Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 191 à 194
doi: 10.3917/oute.008.0191

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L'hexagone et ses problèmes

no 8 2004/3

2004 Outre - Terre L'hexagone et ses problèmes

France-Algérie : rejouer le match ?

Aomar Baghzouz journaliste à La Tribune (Alger).
 
L’histoire n’en finit pas de jouer les prolongations
 
 
Nombre d’analyses de presse ou de déclarations des personnalités sportives, en Algérie, avant le match du 6 octobre 2001, laissaient présager un rendez-vous à haut risque. Certes, El Moudjahid, le vieux journal proche du gouvernement, se voulait optimiste : « En l’espace de 90 minutes, un match de football peut plus faire pour la compréhension des peuples que ne le feraient des trésors de diplomatie [1]. » Tout comme le Soir ou l’Expression qui mettaient en scène Zineddine Zidane et un éventuel « match contre le passé »; ou encore El Youm : le sport allait réussir là où la politique avait échoué [2]. Mais l’arabophone Echourouk titrait sur « Rencontre sportive, confrontation politique [3] ». Et le quotidien de langue française El Watan de lancer un avertissement en sens contraire des attentes de la ministre française de la Jeunesse et des Sports : « Il y aura plus qu’un match [4]. » L’entraîneur des Bleus aura beau vouloir circonscrire l’événement à ses aspects sportifs – « l’important est que le sport s’exprime, cette rencontre n’est pas politique » –, on connaît la suite : la Marseillaise sifflée par une grande partie du public surexcité et le match interrompu après les regrettables incidents qui émaillent le dernier quart d’heure. Comme le constatera amèrement le quotidien indépendant La Tribune : l’histoire n’en finit plus de jouer les prolongations [5].
Un problème franco-français
La plupart des titres algériens mettront à l’index la France officielle et sa politique d’intégration, sans faire preuve pour autant de tendresse à l’égard du pouvoir algérien [6]. Par exemple le Jeune Indépendant qui accable les autorités françaises : « Ce sont les pouvoirs officiels français qui ont créé ces “beurs” socialement inassimilables » ; « les jeunes banlieusards n’avaient pas besoin de venir au Stade de France, c’est le stade qui a débarqué dans leur banlieue » ; « pour les jeunes qui sont à l’origine du gâchis, le match opposait les autorités françaises aux beurs français. » La présence de l’équipe d’Algérie n’ayant été au fond qu’un prétexte à défier ouvertement la France : « Sinon comment expliquer que des jeunes portant le maillot tricolore sifflent la Marseillaise, applaudissent les cinq buts, puis envahissent le terrain ? » Conclusion de l’organe de presse : « Démantelez vos ghettos avant qu’il ne soit trop tard, quant à l’Algérie, elle n’a pas débarqué avec 80 000 spectateurs [7]. » Et on s’en prend à l’ancien ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, selon qui « ces Français qui vivent en France et qui ne sont pas contents de leur pays, n’ont qu’à retourner en Algérie, si l’Algérie veut bien d’eux » et à sa « façon expéditive » d’évacuer les problèmes d’une jeunesse beur vivant en banlieue marginalisée et sans le minimum [8]. Pour résumer : les fauteurs de trouble qui ont arboré les couleurs de l’Algérie sont la preuve que la France a un problème avec une partie d’elle-même et que ses gouvernements successifs n’ont pas su aborder convenablement le dossier : quelque 5 millions de personnes d’origine maghrébine dont 1,5 d’Algériens. On cite longuement Mohamed Ghoualmi, l’ambassadeur d’Algérie en France : « Ce qui s’est passé au Stade de France est l’expression inconsciente de la frustration de toute une génération, dont l’intégration ne se fait pas très bien. Ils ont avant tout manifesté le désir de s’exprimer vis-à-vis de la société française et ils ont trouvé au Stade de France un terrain favorable. On imagine mal l’impact sur les esprits de l’image fracassée que donnent, de leur pays d’origine, les médias français [9]. » Ceux des Algériens de France de type Zidane à incarner « l’osmose réussie entre deux communautés entremêlées dans la même tresse historique » ne constituent pas la règle [10]; la norme, c’est plutôt un sentiment d’exclusion dans la société d’adoption et le tiraillement entre deux cultures pas forcément convergentes. Sans compter que même l’équipe de France n’est qu’une mosaïque de nationalités. Pour El Youm, l’envahissement du Stade de France révèle au fond ni plus ni moins que l’échec d’une politique à canaliser et à promouvoir toute une génération de Français d’origine algérienne, nés sans repères définis et qui ne se sentent ni Français ni Algériens à part entière ; ces contradictions identitaires conjuguées à une situation sociale des plus difficiles produisant inéluctablement des attitudes irresponsables et des comportements parfois imprévisibles dans cette catégorie de Français [11]. Haine et agressivité ne sont souvent que les symptômes d’une insuffisante prise en charge de cette jeunesse par les pouvoirs publics français. Une véritable politique de proximité est plus que jamais nécessaire auprès des beurs, victimes expiatoires du déracinement intra muros et extra muros [12]. Inadmissible que l’écart se creuse, dans le pays de l’égalité et de la fraternité aux fondements de l’État, entre cette catégorie et le reste des citoyens [13].
Mais la presse indépendante ne manque pas d’établir un parallèle avec la situation en Algérie. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, ici, de malvie et de hogra, soit en jargon populaire l’injustice et les abus dont sont victimes les plus faibles du point de vue du pouvoir, de la force et de l’argent, avec les dérapages plus graves du basculement dans la violence et le terrorisme. Et de clouer davantage encore les autorités algériennes au pilori, incapables de prendre en charge cette frange de la population. Essafir, l’hebdomadaire d’obédience islamiste, s’élevant logiquement… contre les supporters qui « ont éclaboussé le prestige [de l’Algérie] » présentée « comme un pays exportateur de comportements déshonorants [14] »; et El Youm trouvant matière à ironiser sur ces représentants de l’État algérien qui croient « naïvement » qu’une simple victoire dans un match amical aurait pu rendre l’espoir à quatre millions de jeunes Algériens au chômage [15].
Un processus, malgré tout, de réconciliation
Quid des conséquences de ce France-Algérie sur l’avenir des relations bilatérales entre les deux pays ? L’année de l’Algérie en France organisée à l’initiative des deux présidents Bouteflika et Chirac a été un franc succès, la presse se faisant l’écho tout au long des douze mois de l’année 2003 de ses manifestations grandioses. Les mêmes journalistes soutenant à l’unanimité que tout ne doit pas être remis en question à cause de quelques irréductibles : bien que les relations algéro-françaises soient passées par des chemins de traverses beaucoup plus sinueux que l’épisode de Saint-Denis et même si l’œuvre d’exorcisation des « vieux démons » va sûrement prendre du temps [16]. Dans un ordre d’idées identique, Mustapha Berraf, président du Comité olympique algérien : il faut « positiver » et « transcender » l’événement [17]. Les journalistes algériens qui demeurent, contrairement à leurs homologues français [18], optimistes, envisagent un match retour à Alger et leur coach Rabah Madjer s’est déclaré convaincu qu’il en irait, en Algérie, différemment [19].
Pourtant, la chose serait risquée compte tenu de la charge symbolique et émotionnelle qui entoure généralement ce genre de manifestations. Du côté des revanchards et des racistes de tous bords en France, Qassamen, notre hymne national, c’est celui des « fellaghas » qui se sont battus contre l’occupation française et pour l’indépendance. Mais il y a également en Algérie ceux qui n’admettent pas que les joueurs de leur équipe écoutent l’hymne de l’ancien colonisateur ou que cet hymne retentisse dans l’enceinte du stade olympique du pays [20].
Dans tous les cas de figure, il faudrait, pour que la parole revienne au sport, que les pouvoirs publics des deux pays repensent profondément leurs politiques à l’égard de leurs jeunesses marginalisées et mal intégrées respectives. En d’autres termes, il est nécessaire que ces jeunes puissent s’exprimer partout et pas seulement dans un stade. Il convient de leur inculquer la culture de la tolérance, du respect de l’autre et de la fraternité qui a tant fait défaut aux trublions du 6 octobre 2001. Un Algérie-France bis est donc possible à court ou à moyen terme ; par contre ni à Alger ni à Paris, mais… à Athènes. À condition toutefois que les agitateurs restent chez eux et s’imprègnent devant leur téléviseur de l’exemple des vrais enfants d’Olympie.
 
