2004
Outre - Terre
L'hexagone et ses problèmes
Halte au pillage des talents en Afrique !
Nicolas Bonnet
directeur du service des sports et des loisirs de la ville de Bagneux.
Olivier Meier
directeur du festival de l’Oh ! et de l’université de l’eau au conseil général du Val-de-Marne.
Stupéfaction au Stade de France, ce 26 août 2003, lors de la finale du 3 000
mètres steeple des championnats du monde d’athlétisme. Après trente-cinq ans
de domination sans partage sur cette discipline, le Kenya est devancé pour le
titre par une nation jamais médaillée : le Qatar.
La loi du sport ? Sauf que le nouveau champion qatari, Saif Saïd Shaheen,
est lui-même né au Kenya, vingt ans auparavant, sous le nom de Stephen
Chereno, et qu’il ne se cache pas, surtout, d’avoir changé de nationalité pour des
raisons exclusivement pécuniaires. Epiphénomène ? Certes pas, puisqu’un autre
transfuge kenyan, Albert Chepkurui, désormais appelé Ahmad Hassan Abdullah, a couru la même épreuve, toujours sous les couleurs du Qatar.
Voilà qui va faire jaser les journalistes dans leurs travées pendant les huit
minutes que dure la finale. Une richissime monarchie pétrolière s’est offert cash
un fauteuil au firmament des nations de l’athlétisme. Des sportifs succombant à
l’appât du gain et reniant leur drapeau. Quel mauvais coup pour la promotion
des valeurs sociales et éducatives du sport !
Il faut cependant tempérer, au-delà du cynisme, nos indignations. D’abord
parce qu’il y a, derrière ces naturalisations et d’autres, les choix individuels
d’hommes et de femmes à qui l’on ne peut reprocher d’avoir saisi leur chance.
Ensuite, le Qatar ne saurait être traîné seul devant le tribunal de la morale sportive. Combien d’athlètes et d’entraîneurs russes ou ukrainiens n’ont-ils pas
récemment acquis la nationalité australienne ? Ou la nationalité israélienne ?
Combien de sportifs cubains ne sont-ils pas partis faire carrière sportive en
Italie, en Espagne, ou aux États-Unis. Combien de Sénégalais ou de Marocains
ne courent-ils pas aujourd’hui sous les couleurs de la France ?…
Et puis il n’y a pas que l’argent, il y a aussi, dans des parcours toujours
singuliers, l’accès aux équipements, la qualité de l’encadrement, des situations
réussies d’insertion, sans compter le regard et les attentes des familles restées au
pays, ou tout simplement… des liens personnels.
Ce qui s’est vraiment passé ce 26 août 2003 à Paris, c’est que sont apparus
dans une réalité crue des pratiques aujourd’hui courantes et surtout un phénomène préoccupant pour le développement des sports, celui de la migration chronique des talents vers les nations riches. Chacun sachant que l’athlétisme n’est
pas la seule discipline concernée, que le basket-ball, le base-ball et en particulier le football sont gravement touchés. Y a-t-il là une tendance inéluctable ?
Les organisations sportives et les États ont conçu ensemble ou séparément
un certain nombre de garde-fous pour limiter les abus. L’article 46 de la Charte
olympique impose ainsi un délai de 3 ans pour qu’un athlète ayant concouru
sous les couleurs d’une nation puisse le faire sous une autre bannière, mis à part
le cas où une lettre de sortie est adressée par la fédération de départ à celle d’arrivée. Comme d’ailleurs pour Stephen Chereno dès lors que la lettre de sortie
avait été concédée en échange d’un engagement par le Qatar de financer un
équipement sportif de haut niveau au Kenya.
La France elle-même cherche à rompre, non sans difficulté et depuis
quelques années, avec la pratique néocoloniale du vivier africain. Elle a adopté,
de 1997 à 2002, un certain nombre de mesures concrètes, unilatéralement ou
dans des cadres multilatéraux comme l’Union européenne et les institutions de
la francophonie.
Or, des agents peu scrupuleux maintiennent impunément des filières
obscures et continuent d’alimenter des trafics où sont souvent impliqués de
jeunes mineurs. Actualité épisodique, celle de jeunes arrivés en France avec
l’espoir d’une carrière sportive et que leur club abandonne une fois majeurs,
livrés à eux-mêmes, sans papiers, faute d’avoir tenu toutes les promesses qu’on
avait fondées sur eux.
