2004
Outre - Terre
Nouvel ordre mondial ?
États-Unis : la patrie du muscle
Benoît Heimermann
grand reporter à L’Équipe Magazine, auteur de Les gladiateurs du Nouveau Monde : histoire des sports aux États-Unis, Paris, Découvertes-Gallimard, nËš82, 1990.
Nulle part ailleurs qu’aux États-Unis, le sport ne participe, à ce point, de la
cohésion nationale.
Dès que sonne le tocsin des malheurs du monde, le sport enterre ses vieilles
habitudes et ses désuètes lubies. Pourquoi frapper dans un ballon alors que pleuvent les balles ? Comment promouvoir l’esprit de tolérance alors que, précisément, l’actualité suggère le pire ? Au lendemain du funeste 11 septembre 2001,
les théâtres de Broadway ont certes tiré leurs rideaux, les stars du showbiz sacrifié quelques cachets et Hollywood suspendu la sortie de produits inopportuns,
mais quant au loisir, au spectacle, et à toutes les activités commodément rangées
au rayon des futilités, c’est dans le domaine du sport que la mauvaise
conscience made in USA a ordonné la mobilisation la plus franche.
Dans la seconde, les oriflammes furent mises en berne, les matchs suspendus, les journées de championnat reportées. Comme un seul homme, les athlètes
américains s’interdirent de jouer puisque le mot lui-même n’avait plus de sens.
De Seattle à Miami, de La Nouvelle-Orléans à Chicago, toutes les équipes de
hockey sur glace, de base-ball ou de football américain baissèrent crosses, battes
et bras, puisque s’égailler en tenue légère relevait de l’indécence face aux Himalayas d’efforts déployés par les uniformes autrement prioritaires des sauveteurs
du World Trade Center.
Dans les stades et sur les écrans de télévision, les sportifs faisaient nombre,
mais leurs gestes, comme suspendus, demeuraient figés. Tous ces gardes-à-vous, toutes ces têtes baissées, toutes ces mains sur le cœur disaient l’impuis
sance, le respect, le recueillement. Mais, par-delà leur « inutilité », ils traduisaient aussi un évident besoin de mobilisation et d’exhortation. Même réduit à
l’inaction, le sport américain s’était mué, l’espace de quelques jours seulement,
en un formidable catalyseur capable de régénérer tant soit peu les espoirs d’une
nation blessée, partis en fumée en même temps que brûlaient les décombres des
deux tours les plus glorieuses de Manhattan.
C’est au cœur du Yankee Stadium, dix kilomètres plus au nord, que le maire
de New York, Rudolf Giuliani – la tête couverte de la casquette fétiche du club
local – a présidé la première cérémonie de commémoration d’importance. Et
c’est sur la glace du Madison Square Garden, à quelques dizaines de pâtés de
maison de l’épicentre du drame, que les joueurs de hockey du cru – maillot et
voix en berne – ont, les premiers, appelé leurs fans à faire don de leur sang en
signe de solidarité. Partout ailleurs, dans toutes les ligues et sur l’ensemble du
territoire, les salles de sport et les stades en plein air s’étaient déjà transformés
le plus naturellement du monde en hôpitaux de campagne ou en chapelles
ardentes.
En ces lieux si particuliers, d’ordinaire affranchis des contingences extérieures, l’« homo sportivus » américain, mieux que partout ailleurs, a conforté
l’« esprit d’équipe » qui, ontologiquement, caractérise ses habitudes et son
histoire. Et ce n’est évidemment pas un hasard si les deux principaux instruments du patriotisme US – l’hymne et le drapeau – ont trouvé dans le sport l’indispensable caisse de résonance susceptible d’exalter leur symbolique portée.
C’est du plus profond des enceintes sportives que sont montés les chœurs solidaires les plus convaincants. Et c’est dans les gradins que l’inusable bannière
étoilée a trouvé son terrain d’expression le plus consensuel.
Une vieille habitude. Aux États-Unis, plus que partout ailleurs, le sport s’inscrit dans le champ national. Il en est même l’un des fondements. Plus que toutes
les autres activités sociales, il est l’argument qui rassemble et unifie au plus efficace et au plus durable. Depuis les origines, le sport « yankee » prône le mariage
des différences et la communion des points de vue. Sur un territoire à dimensions continentales, conquis par des pionniers venus d’horizons on ne peut plus
divers et privés de repères comme de références, il fut le langage commun, l’indispensable trait d’union, le ciment prioritaire. Quitte à en retoquer les règlements et à en réécrire l’histoire !
À l’orée du XIXe siècle, l’importance, du côté de Boston mais aussi de New
York, des jeux d’origine écossaise, hollandaise ou allemande (boules, golf,
gymnastique), la sectorisation des loisirs les plus populaires, leur développement en cercles pratiquement fermés, réclamaient un indispensable contre-feu.
