Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 47 à 64
doi: 10.3917/oute.008.0047

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Nouvel ordre mondial ?

no 8 2004/3

 
Direction Floride
 
 
Ils sont cinq, nés à Cuba, tous boxeurs professionnels d’avant la révolution, qui figurent sur les tablettes de l’International Boxing Hall de la Célébrité, à Canastota, New-York. Deux ancêtres : le légendaire Eligio Sardinas, connu sous son nom de guerre de Kid Chocolate, et Gerardo Gonzalez, dit Kid Gavilan. Et trois jeunes, Luis Rodriguez, Ultimiño Sugar Ramos et José « Mantequilla » Napoles, qui commençaient leur carrière professionnelle quand, de la Sierra Maestra, déferleront à l’aube de l’année 1959 les barbudos menés par Fidel Castro, un jeune avocat de 33 ans. Comme beaucoup d’autres, ces boxeurs poursuivront leur carrière hors de Cuba. Mais, dans ce lieu à la gloire de la boxe, ne figurent aucun de ceux qui, depuis 1959, l’ont portée jusqu’aux cimes du sport amateur.
« Cuba me manque, comme me manquent ma famille et les amis que j’ai laissés derrière moi. Je regrette les plages, ce peuple magnifique et la vue du Malecon [1]. Il y a 42 ans que je me languis de Cuba. » Ainsi parle Florentino Fernandez qui quitta l’île dans les toutes premières années de la révolution. Il avait alors 24 ans. Il fera son dernier combat, à Cuba, en avril 1960, dans la catégorie favorite des spectateurs cubains, celle des poids moyens, réputée difficile car nombreux y sont les concurrents. L’année suivante, Florentino Fernandez combattra à Miami contre Gene Fullmer pour le titre, mais perdra sur une décision discutée. En octobre 1962, il rencontrera Rubin « Hurricane » Carter qui le met KO [2] au milieu de la première reprise. Ce qui ne l’empêchera pas de continuer sa carrière, quelques années encore, aux États-Unis.
Avec Florentino Fernandez sont aussi partis, parmi d’autres, Luis Rodriguez, Benny « Kid » Paret, Isaac Logart, Doug Vaillant, José Legra qui, en Espagne, deviendra champion du monde poids plume – 1968 et 1972, sous la houlette du Cubain Kid Turnero, autre champion du monde –, Ultimiño Sugar Ramos (champion poids plume en 1963) et José « Mantequilla » Napoles (champion welter en 1969 et 1971) devenus tous deux des idoles au Mexique. Beaucoup rejoindront le Team Freedom (équipe Liberté). Une vedette du moment, Antonio « Puppy » Garcia, aura moins de chance. Il restera à Cuba. Arrêté en 1963, il fera neuf années de prison dont il sortira une hanche mal en point. En 1980, il quittera l’île depuis le port de Mariel à l’occasion du deuxième des trois grands exodes de la révolution cubaine [3]. D’autres resteront et connaîtront un sort meilleur, comme le propre frère de « Puppy » Garcia, Lino. Au cours des années 1960, la compétition sera rude, entre anciens et nouveaux, pour gagner une place sur les rings de Cuba.
La boxe cubaine actuelle a bien utilisé son héritage prérévolutionnaire, et la suprématie de la plus grande des Antilles dans ce sport devenu strictement amateur et emblématique de la révolution ne s’est jamais démentie. Depuis 1968, malgré deux boycotts des JO, les boxeurs cubains y ont décroché 27 médailles d’or et une douzaine d’argent et de bronze.
 
Le « Palais des cris » perd la voix
 
 
C’est en 1962 que Fidel Castro signe le décret 83A interdisant le professionnalisme sportif car, déclare-t-il : « Le sport professionnel en enrichit quelques-uns aux dépens de beaucoup. » Il interdira également paris et jeux de hasard. Ainsi ont aussi disparu la pelote basque – le sport blanc et aristocratique par opposition à la boxe noire et populaire – et le jai alai de La Havane, appelé le « Palais des cris » car on y chantait les paris et les points. Les Cubains de la révolution continuent cependant d’aimer ces jeux de hasard et ont une certaine imagination pour les organiser. Ils parient volontiers, clandestinement bien sûr. Ils jouent de l’argent aux cartes, ils parient sur les « tres tapitas », un genre de loto en vogue dans les Caraïbes dont ils écoutent, par radio ou téléphone, les résultats dans les pays voisins (surtout les États-Unis et le Venezuela). Ils parient sur les combats de coqs, eux aussi interdits, de chiens même, et les très invraisemblables courses de crabes, de cucarachas [4]… La gamme est infinie.
Le jai alai de La Havane, dont on dit qu’il fut financé par le torero espagnol Luis Mazzantini, fermera ses portes au début des années 1960. Il fut pourtant le tout premier du « Nouveau Monde ». Il aurait ouvert le 7 mai 1902 avec l’autorisation du gouverneur militaire de la place, le général étatsunien Leonard Wood, mais d’autres affirment qu’il fut inauguré un an plus tôt, le 10 mars 1901, par Basilio Sarazqueta, au coin des rues Concordia et Lucena, dans le quartier de Centro Habana. Il faudra attendre 1990 pour que les Cubains s’intéressent de nouveau à la pelote basque en organisant les Championnats du monde de la discipline à La Havane.
Avant la publication du décret sur le sport professionnel, la Fédération du sport cubain avait réuni tous les boxeurs pour leur dire qu’ils pouvaient soit quitter l’île et poursuivre ailleurs leur carrière, soit rester et que le gouvernement s’engageait, dans ce cas, à leur trouver un emploi. Ils sont presque tous partis et le dernier combat professionnel a eu lieu à La Havane en décembre 1961. La migration cubaine a été, et continue d’être, majoritairement blanche. L’exil imposé aux boxeurs cubains fut l’exception, la boxe étant l’apanage des quartiers populaires, pauvres et noirs de Cuba. L’exode emporta, dans le même temps, entraîneurs, managers et promoteurs de spectacles. Comme les mafias du sport et des jeux.
Tuto Zabala Sr, ancien joueur cubain de basket-ball, s’installe d’abord en Jamaïque, puis à Miami et enfin à Puerto Rico, où il devient, en 1964, organisateur de spectacles sportifs. Le premier événement qu’il organise est le combat qui oppose Rocky Rivero à Florentino Fernandez. Mais, pour Tuto Zabala Sr, cette activité allait bien au-delà du sport et du spectacle. Il menait un combat et il s’agissait, pour lui, « de lutter pour la liberté à Cuba », en soutenant financièrement des organisations anticastristes comme « Alpha 66 [5] », installée en Floride et considérée, encore aujourd’hui, comme l’une des plus extrémistes. En décembre 1964, les soixante-six hommes de l’organisation tentèrent, conduits par Eloy Gutierrez Menoyo (un « barbudo » qui avait accompagné Fidel Castro dans sa marche vers La Havane et qui, déçu par l’orientation du régime, choisit ensuite d’autres chemins) de débarquer sur l’île et furent faits prisonniers. Menoyo a fait vingt-deux ans de prison pour activités contre-révolutionnaires et a été libéré en 1986. Parti vivre à Miami, le fondateur de « Cambio cubano » (changement cubain) s’est rendu en vacances à Cuba et a décidé de rester le 7 juillet dernier à l’expiration de son visa : « J’ai toujours demandé à vivre ici et on m’en a toujours refusé l’autorisation. J’ai donc décidé d’exercer mon droit et je suis resté. Si j’obtiens gain de cause, je demanderais un espace légal pour une opposition indépendante des intérêts des puissances et des gouvernements étrangers. Je veux garder le droit au rêve et à l’espérance. Ici, on ne voulait pas du dollar et on l’a accepté, on ne voulait pas d’investissements étrangers et on les a acceptés, on ne veut pas de démocratisation mais je ne perds pas l’espoir. On parle ici de l’embargo nord-américain mais il existe un embargo sur les libertés et les droits du peuple cubain. Après quarante ans de parti unique, il faut faire bouger tout ça et réinventer la révolution. Les mots socialisme et révolution ne peuvent pas devenir des synonymes de dictature et de manque de liberté [6]. »
 