Marie-George Buffet évoquait en juin 2001, au moment de la parution d’un
ouvrage consacré au sport et à la francophonie : « La situation de ces jeunes, que
l’on fait venir d’Amérique du Sud, ou d’Afrique, dans des conditions souvent
illégales, sans égard pour leurs attaches familiales, sans considérations autres
que pour leur potentiel sportif, et qui au bout du rêve se retrouvent souvent
brisés à l’aube de leur vie. » Et la ministre de la Jeunesse et des Sports de poursuivre : « Ce pillage par des agents sans scrupule est un drame pour ces enfants,
arrachés à leur environnement affectif et scolaire, et qui, pour la très grande
majorité, échouent dans leur quête de carrière sportive. C’est aussi un gâchis
pour les nombreuses nations qui sont ainsi dépouillées de leur élite sportive en
devenir, et qui voient leurs efforts de formation réduits à néant. Bien sûr, ce que
l’on appelle l’émigration sportive n’a pas pour seule origine les trafics honteux
opérés par certains agents. Les insupportables déséquilibres économiques du
monde actuel engendrent un sous-équipement et un sous-encadrement pour les
pratiques quotidiennes de tous et de toutes comme pour la pratique de haut
niveau, alors que l’accès à des centres de formation adéquats est vital pour la
préparation sportive des jeunes athlètes et pour leur équilibre psychologique. À
cela s’ajoute la quête bien légitime de promotion sociale, qui peut conduire de
jeunes athlètes, lorsque les conditions y sont propices, à rechercher l’intégration
dans le pays qui les a accueillis et formés [… ] Il ne s’agit pas de fermer les
portes à ces jeunes, mais de constater qu’au bout du compte, ce phénomène
entrave durement les efforts déployés dans chaque pays pour se doter non
seulement d’une élite sportive compétitive, mais également de l’encadrement
nécessaire à la vie de milliers de clubs de quartiers ou de villages. » Et de
conclure : « La France est prête, dans le cadre de la Francophonie, à mettre à
plat la nature et les formes que revêtent ses actions de coopération de sorte
qu’elle soit optimisée au profit du développement sportif et de l’aide à l’intégration sociale : du système d’aide aux athlètes au soutien spécifique au sport
de haut niveau, en passant par la mise en place de centres régionaux adaptés, il
y a beaucoup à faire pour privilégier la constitution de véritables filières de
formation, ancrées dans les pratiques amateurs et débouchant sur des centres de
haut niveau
[1]. »
La migration sportive échappe au jugement
Le résultat ressenti par les nations de départ comme le pillage organisé de
leurs talents sportifs au bénéfice des pays riches, outre le droit à la mobilité et à
la liberté de circulation des personnes, est-il acceptable ?
D’abord, il fausse le jeu en termes d’équité dans la compétition, en particulier quand s’affrontent les sélections nationales. Mais cela vaut aussi bien pour
l’organisation pyramidale du sport dans les pays bénéficiaires. Les fédérations
s’en trouvent fragilisées dans leurs tâches : structurer la discipline, organiser les
relations de solidarité entre pratique de masse, amateurs et professionnels
lorsque ce dernier niveau existe, nourrir la performance en maillant étroitement
le terrain. En effet, quand les appareils sportifs sont en mesure de puiser des
jeunes talents hors de leurs propres circuits de formation et parfois même au
détriment de ceux-ci – ce qui apparaît singulièrement chez les très grands clubs
de football européens qui ont renoncé à toute politique de formation pour ne
renouveler leur effectif qu’au moyen des transferts –, c’est l’ensemble de l’édifice qui est menacé.
Quant aux pays du Sud, il est bien rare que les performances sportives de
leurs émigrés leur apportent des retombées. Dévoiement des efforts de formation d’une part, abandon des politiques de formation de l’autre. Les compétitions s’en trouvant faussées et les déséquilibres sportifs accrus. Le sport n’y
gagne au total pas grand-chose.
Les migrations sportives concernent la planète entière ; aucune discipline
sportive n’est épargnée et l’on se gardera donc de schématiser dans le sens d’un
pillage du continent africain par les pays du Nord.
On distinguera par ailleurs entre la naturalisation et le recrutement d’athlètes
par des clubs professionnels ; entre la migration clandestinement organisée et
celle qui est formellement établie, comme l’accueil d’athlètes étrangers dans les
centres de formation européens par le biais de la coopération internationale.
