le rugby apartheidiste en Afrique du
Sud et le Paris-Dakar dès 1985
[38].
Les sociologues français officiels du sport m’ont bien entendu ostracisé.
J’étais soigneusement exclu des agapes prosportives. Unanimité : impossible de
m’assigner une position possible dans le champ. Tous trop occupés à encaisser les
dividendes de leur capital symbolique, ils ont organisé allègrement la curée en
fermant pudiquement les yeux sur mon bannissement institutionnel et mon interdiction d’accès à l’université. D’où le refus quasiment général, à de rares exceptions près, des éditeurs et revues « légitimes » de publier des textes de Quel
corps ? Même les éditeurs « de gauche » ou amis, sans compter la cohorte des
compagnons de route – surtout ceux-là – introduits chez les éditeurs progressistes
n’osèrent jamais affronter l’idéologie dominante. Et pourtant, très souvent sollicité, j’accepte de participer à des émissions de télévision ou de radio en pratiquant
une stratégie de rupture contre le consensus des bons sentiments de tous les
courants – des idéologues « conviviaux » du SGEN /CFDT aux bureaucrates staliniens du PCF en passant par les sociologies scientistes, libérales, postmodernistes,
humanistes, bourdieusiennes qui s’acharnent à dénoncer la « politisation outrancière », le « manque de rigueur scientifique », le « nihilisme » et le « pessimisme »
de mes positions. Et chacun sait qu’on ne discute pas avec les terroristes ! Il n’empêche : quelques îlots de résistance dans la presse écrite – Le Monde diplomatique
et Le Monde notamment – me permettent de faire entendre une voix dissidente et
de maintenir le fil ténu de la critique du sport. De nombreux responsables politiques, dirigeants sportifs, entraîneurs, éducateurs et militants associatifs, déçus et
alarmés par l’évolution mafieuse du sport de compétition, souhaitent entendre un
autre discours – plus près des faits et moins angélique – que celui des maîtreschanteurs en service commandé. Combat à suivre.
·
BROHM, J.-M. 1981. Le mythe olympique, Paris, Christian Bourgois.
·
BROHM, J.-M. 1983. Jeux olympiques à Berlin 1936, Bruxelles, Complexe.
·
BROHM, J.-M. 1992. Sociologie politique du sport, Nancy, Presses Universitaires de
Nancy.
·
BROHM, J.-M. 1993. Les meutes sportives. Critique de la domination, Paris, L’Harmattan.
·
BROHM, J.-M. 1998. Les shootés du stade, Paris, Paris-Méditerranée.
·
BROHM, J.-M. 2002. La machinerie sportive. Essais d’analyse institutionnelle, Paris,
Anthropos.
[1]
Cf. Préface de Rémi Hess à Jean-Marie Brohm,
La machinerie sportive. Essais d’analyse
institutionnelle, Paris, Anthropos, 2002, p. V.
[2]
Brohm a traduit quelque dix ouvrages importants de l’allemand.
[3]
La machinerie sportive, ibid. p. 45.
[4]
Ibid. p. 59.
[5]
Ibid. p. 37. D’où le dopage à haute dose des athlètes de toutes les disciplines : une entreprise « thanatique » avec escalade ininterrompue des techniques et gangstérisation rapide des
circuits. La « mithridatisation » des sportifs s’est mise en place.
[6]
Ici se distinguent particulièrement les anciens admirateurs de l’Allemagne de l’Est et
autres débris du stalinisme.
[7]
« La légende du siècle »,
L’Humanité, 13 juillet 1998.
[8]
Libération, 29 juillet 1998.
[9]
Le Nouvel Observateur, 16 juillet 1998.
[10]
Le Figaro, 13 juillet 1998.
[11]
« Triomphe de la fête »,
Le Figaro, 13 juillet 1998.
[12]
« Philosophie du ballon rond »,
Le Monde, 17 juillet 1998.
[13]
Le Monde, 18 juillet 1998.
[14]
Cf. Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, « Football : de l’extase au cauchemar »,
Le
Monde, 18 juin 2002.
[15]
La machinerie sportive,
op.
cit. p. 15-16. Même phénomène, du reste, lors du match
Bastia-Lorient en présence du président Chirac,
Le Monde, 14 mai 2002.
[16]
Ibid. p. 56-57 et
Le Monde, 2 mars 1999.
[17]
« Football »,
op.
cit.
[18]
La machinerie sportive,
op.
cit. p. 148-149 ; lettre anonyme postée de Maisons-Alfort
dans le Val-de-Marne le 6 mars 1992 à la suite d’un « 52 sur la Une » : « Sale sociologue de
merde. Tu t’es cru marrant… (PSG-Lens) à nous faire la morale. Avec ton nom de merde tu ne
peus être qu’un sale juif pourri. Nous hooligans du PSG on continueras la violence dans les
stades pour épurer toute la merde qu’il existe en France. Fils de pute que tu es on t’as trouver sur le minitel. À bientôt.
FN, Hooligans PSG, Kop of Boulogne, Boulogne Boys, Fire Birds.
Juifs-négros-paysans [
sic], arabes = au four » [l’orthographe débile a été maintenue]. Et
Marie-Laure Le Foulon d’annoncer l’émission avec angélisme dans le numéro du 5 février
1992 de
Télérama : « Pour un peu on fuirait les matchs du PSG, qui cristallise malaise des
banlieues, extrême-droite et inhumanité des grandes cités ! Certes [
sic], il y a quelques néo-nazis parmi les supporters du PSG; certes, Lens passe pour avoir le meilleur esprit supporter
de France… Mais mettre les deux en regard n’aiguise pas notre compréhension. Pire, elle la
fige dans des stéréotypes que vient avaliser le sociologue de service, Jean-Marie Brohm. À
la fin, ça castagne. Et, grâce à un savant montage d’images [
sic], on est coincé dans l’attente
de cette bagarre que la présence des caméras a peut-être amplifiée. »
[21]
Ibid. = 16-17 décembre 2000.
[22]
Ibid. p. 86 =
Le Monde, 1
er juillet 1998.
[23]
Le Monde, 2 février 1999.
[24]
Ibid. p. 89 =
Libération, 6 avril 2001.
[25]
Ibid. p. 90 =
Libération, 2 mai 2001.
[26]
Ibid. p. 90 =
Le Monde, 11 mai 2001.
[28]
Ibid. p. 156 : il préfère aujourd’hui oublier, tout comme la clique mitterrandienne et les
« intellectuels marseillais », qu’il a en son temps applaudi à ce genre de « déviations ».
Comme par exemple Jérôme Bureau, ex-militant de la Ligue communiste, devenu directeur
de la rédaction du journal et spécialiste de l’optimisme du sport-tout-va-bien.
[29]
Ibid. p. 84-85 =
Le Monde, 4 décembre 1997.
[31]
La machinerie sportive,
op.
cit. p. 85-86 –
Libération, 23 juin 1998.
[32]
Ibid. p ; 87 =
Libération, 7 avril 2000.
[33]
Ibid. =
Le Monde, 18 mai 2000.
[34]
Ibid. =
Le Monde, 18-19 juin 2000.
[35]
Ibid, p. 88 =
Le Monde, 15 mars 2001.
[36]
Ibid. =
Le Monde, 29-30 octobre 2000.
[37]
Ibid. p. 72-73.
[38]
Pour une analyse critique de l’« aventure » africaine, cf.
Quel corps ?, n° 37, janvier
1989, « Paris-Dakar : Massacre sponsorisé – le marketing de l’Africa Korps – et en particulier l’éditorial « Abattre une bastille sportive », p. 2-5. Avec un appel à la mobilisation p. 6.