Pépinière de champions
 
 
Dans la rue Cuba de la vieille Havane, devant l’église et le couvent de La Merced, vestiges de la splendeur coloniale du quartier où se trouve une chapelle des plus kitchs consacrée à Bernadette Soubirous face à la Vierge de Lourdes, des gradins ont été montés entre deux immeubles. Sur le mur de la maison voisine, une affiche informe du « programme d’urgence anti-effondrement ». Le quartier, en effet, n’est pas dans les projets – immédiats du moins – de rénovation et, comme ailleurs dans le centre, faute d’entretien, de nombreuses bâtisses datant du XVIIIe siècle s’écroulent, tout ou partie. Au milieu de cet espace inattendu, un ring est installé où, tous les vendredis soir, la présélection olympique « vient donner un spectacle gratuit pour la population », explique Lucia, la directrice du gymnase Rafael Trejo qui trône, bigoudis de fortune sur la tête, dans un petit bureau sous les gradins. Au coin de la rue Cuba se trouve une autre salle, de judo celle-là, qui ne désemplit pas et où, chaque jour, les jeunes judokas découvrent les subtilités des arts martiaux.
Ils sont plus de 500 spectateurs autour du ring. Un public mélangé, noir, blanc, mulâtre. Des hommes surtout, venus, comme chaque semaine, avec leur fils, histoire d’initier le gamin au sport le plus populaire à Cuba, après le baseball. Il y a, à La Havane, des gymnases plus connus, comme celui portant le nom de Kid Chocolate [7], récemment reconstruit face au Capitole, mais aussi de nombreuses salles anonymes où les aficionados, pratiquants ou pas, peuvent satisfaire leur passion pour les affrontements pugilistiques. Accrochés au bord du ring, des gamins de 6/7 ans regardent, fascinés par le spectacle. Dans la salle, on hurle, on encourage. On ne parie pas car c’est interdit par la loi, dit-on.
Parmi les managers, un homme attentif, Armando Martinez, ancien champion du monde et olympique, suit les progrès de son rejeton Yohanson, actuellement en présélection nationale. Issu d’une famille de paysans modestes, il a commencé la boxe à l’âge de 9 ans du côté de Camagüey : « C’était en 1972 et mon premier entraîneur a été mon oncle Justo Manuel Limendu, un boxeur professionnel d’avant la révolution », explique-t-il tout en gardant un œil sur son fils. « En 1976, j’ai remporté le titre national des 54 kg. J’avais 15 ans, et à 16 ans, je suis entré dans l’équipe nationale, celle où se trouvaient Teofilo Stevenson, Andres Aldama, Adolfo Horta, tous les champions… »
Armandito Martinez décrochera l’or aux JO de Moscou en 1980 et l’argent aux championnats du monde de Munich en 1981, catégorie 71 kg. Il est de cette génération de sportifs dont la carrière sera freinée par le boycott de deux JO de Los Angeles en 1984 et de Séoul en 1988. Mais il a un rêve, faire de son fils un champion olympique : « On n’a jamais vu ça à Cuba, un père et un fils médaillés olympiques ! » Derrière Armando, un gosse de 6 ans ne perd pas une miette des assauts : son deuxième fils qui enfile déjà les gants et prendra un jour la relève.
C’est dans ces rues et sur ces rings de La Havane que se préparent les générations futures de la boxe cubaine, qui, demain, déplaceront et remplaceront les Guillermo Rigondeaux, Yan Bartelemi, Diogenes Luna et autres vainqueurs des championnats du monde de Belfast en Irlande avec sept médailles d’or et deux de bronze. Pour égaler les mythiques Teofilo Stevenson et Felix Savon.
 
