Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 21 à 25
doi: 10.3917/oute.008.0021

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no 8 2004/3

2004 Outre - Terre

Entretien avec Jérôme Champagne

Alfred Wahl
Outre-Terre : D’abord, en un mot, qu’est-ce que la Fédération internationale de football-association ?
Jérôme Champagne : La FIFA régit la pratique du football dans le monde. C’est une association de droit suisse fondée le 21 mai 1904 à Paris. Elle fête son centenaire cette année. Il s’agit d’une fédération internationale qui regroupe 204 fédérations nationales de football, approximativement autant que d’États représentés à l’ONU. Les statuts de la FIFA prévoient, en effet, qu’elle reconnaît une seule fédération par pays.
La FIFA veille à l’uniformité des règles du jeu et de la pratique, ce qui a assuré son universalité et son implantation planétaire. La FIFA organise aussi une dizaine de compétitions internationales, dont la Coupe du monde de la FIFA est la plus célèbre et la plus suivie avec plus de 30 milliards de téléspectateurs en audience cumulée en 2002.
Les missions de la FIFA dans le monde entraînent, on le devine, une proximité avec la politique et surtout la politique internationale.
Outre-Terre : On peut supposer que pour occuper le poste qui est le vôtre, il faut avoir une compétence au moins double : la connaissance du football et celle des problèmes de politique internationale. Vous répondez, je crois, à ces exigences.
J.C. : Je suis de nationalité française et conseiller aux Affaires étrangères ; j’ai été diplomate de carrière quatorze ans, en poste successivement à Oman, La Havane, Los Angeles et en dernier à Brasilia. Auparavant, durant mes études à Paris, j’ai été pigiste à France Football pour les pages du football étranger de 1976 à 1983.
Outre-Terre : Et le passage à la FIFA s’est réalisé comment ?
J.C. : En 1997, le comité local organisateur de la Coupe du monde de la FIFA devant se dérouler en France a cherché à recruter un diplomate connaissant le football, et c’est ainsi que j’ai assumé les fonctions de conseiller diplomatique et de chef du protocole de 1997 à 1998.
Élu président au cours du déroulement de la Coupe du monde, monsieur Joseph Blatter m’a proposé un poste de conseiller pour les affaires politicosportives. C’est ainsi que j’ai quitté le Quai d’Orsay et rejoint Zurich en 1999 où, depuis un peu plus d’un an, j’ai été nommé secrétaire général adjoint.
Outre-Terre : Entrons maintenant dans le vif du sujet. Pouvez-vous vous prévaloir, à la FIFA, de succès diplomatiques qui indiqueraient que le football est un outil de paix ?
J.C. : Le rôle de la FIFA, et le mien en particulier, est de servir les 204 associations nationales, de préserver une vision globale. Le football est le premier sport dans le monde. Aucun gouvernement ne peut s’en désintéresser. Nous sommes des interlocuteurs de la quasi-totalité de ces gouvernements.
Je citerai un exemple d’action politico-sportive réussie. Avec l’appui de l’Union européenne de football-association (UEFA ), nous avons réussi à instaurer une fédération de Bosnie-Herzégovine réunifiée après l’éclatement de la Yougoslavie et la guerre civile qui a frappé la Bosnie. Conformément aux statuts de la FIFA (une fédération par pays), nous avons œuvré pour y parvenir, récusant d’abord toute fédération bosno-serbe. Il a fallu du temps ; le rapprochement a été progressif et les Bosno-Serbes ont été intégrés par étapes dans le championnat. C’est nous qui avons proposé les statuts de la nouvelle fédération. Aujourd’hui, elle est unie avec une présidence tournante. Le premier champion de Bosnie de ce championnat réunifié est une équipe bosno-serbe. Enfin, la sélection nationale de Bosnie compte dans ses rangs des joueurs serbes. Bonexemple d’une rencontre plutôt réussie entre le football, l’histoire et la politique.