Le mythe en mesure de promouvoir un sport réellement indépendant des
influences extérieures, un national pastime à même d’exprimer les qualités
fondamentales de l’Union en devenir. Les rounders, ancêtres du cricket,
pouvaient éventuellement convenir à ce projet, mais ils avaient eux aussi le tort
d’avoir été inventés en Europe par une classe bourgeoise bien éloignée des
préoccupations d’émigrés fraîchement débarqués. Phénomène dès lors étonnant
de substitution : en l’espace de deux générations seulement, ce passe-temps si
typiquement britannique devint un loisir strictement américain car dorénavant
doté de règlements revisités et affublé d’un inventeur 100 % « yankee ». Longtemps, Abner Doubleday, cadet de West Point, fut considéré par les historiens
comme seul et unique père du base-ball moderne. Aux yeux de ses hagiographes, il était la providence incarnée : pédagogue respecté, notable sans
taches, tout à fait dans le ton d’une société compétitive et conquérante. À la
veille de la guerre de Sécession dont il fut l’un des héros, Doubleday ne caution-nait-il pas une rencontre de base-ball sur la pelouse même de la Maison-Blanche
en présence du président Andrew Johnson ?
En 1911 encore, Albert G. Spalding, premier industriel à avoir tiré avantage
du sport business – en commercialisant par exemple des ballons et des équipements à son nom – insistait : « Doubleday fut notre sauveur. C’est grâce à lui
que le base-ball est devenu notre sport national ; tout simplement parce que sa
pratique requiert du courage, de la combativité, de la vitesse, de la discipline, de
la détermination, de l’énergie, de l’endurance, de l’esprit, de la sagacité, de la
vigueur et de la vitalité, autant de qualités typiquement américaines. »
Au diable la vérité historique
[1] ! Ce qui importait en l’occurrence, c’était
d’accréditer l’idée d’une activité mobilisatrice et de faire vibrer par là une fibre
patriotique encore très approximative. L’Amérique d’alors parle de dix à vingt
langues, accueille des émigrés des quatre coins de la planète, oppose des
cultures souvent contradictoires. Un contexte où le sport trouve d’emblée sa
justification. Le base-ball, on l’a vu, mais aussi le football américain – dont les
règlements d’origine ont été, là encore, adaptés aux réalités du pays hôte –, le
basket-ball – né à Springfield dans le Massachusetts en 1891 – et le hockey sur
glace – certes inventé par les Canadiens, mais très vite récupéré par leurs omnipotents voisins.
Même s’il domine (et pas seulement économiquement) le monde, le sport
américain a ceci de particulier qu’il impose une hiérarchie qui n’a strictement
rien à voir avec celles que l’on peut constater ailleurs. Le reste du monde, Chine
et Japon inclus, place le football de Pelé et de Zidane en tête des activités populaires et en fait celle qui, et de loin, suscite les passions comme les spéculations
les plus déraisonnables. Aux États-Unis, non seulement ce sport n’a pratiquement pas droit de cité (sauf aux niveaux scolaire et universitaire), mais deux des
activités qui le supplantent et qui dominent le marché, soit le base-ball et le football américain, ne rencontrent à l’inverse qu’un écho limité en dehors des frontières du pays. C’est en totale autarcie que les Américains disputent et célèbrent
(sans peur de galvauder la signification même des labels éprouvés) leurs World
Series ou leurs Super Bowls, considérés comme d’authentiques « championnats
du monde » bien qu’ils soient fermés à toutes les équipes non membres de leurs
ligues nationales. Le basket-ball et le hockey sur glace paraissent plus ouverts
sur le monde, mais l’impression est trompeuse. Si ces deux sports sont pratiqués
à haut niveau dans bien d’autres pays, c’est aux États-Unis qu’ils s’épanouissent
avec le plus d’efficacité. Tous les championnats recensés de par le monde ne
pèsent pas lourd face aux puissantes National Basketball Association (NBA ) et
National Hockey League (NHL ). C’est d’ailleurs au sein de ces deux entités bien
précises que les meilleurs éléments étrangers (Russes, Tchèques, Yougoslaves,
Allemands, Français) s’expriment, ajoutant encore à leur prestige et à leur invincibilité.
On notera d’ailleurs que les quatre sports américains fondamentaux – baseball, football américain, basket-ball et hockey sur glace – se ressemblent à bien
des égards. Contrairement au football classique, adopté par le reste de la
planète, ce sont des sports très normés, surarbitrés, à forte comptabilité, qui ne
souffrent en aucune manière l’aléa. « Notre » football ayant ceci de particulier
qu’il accorde justement au hasard une marge considérable. À quoi tient le résultat d’une rencontre ? À un penalty réussi ou raté, à un « but en or », à un horsjeu non sifflé, voire à une flagrante erreur d’arbitrage ! Autant d’impondérables
qui n’ont pas cours dans les sports US où la « loi » prédomine et où prime, fondamentalement, le struggle for life (gain du terrain, accumulation de points). Le
sport américain cultive ses particularismes et veille à ne pas dissoudre ses habitudes dans le grand bain du mondialisme triomphant. Il veut bien conquérir
quelques parts de marché à l’extérieur de ses frontières (en soutenant des
équipes de base-ball japonaises ou en vendant des produits télévisés de basket
et de hockey aux Européens), mais il cherche d’abord à séduire son marché intérieur. Et les comportements afférents.
