Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 65 à 67
doi: 10.3917/oute.008.0065

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Nouvel ordre mondial ?

no 8 2004/3

2004 Outre - Terre Nouvel ordre mondial ?

Entretien avec André Kana Biyik

Jean-Baptiste Onana
Outre-Terre : Pourriez-vous, en préliminaire, vous présenter à nos lecteurs ?
André Kana Biyik : Je m’appelle André Kana Biyik. J’ai évolué dans différents clubs camerounais et français dans les années 1980 et 1990. Je totalise 90 sélections en équipe nationale. J’ai participé à deux Coupes du monde : en Italie 1990 et aux États-Unis 1994, et à quatre Coupes d’Afrique des nations : 1986,1988,1990 et 1992.
Outre-Terre : Avez-vous, à l’époque où vous étiez en activité, constaté des pratiques inspirées de près ou de loin par le tribalisme ou le régionalisme ? Avez-vous vous-même souffert de semblables pratiques ?
A.K.B. : Bien sûr que cela existait. Quand j’évoluais au Cameroun dans les années 1980, toutes les équipes pratiquaient ouvertement la préférence ethnique et régionale. Concrètement, cela signifiait qu’une majorité des effectifs de joueurs devait absolument appartenir à une ethnie donnée, subsidiairement à une région donnée. Je n’en ai pas souffert à titre personnel : après avoir quitté les deux clubs où j’avais été formé en région bassa, ma région d’origine, j’ai eu le bonheur de jouer dans deux des meilleures formations de notre championnat, l’Union sportive de Douala, majoritairement bamiléké, et le Diamant de Yaoundé, un peu plus cosmopolite mais dominé par l’ethnie béti. En sélection nationale, il était fréquent que les hautes autorités sportives, voire politiques, exercent des pressions sur l’entraîneur pour imposer tel ou tel joueur à cause de son appartenance ethnique et au mépris de la valeur sportive. Ce qui fut notamment le cas alors que le sélectionneur français Claude Leroy présidait aux destinées des Lions indomptables. On lui reprocha de faire la part belle aux joueurs bassas. Or, ceux-ci devaient leur présence dans la sélection à leurs seules performances sportives. Fallait-il les sacrifier sur l’autel d’un équilibre ethnique au sein de l’équipe ? Il y avait, outre les pressions des dirigeants, celles du public. Pour résumer : chaque ethnie et chaque région voulaient être représentées dans la sélection nationale. C’était une question d’honneur et de fierté. Alors qu’en sport, l’une des premières exigences, c’est d’aligner les meilleurs sur le terrain.
Outre-Terre : Et la situation actuelle ? A-t-elle évolué dans un sens favorable ou au contraire empiré ?
A.K.B. : Elle a évolué dans le bon sens. Aujourd’hui, les clubs camerounais font passer les résultats et les performances avant les considérations ethniques et régionalistes. Les recrutements s’effectuent en conséquence, avec le souci de composer l’équipe la plus compétitive possible. Les équipes du Nord et de l’Ouest peuvent ne pas aller au-delà de 10 % de joueurs originaires des régions concernées. Il est même devenu fréquent que le capitanat soit confié à un joueur issu d’une ethnie extérieure. Mais la mentalité des supporters, elle aussi, a évolué. Le fanatisme ethnique a reculé ; au point qu’un Bamiléké de l’Ouest ou un Haoussa du Nord peut être fan d’un club du Centre ou du Littoral, par amour du sport et du beau jeu. En somme, il est difficile aujourd’hui de coller une étiquette ethnique à un club quel qu’il soit et quand bien même une ethnie y serait prédominante.
Outre-Terre : Le football serait donc un facteur d’unification au Cameroun ?
A.K.B. : Absolument ! Davantage encore que dans le cas des clubs, cela se voit avec l’équipe nationale. L’attachement des Camerounais aux Lions indomptables est indéfectible. Il transcende les considérations ethniques et tribales et fédère au-delà des régions et des provinces. Il pacifie et réconcilie, le temps d’une compétition, quelque 250 ethnies avec autant de dialectes dans un pays où l’unité nationale a toujours été mise à mal. Quel joli pied de nez aux politiques qui ont souvent joué de cette mosaïque ethnique et linguistique pour diviser les Camerounais au lieu de les unir !
Outre-Terre : Mais l’unité du pays ne saurait être d’ordre conjoncturel et varier en fonction des prestations, aussi probantes qu’elles soient, de l’équipe nationale !
A.K.B. : C’est aussi mon avis. Les Camerounais ont besoin de se retrouver et de vivre ensemble dans la permanence. Indépendamment des prestations et des exploits de leur équipe nationale. Par ailleurs, si le sport contribue à l’unité nationale, il ne saurait en être l’unique, ni même le principal vecteur. Il doit seulement avoir valeur d’exemple, valeur pédagogique, pour ceux qui nous gouvernent. À eux de s’en inspirer de façon à ce que les Camerounais vivent leur unité dans la permanence, par-delà leurs différences et leurs particularismes. À quoi servirait de nous mobiliser un jour pour notre équipe nationale si c’est pour nous combattre le lendemain, quelle qu’en soit la raison ?
Outre-Terre : Comment voyez-vous l’avenir du sport camerounais, et en particulier du football ?
A.K.B. : Je veux être optimiste et croire au rayonnement croissant du sport camerounais sur la scène internationale. Débarrassé du carcan ethnique, il conserve, malgré la faiblesse de ses moyens, une bonne marge de progression. En particulier, le football devrait pouvoir bénéficier de l’apport de nos joueurs expatriés aux quatre coins du monde. Nos centres de formation, quoiqu’insuffisants en nombre, sont performants, au point qu’on peut parler aujourd’hui, en la matière, d’école camerounaise. Force est cependant de constater que les récentes performances des Lions indomptables, sortis prématurément de la dernière édition de la Coupe d’Afrique des nations en Tunisie, suscitent quelques inquiétudes. Tout se passe comme si nos footballeurs avaient décidé de se reposer sur leurs lauriers après nous avoir gratifiés de belles victoires au cours de la décennie précédente. Par ailleurs, je m’inquiète d’une corruption grandissante dans le sport camerounais, soit de la principale hypothèque, à mes yeux, dans l’avenir immédiat.
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