Fenêtres d’opportunité professionnelle
Il faut ici aussi éviter de simplifier : le pays riche qui s’offre les services d’un
athlète évoluant dans une région pauvre. Comment classer sinon les deux footballeurs d’origine brésilienne qui jouent en championnat de France mais sont
naturalisés tunisiens et ont à ce titre triomphé dans la récente Coupe d’Afrique
des Nations ? Une compétition d’ailleurs marquée par la participation d’un
grand nombre de joueurs d’origine, africaine qui n’avaient jamais été retenus en
équipe A de leur pays d’origine, comme les deux franco-maliens Frédéric
Kanouté et Lamine Sakho ayant figuré dans l’équipe de France espoirs et
auxquels leur double nationalité a permis de participer à la CAN avec le maillot
du Mali.
De même pour les rugbymen australiens ou néo-zélandais qui ont opté pour
la nationalité française, anglaise ou irlandaise, et évolué sous ces couleurs
pendant la dernière Coupe du monde.
Il s’agit d’un nouveau marché planétaire où l’intérêt des clubs, des fédérations, voire des athlètes eux-mêmes, prime sur celui des nations. Sont ici
concernés pour l’essentiel des athlètes professionnels confirmés et titulaires
d’un palmarès national ou international. Notons que les sélectionneurs et les
entraîneurs ont été les premiers à travailler pour l’équipe d’une nation dont ils
n’étaient pas ressortissants. Comme Roger Lemerre, l’ancien sélectionneur de
l’équipe de France de football, qui a ainsi relancé sa carrière en Tunisie.
La vanne ayant par ailleurs été ouverte par les fédérations sportives, on ne
voit pas pourquoi les sélections nationales seraient épargnées par semblable
logique. Même si la FIFA s’en inquiète et devrait réagir sans tarder à ces naturalisations « de complaisance » au nom de l’esprit « bafoué » du sport
[2].
Chaises musicales
1995 : la Cour européenne de justice rend un arrêt dans l’affaire qui oppose
Jean-Marc Bosman, un footballeur belge, à l’UEFA et oblige cette dernière à
modifier son règlement, considérant les joueurs « communautaires de l’UE »
comme étant égaux aux « nationaux ». La règle est toutefois uniquement applicable aux joueurs de l’UE. Plus récemment, le Conseil d’État français provoque,
le 30 décembre 2002, un cataclysme avec son verdict dans l’affaire Malaja, du
nom de la basketteuse polonaise qui avait signé avec le RC Strasbourg et s’était
vue privée de licence par la Fédération française parce que l’équipe possédait
déjà deux joueuses – le maximum autorisé – extra-communautaires : l’accord
d’association entre l’UE et la Pologne en 1993 interdit « toute discrimination
fondée sur la nationalité en ce qui concerne les conditions de travail ». Un
accord d’association est passé avec 23 autres pays. Tout sportif des 24 pays
concernés peut désormais sans appel possible devenir « communautaire » et
donc échapper aux quotas. Comme l’UE a signé le 23 juin 2000 à Cotonou
(Bénin) des accords semblables avec 77 pays d’Afrique, des Caraïbes et du
Pacifique, n’importe quel joueur issu des ces pays peut invoquer la jurisprudence, ce qui promet des bouleversements extraordinaires au plan international.
Rien n’interdit plus désormais à un club de football professionnel d’aligner
une équipe de onze joueurs n’ayant pas la nationalité du pays concerné. En
termes de droit européen, l’exception sportive n’a plus de raison d’être, à part
les fonctions sociales, éducatives et culturelles, qui confèrent selon le traité
d’Amsterdam de juin 1997 « un rôle de ferment de l’identité et de trait d’union
entre les hommes ». Voilà qui ne fait pas l’unanimité.
L’Équipe dénonce l’arrêt
Malaja comme désagrégeant la fibre nationale, et Sepp Blatter, président de la
FIFA, affirme dans
Le Monde : « Malaja, c’est la dérégulation sauvage, une forme
de dumping social, la victoire des intérêts individuels à court terme
[3]. »
Mais quel serait au juste le « ferment de l’identité » où se fonderait aujourd’hui l’exception sportive ? En quoi le sport permet-il une cristallisation des
identités et des cultures ? N’y a-t-il pas une culture unique, au même titre qu’il
existe une pensée unique fortement critiquée dans les mouvements altermondialistes ?
Pillage organisé
30 novembre 1999 : le conseiller technique Jacques Donzel présente au
ministre des Sports un rapport sur le recrutement, l’accueil et le suivi des jeunes
étrangers dans les centres de formation en club de football professionnel, et
dénonce pour la première fois à travers des cas précis l’existence d’un marché
parallèle, voire clandestin, entre l’Afrique francophone et l’Europe.
