Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 69 à 77
doi: 10.3917/oute.008.0069

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Nouvel ordre mondial ?

no 8 2004/3

Historiquement, la question ethnique a toujours eu une forte résonance politique au Cameroun. Si elle a fait l’objet de manipulations pas toujours innocentes durant la période coloniale – « diviser pour mieux régner » –, son exacerbation n’interviendra qu’au lendemain de l’indépendance en 1960 [1]. Avec des fortunes diverses, plusieurs gouvernements successifs – il est vrai sous la houlette du même chef d’État faute d’alternance – en ont fait l’équation à résoudre en préalable à toute amorce de développement économique. Alors que les replis identitaires n’ont jamais été aussi nombreux dans les divers secteurs de la vie nationale (configuration des partis politiques, associations civiles et culturelles, fiefs électoraux voire formation de lobbies et déploiement de la presse écrite [2]), un domaine fédère à défaut d’unir : le sport. Comment celui-ci a-t-il pu échapper à semblable destin alors qu’il faisait hier, lui aussi, l’objet de vives critiques, certains n’y voyant qu’incitation à la violence sociale et champ d’expression chauvine des supporters ?
 
La carte ethnique du Cameroun, cauchemar du géographe
 
 
Avec plus de deux cents ethnies parlant autant de langues nationales à côté du français et de l’anglais, le Cameroun se caractérise par une extrême
complexité et diversité sociale qui n’a pas toujours été un atout. Schématiquement, elles peuvent être regroupées en quatre grands ensembles culturels :
  • au Nord, les Arabes Choa, des populations de type soudanien et les Foulbés ;
  • à l’Ouest, les Bamilékés et les Bamouns ;
  • dans la région du Sud forestier, des Bantous d’origine très diverses tels que les Doualas, les Bassas, les Bafias et les tribus des groupes Fang, Boulou, Ewondo, Eton;
  • enfin, dans les contrées forestières les plus isolées, vivant à l’état primitif, les Pygmées [3].
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Les lignes de démarcation entre ces quatre regroupements ethniques épousent celles des principaux antagonismes qui, historiquement, ont toujours menacé la cohésion nationale : religieux entre le Nord musulman et le Sud chrétien; politique entre l’Ouest et le Centre – les Bamilékés étant accusés de mobiliser leur poids démographique et économique pour asseoir leur hégémonie et conquérir le pouvoir politique ; linguistique et politique entre les provinces anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest d’une part, soupçonnées de velléités sécessionnistes et de sympathies coupables envers le Nigeria [4], et l’ensemble des provinces francophones d’autre part. Ces antagonismes – tantôt latents, tantôt apparents – ont développé de fort réflexes identitaires chez nombre de Camerounais, au point qu’on a assisté au cours des deux dernières décennies à une perceptible convergence du patriotisme ethnique et du patriotisme régional. C’est le cas dans le Grand Ouest, où l’on se revendique comme Camerounais occidental tout en s’affirmant Bamiléké et Bamoun ou anglophone. Ou bien dans le Grand Nord, où l’on se définit comme nordiste et arabe Choa, Haoussa, Foulbé, Toupouri ou Kirdi de l’Extrême-Nord, du Nord ou de l’Adamaoua.
 
Une société camerounaise qui reste hantée par ses vieux démons [5]
 
 
Toute formulation de politiques tendant un tant soit peu à insuffler de la conscience nationale à une société pas tout à fait guérie de son passé de guerres civiles et tribales devra prendre en considération cette réalité. Autrement, elle se fourvoierait comme toutes celles qui l’ont précédée. De fait, on n’assoit pas l’unité nationale à coup de proclamations formelles au Journal officiel comme ce fut le cas lorsque le Cameroun est devenu une « République Unie » après avoir été un « État fédéral », sous la conduite du défunt président Amadou Ahidjo. Parce que l’unité politique – comme le développement économique– ne se décrète pas mais se construit dans la durée, pierre par pierre, poutre par poutre, niveau par niveau. Les fondations du chantier de (re)construction seront d’autant plus solides qu’il sera largement pris compte des revendications identitaires, collectives ou individuelles, alors qu’elles étaient jusqu’ici au mieux ignorées, au pire réprimées.
Que le lecteur ait à l’esprit le massacre perpétré contre les populations bamilékés par les forces de l’ordre camerounaises au lendemain de l’indépendance à Douala, et celui plus proche contre une petite peuplade inoffensive du Nord qui demandait un peu trop bruyamment que ses droits à l’existence ne soient pas foulés au pied. Le repli identitaire, quel qu’il soit et de quelque manière qu’il se manifeste, est la réponse de qui a le sentiment – fondé ou non– d’être injustement exclu ou de ce que ses revendications restent inaudibles aux détenteurs du pouvoir. Or, le sport, souvent décrié – notamment par des médias en mal de sensationnalisme–, peut être le ciment susceptible de colmater les profondes fissures creusées dans l’édifice camerounais par près d’un demi-siècle d’atermoiements politiques et de délitement social comme économique. N’est-ce pas après un match amical de football militaire (genre de rugby sans toutes les règles et pratiqué par les soldats dans les casernes) au stade militaire de Yaoundé que les tensions à répétition entre policiers et gendarmes en poste dans la capitale s’étaient définitivement apaisées le 21 mars 1991 ? Les policiers qui se sentaient spoliés de leurs prérogatives sans contrepartie d’aucune sorte demandaient une redistribution des tâches des uns et des autres dans le cadre d’enquêtes criminelles [6].
 
