2004
Outre - Terre
Nouvel ordre mondial ?
Cameroun : le sport contre les ethnies
Jean-Baptiste Onana
maître de conférences à l’université de Paris XII.
Historiquement, la question ethnique a toujours eu une forte résonance politique au Cameroun. Si elle a fait l’objet de manipulations pas toujours innocentes durant la période coloniale – « diviser pour mieux régner » –, son exacerbation n’interviendra qu’au lendemain de l’indépendance en 1960
[1]. Avec des
fortunes diverses, plusieurs gouvernements successifs – il est vrai sous la
houlette du même chef d’État faute d’alternance – en ont fait l’équation à
résoudre en préalable à toute amorce de développement économique. Alors que
les replis identitaires n’ont jamais été aussi nombreux dans les divers secteurs
de la vie nationale (configuration des partis politiques, associations civiles et
culturelles, fiefs électoraux voire formation de lobbies et déploiement de la
presse écrite
[2]),
un domaine fédère à défaut d’unir : le
sport. Comment celui-ci
a-t-il pu échapper à semblable destin alors qu’il faisait hier, lui aussi, l’objet de
vives critiques, certains n’y voyant qu’incitation à la violence sociale et champ
d’expression chauvine des supporters ?
La carte ethnique du Cameroun, cauchemar du géographe
Avec plus de deux cents ethnies parlant autant de langues nationales à côté
du français et de l’anglais, le Cameroun se caractérise par une extrême
complexité et diversité sociale qui n’a pas toujours été un atout. Schématiquement, elles peuvent être regroupées en quatre grands ensembles culturels :
- au Nord, les Arabes Choa, des populations de type soudanien et les Foulbés ;
- à l’Ouest, les Bamilékés et les Bamouns ;
- dans la région du Sud forestier, des Bantous d’origine très diverses tels que les
Doualas, les Bassas, les Bafias et les tribus des groupes Fang, Boulou, Ewondo,
Eton;
- enfin, dans les contrées forestières les plus isolées, vivant à l’état primitif, les
Pygmées
[3].
Les lignes de démarcation entre ces quatre regroupements ethniques épousent celles des principaux antagonismes qui, historiquement, ont toujours
menacé la cohésion nationale : religieux entre le Nord musulman et le Sud chrétien; politique entre l’Ouest et le Centre – les Bamilékés étant accusés de mobiliser leur poids démographique et économique pour asseoir leur hégémonie et
conquérir le pouvoir politique ; linguistique et politique entre les provinces
anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest d’une part, soupçonnées de velléités sécessionnistes et de sympathies coupables envers le Nigeria
[4], et l’ensemble
des provinces francophones d’autre part. Ces antagonismes – tantôt latents,
tantôt apparents – ont développé de fort réflexes identitaires chez nombre de
Camerounais, au point qu’on a assisté au cours des deux dernières décennies à
une perceptible convergence du patriotisme ethnique et du patriotisme régional.
C’est le cas dans le Grand Ouest, où l’on se revendique comme Camerounais
occidental tout en s’affirmant Bamiléké et Bamoun ou anglophone. Ou bien
dans le Grand Nord, où l’on se définit comme nordiste et arabe Choa, Haoussa,
Foulbé, Toupouri ou Kirdi de l’Extrême-Nord, du Nord ou de l’Adamaoua.
Une société camerounaise qui reste hantée par ses vieux démons
[5]
Toute formulation de politiques tendant un tant soit peu à insuffler de la
conscience nationale à une société pas tout à fait guérie de son passé de guerres
civiles et tribales devra prendre en considération cette réalité. Autrement, elle se
fourvoierait comme toutes celles qui l’ont précédée. De fait, on n’assoit pas
l’unité nationale à coup de proclamations formelles au Journal officiel comme
ce fut le cas lorsque le Cameroun est devenu une « République Unie » après
avoir été un « État fédéral », sous la conduite du défunt président Amadou
Ahidjo. Parce que l’unité politique – comme le développement économique–
ne se décrète pas mais se construit dans la durée, pierre par pierre, poutre par
poutre, niveau par niveau. Les fondations du chantier de (re)construction seront
d’autant plus solides qu’il sera largement pris compte des revendications identitaires, collectives ou individuelles, alors qu’elles étaient jusqu’ici au mieux
ignorées, au pire réprimées.