La « pelota » sport national
 
 
La boxe n’est pourtant pas le sport national cubain. Elle a été et reste le symbole de l’amateurisme face au professionnalisme et son principal porte drapeau sur le plan international, particulièrement aux Jeux Olympiques : 11 médailles aux JO de Sydney en 2000, cinq médailles à Atlanta en 1996, huit en 1992 à Barcelone, dix à Montréal 1976, trois à Munich 1972, deux à Mexico 1968. Elle a décomplexé la population noire, exclue jusqu’à la révolution d’une véritable pratique sportive, et a été le moteur du développement du mouvement sportif cubain.
Mais à Cuba, « le » sport, c’est la « pelota », le « beisbol », et son temple est le « stade latinoamericano » du quartier du Cerro, inauguré en 1946, avec une capacité initiale de 35 000 spectateurs. Le gouvernement cubain a fait des efforts répétés pour introduire le foot à Cuba. Diego Maradona avait même proposé ses services d’entraîneur à Fidel Castro. Il n’a pas été le seul. Lors des Championnats du monde de football de 1992, en pleine « période spéciale » – crise économique sans précédent, conséquence de l’effondrement du bloc communiste, qui a laissé le pays exsangue –, la télévision a diffusé un nombre important de rencontres. Malgré les longues pannes d’électricité, les Cubains ont regardé ces matchs avec enthousiasme. Ils ont certainement parié sur le Brésil, l’Argentine ou le Mexique, mais une fois le dernier match joué, l’engouement est retombé, car à Cuba le foot dure le temps de la curiosité pour une Coupe du monde. La « pelota », en revanche, se joue partout et à tout âge, dans les villes et les villages de l’île. Dans les rues ou sur la plage, après l’école, petits et grands, armés d’un bout de bois et d’un vieux gant, tapent dans une balle dure faite de tissu et de plastique, quand ce n’est pas un caillou enveloppé pour l’occasion. Ils rêvent, à La Havane comme à Miami, de devenir des gloires du sport. À part dans les pays où l’on pratique le base-ball comme au Nicaragua, à Panama, au Venezuela ou aux États-Unis, on ne connaît guère, à l’étranger, qu’on soit Cubain ou pas, le nom des grandes vedettes du base-ball qui, sur l’île, sont des héros. Mais à La Havane, toute rencontre internationale devient affaire d’État, particulièrement quand les Cubains rencontrent les Étatsuniens aux JO. Toute victoire est une revanche sur le blocus qui asphyxie l’île et une démonstration de résistance à l’ennemi, toute défaite un quasi-deuil national.
Le base-ball est arrivé à Cuba au XIXe siècle, vers 1865, comme aux États-Unis avant la guerre de Sécession. Contrairement à d’autres sports, le base-ball cubain ne renie pas son histoire antérieure à la révolution où ont cohabité une pratique professionnelle et une pratique amateur. En 1874 se créent les deux premières équipes. Le 27 décembre, le stade Palmar de Junco de Matanzas accueille la première rencontre entre Matanzas et La Havane. Le premier championnat sera organisé par Emilio Saborit, directeur de l’équipe Habana, en 1878. Ségrégationniste, le base-ball avait trouvé la solution, pour ne pas éliminer les joueurs noirs, de les cantonner dans une « Negro League » et c’est seulement en 1947 qu’un joueur afro-américain, Jackie Robinson, des Dodgers de Brooklyn, sera accepté en division supérieure.
Le base-ball se développera à Cuba durant tout le XXe siècle. On y jouera partout dans l’île. Apparaîtront des équipes locales, d’usines, de centrales sucrières, d’universités. Les Cubains participeront à toutes les compétitions internationales amateurs et y brilleront. Une passion qui ne se dément pas en ce début de XXIe siècle et que relaie la télévision cubaine avec autant de conscience qu’elle retransmet les discours du chef de l’État.
 
États-Unis versus Cuba
 
 
Au printemps 1999, les discussions vont bon train dans le parc central de La Havane, dans les bistrots et dans les usines. À Miami, on en parle aussi mais on n’apprécie guère l’initiative, car « c’est Fidel qui va en tirer le plus de profit ». Un match historique doit en effet avoir lieu en terre cubaine avec l’autorisation de Washington, dans le cadre de mesures d’assouplissement des relations avec La Havane. On discute des mérites et de l’efficacité comparés des battes en bois des Étatsuniens et de celles, en alu, des Cubains. Et de la composition de l’équipe cubaine, car certains des meilleurs joueurs, comme Antonio Pacheco et Orestes Kindelan, ont été écartés parce qu’ils doivent disputer, ce même jour, le titre national.
Les décisions arrêtées par les États-Unis visent, notamment, à « accroître les relations entre les deux peuples en matière culturelle et sportive ». Désormais, les Étatsuniens, et pas seulement ceux d’origine cubaine, pourront envoyer 1 200 dollars par an à Cuba. Un service postal direct sera mis en place et le nombre de vols charters entre Miami et La Havane sera augmenté. Les ventes d’aliments et de matériel agricole sont autorisées. Il n’est cependant pas question de lever le blocus décrété en 1961 [8], et les lois Torricelli et Helms-Burton, plus récentes, restent en vigueur. D’ailleurs, le président des États-Unis, Bill Clinton, a refusé de mettre en place une commission bipartite pour examiner un éventuel changement de politique vis-à-vis de l’île.
Le 28 mars 1999, le « Latinoamericano » qui vit, en son temps, jouer Lou Klein et Tom La Sorda, a fait le plein, avec Fidel Castro en personne. Entrée gratuite [9], mais sur invitations distribuées dans les entreprises, les universités et les organisations de masse. Tout le monde n’est pas d’accord : « Moi, j’aurais préféré faire la queue pour acheter le billet et voir le match autrement qu’à la télé… », affirme un fan quinquagénaire. L’équipe nationale de Cuba joue contre les Orioles de Baltimore, l’une des meilleures équipes des grandes ligues US. Du jamais vu, depuis quarante ans, sur le sol cubain. Une dernière rencontre, opposant des équipes étatsuniennes, avait eu lieu en mars 1959 et s’était terminée avec la victoire des Dodgers de Los Angeles sur les Rouges de Cincinnati, dans une ambiance indescriptible, au milieu des fusils et des machettes.
Les Cubains perdront 3 à 2 ce match historique mais prendront leur revanche au stade de Camden Yards à Baltimore, le 3 mai suivant, en gagnant 12 à 6. Fidel Castro n’a pas fait le voyage de Baltimore mais il réservera un accueil formidable aux « peloteros » sur les marches de l’Université de La Havane, célébrant « le triomphe du sport cubain, les athlètes venus des usines, fruit du développement des écoles de sports créées par la Révolution ». Pour le gouvernement cubain, l’exploitation commerciale du sport annule le plaisir du jeu mais le corrompt aussi alors que ce devrait être un espace de désintéressement absolu, de sacrifice, d’humanité presque parfaite. Creuset de l’homme nouveau. Fidel Castro critiquera les nations riches qui « humilient celles qui ont moins de ressources et achètent leurs joueurs en leur offrant de grandes quantités d’argent ». Il soulignera le « désintéressement » qui amène Cuba à former des athlètes dans d’autres pays et le fait que la plupart des sportifs cubains refusent de céder aux pressions de l’argent.
Champions du monde et champions olympiques, les joueurs cubains de base-ball ont été plus d’une fois sollicités, lors de compétitions internationales, pour « déserter » et renforcer les équipes des grandes ligues nord-américaines. Quelques-uns ont écouté le chant des sirènes et succombé aux montagnes de dollars, comme les deux frères Hernandez : Livan, meilleur joueur 1997, qui a joué l’an dernier avec les San Francisco Giants, et Orlando « el Duque » Hernandez, son demi-frère, arrivé aux Bahamas sur une balsa (radeau de fortune), champion du monde en 1998 avec les New York Yankees, qui poursuit sa carrière et une vie fastueuse, cette année en compagnie de son frère, aux Montreal Expos. Mais comme pour la boxe, le vivier du base-ball cubain de haut niveau semble inépuisable.
Janvier 2000 : une équipe de l’université Saint-Thomas, de Saint-Paul (Minnesota), s’est rendue à l’invitation de celle de La Havane. En retour, les équipes de l’université de La Havane et de l’Institut polytechnique José Antonio Echeverría sont allées rencontrer, au mois de mai, des équipes aux États-Unis, à Saint-Paul et à Minneapolis, au stade Metrodome, siège de l’équipe locale appartenant aux grandes ligues étatsuniennes. Ainsi se tissent, au coup par coup, des liens entre l’île et « l’empire » qui rapièce très partiellement un tissu politique, social et culturel en lambeaux.
 