Est constatée l’activité de structures parallèles aux centres de formation
reconnus et agréés, avec des réseaux d’agents pour la plupart non agréés par
la FIFA et d’intermédiaires locaux chargés de repérer comme d’approcher des
jeunes joueurs afin de « les mettre à l’essai » dans un centre de formation
européen sans pour autant se soucier de l’après-test : contrats de travail ou
contrats de deuxième catégorie (apprentis, aspirants, espoirs ou stagiaires)
pour une minorité, et simple billet de retour pour la majorité en cas de non-conclusion.
Ces flux migratoires s’opèrent majoritairement à partir de l’Afrique francophone : liens historiques, difficultés économiques et sociales des populations,
tradition fortement ancrée d’une immigration en direction de l’ancienne puissance coloniale, langue commune. Ces structures parallèles se sont aujourd’hui modifiées et complexifiées avec l’installation d’antennes locales pour le
recrutement et la formation des jeunes avant leur migration. Cette bien réelle
délocalisation des centres de formation permet plus de discrétion et joue sur
l’aspect médiatique de la solidarité et du développement du sport sur le sol
africain. Un article récent de L’Équipe présentait une Football Academy qui
alimente les clubs professionnels de football au Nord de la France, en
Belgique et aux Pays-Bas.
Ascension sociale ?
Le continent africain est aussi victime des migrations formellement organisées par le biais du système de coopération internationale. Le gouvernement
français et le Comité international olympique favorisent la venue d’athlètes des
pays les moins riches dans les pays du Nord sous forme de stages grâce à des
bourses de la coopération internationale ou Solidarité olympique (dispositif de
financement du CIO ) leur permettant de bénéficier de conditions d’entraînement
bien meilleures que dans le pays d’origine.
Bien que ces stages, plus ou moins longs, se déroulent dans un cadre
conventionné avec un encadrement et un suivi des athlètes de grande qualité, il
s’agit pour les athlètes africains de la première marche vers l’insertion dans les
pays du Nord. En dépit de contrats stipulant le retour des athlètes dans le pays
d’origine, une fois le stage terminé, on observe « une aversion au retour », et des
tentatives d’intégration par les clubs professionnels du Nord
[4]. Après une phase
d’attente de prolongement du stage, en un premier temps, les athlètes en formation à l’Institut national du sport et de l’éducation physique (INSEP) anticipent
sur leur sortie du système de coopération internationale en prenant rapidement
contact avec des clubs, professionnels ou non, leur assurant un visa renouvelé
sur le sol français. Ce qui se comprend dans une logique d’ascension sociale, de
recherche de confort, de rupture avec la vie antérieure, le retour au pays étant
synonyme d’échec ou de régression.
Cas d’espèce : un seul des cinq jeunes Sénégalais qui participaient à la finale
des « 1 000 mètres espoirs africains » réunissant les 48 meilleurs Africains en
ouverture du meeting de Nice en 2000, avec le soutien de la coopération française, était du voyage retour. Quatre mois auparavant, deux des meilleurs
athlètes sénégalais avaient profité d’un stage de quelques jours en banlieue parisienne pour s’installer définitivement en Europe
[5].
De même lors des Jeux de la Francophonie à Ottawa/Hull (Canada) en 2001,
quand une centaine de jeunes athlètes restèrent sur place après la compétition,
demandant l’asile politique !
Faut-il rappeler que, durant la colonisation, l’accès au sport était interdit aux
populations noires et les associations sportives comme les compétitions réservées aux Blancs ? De nombreux historiens vont aujourd’hui au-delà du déficit
en infrastructures par manque de ressources et analysent le sous-développement
du sport en Afrique comme traduisant une volonté politique des colonisateurs
[6].
Même s’il y avait des jeux traditionnels et une pratique informelle, le
gouvernement français n’a jamais pris en compte les aspirations de la jeunesse
africaine pour le sport. Il faut attendre les Jeux Olympiques de 1956 à
Melbourne, puis ceux de 1960 à Rome, avec une moisson de médailles obtenues
par les athlètes américains et britanniques d’origine africaine, pour que le gouvernement français prenne conscience de sa « réserve » dans les anciennes colonies.
Maurice Herzog, secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, va dès le début
des années 1960 initier le premier programme de coopération sportive entre la
France et les nouveaux États d’Afrique francophone. La France contribuera à
l’organisation des Jeux de l’amitié à Abidjan puis à Dakar qui réuniront les
meilleurs athlètes africains et français. Les athlètes africains étant conviés à la
veille de ces Jeux à un stage de préparation olympique à l’INSEP. C’est là une
des premières formes de migrations sportives organisées. Sans compter l’envoi,
pour la première fois, de conseillers et techniciens français sur le continent africain pour y élever le niveau. Ce regain d’intérêt sera justifié dans un discours
paternaliste du ministre français des Sports : « Nous avons un rôle de parrainage, nous amenons nos petits frères à notre niveau et bientôt ils seront tous affiliés au Comité international olympique
[7] ».