Que le lecteur ait à l’esprit le massacre perpétré contre les populations bamilékés par les forces de l’ordre camerounaises au lendemain de l’indépendance à
Douala, et celui plus proche contre une petite peuplade inoffensive du Nord qui
demandait un peu trop bruyamment que ses droits à l’existence ne soient pas
foulés au pied. Le repli identitaire, quel qu’il soit et de quelque manière qu’il se
manifeste, est la réponse de qui a le sentiment – fondé ou non– d’être injustement exclu ou de ce que ses revendications restent inaudibles aux détenteurs du
pouvoir. Or, le sport, souvent décrié – notamment par des médias en mal de
sensationnalisme–, peut être le ciment susceptible de colmater les profondes
fissures creusées dans l’édifice camerounais par près d’un demi-siècle d’atermoiements politiques et de délitement social comme économique. N’est-ce pas
après un match amical de football militaire (genre de rugby sans toutes les
règles et pratiqué par les soldats dans les casernes) au stade militaire de Yaoundé
que les tensions à répétition entre policiers et gendarmes en poste dans la capitale s’étaient définitivement apaisées le 21 mars 1991 ? Les policiers qui se
sentaient spoliés de leurs prérogatives sans contrepartie d’aucune sorte demandaient une redistribution des tâches des uns et des autres dans le cadre d’enquêtes criminelles
[6].
L’effet Lions indomptables
Au Cameroun, les
Lions indomptables – sélection nationale de football –,
sont de vraies icônes nationales. Il faut dire que leur palmarès est impressionnant : cinq participations à la phase finale de la Coupe du monde dont quatre
d’affilée
[7], treize à la Coupe d’Afrique des nations (CAN ) et quatre trophées
remportés (un record détenu conjointement avec l’Égypte et le Ghana), champions olympiques en 2000, finalistes de la Coupe des Confédérations contre la
France en 2003. Ils sont solidement installés dans le gotha du football international depuis des années et le dernier classement de la FIFA en mars 2004 leur
attribue le treizième rang mondial, le premier à l’échelle de l’Afrique. Idolâtrés
comme probablement aucune équipe ne l’a jamais été, chacune de leurs prestations est l’occasion d’une exceptionnelle communion entre Camerounais.
Quelques exemples étayent ce constat : lorsque l’équipe nationale remporte
le match d’ouverture contre l’Argentine de Diego Maradona (star argentine et
planétaire du football) au Mondial 1990 en Italie, le peuple camerounais tout
entier se lève comme un seul homme pour saluer cet exploit, alors que le pays
s’est divisé en deux camps trois mois auparavant, avec une violente manifestation orchestrée dans toutes les villes par les partisans de John Fru Ndi, principal
leader de l’opposition, qui se heurte à une contre-manifestation tout aussi
violente des supporters du président Paul Biya
[8]. Oubliant leurs blessures et
leurs rancœurs le temps d’une compétition, les partisans bamilékés et anglophones de John Fru Ndi, tout comme ceux majoritairement bétis et francophones de Paul Biya, vont descendre dans la rue en une fraternelle mêlée pour
donner libre cours à leur joie. Plus récemment, le Cameroun entre en phase
préparatoire à la CAN 2004. L’association des supporters ultra-fanatiques du
Canon de Yaoundé et celle du
Tonnerre, son rival de la même ville, décident par
la voix de leurs porte-parole respectifs d’observer une trêve dans leurs affrontements afin de ne pas perturber la préparation de l’équipe nationale. La presse
parlera dès lors d’« effet
Lions indomptables », auquel aucun clivage ne semble
résister.
Les performances footballistiques des Lions camerounais ne sont pas seules
à séduire leurs admirateurs. Patchwork d’une dizaine d’ethnies issues de toutes
les régions du pays et où se côtoient des joueurs anglophones et francophones,
chrétiens et musulmans, tous unis par l’amour du sport, ils offrent un bel
exemple de confraternité et de rapprochement entre les cultures.