Football médiateur
 
 
L’effet Lions indomptables
Au Cameroun, les Lions indomptables – sélection nationale de football –, sont de vraies icônes nationales. Il faut dire que leur palmarès est impressionnant : cinq participations à la phase finale de la Coupe du monde dont quatre d’affilée [7], treize à la Coupe d’Afrique des nations (CAN ) et quatre trophées remportés (un record détenu conjointement avec l’Égypte et le Ghana), champions olympiques en 2000, finalistes de la Coupe des Confédérations contre la France en 2003. Ils sont solidement installés dans le gotha du football international depuis des années et le dernier classement de la FIFA en mars 2004 leur attribue le treizième rang mondial, le premier à l’échelle de l’Afrique. Idolâtrés comme probablement aucune équipe ne l’a jamais été, chacune de leurs prestations est l’occasion d’une exceptionnelle communion entre Camerounais.
Quelques exemples étayent ce constat : lorsque l’équipe nationale remporte le match d’ouverture contre l’Argentine de Diego Maradona (star argentine et planétaire du football) au Mondial 1990 en Italie, le peuple camerounais tout entier se lève comme un seul homme pour saluer cet exploit, alors que le pays s’est divisé en deux camps trois mois auparavant, avec une violente manifestation orchestrée dans toutes les villes par les partisans de John Fru Ndi, principal leader de l’opposition, qui se heurte à une contre-manifestation tout aussi violente des supporters du président Paul Biya [8]. Oubliant leurs blessures et leurs rancœurs le temps d’une compétition, les partisans bamilékés et anglophones de John Fru Ndi, tout comme ceux majoritairement bétis et francophones de Paul Biya, vont descendre dans la rue en une fraternelle mêlée pour donner libre cours à leur joie. Plus récemment, le Cameroun entre en phase préparatoire à la CAN 2004. L’association des supporters ultra-fanatiques du Canon de Yaoundé et celle du Tonnerre, son rival de la même ville, décident par la voix de leurs porte-parole respectifs d’observer une trêve dans leurs affrontements afin de ne pas perturber la préparation de l’équipe nationale. La presse parlera dès lors d’« effet Lions indomptables », auquel aucun clivage ne semble résister.
Les performances footballistiques des Lions camerounais ne sont pas seules à séduire leurs admirateurs. Patchwork d’une dizaine d’ethnies issues de toutes les régions du pays et où se côtoient des joueurs anglophones et francophones, chrétiens et musulmans, tous unis par l’amour du sport, ils offrent un bel exemple de confraternité et de rapprochement entre les cultures.
Le brassage ethnique dans les clubs
Dans les années 1960,1970 et 1980, les équipes – tout particulièrement celles de football, sport le plus populaire du pays – étaient constituées sur des fondements ethniques; elles recrutaient de manière constante et privilégiée dans les ethnies considérées. Chacune mettait un point d’honneur à avoir son club, de sorte que tout affrontement sportif prenait le plus souvent des allures d’empoignade entre groupes ethniques ennemis : la victoire était d’autant plus belle qu’elle signifiait la défaite des autres, qui ne pouvaient qu’appartenir à la mauvaise ethnie; elle prenait tout son sens dans sa symbolique parce que battre une formation bamiléké ou béti revenait à vaincre le peuple bamiléké ou béti tout entier. Il y avait en quelque sorte reproduction consciente ou inconsciente chez les adversaires des sanglantes joutes tribales qui avaient si terriblement endeuillé le Cameroun aux sombres heures de la guerre civile. Il était fréquent qu’une bagarre déclenchée sur le terrain s’étende aux spectateurs des deux camps. Les arbitres n’étaient pas épargnés, sûrs d’être pris dans tous les cas à partie, verbalement ou physiquement, soit par des joueurs, soit par des supporters, à la fin du match, aucun camp n’admettant la défaite sans rechigner. D’ailleurs, on protestait par devoir et non par conviction, par amour de son équipe et par haine de celle des adversaires.