Le calendrier américain égrène ses fêtes païennes et religieuses comme
partout ailleurs, mais le quotidien des aficionados US est avant tout scandé par
des championnats, des éliminatoires et des finales à priorité non seulement
immuable mais parfaitement admise dans l’ordre des événements nationaux.
Sans doute n’est-ce pas un hasard si c’est le président en exercice qui frappe les
trois coups de la saison de base-ball en lançant lui-même, d’un geste symbolique et ample, une balle au centre du terrain de l’équipe ayant remporté le titre
six mois plus tôt
[2]. Les locataires de la Maison-Blanche ont toujours tenu le
sport en grande estime. Theodore Roosevelt a fait beaucoup pour l’organisation
du championnat de football américain. Dwight Eisenhower en pinçait pour le
golf. Richard Nixon avait fait installer une piste de bowling à proximité du
bureau ovale. George Bush Jr. fut un temps propriétaire d’une équipe de baseball…
Sur le front du sport américain, le politique est toujours présent. Mais aussi
le patriotisme qui s’y attache et qui veut, en prélude de chaque rencontre, par
exemple, que soit entonné, si possible a cappella, l’hymne américain. Un rite
d’ordinaire réservé aux rencontres internationales, mais que les États-Unis
reprennent à l’infini, jusque dans les coins les plus reculés du pays et aux
compétitions les plus anodines. En chacune de ces occasions, le public est tenu
de se lever et de se découvrir. Même s’il relève pour certains de l’automatisme
obligatoire, privé de signification et sans conséquences, le recours au refrain
fondateur participe dans sa globalité d’un évident besoin d’appartenance, d’une
adhésion sans retenue tout autant que d’une glorification effective. Fait
d’ailleurs primordial : chaque fois que la nation américaine subit une remise en
cause ou s’engage sur un terrain hostile, les stades retrouvent invariablement
leur fonction de relais privilégié.
Comme lors des Jeux de Los Angeles en 1984. Sans doute la nation ressen-tait-elle, quatre ans après le boycott des Jeux de Moscou, l’obligation de surenchérir. C’est en tout cas à cette occasion que l’on vit pour la première fois un
drapeau national plonger au cœur même de l’arène olympique. Carl Lewis, qui
venait de remporter la première de ses quatre médailles d’or, avait probablement
improvisé quand il récupéra le drapeau tendu par un spectateur et exécuta sur le
champ, drapé dans sa bannière, un tour d’honneur ; il n’en donnait pas moins le
coup d’envoi de la grande messe patriotique à suivre.
Le paradoxe n’était pas mince. Alors que la religion olympique suggérait
précisément – depuis le fiasco de 1980 – de laisser ce genre d’attributs aux
vestiaires, les États-Unis lançaient une mode qui a depuis été reprise par tous les
vainqueurs olympiques. Dans la foulée de Carl Lewis, les champions du monde
entier se sentent désormais obligés de sacrifier à ce supplément de programme.
Alors que les instances du sport mondial envisageaient il n’y a pas si longtemps
de retirer éventuellement les hymnes et les drapeaux des compétitions internationales les plus importantes. C’était compter sans les États-Unis qui ont choisi
au contraire, plus que tout autre pays, d’accorder de plus en plus d’importance
à ces cérémonies particulières.
L’actualité récente a maintes fois prouvé l’adhésion du monde sportif américain à un patriotisme qui n’est pas de façade, ni même de substitution, mais qui
reste conscient et partagé, qui électrise encore un sentiment entretenu de
manière plus diffuse par les acteurs de la vie sociale au sens large.
« Soutenons nos troupes », « fiers d’être Américains », « un État, une
nation », autant de slogans qu’on pouvait lire aux frontons des stades et nulle
part ailleurs durant les mois qui suivirent le drame du 11 septembre. Comme
pour témoigner un peu plus de son caractère simplificateur mais tout autant de
l’extraordinaire pouvoir mobilisateur du sport aux États-Unis.
[1]
Paradoxe suprême : pressés de pousser sur le devant de la scène un « inventeur » américain, les pères du base-ball ont omis d’assigner sa place à Alexander Joy Cartwright, bel et
bien né aux États-Unis et sans conteste le véritable créateur du base-ball moderne ; alors que
celui-ci avait présidé, codifié et dirigé, le 18 juin 1845 à New York, au croisement de Lexington Avenue et de la 34
e rue, la toute première rencontre de
rounders revisités en territoire
américain.
[2]
Tradition inaugurée par le président William Howard Taft le 14 avril 1910 et reprise depuis
par l’ensemble de ses successeurs.