Tableau de médailles
 
 
Ce serait injuste de limiter le sport cubain à la boxe et au base-ball. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter les tableaux des médailles olympiques d’avant la révolution cubaine et d’après 1959.
Pour trouver des Cubains en or, argent ou bronze, il faut remonter à Paris 1900 et à la victoire de Ramon Fonst à l’épée. Puis ce sera Saint-Louis 1904, toujours avec l’équipe d’escrime et Ramon Fonst qui rafleront dix médailles. Plus rien jusqu’en 1948 et une médaille d’argent en voile aux JO de Londres. Toujours le vide jusqu’en 1964 et aux JO de Tokyo : Enrique Figuerola est second au 100 mètres derrière l’Étatsunien Bob Hayes, et l’athlétisme cubain fait une apparition remarquée. On retrouvera l’athlétisme cubain à Mexico 1968 : l’argent dans les deux relais 4x100, déjà deux médailles d’argent en boxe et surtout l’émergence d’une génération de sportives cubaines [10]. À Cuba, on vit encore à l’heure du Che, assassiné en octobre 1967 en Bolivie. Le printemps de Prague et la répression qui s’ensuit secouent les intellectuels cubains comme ceux de toute l’Europe. Moscou presse Fidel d’épouser la ligne du PC soviétique, et la révolution cubaine est pour la première fois confrontée à la lutte factionnelle [11].
Aux JO de Munich, en 1972, les Cubains ajouteront à leurs succès le basketball avec une médaille de bronze. Pour Fidel Castro, qui aura recherché durant toute sa carrière politique une autre voie que celle imposée par l’URSS, c’est après l’échec de la « zafra » (récolte de canne à sucre) des 10 000 tonnes, l’époque des grands voyages et de l’espoir fondé sur le mouvement des pays non alignés. Il rendra visite à Salvador Allende, président du Chili (Unité populaire) et au général Juan Velasco Alvarado au Pérou. Tandis que la Chine se rapproche timidement des États-Unis avec la célèbre partie de ping-pong et une première rencontre, en territoire chinois, des présidents Richard Nixon et Mao, il parcourra l’Afrique : entre autre la Sierra Leone, la Guinée et l’Algérie. Défilent à La Havane, de 1974 à 1976, Gina Lollobrigida, Imelda Marcos, Olaf Palme, Georges Marchais, le communiste brésilien Luiz Carlos Prestes, Felipe Gonzalez, le général Giap, Tito, Pierre Trudeau, Omar Torrijos [12]
C’est au Canada, en 1976, qu’a lieu l’explosion. JO de Montréal : les boxeurs décrochent dix médailles, trois d’or, quatre d’argent et trois de bronze. Alberto Juantorena enchante les foules avec sa fantastique foulée aux 400 et 800 mètres. Et puis c’est l’avènement du volley-ball, pour longtemps. Cuba se dote la même année d’une nouvelle Constitution qui aura été largement discutée dans toutes les instances de la société. Elle introduit le « pouvoir populaire » en tant qu’organe d’autogestion locale. Mais « la question de savoir si les candidats à l’Assemblée nationale doivent être choisis directement par le peuple [… ] ou s’ils doivent y être délégués par les organes locaux [… ] suscite des débats d’une violence inattendue au point que ce passage du référendum sur la Constitution du 16 février 1976 est mis entre parenthèses [13] ». Fidel Castro devient officiellement chef de l’État cubain en remplacement d’Osvaldo Dorticos [14], qui sera relégué au rang de ministre, membre du comité central et du bureau politique du PCC. Cuba s’était engagée l’année précédente aux côtés du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA ) dans une longue guerre. Sportifs, étudiants, responsables politiques, peu y échapperont.
Moscou 1980 : poids et haltères et tir s’ajoutent aux disciplines olympiques dans lesquelles brillent les Cubains. L’île affronte le grand exode de Mariel. Celia Sanchez, amie de toujours de Fidel Castro, meurt à 59 ans d’un cancer du poumon. Haydée Santamaria se suicide quelques mois plus tard. Seule et unique survivante historique du mouvement des femmes : Vilma Espin, épouse de Raul Castro. L’élection de Ronald Reagan à la présidence des États-Unis en 1981 sonne le glas des espoirs de détente dans le monde. On est loin de 1977 et des conversations renouées entre La Havane et Washington sous la présidence de Jimmy Carter.
Les années 1980 sont pour l’Amérique latine celles de « la décennie perdue », des espoirs frustrés – particulièrement au Nicaragua où le Front sandiniste a pris le pouvoir mais sera harcelé et finalement battu dans une guerre souterraine financée par les États-Unis –, mais aussi celles où se fait jour l’idée d’un moratoire de la dette extérieure. En 1985, Fidel Castro prononce un discours historique sur la dette – « un cancer qui se multiplie » – « qui ne peut être soldée ». Le président Luis Álvarez Écheverria ( 1970-1976), poigne de fer à l’intérieur mais ouvert aux idées tiers-mondistes à l’extérieur, avait fait du Mexique le principal soutien de la révolution cubaine. Côté olympisme, il y aura le boycott des JO de Séoul que Fidel Castro tentera de sauver jusqu’au dernier moment, et de ceux de Los Angeles. Douze années sans, mises néanmoins à profit par les Cubains pour rafler des titres à tous les championnats panaméricains et du monde dans des spécialités nouvelles.
En 1986, le troisième congrès du PCC enclenche un processus de « rectification de tendances négatives » pour combattre la corruption à tous les niveaux de l’appareil d’État et qui ternit l’image de la révolution. En 1989, alors que rentrent définitivement les soldats d’Angola – empreinte indélébile sur la population cubaine qui pleure trop de morts –, un séisme se conclut par trois exécutions dont celles du général Ochoa et de Tony de la Guardia. Le « procès Ochoa » du narcotrafic ou d’un coup d’État en gestation n’a pas encore livré tous ses secrets.
Si certains athlètes ont pris leur retraite, la relève est là en 1992, alors qu’a commencé la période spéciale, qu’il n’est pas évident de faire fonctionner le centre d’entraînement de haut niveau de Cerro Pelado, qu’il n’y a rien à manger et qu’il est difficile de se procurer jusqu’aux équipements les plus indispensables. Conrado Martinez, un des responsables de l’Institut national du sport, de l’éducation physique et des loisirs (INDER ), reconnaît alors que si l’alimentation des athlètes reste une priorité, elle n’est pas à la hauteur du sport de haut niveau. Et pourtant, le base-ball fait son entrée aux JO de Barcelone et ce sera l’or pour les Cubains. Qui dominent encore et toujours la boxe. Javier Sotomayor au saut en hauteur et Ana Fidelia Quirot au 800 mètres deviennent les nouvelles étoiles du sport cubain qui perce aussi en escrime, en lutte et au judo. Dans toutes les disciplines, les femmes se font chaque fois plus nombreuses au plus haut niveau.
Premières médailles d’argent et de bronze en natation à Atlanta 1996, où les Cubains confirment leur place de cinquième au classement des nations de Barcelone. Huitième au classement général, ils restent avec une trentaine de médailles la première nation sportive d’Amérique latine, loin devant le Brésil ( 12 médailles), le Mexique ( 6 médailles) et l’Argentine ( 4 médailles). 2000 : Cuba devance ( 29 médailles) la Grande-Bretagne ( 27 médailles) et tous les pays ex-socialistes, sauf la Fédération de Russie ( 88 médailles) à Sidney. La période spéciale n’a apparemment pas entamé la vigueur du sport cubain.
 
