2004
Outre - Terre
Entretien avec Jérôme Champagne
Alfred Wahl
Outre-Terre : D’abord, en un mot, qu’est-ce que la Fédération internationale
de football-association ?
Jérôme Champagne : La FIFA régit la pratique du football dans le monde.
C’est une association de droit suisse fondée le 21 mai 1904 à Paris. Elle fête son
centenaire cette année. Il s’agit d’une fédération internationale qui regroupe 204
fédérations nationales de football, approximativement autant que d’États représentés à l’ONU. Les statuts de la FIFA prévoient, en effet, qu’elle reconnaît une
seule fédération par pays.
La FIFA veille à l’uniformité des règles du jeu et de la pratique, ce qui a
assuré son universalité et son implantation planétaire. La FIFA organise aussi une
dizaine de compétitions internationales, dont la Coupe du monde de la FIFA est
la plus célèbre et la plus suivie avec plus de 30 milliards de téléspectateurs en
audience cumulée en 2002.
Les missions de la FIFA dans le monde entraînent, on le devine, une proximité avec la politique et surtout la politique internationale.
Outre-Terre : On peut supposer que pour occuper le poste qui est le vôtre, il
faut avoir une compétence au moins double : la connaissance du football et celle
des problèmes de politique internationale. Vous répondez, je crois, à ces
exigences.
J.C. : Je suis de nationalité française et conseiller aux Affaires étrangères ;
j’ai été diplomate de carrière quatorze ans, en poste successivement à Oman, La
Havane, Los Angeles et en dernier à Brasilia. Auparavant, durant mes études à
Paris, j’ai été pigiste à France Football pour les pages du football étranger de
1976 à 1983.
Outre-Terre : Et le passage à la FIFA s’est réalisé comment ?
J.C. : En 1997, le comité local organisateur de la Coupe du monde de la FIFA
devant se dérouler en France a cherché à recruter un diplomate connaissant le
football, et c’est ainsi que j’ai assumé les fonctions de conseiller diplomatique
et de chef du protocole de 1997 à 1998.
Élu président au cours du déroulement de la Coupe du monde, monsieur
Joseph Blatter m’a proposé un poste de conseiller pour les affaires politicosportives. C’est ainsi que j’ai quitté le Quai d’Orsay et rejoint Zurich en 1999 où,
depuis un peu plus d’un an, j’ai été nommé secrétaire général adjoint.
Outre-Terre : Entrons maintenant dans le vif du sujet. Pouvez-vous vous
prévaloir, à la FIFA, de succès diplomatiques qui indiqueraient que le football est
un outil de paix ?
J.C. : Le rôle de la FIFA, et le mien en particulier, est de servir les 204 associations nationales, de préserver une vision globale. Le football est le premier
sport dans le monde. Aucun gouvernement ne peut s’en désintéresser. Nous
sommes des interlocuteurs de la quasi-totalité de ces gouvernements.
Je citerai un exemple d’action politico-sportive réussie. Avec l’appui de
l’Union européenne de football-association (UEFA ), nous avons réussi à instaurer une fédération de Bosnie-Herzégovine réunifiée après l’éclatement de la
Yougoslavie et la guerre civile qui a frappé la Bosnie. Conformément aux statuts
de la FIFA (une fédération par pays), nous avons œuvré pour y parvenir, récusant
d’abord toute fédération bosno-serbe. Il a fallu du temps ; le rapprochement a
été progressif et les Bosno-Serbes ont été intégrés par étapes dans le championnat. C’est nous qui avons proposé les statuts de la nouvelle fédération. Aujourd’hui, elle est unie avec une présidence tournante. Le premier champion de
Bosnie de ce championnat réunifié est une équipe bosno-serbe. Enfin, la sélection nationale de Bosnie compte dans ses rangs des joueurs serbes. Bonexemple
d’une rencontre plutôt réussie entre le football, l’histoire et la politique.
Outre-Terre : Pourtant, l’on dit et l’on écrit volontiers que le football
déchaîne les passions nationales et ethniques.