Outre-Terre : Pourtant, l’on dit et l’on écrit volontiers que le football déchaîne les passions nationales et ethniques.
J.C. : À cette mauvaise querelle, je réponds que le football vit au milieu des problèmes politiques et des problèmes de nos sociétés. Nous vivons avec. On ne voit pas comment le football pourrait être entre parenthèses dans une société qui est une et où les nationalismes et l’ethnicisme sévissent partout.
Et pourtant, le football est l’un des rares langages universels qui dépassent tous les contentieux nationaux, ethniques, religieux. Même quand les passions religieuses et politiques se déchaînent comme en Irlande du Nord, le football est possible, y compris avec des équipes mixtes formées de catholiques et de protestants.
Personne ne nie l’existence de débordements dans le cadre du football. Mais ils restent, en général, dans certaines limites, du moins quand les équipes nationales s’expriment.
Je préfère vous rappeler l’existence d’une autre face, que l’on ne voit généralement que dans le football. Rappelez-vous les scènes de fraternisation entre les joueurs d’Iran et des États-Unis à Lyon en 1998, lors de la Coupe du monde de la FIFA. Instant privilégié qui a troublé les pouvoirs.
Il faut savoir aussi qu’il existe dans le championnat d’Israël des équipes mixtes comme celle de Nazareth qui compte des joueurs de toutes les confessions dans ses rangs. Il y a aussi des Arabes israéliens qui jouent dans l’équipe nationale d’Israël. Depuis l’affiliation de la fédération de Palestine à la FIFA en 1998, la sélection nationale joue à l’extérieur ; elle a obtenu en 2003, grâce à l’action de la FIFA, les documents administratifs des autorités israéliennes.
Toutefois, il a fallu intégrer Israël à l’UEFA puisque ses équipes ne peuvent se rendre dans les pays arabes et donc faire partie de la confédération asiatique. La FIFA ne peut pas tout et surtout pas faire de miracles.
Outre-Terre : D’après ce que vous dites, on a plutôt le sentiment que la FIFA peut beaucoup dans le contexte international…
J.C. : Je puis vous dire d’expérience que le président Blatter est reçu partout comme un chef d’État lorsqu’il rend visite à une fédération nationale. S’il n’est pas appelé auprès du chef de l’État, il voit le chef du gouvernement ou au moins le ministre des Affaires étrangères. N’oublions pas non plus le rôle que la FIFA a joué dans la lutte contre l’apartheid en excluant en 1976 la fédération sud~africaine « blanche ».
Outre-Terre : Il est parfois reproché à la FIFA de ne pas être un modèle de fonctionnement démocratique…
J.C. : La FIFA est une organisation démocratique et son président est élu par les fédérations membres depuis 1904. Les délégués de toutes les fédérations se réunissent en congrès où l’on définit la politique. De la même manière, le président Blatter a fait en sorte que le choix de la fédération organisatrice de la Coupe du monde de la FIFA de 2010 soit limité aux associations nationales africaines, ce qui est une mesure de justice au regard de ce que l’Afrique a apporté au football mondial. L’alternance entre les continents est officiellement instaurée ; ce qui signifie que ce sera le tour d’une fédération africaine.
Il s’agit ici d’une décision politique et stratégique, un message pour le monde : le football accorde sa confiance à l’Afrique et aux Africains.
Outre-Terre : On parle du Maroc, de l’Égypte et surtout de l’Afrique du Sud, ce qui suscite déjà des commentaires très vifs en Afrique…
J.C. : Sans commentaire…
Outre-Terre : Il reste deux problèmes que la FIFA doit aborder aujourd’hui plus que jamais : ce sont d’abord les difficultés du football féminin dans certaines fédérations.
J.C. : Contrairement à ce que l’on croit, il y a du football féminin dans des pays musulmans. Il est vrai que dans certaines zones, il y a des pesanteurs. Mais le Nigéria a une équipe qui a d’ailleurs participé à la Coupe du monde de football féminin de la FIFA aux États-Unis en 2003. Le football féminin existe en Égypte, sous la forme d’un championnat, en Algérie et au Maroc.