Cette initiative soi-disant empreinte d’humanisme introduira le meilleur
cheval de Troie qui soit en Afrique pour les fédérations sportives et les entreprises françaises ; elle permettra d’y aménager des mécanismes de détection et
de mettre en marche la migration des athlètes de grande qualité, tout en consolidant les intérêts économiques et la prédominance de la France dans ses
anciennes colonies. Le phénomène suscite de vives critiques et la condamnation
précoce de cette formation exclusive d’athlètes africains de haut niveau dont on
pourra tirer le meilleur parti
[8].
La coopération française qui véhiculait un modèle pyramidal et associatif a
donc paradoxalement structuré le sport de l’Afrique francophone en finançant
une élite. Or, les sportifs français disposaient, eux, d’une assise : l’État-nation,
alors que l’Afrique était constituée d’États postcoloniaux sans nations. Le sport
s’y ancre dans les liens familiaux, tribaux ou ethniques. D’où
a fortiori l’importance de la participation d’athlètes africains aux compétitions internationales, avec pour objectif l’affirmation d’une identité nationale aussi bien devant
le monde que devant le pays
[9].
Trente ans après, le gouvernement français privilégiait toujours la formation
des sportifs de haut niveau au détriment du développement des structures sportives et associatives en Afrique. Comme en témoigne la ventilation du Fond
d’aide et de coopération (FAC ) attribué au sport sur la période 1987-1997 : 36,7
millions de francs pour le sport de haut niveau contre 21 millions destinés au
développement du sport de masse.
Posons que les gouvernements et les fédérations sportives ont toujours beaucoup de mal, comme l’observe le rapport Donzel, à rompre avec les réflexes
postcoloniaux malgré les récentes actions d’aide au développement du sport sur
le continent africain.
Comment devenir champion, dans pareil contexte, autrement que par la
migration vers les pays occidentaux ?
L’univers des athlètes africains
Pour une majorité d’entre eux, les athlètes africains sont issus de familles
démunies, élevés dans un univers de survie, de « débrouillardise » individuelle
et de solidarités, voire d’obligations, familiales compte tenu de l’absence d’aide
sociale institutionnalisée
[10]. Mais avec en contrepartie de la dette au réseau familial élargi, de fortes contraintes qui pèsent sur l’émancipation de l’individu.
Ils ont très peu de contacts avec l’école, une association sportive, ou quelque
institution sociale que ce soit véhiculant l’appartenance citoyenne ou nationale.
Contrairement à ce qui se passe en Occident, la découverte du sport de
compétition a lieu très tard, à l’âge de 14-15 ans, et par hasard, souvent dans la
rue, après avoir été repéré avec ses qualités athlétiques ou ses aptitudes sportives évidentes au premier coup d’œil par des entraîneurs, agents sportifs et
autres intermédiaires qui mèneront à la porte d’un club.
Pour les meilleurs, l’ascension sociale est très rapide. Ils participent, seulement trois ou quatre ans après les premiers contacts avec la discipline, à des
compétitions internationales et le départ en l’Europe concrétise cette réussite,
garantissant une reconnaissance sociale dans l’entourage. Un parcours singulier
qui bouleverse les idées occidentales d’une réussite sociale au mérite : intensité
de l’entraînement, sens du sacrifice dès le plus jeune âge.
Une logique progressive de l’éloignement
Ainsi s’en expliquait le Burundais Arthemon Hatungimana, vice-champion
du monde de 800 mètres en 1995, lors du Forum Mondial du Sport ( 22 au 31
août 2003 à Saint-Denis en marge des Championnats du monde d’athlétisme) en
réaction à la naturalisation de Stefan Cherono. Les sportifs ont bien sûr des
responsabilités. Mais le problème, en Afrique, c’est que l’athlète n’a pas son
mot à dire : ce sont toujours les politiciens et les dirigeants qui prennent la
parole et décident à sa place. Or l’athlète est d’abord soucieux de développer ses
talents personnels. Quand les moyens pour ce faire ne lui sont pas fournis, il est
obligé de se vendre pour réaliser son rêve.
La migration sportive, une expérience collective
Cette expérience collective ressort très vite des témoignages recueillis
auprès des athlètes africains interviewés. Ces derniers font souvent référence au
parcours de leurs aînés.