S’ils ne sont pas totalement dépassés, les clivages ethniques traditionnels entre clubs de football camerounais se sont fortement estompés. Une vraie révolution : chaque club, de quelle division que ce soit, compte aujourd’hui parmi ses effectifs au moins un joueur issu d’une autre ethnie. C’est ainsi qu’un bon tiers des joueurs du Canon et du Tonnerre de Yaoundé, autrefois labellisés bétis, proviennent d’un autre groupe ethnique. Même constat au Caïman de Douala qui recrutait prioritairement parmi les Doualas et à l’Union sportive de la même ville qui puisait ses joueurs majoritairement dans le vivier bamiléké.
Ce basculement a été rendu possible par de nombreux facteurs. D’abord sans doute une conscience nationale plus approfondie, mais aussi et surtout une meilleure interpénétration des ethnies qui s’en trouvent mieux se connaître et s’apprécier [9]; puis la cohabitation de jeunes joueurs d’ethnies différentes dans les centres de formation; tout comme la prise en compte des exigences du sport moderne qui force à s’ouvrir aux autres et à s’enrichir de leur expérience ; avec l’exemple des grands clubs européens et sud-américains où évoluent les meilleurs éléments africains aux côtés de joueurs de nationalités diverses; enfin l’intérêt sportif, voire financier, des clubs qui ne peuvent plus se passer de joueurs talentueux au seul motif qu’ils n’appartiendraient pas à la bonne ethnie.
Outre les effets bénéfiques et immédiats de ces avancées sur les clubs, la mixité ethnique a une influence positive sur les comportements individuels et collectifs des supporters. Un hooligan béti ou bassa n’ira pas casser du Bamiléké – ou hésitera à le faire– si des joueurs de cette ethnie évoluent dans son club préféré. L’implication des joueurs eux-mêmes est de nature à apaiser les passions ethniques latentes. Dans son édition datée du 20 janvier 1998, le Messager, quotidien privé d’information du pays, rapporte qu’une vedette du club bassa de Dynamo, originaire de Yaoundé, avait menacé de quitter celui-ci si des actes anti-Bétis étaient perpétrés lors de la venue du Tonnerre de Yaoundé pour un derby à Douala. Il fut entendu : des supporters repentis s’excusant et souhaitant la bienvenue à l’équipe hôte avec une large banderole le jour de la confrontation.
Les évolutions récemment survenues en matière de sécurité et de fair-play sur les terrains et les arènes de jeu commandent, à l’évidence, de tempérer les accusations trop faciles selon lesquelles sport rimerait avec violence, hooliganisme et dopage. Et si le sport fédère en prime au lieu de diviser, au sein de l’extraordinaire embrouillement des ethnies camerounaises, on ne peut que s’en féliciter et penser qu’il va rayonner toujours plus. Parce que le cas camerounais, pour intéressant et riche d’enseignements qu’il soit, n’est pas unique.


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Répartition des clubs camerounais par ethnie et appartenance linguistique en 1980 Club Canon Union Douala Bamboutos Tonnerre Fédéral PWD Lions Aigle Dschang Dynamo Dragon Entente Racing Rail Aigle Nkongsamba Unisport Mbalmayo Ethnie Béti Bamiléké (divers) Bamiléké (Mbouda) Béti Bamiléké (Bagangté) Bamanda Béti Bamiléké (Dschang) Bassa Béti Haoussa Bamiléké (Bafoussam) Douala Bamiléké Bamiléké Béti % autre ethnie 3 3 0 2 0 2 3 1 0 3 7 4 3 2 0 1 Appartenance linguistique Francophone Francophone Francophone Francophone Francophone Anglophone Francophone Francophone Francophone Francophone Francophone Francophone Francophone Francophone Francophone Francophone Ville Yaoundé Douala Mbouda Yaoundé Bagangté Bamenda Yaoundé Dschang Douala Yaoundé Ngaoundéré Bafoussam Douala Douala Bafang Mbalmayo NB : On notera que les Bamilékés se subdivisent eux-mêmes en d’autres sous-ethnies ou tribus qui affirment une identité séparée en dehors de l’identité commune et disposent dans certains cas de leur propre club : Mbouda, Bagangté, Bafoussam, Dschang.