Tout récemment a eu lieu une rencontre féminine à Dubaï entre l’équipe britannique de Chelsea et une sélection locale, en présence d’une représentante de la FIFA.
Outre-Terre : Il est question aussi de « missions » de la FIFA qui dépasseraient le seul cadre de l’organisation du football…
J.C. : De plus en plus, la FIFA utilise le message des valeurs du football pour promouvoir des actions de nature sociale à travers le monde. La FIFA est une sorte d’ONG qui travaille en coopération avec des organismes de l’ONU et plus précisément avec l’UNICEF ou l’Organisation internationale du travail mais aussi avec SOS Villages d’Enfants.
De plus, l’aide aux fédérations prend plusieurs formes. Ainsi, en vertu du « projet Goal », la FIFA développe aujourd’hui 160 projets de construction et d’infrastructures diverses, sièges de fédérations pour celles qui n’en ont pas, centres techniques, etc. Sans compter l’aide pour la formation de techniciens. Toute cette aide va en priorité aux fédérations les plus démunies. Il y a aussi le programme d’assistance financière aux fédérations. Au total, la FIFA consacre un tiers de son budget au développement du football. La FIFA contribue aussi à des programmes de santé au bénéfice des jeunes des pays pauvres.
Dans le cadre de ses responsabilités sociales, la FIFA a signé la convention de l’OIT relative au travail des enfants dans l’industrie des biens d’équipement. Il s’agit de protéger les enfants employés dans les entreprises délocalisées. Ainsi, les ballons marqués du timbre FIFA sont garantis comme n’ayant pas été fabriqués par des enfants.
Outre-Terre : Quels sont aujourd’hui les dangers qui menacent de porter atteinte à l’universalisme du football, c’est-à-dire à ce fondement exceptionnel dans le monde ?
J.C. : Les menaces sont nombreuses : les dérives économiques, le dopage que la FIFA combat depuis près de trente ans, l’excès de football notamment en termes de football de clubs dont le nombre et le format des compétitions a largement augmenté, l’utilisation du football à des fins autres que sportives par ceux qui devraient servir le football plutôt que s’en servir, la concentration des richesses dans le football comme ailleurs. Le football suit aussi les évolutions de nos sociétés, pour le bien et pour le pire. Quelles que soient les menaces qui se font sentir, la FIFA restera ferme sur son principe d’interdiction d’afficher une appartenance politique, religieuse ou ethnique.
Outre-Terre : Et l’ethnicisation des clubs et des équipes ?
J.C. : C’est un sujet très préoccupant pour nous à un moment où les gens ont tendance à se replier sur eux-mêmes et à développer le communautarisme.
Toutefois, cette question ayant créé des situations ingérables au sein de fédérations telles que celles de l’île Maurice et d’Australie, celles-ci ont prononcé l’interdiction de constituer des clubs ethniques.
Outre-Terre : On a vu dans le passé la FIFA composer avec beaucoup de pays et laisser les gouvernements contrôler étroitement le football : les pays communistes, les dictatures d’Amérique latine, etc. Qu’en est-il aujourd’hui ? Est-ce que le football jouit d’une plus grande autonomie ? Comment la FIFA y contri-bue-t-elle ?
J.C. : La FIFA est une garantie ; elle intervient dans beaucoup de pays pour garantir le fonctionnement des fédérations selon ses principes. La liste serait longue. Ainsi, la FIFA a suspendu la semaine passée la fédération du Guatemala parce que le nouveau pouvoir politique a décidé de déposer son président pour le remplacer d’autorité par un autre. Des contacts vont avoir lieu, comme d’habitude, et nous comptons bien convaincre le pouvoir politique que le football doit disposer de sa propre autonomie pour pouvoir se développer à l’abri des secousses et des vicissitudes de la vie politique.
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