Mutations
 
 
Bien avant le début de la crise, le gouvernement cubain avait lancé un programme de nouvelles installations sportives : un grand stade d’athlétisme surnommé « el Coloso del Este » (le colosse de l’Est), le complexe nautique Baragua, un centre de tennis et un vélodrome olympique, tous dans le quartier est de La Havane en vue des Jeux panaméricains de 1991. Or, la crise s’aggrave brutalement après l’effondrement du camp socialiste et l’implosion de l’URSS en 1991. Cuba exportait 63 % de son sucre, 73 % de son nickel, 95 % de ses agrumes et 100 % des pièces et composants électroniques vers cette dernière. Elle en importait 63% de ses aliments, 89% des matières premières et 98% des combustibles. On ne trouve plus rien à La Havane. Les caisses sont vides. L’île a perdu 80% de son pouvoir d’achat, tombé de 8,14 à 2,2 milliards de dollars puis à 1,8 milliards de dollars en 1993 ; alors que les achats doivent s’effectuer en cash. Mais Fidel Castro tient bon et décide que les Jeux se tiendront, envers et contre tout, comme prévu en juillet 1991. Les constructions viendront à terme en dépit des critiques et malgré les sacrifices supplémentaires imposés, au nom de la patrie et de l’honneur, à la population. Et les Jeux se tiendront pour la gloire du sport cubain.
À la fin de la même année se tient le quatrième congrès du Parti communiste cubain (PCC ), précédé d’un « Appel pour le quatrièmecongrès du PCC ». Le texte est court et peut être interprété dans le sens d’une certaine ouverture. Les débats sont véhéments mais l’espoir fera long feu. La crise s’aggravant et devenant la préoccupation majeure du gouvernement, on légalisera le dollar en 1993 ; le développement du tourisme sera défini comme priorité nationale et l’on assistera à une timide ouverture de l’économie. En même temps commence à se faire jour une crise morale, particulièrement forte chez les jeunes. Pour le gouvernement, les études et le sport sont les principaux outils pour se défendre d’une telle crise. Il en résulte une mutation véritable du sport cubain.
L’industrie sportive, profondément affectée par la crise, se restructure lentement. L’entreprise Batos recommence peu à peu à produire des gants de boxe et des battes de base-ball. Elle produit également les textiles pour tenues sportives, divers articles pour l’éclairage, les tableaux électroniques et des articles de sport. Cubadeportes SA représente légalement le sport cubain et gère y compris « l’exportation » de ses entraîneurs. Comme le pays en appelle désormais aux capitaux étrangers, le sport s’ouvre, prudemment mais sûrement, à la sponsorisation.
L’exportation d’entraîneurs, professeurs, médecins du sport et techniciens spécialistes de diverses disciplines est aujourd’hui monnaie courante et connaît un succès sans précédent. Basket, base-ball, cyclisme, lutte gréco-romaine, aviron, plongeon, volley, athlétisme, boxe, foot, natation, poids et haltères, tennis de table, gymnastique, canoë-kayak, escrime, ils sont au moins un millier dans 50 pays du monde. Moyennant un accord avec le pays accueillant – gîte et couvert gratuits –, le sportif reçoit une indemnité dépassant rarement 100 à 200 euros, le reste tombant dans l’escarcelle de l’État. Le premier assurant entraînement, formation ou encadrement, soit pour des sessions limitées, soit pendant plusieurs années. La demande et le succès de Cubains ainsi « exportés » ne se démentent pas, pas plus que ceux de leurs collègues médecins, infirmières et paramédicaux, en mission de longue durée dans plusieurs pays de la planète.
Politique de développement et de coopération : Cuba a récemment créé une École internationale d’éducation physique et de sport dans les locaux d’une ancienne école militaire de San José de las Lajas, près de La Havane, offerte par le ministère de la Défense. Celle-ci pourra recevoir jusqu’à 1500 étudiants dont 500 boursiers issus de milieux défavorisés d’Amérique latine, des Caraïbes et d’Afrique.
 