J.C. : À cette mauvaise querelle, je réponds que le football vit au milieu des
problèmes politiques et des problèmes de nos sociétés. Nous vivons avec. On ne
voit pas comment le football pourrait être entre parenthèses dans une société qui
est une et où les nationalismes et l’ethnicisme sévissent partout.
Et pourtant, le football est l’un des rares langages universels qui dépassent
tous les contentieux nationaux, ethniques, religieux. Même quand les passions
religieuses et politiques se déchaînent comme en Irlande du Nord, le football est
possible, y compris avec des équipes mixtes formées de catholiques et de
protestants.
Personne ne nie l’existence de débordements dans le cadre du football. Mais
ils restent, en général, dans certaines limites, du moins quand les équipes nationales s’expriment.
Je préfère vous rappeler l’existence d’une autre face, que l’on ne voit généralement que dans le football. Rappelez-vous les scènes de fraternisation entre
les joueurs d’Iran et des États-Unis à Lyon en 1998, lors de la Coupe du monde
de la FIFA. Instant privilégié qui a troublé les pouvoirs.
Il faut savoir aussi qu’il existe dans le championnat d’Israël des équipes
mixtes comme celle de Nazareth qui compte des joueurs de toutes les confessions dans ses rangs. Il y a aussi des Arabes israéliens qui jouent dans l’équipe
nationale d’Israël. Depuis l’affiliation de la fédération de Palestine à la FIFA en
1998, la sélection nationale joue à l’extérieur ; elle a obtenu en 2003, grâce à
l’action de la FIFA, les documents administratifs des autorités israéliennes.
Toutefois, il a fallu intégrer Israël à l’UEFA puisque ses équipes ne peuvent
se rendre dans les pays arabes et donc faire partie de la confédération asiatique.
La FIFA ne peut pas tout et surtout pas faire de miracles.
Outre-Terre : D’après ce que vous dites, on a plutôt le sentiment que la FIFA
peut beaucoup dans le contexte international…
J.C. : Je puis vous dire d’expérience que le président Blatter est reçu partout
comme un chef d’État lorsqu’il rend visite à une fédération nationale. S’il n’est
pas appelé auprès du chef de l’État, il voit le chef du gouvernement ou au moins
le ministre des Affaires étrangères. N’oublions pas non plus le rôle que la FIFA a
joué dans la lutte contre l’apartheid en excluant en 1976 la fédération sud~africaine « blanche ».
Outre-Terre : Il est parfois reproché à la FIFA de ne pas être un modèle de
fonctionnement démocratique…
J.C. : La FIFA est une organisation démocratique et son président est élu par
les fédérations membres depuis 1904. Les délégués de toutes les fédérations se
réunissent en congrès où l’on définit la politique. De la même manière, le président Blatter a fait en sorte que le choix de la fédération organisatrice de la Coupe
du monde de la FIFA de 2010 soit limité aux associations nationales africaines,
ce qui est une mesure de justice au regard de ce que l’Afrique a apporté au football mondial. L’alternance entre les continents est officiellement instaurée ; ce
qui signifie que ce sera le tour d’une fédération africaine.
Il s’agit ici d’une décision politique et stratégique, un message pour le
monde : le football accorde sa confiance à l’Afrique et aux Africains.
Outre-Terre : On parle du Maroc, de l’Égypte et surtout de l’Afrique du Sud,
ce qui suscite déjà des commentaires très vifs en Afrique…
J.C. : Sans commentaire…
Outre-Terre : Il reste deux problèmes que la FIFA doit aborder aujourd’hui
plus que jamais : ce sont d’abord les difficultés du football féminin dans
certaines fédérations.
J.C. : Contrairement à ce que l’on croit, il y a du football féminin dans des
pays musulmans. Il est vrai que dans certaines zones, il y a des pesanteurs. Mais
le Nigéria a une équipe qui a d’ailleurs participé à la Coupe du monde de football féminin de la FIFA aux États-Unis en 2003. Le football féminin existe en
Égypte, sous la forme d’un championnat, en Algérie et au Maroc.