Par exemple en athlétisme, celui du Français Ibrahima Wade, que les journalistes n’hésitent pas à mettre en avant. Il commence à l’âge de 22 ans sur le
défi lancé d’un copain, alors qu’il jouait jusque-là au football dans les quartiers
de Dakar. Il arrive en France en 1995 après avoir obtenu une bourse de la
Coopération française. Au fur et à mesure des compétitions, il accumule les
titres en France et en Afrique, et participe aux Jeux Olympiques d’Atlanta
comme aux Championnats du monde avec la délégation sénégalaise. Il est
ensuite naturalisé français et participera à Sydney sous les couleurs de la
France
[11].
Un cadre de la promotion sociale inéluctablement balisé, donc, il y a déjà
plus de quarante ans. Portraits références des premiers athlètes qui ont marqué
l’histoire du sport africain, tels Abdou Séyes, Louis Ombonwan ou encore Papa
Gallo Thiam.
Remèdes
La France a travaillé, de 1997 à 2002, notamment dans le cadre de la Francophonie, à optimiser la nature et les formes de ses actions de coopération au
profit du développement sportif et de l’aide à l’intégration sociale. Système
d’aide aux athlètes, soutien spécifique au sport de haut niveau, mise en place de
centres régionaux adaptés. Il s’est partout agi de privilégier la constitution, localement, de véritables filières de formation ancrées dans les pratiques amateurs
et débouchant sur des centres de haut niveau.
Le gouvernement de l’époque a cherché à moraliser les pratiques au sein des
centres de formation des clubs français, à encadrer la fonction d’agent et à
responsabiliser les fédérations sportives quant à des pratiques répréhensibles.
Mais il a parallèlement voulu porter la question de la lutte contre les abus au
sein d’enceintes multilatérales.
La déclaration du Conseil européen de Nice (décembre 2000
[12]) stigmatise
ainsi, au terme de longues négociations conduites par la ministre de la Jeunesse
et des Sports Marie-George Buffet, « les transactions commerciales ayant pour
objet les sportifs mineurs, y compris ceux issus des pays tiers » et qui « mettent
en danger la santé et le bien-être des jeunes sportifs »
. Le Conseil européen
appelle même « les organisations sportives et les États membres à enquêter sur
de telles pratiques, à les surveiller et, le cas échéant, à envisager des mesures
appropriées »
.
La Déclaration de Nice ne constitue pas un cadre juridique contraignant
puisque l’Union européenne n’a pas compétence dans le domaine du sport, mais
elle a constitué et constitue pour les États comme pour les organisations sportives désireuses de s’opposer aux dérives un point d’appui efficace.
Quelques mois après son adoption, le 5 mars 2001, les négociations entre la
Commission européenne et la FIFA sur une régulation des transferts internationaux aboutissaient. Parmi les principes contenus dans l’accord alors conclu, une
clause relative au transfert des mineurs : « Les clubs souhaitant accueillir des
mineurs de moins de 18 ans devront s’engager, par l’intermédiaire d’un code de
bonne conduite, à garantir au joueur concerné l’accès à une formation sportive
et scolaire dans des conditions d’hébergement satisfaisantes. » L’accord apportant également la précision suivante : « Les transferts donneront lieu à une
compensation financière au bénéfice de l’ensemble des clubs qui sont intervenus dans la formation du joueur depuis qu’il a atteint l’âge de 12 ans », cette
mesure s’accompagnant « de la création, au profit des petits clubs, d’un “fonds
de solidarité” destiné à financer des actions de formation et alimenté par un
prélèvement de 5 sur chaque transfert. »
Un tel accord n’était pas l’arme destinée à prévenir des mouvements migratoires que les déséquilibres Nord-Sud continueront évidemment à alimenter.
Mais on envisageait pour la première fois des retombées pour les structures
sportives du pays d’origine, avec des mécanismes pérennes d’aide au développement sportif, selon une règle de type « inviteur-payeur ».
Qui plus est, la Conférence des ministres de la Jeunesse et des Sports des
pays ayant le français en partage (CONFEJES) organisait à Bamako un rassemblement autour du « recrutement des jeunes joueurs de football africains au profit
des centres de formation des clubs professionnels étrangers ». L’organisation
d’une telle Conférence répondait principalement à une demande des pays du
Sud. Elle traduisait également un engagement nouveau du gouvernement français à s’attaquer aux filières douteuses. Au terme de la Déclaration de
Bamako
[13], les ministres du Sports invitaient les États, en liaison avec les
instances sportives, à « mettre en place une réglementation concernant l’interdiction des transactions commerciales sur les jeunes joueurs de moins de 18 ans,
l’organisation de la préformation dans les pays d’origine jusqu’à l’âge de
16 ans ». Ils s’engageaient en outre à « instaurer l’obligation d’être agréé par les
pouvoirs publics, pour exercer la fonction d’agent, d’intermédiaire, de recruteur
ou toute fonction conduisant à mettre en relation un joueur et un club ».