Exode et coopération
 
 
Si la fuite des sportifs est réelle, le potentiel cubain en sportifs et en entraîneurs est loin de s’épuiser. Nombre d’anciens athlètes ont des responsabilités dans les fédérations, comme Teofilo Stevenson, vice-président de la Fédération cubaine de boxe, Juantorena, vice-président de l’INDER, ou Enrique Figuerola, toujours présent dans l’encadrement cubain d’athlétisme. La grande majorité des retraités des pistes ou des tatamis assurent l’entraînement des jeunes talents.
On raconte que le don King, promoteur de rencontres pugilistiques à grand spectacle, proposa dix millions de dollars au poids lourd Felix Savon pour quitter l’île et passer professionnel ; ce dernier lui aurait répondu : « Je n’ai pas besoin de dix millions de dollars quand j’ai onze millions de Cubains derrière moi. » Mais d’autres ont choisi de partir définitivement. En 1991, le poids lourd Jorge Luis Gonzalez a demandé l’asile politique à la Finlande après un tournoi. Champion olympique 1992, le super-léger Joel Casamayor, furieux à ce qu’on dit d’avoir été récompensé à son retour avec une bicyclette et Ramon Garbey, un des grands, première médaille de boxe aux JO, ont décidé de demander l’asile politique au Mexique où ils se préparaient en vue des JO d’Atlanta. Garbey, qui poursuit une carrière intéressante aux États-Unis, a totalement gommé ses années cubaines de sa page web. Ils ont tous deux rejoint le Team Freedom.
C’est sans doute aux XVe Jeux centraméricains de Ponce, à Puerto Rico, en 1993, que l’orchestration d’une « désertion » a été la plus scandaleuse. Tout est organisé, publicité comprise, pour y encourager. Certains acceptent comme à chaque occasion, mais ni plus ni moins que lors d’autres réunions sportives de ce type.
Progressivement, Cuba – qui ne vend pas ses joueurs et refuse toujours le professionnalisme, mais reçoit des compensations financières non négligeables lui permettant de faire fonctionner la machine sportive – a passé des accords avec certaines fédérations pour faciliter la préparation des athlètes au plus haut niveau. Ainsi, le volley-ball masculin s’est pratiquement installé en Italie. Lorsque la fédération cubaine a demandé aux joueurs de rentrer pour se préparer aux JO d’Athènes, le numéro 6 de l’équipe nationale a décidé, à l’issue d’un tournoi en Belgique, de refuser. « Nous souhaitons jouer en Ligue d’Italie, la meilleure du monde », affirme alors Ihosvany Hernandez, capitaine de la sélection qui a fait partie de l’équipe de Rome, championne d’Italie 2000. Il ne s’agit pas selon lui d’une affaire économique ou politique mais de la nécessité, pour les joueurs, de jouer au plus haut niveau. Comme Angel Dennis, ex-vedette de Palerme, Jorge Luis Hernandez, Yasser Romero, Lionel Marshall, ex-joueur de Livourne et Ramon Gato, ex-joueur de Modène, il espérait une solution à l’amiable. Il n’en a pas été ainsi. Ne pouvant signer sans l’accord de la fédération cubaine, les joueurs sont finalement restés en Italie où ils ont obtenu l’asile politique ; et se sont retournés vers les tribunaux du travail pour obtenir le droit de jouer en Ligue d’Italie. Conséquence immédiate sur les résultats : pour la première fois depuis des années, en 2002, Cuba n’est pas parvenue aux phases finales de la Fédération mondiale.
D’autres athlètes partent parce que la compétition, à Cuba, est rude tandis qu’ils sont assurés d’être qualifiés pour les JO ou les championnats du monde dans d’autres pays. Mais La Havane a pris ses précautions auprès des fédérations internationales et du CIO. Ainsi les volleyeurs n’ont-ils pas pu passer tout de suite professionnels en ligue italienne. De même Niurka Montalvo, championne du monde de saut en longueur, devenue espagnole par mariage en 1997, victorieuse au mondial de Séville, a été privée de JO en 2000 en vertu de l’article 46 de la Charte olympique [15] qui est là, selon Juantorena, « pour éviter la fuite des athlètes du tiers-monde vers les pays riches ». Le veto concernant Sydney 2000 a encore touché Angel Perez (kayak, États-Unis), Luis Martinez (cyclisme, Mexique), Ivan Pérez (waterpolo, Espagne) et d’autres. Ils devraient revenir à la compétition internationale avec les JO d’Athènes comme la triple sauteuse Yamilé Aldama naturalisée soudanaise.
 
Recherche « biotype »
 
 
Rien n’a été donné aux Cubains. Si, à l’époque de l’éternelle amitié entre les peuples cubain et soviétique, Moscou et le bloc socialiste ont pu apporter un sérieux coup de pouce dans l’élaboration des méthodes de prospection et d’entraînement, le sport cubain s’est inventé tout seul : méthodes, style, mythes, icônes et idoles. « Au début, raconte Omelio Castillo Pérez, président de la Fédération cubaine de volley-ball (FCVB ), arbitre international et ancien entraîneur, nous avons eu des techniciens européens, bulgares et hongrois, des entraîneurs qui allaient se préparer en Chine et au Japon. On peut dire que nous avons subi toutes les influences, mais nous avons fini par créer notre propre système de compétition. Aujourd’hui, il n’y a pas un événement sportif où nous ne soyons présents, et nombreux sont nos entraîneurs qui travaillent à l’étranger [16]. »
Utilisant le système éprouvé de l’école soviétique, les Cubains appliquent toujours la méthode de la pyramide inversée. On commence par les enfants des écoles en prenant en compte le sport dans le passage en classe supérieure. Puis, c’est l’accès gratuit ou symboliquement payant à des activités physiques de tous types, à l’école et après l’école, avec encadrement de haut niveau, les athlètes des différentes disciplines devant accorder du temps en échange de leur propre formation entièrement prise en charge par l’État. Même pratique, d’ailleurs, dans les disciplines artistiques, musique et arts plastiques. Avec toujours les moyens du bord : des écoles de gymnastiquepour entraîner de très jeunes talents dans les immenses salles à colonnes des palais délabrés de la vieille Havane ; des marathons courus pieds nus ou avec de grosses godasses faute des tennis de rigueur dans les pays dits développés ; bâtons de bambou simulant le sabre et l’épée pour l’initiation à l’escrime, l’enthousiasme faisant le reste.
Dans les écoles de l’île, des spécialistes travaillent à élaborer des biotypes correspondant aux disciplines. On effectue des tests. On organise des compétitions locales pour aboutir à l’échelle nationale aux Jeux scolaires, sortes de « spartakiades » d’où proviendra l’élite sportive. Sans se spécialiser trop tôt. Dans les écoles d’initiation au sport, on privilégie un développement de potentialités pluridisciplinaires et une spécialisation aux alentours de la puberté. Les jeunes gymnastes apprendront par exemple la danse et le rythme avant de se lancer, vers 10-11 ans, dans le travail sur les appareils.
Pour détecter les futures étoiles du sport, les Cubains pensent loin. « Nous avons déjà sélectionné les enfants qui, en 2012 et 2016, représenteront Cuba aux JO », déclare le président de la FCVB, « nous commençons avec des enfants de 10 à 12 ans. Dans les Coupes des pionniers, qui se déroulent en avril, et les championnats scolaires, qui ont lieu en juillet, ils apprennent à défendre les couleurs locales, mais ce n’est pas l’essentiel. Ils doivent démontrer des aptitudes et c’est de ceux-là que les entraîneurs vont particulièrement s’occuper. Nous avons trois catégories : cadets (moins de 17 ans), jeunes et seniors; dans chacune, une présélection de 25 à 30 personnes. » Un renouvellement planifié qui semble avoir rencontré ses limites avec l’équipe féminine de volley-ball, celle de Mireya Luis, Lily Izquierdo, Regla Bell et Regla Torres. Omelio Castillo reconnaissant que, pendant des années, le travail de promotion dans les équipes nationales qui tiennent depuis près de trente ans le haut du pavé n’a pas été systématique : « Ces rénovations brutales, c’est mauvais. Il faudrait renouveler progressivement avec trois, quatre, cinq nouvelles joueuses au maximum dans un collectif de douze. » Même son de cloche chez Enrique Figuerola qui, interrogé sur le renouvellement des athlètes de haut niveau, confiait sa désillusion sur la relève générationnelle : « Nous n’avons pas travaillé suffisamment dans le temps, encore moins en athlétisme que dans les sports collectifs. Actuellement, le sport cubain se prépare davantage pour l’après-Athènes que pour les JO 2004 [17]. »
 
