2004
Outre - Terre
L'hexagone et ses problèmes
France-Algérie : rejouer le match ?
Aomar Baghzouz
journaliste à La Tribune (Alger).
L’histoire n’en finit pas de jouer les prolongations
Nombre d’analyses de presse ou de déclarations des personnalités sportives,
en Algérie, avant le match du 6 octobre 2001, laissaient présager un rendez-vous
à haut risque. Certes,
El Moudjahid, le vieux journal proche du gouvernement,
se voulait optimiste : « En l’espace de 90 minutes, un match de football peut
plus faire pour la compréhension des peuples que ne le feraient des trésors de
diplomatie
[1]. » Tout comme le
Soir ou l’
Expression qui mettaient en scène
Zineddine Zidane et un éventuel « match contre le passé »; ou encore
El Youm :
le sport allait réussir là où la politique avait échoué
[2]. Mais l’arabophone
Echourouk titrait sur « Rencontre sportive, confrontation politique
[3] ». Et le quotidien
de langue française
El Watan de lancer un avertissement en sens contraire des
attentes de la ministre française de la Jeunesse et des Sports : « Il y aura plus
qu’un match
[4]. » L’entraîneur des Bleus aura beau vouloir circonscrire l’événement à ses aspects sportifs – « l’important est que le sport s’exprime, cette
rencontre n’est pas politique » –, on connaît la suite : la Marseillaise sifflée par
une grande partie du public surexcité et le match interrompu après les regrettables incidents qui émaillent le dernier quart d’heure. Comme le constatera
amèrement le quotidien indépendant
La Tribune : l’histoire n’en finit plus de
jouer les prolongations
[5].
Un problème franco-français
La plupart des titres algériens mettront à l’index la France officielle et sa
politique d’intégration, sans faire preuve pour autant de tendresse à l’égard du
pouvoir algérien
[6]. Par exemple le
Jeune Indépendant qui accable les autorités
françaises : « Ce sont les pouvoirs officiels français qui ont créé ces “beurs”
socialement inassimilables » ; « les jeunes banlieusards n’avaient pas besoin de
venir au Stade de France, c’est le stade qui a débarqué dans leur banlieue » ;
« pour les jeunes qui sont à l’origine du gâchis, le match opposait les autorités
françaises aux beurs français. » La présence de l’équipe d’Algérie n’ayant été
au fond qu’un prétexte à défier ouvertement la France : « Sinon comment expliquer que des jeunes portant le maillot tricolore sifflent la Marseillaise, applaudissent les cinq buts, puis envahissent le terrain ? » Conclusion de l’organe de
presse : « Démantelez vos ghettos avant qu’il ne soit trop tard, quant à l’Algérie, elle n’a pas débarqué avec 80 000 spectateurs
[7]. » Et on s’en prend à l’ancien ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, selon qui « ces Français qui vivent
en France et qui ne sont pas contents de leur pays, n’ont qu’à retourner en Algérie, si l’Algérie veut bien d’eux » et à sa « façon expéditive » d’évacuer les
problèmes d’une jeunesse beur vivant en banlieue marginalisée et sans le minimum
[8]. Pour résumer : les fauteurs de trouble qui ont arboré les couleurs de l’Algérie sont la preuve que la France a un problème avec une partie d’elle-même
et que ses gouvernements successifs n’ont pas su aborder convenablement le
dossier : quelque 5 millions de personnes d’origine maghrébine dont 1,5 d’Algériens. On cite longuement Mohamed Ghoualmi, l’ambassadeur d’Algérie en
France : « Ce qui s’est passé au Stade de France est l’expression inconsciente
de la frustration de toute une génération, dont l’intégration ne se fait pas très
bien. Ils ont avant tout manifesté le désir de s’exprimer vis-à-vis de la société
française et ils ont trouvé au Stade de France un terrain favorable. On imagine
mal l’impact sur les esprits de l’image fracassée que donnent, de leur pays d’origine, les médias français
[9]. » Ceux des Algériens de France de type Zidane à
incarner « l’osmose réussie entre deux communautés entremêlées dans la même
tresse historique » ne constituent pas la règle
[10]; la norme, c’est plutôt un sentiment d’exclusion dans la société d’adoption et le tiraillement entre deux cultures
pas forcément convergentes. Sans compter que même l’équipe de France n’est
qu’une mosaïque de nationalités. Pour
El Youm, l’envahissement du Stade de
France révèle au fond ni plus ni moins que l’échec d’une politique à canaliser et
à promouvoir toute une génération de Français d’origine algérienne, nés sans
repères définis et qui ne se sentent ni Français ni Algériens à part entière ; ces
contradictions identitaires conjuguées à une situation sociale des plus difficiles
produisant inéluctablement des attitudes irresponsables et des comportements
parfois imprévisibles dans cette catégorie de Français
[11]. Haine et agressivité ne
sont souvent que les symptômes d’une insuffisante prise en charge de cette
jeunesse par les pouvoirs publics français. Une véritable politique de proximité
est plus que jamais nécessaire auprès des beurs, victimes expiatoires du déracinement
intra muros et
extra muros
[12]. Inadmissible que l’écart se creuse, dans le
pays de l’égalité et de la fraternité aux fondements de l’État, entre cette catégorie et le reste des citoyens
[13].