Il n’est pas anodin de constater que de 1999 à 2002, un important travail de
concertation s’est mis en place entre le ministère de la Jeunesse et des Sports
d’une part, et le ministère délégué à la Coopération d’autre part, afin que le
système d’aide aux athlètes africains soit repensé et pour viser à la formation de
véritables acteurs du développement sportif, socialement valorisés, mais préservés des situations de rupture avec leur milieu d’origine. L’objectif étant que les
efforts consentis pour dégager une élite sportive s’articulent sur ceux qui sont
nécessaires pour former les éducateurs indispensables à l’encadrement des
jeunes dans les quartiers et les villages.
Le nouveau cadre réglementaire relatif à la coopération décentralisée
permettait, dans la même période, de donner un nouvel élan à des projets de
développement sportif initiés par des collectivités territoriales ou portés par des
ONG.
De la même manière, on a commencé à penser le soutien au sport de haute
performance non seulement dans sa spécificité mais dans son lien avec les
pratiques amateurs. Véritable révolution culturelle qui faisait passer l’émergence de véritables filières nationales de formation devant la production de
l’élite à venir.
Pour être cohérente, une telle approche supposait un effort particulier quant
aux moyens d’entraînement et de préparation à la grande compétition dans les
pays africains eux-mêmes, de sorte que le stage de longue durée dans un pays
du Nord ne soit plus l’unique alternative en matière de carrière sportive, fût-elle
internationale.
Il y a, à ce jour, trois centres d’entraînement internationaux dans les pays de
l’Afrique francophone : celui de Dakar pour l’athlétisme avec une mise en place
en 1997-1998 ; celui de Tunis consacré à la boxe qui existe depuis 1993 ; celui
d’Abidjan spécialisé dans la lutte et le judo, ouvert en 1999. À travers la
CONFEJES, c’est la Francophonie qui en assure la gestion – conjointement avec
Solidarité olympique, les fédérations internationales concernées et le Conseil
supérieur du sport africain, offrant des bourses à la plupart des sportifs et sportives qui s’y entraînent.
Compte tenu des difficultés de gestion et de recrutement affectant ces
établissements, notamment « pour le judo, la lutte ou la boxe
[14] », les autorités
françaises ont parfois été conduites à s’interroger sur la pertinence des financements affectés.
C’est une jeune athlète sénégalaise qui va apporter lors des Mondiaux d’athlétisme d’Edmonton une belle confirmation, non seulement de la validité de
cette approche, mais de la nécessité d’y apporter des moyens supplémentaires.
La victoire d’Amy Mbacke Thiam au 400 mètres féminin a été le premier titre
remporté par le Sénégal à des Mondiaux d’athlétisme. Et ce, dans une course à
résonance un peu particulière pour le public français puisque dominée par des
figures majeures de notre athlétisme féminin, la pionnière Colette Besson,
Marie-Josée Pérec : « Amy Mbacke doit bien sûr à elle-même, à ses efforts, à sa
préparation, à son courage d’avoir décroché ce titre prestigieux. Mais sa
médaille nous interpelle aussi sur ce que la Francophonie peut et doit apporter
au développement du sport dans l’ensemble de ses pays membres »
, écrira
Marie-George Buffet dans une tribune au
Monde
[15]. D’autant qu’il y avait aussi
les performances de Kaltouma Nadjina, Tchadienne, et de Mireille Nguimga,
Camerounaise, qui finissaient aux cinquième et septième places de la même
finale.
Deux ans plus tard, lors des Mondiaux de Paris-Saint-Denis, Amy Mbacke
Thiam était encore au rendez-vous de la performance, avec une belle troisième
place, toujours sous les couleurs du Sénégal. Et déclarant à la presse n’avoir
« jamais eu l’intention de quitter le centre » de Dakar; « c’est toujours l’endroit
où j’habite, je n’ai rien changé à ma vie depuis le titre. C’est un environnement
qui me convient, j’y suis proche de ma famille
[16] ».