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Répartition des clubs camerounais par ethnie dominante et appartenance linguistique en 2004 Club Coton Sport Canon PWD Bamboutos Mont Cameroun Unisport Fovu Baham Union Victoria Cintra Tonnerre Renaissance Racing Sable Caïman Sable Ethnie dominante Aucune Béti Bamenda Bamiléké (Mbouda) Aucune Bamiléké (Bafang) Bamiléké Bamiléké Aucune Béti Béti Béti Bamiléké (Bafoussam) Aucune Douala Bamiléké Appartenance linguistique Francophone Francophone Anglophone Francophone Anglophone Francophone Francophone Francophone Anglophone Francophone Francophone Francophone Francophone Francophone Francophone Francophone Ville Garoua Yaoundé Bamenda Mbouda Buéa Bafang Baham Douala Limbé Yaoundé Yaoundé Ngoumou Bafoussam Batié Douala Bandjoun

Palmarès des Lions indomptables
Judith Seudjio
« Lions indomptables » seniors
Coupe du Monde
Cinq participations : 1982 en Espagne, 1990 en Italie, 1994 aux États-Unis, 1998 en France et 2002 en Corée/Japon.
Quart de finaliste et classée cinquième au mondial de 1990.
Coupe d’Afrique des nations
Treize participations : 1970 au Soudan, 1972 au Cameroun, 1982 en Libye, 1984 en Côte-d’Ivoire, 1986 en Égypte, 1988 au Maroc, 1990 en Algérie, 1992 au Sénégal, 1996 en Afrique du Sud, 1998 au Burkina Faso, 2000 au Nigeria, 2002 au Mali et 2004 en Tunisie.
Quatre fois vainqueur : 1984,1988,2000 et 2002.
Coupe afro-asiatique
Vainqueurs de la Coupe afro-asiatique, 1985.
« Lions indomptables » juniors
Jeux Olympiques
Deux participations : 1984 à Los Angeles aux États-Unis, 2000 à Sydney en Australie. Médaille d’or en 2000.
Coupe du Monde junior
Trois participations : 1981,1993 en Australie, 1999 au Nigeria.
Coupe d’Afrique des nations
Vainqueurs au Nigeria en 1995.
Jeux africains
Médailles d’or en 1991 en Égypte et 1999 en Afrique du Sud.
Jeux de la francophonie
Médaille de bronze en 1997 à Madagascar.
Judith SEUDJIO, DEA Le Monde au Temps présent université de Marne-la-Vallée.
 
NOTES
 
[1] Lorsque le Cameroun fut libéré du joug colonial, la question du pouvoir se posa d’emblée en termes d’ethnies : quelle ethnie allait prendre le pouvoir après le départ des blancs ? Une fois la dictature monopartiste instaurée, cette question resta en couveuse pendant trois décennies, pratiquement jusqu’en 1990, année des premiers balbutiements démocratiques dans le pays.
[2] La résurgence des questions « anglophone », « bamiléké », « kirdi » et plus récemment celle de l’autonomie chez les Sawa de Douala, s’inscrit dans le même cadre.
[3] La légende, à propos de ces derniers, c’est que le pouvoir politique a un temps envisagé de les sortir de la forêt pour en faire des athlètes et augmenter par là les chances de médailles camerounaises aux Jeux Olympiques, les Pygmées étant en effet réputés pour leur agilité et leur vitesse sur terrain plat.
[4] Exemple du conflit frontalier de Bakassi entre le Nigeria et le Cameroun.
[5] En janvier 1992, des affrontements tribaux dans l’Extrême-Nord ont fait plus de 400 morts, Centre international pour la promotion de la création (CIPCRE ), Bafoussam, Cameroun. www. wagne. net
[6] Le Messager, hebdomadaire d’information indépendant paraissant à Douala, 30 mars 1991.
[7] 1982,1990,1994,1998,2002
[8] L’incident se soldant par de nombreux blessés : 100 selon le pouvoir en place, 300 et même un mort d’après l’opposition.
[9] Pour le commun des Bétis, le Bamiléké est pingre, fourbe et envahisseur; ce dernier percevant à l’inverse le Béti comme un paresseux congénital et un incorrigible affabulateur.
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