La « tempête des Caraïbes »
 
 
Selon Ana Fidelia Quirot, la « tempête des Caraïbes » qui a survolé le 800 mètres après la retraite de la Tchécoslovaque Kratochvilova, « pour les jeunes de 10-12 ans, l’entraînement n’a guère changé. Il est orienté vers le développement des potentialités sans spécialisation. Pour les sportifs de haut niveau en revanche, le niveau d’entraînement a considérablement augmenté, et l’aide de la médecine sportive est absolument indispensable pour compenser la dépense d’énergie, pour aider à la récupération cardiovasculaire, pour équilibrer le régime alimentaire [18] ».
« L’entraînement, c’est terrible, avoue-t-elle, tu fais violence à ton corps. Il doit supporter une véritable métamorphose. Le cœur ne bat plus pareil. Tu es soumise à un stress permanent. Tu as besoin du psychologue, du médecin pour éviter qu’un entraînement mal conçu n’entraîne des problèmes graves, comme des évanouissements, voire un infarctus. Réellement, le sportif n’est pas une personne normale ! Il faut tout ajuster très finement, régler dans les moindres détails, un peu plus de ceci, un peu moins de cela, et pas seulement pour être bien lors de la compétition, pour les entraînements aussi car tout est lié. Pour nous, Cubains, il y a eu en plus l’impact de la période spéciale. Nous portons tous la marque de cette période. Nous manquions de médicaments de récupération, de réactifs chimiques nécessaires pour les examens médicaux, de matériel… Il a même fallu diminuer la quantité de calories absorbée par chaque sportif. »
Victime en 1993 d’un grave accident – profondes brûlures sur le visage, le corps et une grande partie des membres supérieurs –, « la Quirot » est, à 41 ans, une véritable icône du sport cubain, comme le reste Javier Sotomayor, le sauteur en hauteur dont elle a partagé un temps la vie, malgré ses mésaventures de dopage. Elle a réussi à revenir au plus niveau avec un titre mondial en 1995 aux championnats du monde de Göteborg : « Dans la foulée, j’ai décroché l’argent olympique à Atlanta en 1996, et l’or aux Championnats du monde d’Athènes en 1997. »
Officiellement retirée depuis mars 2001, elle vit dans sa maison blanche de Miramar, cadeau, tout comme une Mercedes bleue, du gouvernement cubain ; au milieu des photos de ses victoires, avec son mari, ses deux enfants et ses parents qui lui donnent un coup de main car « prise totalement en charge très jeune, je ne sais rien faire » ! Elle a commencé le sport à 11 ans : « Au début, je ne prenais pas cela très au sérieux. L’entraîneur venait souvent chez moi se plaindre à ma mère. Ensuite, je suis entrée à l’École d’initiation sportive scolaire (EIDE ) de Santiago de Cuba, puis à l’École supérieure de professionnalisation athlétique (ESPA ) de La Havane et, au bout d’un an, en présélection nationale. » Jugée trop lente sur 100 mètres, elle est passée aux 200 et 400 mètres avant de se consacrer aux 400 et 800 mètres.
 