Mais la presse indépendante ne manque pas d’établir un parallèle avec la
situation en Algérie. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, ici, de
malvie et de
hogra, soit en jargon populaire l’injustice et les abus dont sont
victimes les plus faibles du point de vue du pouvoir, de la force et de l’argent,
avec les dérapages plus graves du basculement dans la violence et le terrorisme.
Et de clouer davantage encore les autorités algériennes au pilori, incapables de
prendre en charge cette frange de la population.
Essafir, l’hebdomadaire d’obédience islamiste, s’élevant logiquement… contre les supporters qui « ont éclaboussé le prestige [de l’Algérie] » présentée « comme un pays exportateur de
comportements déshonorants
[14] »; et
El Youm trouvant matière à ironiser sur ces
représentants de l’État algérien qui croient « naïvement » qu’une simple victoire
dans un match amical aurait pu rendre l’espoir à quatre millions de jeunes Algériens au chômage
[15].
Un processus, malgré tout, de réconciliation
Quid des conséquences de ce France-Algérie sur l’avenir des relations bilatérales entre les deux pays ? L’année de l’Algérie en France organisée à l’initiative des deux présidents Bouteflika et Chirac a été un franc succès, la presse se
faisant l’écho tout au long des douze mois de l’année 2003 de ses manifestations
grandioses. Les mêmes journalistes soutenant à l’unanimité que tout ne doit pas
être remis en question à cause de quelques irréductibles : bien que les relations
algéro-françaises soient passées par des chemins de traverses beaucoup plus
sinueux que l’épisode de Saint-Denis et même si l’œuvre d’exorcisation des
« vieux démons » va sûrement prendre du temps
[16]. Dans un ordre d’idées identique, Mustapha Berraf, président du Comité olympique algérien : il faut « positiver » et « transcender » l’événement
[17]. Les journalistes algériens qui demeurent, contrairement à leurs homologues français
[18], optimistes, envisagent un
match retour à Alger et leur coach Rabah Madjer s’est déclaré convaincu qu’il
en irait, en Algérie, différemment
[19].
Pourtant, la chose serait risquée compte tenu de la charge symbolique et
émotionnelle qui entoure généralement ce genre de manifestations. Du côté des
revanchards et des racistes de tous bords en France, Qassamen, notre hymne
national, c’est celui des « fellaghas » qui se sont battus contre l’occupation française et pour l’indépendance. Mais il y a également en Algérie ceux qui n’admettent pas que les joueurs de leur équipe écoutent l’hymne de l’ancien colonisateur ou que cet hymne retentisse dans l’enceinte du stade olympique du
pays
[20].
Dans tous les cas de figure, il faudrait, pour que la parole revienne au sport,
que les pouvoirs publics des deux pays repensent profondément leurs politiques
à l’égard de leurs jeunesses marginalisées et mal intégrées respectives. En
d’autres termes, il est nécessaire que ces jeunes puissent s’exprimer partout et
pas seulement dans un stade. Il convient de leur inculquer la culture de la tolérance, du respect de l’autre et de la fraternité qui a tant fait défaut aux trublions
du 6 octobre 2001. Un Algérie-France bis est donc possible à court ou à moyen
terme ; par contre ni à Alger ni à Paris, mais… à Athènes. À condition toutefois
que les agitateurs restent chez eux et s’imprègnent devant leur téléviseur de
l’exemple des vrais enfants d’Olympie.
[1]
El Moudjahid, 6 octobre 2001.
[2]
El Youm, 6 octobre 2001.
[3]
Echourouk, 6 octobre 2001.
[4]
El Watan, 5-6 octobre 2001.
[5]
La Tribune, 7 octobre 2001.
[6]
Tout en accordant des circonstances atténuantes aux jeunes trublions d’origine algérienne
et à leur « enthousiasme bon enfant »,
El Moudjahid, 9 octobre 2001.
[7]
Le Jeune Indépendant, 9 octobre 2001.
[8]
Liberté, 11 octobre 2001.
[9]
El Moudjahid, 13 octobre 2001.
[10]
El Watan, 5-6 octobre 2001.
[11]
El Youm, 8 octobre 2001.
[12]
Horizons, 9 octobre 2001.
[13]
El Youm,
op.
cit.
[14]
Essafir, n°73,15-21 octobre 2001.
[15]
El Youm,
op.
cit. Le journal reprenant une déclaration avant le match d’Abdelaziz
Belkhadem, ministre des Affaires étrangères algérien.
[16]
La Tribune, 8 octobre 2001.
[17]
Déclaration à
El Moudjahid, 11 octobre 2001.
[18]
Par exemple
Le Figaro, 8 octobre 2001.
[19]
La Nouvelle République, 8 octobre 2001.
[20]
Même si la Marseillaise a déjà été jouée dans ce stade du 5 juillet à l’occasion d’un AlgérieFrance, en 1975, lors de la finale des Jeux méditerranéens : l’Algérie s’était imposée 3 à
2 face à une équipe de France de niveau olympique ; le match s’était déroulé dans de bonnes
conditions devant près de 100 000 spectateurs, certes en délire après la victoire, mais très
corrects.