NOTES
 
[1] El Moudjahid, 6 octobre 2001.
[2] El Youm, 6 octobre 2001.
[3] Echourouk, 6 octobre 2001.
[4] El Watan, 5-6 octobre 2001.
[5] La Tribune, 7 octobre 2001.
[6] Tout en accordant des circonstances atténuantes aux jeunes trublions d’origine algérienne et à leur « enthousiasme bon enfant », El Moudjahid, 9 octobre 2001.
[7] Le Jeune Indépendant, 9 octobre 2001.
[8] Liberté, 11 octobre 2001.
[9] El Moudjahid, 13 octobre 2001.
[10] El Watan, 5-6 octobre 2001.
[11] El Youm, 8 octobre 2001.
[12] Horizons, 9 octobre 2001.
[13] El Youm, op. cit.
[14] Essafir, n°73,15-21 octobre 2001.
[15] El Youm, op. cit. Le journal reprenant une déclaration avant le match d’Abdelaziz Belkhadem, ministre des Affaires étrangères algérien.
[16] La Tribune, 8 octobre 2001.
[17] Déclaration à El Moudjahid, 11 octobre 2001.
[18] Par exemple Le Figaro, 8 octobre 2001.
[19] La Nouvelle République, 8 octobre 2001.
[20] Même si la Marseillaise a déjà été jouée dans ce stade du 5 juillet à l’occasion d’un AlgérieFrance, en 1975, lors de la finale des Jeux méditerranéens : l’Algérie s’était imposée 3 à 2 face à une équipe de France de niveau olympique ; le match s’était déroulé dans de bonnes conditions devant près de 100 000 spectateurs, certes en délire après la victoire, mais très corrects.
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[3]
Echourouk, 6 octobre 2001. Suite de la note...
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El Watan, 5-6 octobre 2001. Suite de la note...
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La Tribune, 7 octobre 2001. Suite de la note...
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[7]
Le Jeune Indépendant, 9 octobre 2001. Suite de la note...
[8]
Liberté, 11 octobre 2001. Suite de la note...
[9]
El Moudjahid, 13 octobre 2001. Suite de la note...
[10]
El Watan, 5-6 octobre 2001. Suite de la note...
[11]
El Youm, 8 octobre 2001. Suite de la note...
[12]
Horizons, 9 octobre 2001. Suite de la note...
[13]
El Youm, op. cit. Suite de la note...
[14]
Essafir, n°73,15-21 octobre 2001. Suite de la note...
[15]
El Youm, op. cit. Le journal reprenant une déclaration avan...
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[16]
La Tribune, 8 octobre 2001. Suite de la note...
[17]
Déclaration à El Moudjahid, 11 octobre 2001. Suite de la note...
[18]
Par exemple Le Figaro, 8 octobre 2001. Suite de la note...
[19]
La Nouvelle République, 8 octobre 2001. Suite de la note...
[20]
Même si la Marseillaise a déjà été jouée dans ce stade du 5...
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