Sic transit…
 
 
Autre Cubain incontournable, le sauteur en hauteur Javier Sotomayor. On s’interrogera sur les motivations qui ont conduit Sotomayor – « Soto » pour tous les Cubains, champion olympique ( 1992) double champion du monde ( 1993, 1997) quadruple champion du monde indoor ( 1989,1993,1995 et 1999), recordman de la discipline ( 2,45 m), référence de morale sportive et d’humilité– à consommer de la nandrolone et de la cocaïne alors qu’il était sur le point de se retirer au faîte de sa gloire, après les JO de Sydney. Peut-être la peur de l’après-compétition, évoquée par une Ana Fidelia lucide : « Ce n’est pas facile de raccrocher. Pourtant, ici, quand tu te retires de la compétition, tu n’es pas dans la rue, sans travail et sans logement. On te donne une maison et une voiture mais, le plus important, c’est que tu as fait des études de professeur, de secrétaire ou d’ingénieur. Dans le passé, il y a eu des athlètes millionnaires qui ont fini dans la ruine. Ici, nous ne sommes pas millionnaires mais nous ne finissons pas dans la rue à vendre nos médailles. Mais on est, tout d’un coup, coupé des amis, de la piste, on n’est plus acteur mais spectateur des compétitions qu’on regarde à la télévision. » L’affaire Sotomayor commença aux Jeux panaméricains de Winnipeg (Canada) en 1999. Les dirigeants cubains avaient dénoncé depuis le début « l’atmosphère hostile et provocatrice » dont leur délégation était victime. Contrôlé positif à la cocaïne, « Soto » fut suspendu pour deux ans mais le conseil de la Fédération internationale d’athlétisme (FIA ) réduisit la sanction, pour « circonstances exceptionnelles » et afin de lui permettre de participer à ses derniers JO à Sidney, à une suspension d’un an. Il allait y décrocher la médaille d’argent, ultime trophée de sa carrière.
Fidel Castro lui-même était monté au créneau, entouré de tous les spécialistes cubains de la médecine et du dopage. Rappelant que Javier Sotomayor avait subi, durant sa carrière, un grand nombre de tests anti-dopage dont les résultats « avait tous été négatifs » et qu’il avait « dépassé plus de 300 fois la barre des 2 mètres 30 », performance lui permettant de remporter la médaille d’or désormais contestée aux Jeux panaméricains de Winnipeg. La FIA retint l’argument. Dénonçant les irrégularités commises par les laboratoires de Montréal chargés des tests anti-dopage, le chef de l’État cubain devait également rappeler les manœuvres dont auraient été victimes les haltérophiles cubains. Trois d’entre eux se voyant retirer leur médaille d’or pour test positif à la nandrolone. Fidel Castro exigea des contre-analyses effectuées à Madrid et qui allaient se révéler « toutes négatives ». Sur les vingt échantillons analysés, aucun ne révéla en effet la présence de nandrolone : « Tout cela était un mensonge colossal, une fraude infâme et honteuse », devait conclure le chef de l’État cubain, expliquant que cela avait facilité la défense de Sotomayor et permis de « laver son honneur et celui du mouvement sportif cubain ».
Depuis, le gouvernement cubain a beaucoup intensifié la lutte contre le dopage. Parallèlement à la création de l’École internationale de sport, Juantorena a annoncé celle du laboratoire anti-dopage qui manquait à Cuba. Auparavant, les prélèvements étaient envoyés dans des laboratoires accrédités par le CIO à Barcelone, Madrid ou Lisbonne. Les contrôles, inopinés ou pas, sont depuis longtemps fréquents dans la compétition cubaine et une trentaine d’athlètes ont été sanctionnés depuis 1977. De plus, la Fédération cubaine d’athlétisme double habituellement la mise initiale de deux ans en cas de contrôle positif. Le suivi médical des athlètes de haut niveau est extrêmement strict. Ceux-ci sont soumis, dans le cadre de leur programme médical et d’entraînement, à des analyses sanguines, des électrocardiogrammes, des mesures des graisses systématiques et autres examens qui ont aussi permis de contrôler les dérapages possibles. Cuba a trop travaillé à donner une image irréprochable de son sport pour risquer qu’elle soit ternie au nom des performances.
Dans l’île, les places sont chères et on ne plaisante pas avec les substances interdites. Le sport y reste sinon une religion du moins une priorité nationale, portée souvent à bout de bras, avec les moyens du bord. Les résultats n’ont apparemment pas souffert des aléas économiques et politiques. Cuba semble s’être tracé une ligne de conduitequi dépasse le simple mouvement sportif mais l’y intègre : figurer comme leader en Amérique latine ; tenir la dragée haute à l’URSS et maintenant à la Fédération de Russie; ne pas plier devant « l’empire » de Washington ; démontrer à l’Europe et au reste du monde qu’en matière de santé, d’éducation et de sport, la nation cubaine est à la hauteur des pays développés. La période spéciale a, en partie, entamé son potentiel d’éducation et de santé mais le travail en profondeur au cours d’années plus fastes lui a permis de résister. Ainsi devrait-il en être du sport cubain.
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NOTES
 
[1] Boulevard promenade en bord de mer à La Havane.
[2] Un KO inscrit dans les annales, avec une solide droite qui fait d’abord chuter Fernandez, puis une nouvelle droite, un crochet de gauche et une dernière droite qui le font passer entre la deuxième et la troisième corde.
[3] Camarioca en 1960, Mariel et ses 130 000 « marielitos » en 1980 et les 30 000 « balseros » (qui partent sur des « balsas », radeaux de fortune, pour traverser le détroit de Floride) d’août 1994.
[4] Cafards.
[5] Alpha comme la première lettre de l’alphabet grec et le début de la lutte contre le communisme ; 66 comme les soixante-six hommes qui composaient, au départ, l’organisation.
[6] Entretien avec l’auteur en septembre 2003.
[7] On raconte que Kid Chocolate ne digéra jamais la réception que lui ont réservée les États-Unis. Lors d’un de ses premiers matchs, le manager de son adversaire dira à celui-ci : « Finisen vite avec le negrito [le petit nègre]. On est de sortie ce soir et les filles n’aiment pas attendre. » Kid Chocolate reviendra à Cuba pour ses derniers combats. Il s’y installera jusqu’à sa mort en 1988.
[8] Les Cubains affirment que le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis leur a coûté plus de 180 milliards de dollars.
[9] Les entrées aux rencontres sportives (et culturelles) reviennent habituellement à 1 peso cubain depuis que le gouvernement a considéré, au moment de la crise, que la gratuité empêchait une prise de conscience des spectateurs.
[10] Ces Jeux ne furent boycottés par personne malgré le massacre du 2 octobre, place des Trois cultures, quelques jours avant l’ouverture, à l’occasion d’une manifestation pacifique d’étudiants et de travailleurs mobilisés contre le président Diaz Ordaz.
[11] Cf. Claudia Furiati, Fidel Castro. La historia me absolvera, Barcelone, Plaza y Janes, 2003.
[12] Ibid.
[13] Cf. Fidel Castro. El Comandante, Paris, Alvik, 2004.
[14] Osvaldo Dorticos s’est suicidé en 1983.
[15] Seuls sont autorisés à concourir les athlètes naturalisés depuis plus de trois ans sauf si leur pays d’origine leur accorde une « lettre de sortie ».
[16] Entretien avec l’auteur de décembre 2001.
[17] Entretien avec l’auteur en décembre 2001.
[18] Entretien avec l’auteur en décembre 2001.
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Cf. Claudia Furiati, Fidel Castro. La historia me absolvera...
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Ibid. Suite de la note...
[13]
Cf. Fidel Castro. El Comandante, Paris, Alvik, 2004. Suite de la note...
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Osvaldo Dorticos s’est suicidé en 1983. Suite de la note...
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Seuls sont autorisés à concourir les athlètes naturalisés d...
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