Tout récemment a eu lieu une rencontre féminine à Dubaï entre l’équipe
britannique de Chelsea et une sélection locale, en présence d’une représentante
de la FIFA.
Outre-Terre : Il est question aussi de « missions » de la FIFA qui dépasseraient le seul cadre de l’organisation du football…
J.C. : De plus en plus, la FIFA utilise le message des valeurs du football pour
promouvoir des actions de nature sociale à travers le monde. La FIFA est une
sorte d’ONG qui travaille en coopération avec des organismes de l’ONU et plus
précisément avec l’UNICEF ou l’Organisation internationale du travail mais aussi
avec SOS Villages d’Enfants.
De plus, l’aide aux fédérations prend plusieurs formes. Ainsi, en vertu du
« projet Goal », la FIFA développe aujourd’hui 160 projets de construction et
d’infrastructures diverses, sièges de fédérations pour celles qui n’en ont pas,
centres techniques, etc. Sans compter l’aide pour la formation de techniciens.
Toute cette aide va en priorité aux fédérations les plus démunies. Il y a aussi le
programme d’assistance financière aux fédérations. Au total, la FIFA consacre un
tiers de son budget au développement du football. La FIFA contribue aussi à des
programmes de santé au bénéfice des jeunes des pays pauvres.
Dans le cadre de ses responsabilités sociales, la FIFA a signé la convention de
l’OIT relative au travail des enfants dans l’industrie des biens d’équipement. Il
s’agit de protéger les enfants employés dans les entreprises délocalisées. Ainsi,
les ballons marqués du timbre FIFA sont garantis comme n’ayant pas été fabriqués par des enfants.
Outre-Terre : Quels sont aujourd’hui les dangers qui menacent de porter
atteinte à l’universalisme du football, c’est-à-dire à ce fondement exceptionnel
dans le monde ?
J.C. : Les menaces sont nombreuses : les dérives économiques, le dopage
que la FIFA combat depuis près de trente ans, l’excès de football notamment en
termes de football de clubs dont le nombre et le format des compétitions a largement augmenté, l’utilisation du football à des fins autres que sportives par ceux
qui devraient servir le football plutôt que s’en servir, la concentration des
richesses dans le football comme ailleurs. Le football suit aussi les évolutions
de nos sociétés, pour le bien et pour le pire. Quelles que soient les menaces qui
se font sentir, la FIFA restera ferme sur son principe d’interdiction d’afficher une
appartenance politique, religieuse ou ethnique.
Outre-Terre : Et l’ethnicisation des clubs et des équipes ?
J.C. : C’est un sujet très préoccupant pour nous à un moment où les gens ont
tendance à se replier sur eux-mêmes et à développer le communautarisme.
Toutefois, cette question ayant créé des situations ingérables au sein de fédérations telles que celles de l’île Maurice et d’Australie, celles-ci ont prononcé
l’interdiction de constituer des clubs ethniques.
Outre-Terre : On a vu dans le passé la FIFA composer avec beaucoup de pays
et laisser les gouvernements contrôler étroitement le football : les pays communistes, les dictatures d’Amérique latine, etc. Qu’en est-il aujourd’hui ? Est-ce
que le football jouit d’une plus grande autonomie ? Comment la FIFA y contri-bue-t-elle ?
J.C. : La FIFA est une garantie ; elle intervient dans beaucoup de pays pour
garantir le fonctionnement des fédérations selon ses principes. La liste serait
longue. Ainsi, la FIFA a suspendu la semaine passée la fédération du Guatemala
parce que le nouveau pouvoir politique a décidé de déposer son président pour
le remplacer d’autorité par un autre. Des contacts vont avoir lieu, comme d’habitude, et nous comptons bien convaincre le pouvoir politique que le football
doit disposer de sa propre autonomie pour pouvoir se développer à l’abri des
secousses et des vicissitudes de la vie politique.