Dans un rapport remis aux ministres francophones de la Jeunesse et des
Sports le 22 janvier 2002, des experts indépendants notaient que ces centres
« sont encore très peu nombreux » : « C’est insuffisant pour rapprocher la préparation d’un nombre significatif de sportifs de haut niveau de leur contexte socio-culturel d’origine, ce qui est un des objectifs majeurs de ces centres. » Et puis :
« Ces centres assurent surtout l’aspect technique de la formation des athlètes de
haut niveau ; ils n’assurent pas en réalité les autres dimensions de cette formation, en particulier la préparation à la reconversion et la formation professionnelle indispensable. On soulignera à ce sujet que la question du sport de haut
niveau dans les pays membres de la CONFEJES demeure entière pour de
nombreuses disciplines, en particulier pour les sports collectifs. La plupart de
ces sports ne font plus l’objet d’une action solidaire dans le cadre de la CONFEJES
depuis quelques années. Pourtant certains de ces sports constituent pour les pays
membres un élément important de dynamique dans leur pratique et leur image
sportive. »
Pour finir : « Le développement durable du sport dépend directement d’une
action cohérente sur tous les niveaux de la pratique sportive. Le sport de haut
niveau peut produire des résultats durables à la condition que le pays dispose
d’une formation et d’une capacité de détection de masse pour fournir une base
large au renouvellement des élites au travers du sport scolaire et du sport fédéral pratiqués régulièrement. Ces trois éléments dépendent eux-mêmes en particulier à la fois des possibilités de pratique informelle mais régulière dans les
quartiers ou les villages, de la disposition de formateurs, d’une documentation
régulière, de la possibilité de se confronter régulièrement et enfin des moyens
matériels et financiers
[17]. »
[1]
Discours prononcé à Paris le 6 juin 2001 devant les ambassadeurs de la plupart des pays
francophones.
[2]
« Football : les inquiétudes de la FIFA »,
L’Humanité, 19 février 2004.
[3]
Le Monde, 20 janvier 2003.
[4]
Cf. l’enquête réalisée par Nicolas Bonnet à l’Institut national du sport et de l’éducation
physique (INSEP), juin-juillet 2000, « Réadapter la coopération sportive au profit du développement du sport et du développement social », mémoire du DESS Pratiques sociales du développement, Institut d’études du développement économique et social, université de Paris I.
[5]
Gille Van Kote, « Les espoirs de l’athlétisme sénégalais fuient vers l’Europe »,
Le Monde,
22 août 2000.
[6]
Cf. Bernadette Deville-Danthu,
Le sport en noir et blanc, Paris, l’Harmattan, 1997.
[7]
Ibid. p. 404.
[8]
Ibid, p. 415 : « La France comme d’autres nations tira parti de la popularité et de l’impact
médiatique du sport pour en faire un support publicitaire afin d’ouvrir le marché africain à
ses produits. Ainsi les grandes figures du sport africain tels que Assane Diouf, Firmin Nguia
ou Kouamé Yao usèrent de leur aura pour inciter leurs compatriotes à shooter Adidas, à fumer
Gitanes, à boire Kronenbourg Pam-Pam, ou Nescafé, ou encore chronométrer Oméga… ».
[9]
Cf. pour une analyse plus détaillée Souaïbou Gouda,
États, Sports et politiques en Afrique
noire francophone : cas du Bénin, du Congo, du Niger et du Sénégal, thèse de doctorat de
STAPS, université de Grenoble I, 1997. Et Rodolphe Elame Jackson,
Le mirage du développement du sport en Afrique, Thèse de doctorat de sociologie, université de Paris VII, 1977.
[10]
Nicolas Bonnet, « Réadapter le système d’aide aux athlètes africains »,
Les Cahiers de la
francophonie, n° 9,
Sport et francophonie, Paris, L’Harmattan, 2000.
[11]
Patricia Joly, « Ibrahima Wade, entrepreneur en boulangerie et roi du 400 m »,
Le Monde,
l8 août 2000.
[12]
Déclaration relative aux caractéristiques spécifiques du sport et à ses fonctions sociales
en Europe devant être prises en compte dans la mise en œuvre des politiques communes.
Conclusions de la présidence, Conseil européen de Nice, 7,8 et 9 décembre 2000, annexeIV,
article 13.
[13]
Déclalation de Bamako, conférence des ministres de la Jeunesse et des Sports des pays
ayant le français en partage, 22 décembre 2002.
[14]
Jean Beaudoin
et al.,
Évaluation des programmes de la CONFEJES et des Jeux de la Francophonie, 22 janvier 2002, p. 53,
www. confejes. org/ DocEnLigne/ RapEvalExt. doc
[15]
Marie-George Buffet, « La francophonie, outil du développement sportif »,
Le Monde,
17 août 2001.
[16]
Interview accordée à
L’Humanité, 25 janvier 2003.