Le brassage ethnique dans les clubs
Dans les années 1960,1970 et 1980, les équipes – tout particulièrement
celles de football, sport le plus populaire du pays – étaient constituées sur des
fondements ethniques; elles recrutaient de manière constante et privilégiée dans
les ethnies considérées. Chacune mettait un point d’honneur à avoir son club, de
sorte que tout affrontement sportif prenait le plus souvent des allures d’empoignade entre groupes ethniques ennemis : la victoire était d’autant plus belle
qu’elle signifiait la défaite des autres, qui ne pouvaient qu’appartenir à la
mauvaise ethnie; elle prenait tout son sens dans sa symbolique parce que battre
une formation bamiléké ou béti revenait à vaincre le peuple bamiléké ou béti
tout entier. Il y avait en quelque sorte reproduction consciente ou inconsciente
chez les adversaires des sanglantes joutes tribales qui avaient si terriblement
endeuillé le Cameroun aux sombres heures de la guerre civile. Il était fréquent
qu’une bagarre déclenchée sur le terrain s’étende aux spectateurs des deux
camps. Les arbitres n’étaient pas épargnés, sûrs d’être pris dans tous les cas à
partie, verbalement ou physiquement, soit par des joueurs, soit par des supporters, à la fin du match, aucun camp n’admettant la défaite sans rechigner.
D’ailleurs, on protestait par devoir et non par conviction, par amour de son
équipe et par haine de celle des adversaires.
S’ils ne sont pas totalement dépassés, les clivages ethniques traditionnels
entre clubs de football camerounais se sont fortement estompés. Une vraie révolution : chaque club, de quelle division que ce soit, compte aujourd’hui parmi
ses effectifs au moins un joueur issu d’une autre ethnie. C’est ainsi qu’un bon
tiers des joueurs du Canon et du Tonnerre de Yaoundé, autrefois labellisés bétis,
proviennent d’un autre groupe ethnique. Même constat au Caïman de Douala
qui recrutait prioritairement parmi les Doualas et à l’Union sportive de la même
ville qui puisait ses joueurs majoritairement dans le vivier bamiléké.
Ce basculement a été rendu possible par de nombreux facteurs. D’abord sans
doute une conscience nationale plus approfondie, mais aussi et surtout une
meilleure interpénétration des ethnies qui s’en trouvent mieux se connaître et
s’apprécier
[9]; puis la cohabitation de jeunes joueurs d’ethnies différentes dans
les centres de formation; tout comme la prise en compte des exigences du sport
moderne qui force à s’ouvrir aux autres et à s’enrichir de leur expérience ; avec
l’exemple des grands clubs européens et sud-américains où évoluent les
meilleurs éléments africains aux côtés de joueurs de nationalités diverses; enfin
l’intérêt sportif, voire financier, des clubs qui ne peuvent plus se passer de
joueurs talentueux au seul motif qu’ils n’appartiendraient pas à la bonne ethnie.
Outre les effets bénéfiques et immédiats de ces avancées sur les clubs, la
mixité ethnique a une influence positive sur les comportements individuels et
collectifs des supporters. Un hooligan béti ou bassa n’ira pas casser du Bamiléké
– ou hésitera à le faire– si des joueurs de cette ethnie évoluent dans son club
préféré. L’implication des joueurs eux-mêmes est de nature à apaiser les passions
ethniques latentes. Dans son édition datée du 20 janvier 1998, le Messager, quotidien privé d’information du pays, rapporte qu’une vedette du club bassa de
Dynamo, originaire de Yaoundé, avait menacé de quitter celui-ci si des actes anti-Bétis étaient perpétrés lors de la venue du Tonnerre de Yaoundé pour un derby à
Douala. Il fut entendu : des supporters repentis s’excusant et souhaitant la bienvenue à l’équipe hôte avec une large banderole le jour de la confrontation.
Les évolutions récemment survenues en matière de sécurité et de fair-play
sur les terrains et les arènes de jeu commandent, à l’évidence, de tempérer les
accusations trop faciles selon lesquelles sport rimerait avec violence, hooliganisme et dopage. Et si le sport fédère en prime au lieu de diviser, au sein de l’extraordinaire embrouillement des ethnies camerounaises, on ne peut que s’en
féliciter et penser qu’il va rayonner toujours plus. Parce que le cas camerounais,
pour intéressant et riche d’enseignements qu’il soit, n’est pas unique.
Répartition des clubs camerounais par ethnie et appartenance linguistique en 1980
Club
Canon
Union Douala
Bamboutos
Tonnerre
Fédéral
PWD
Lions
Aigle Dschang
Dynamo
Dragon
Entente
Racing
Rail
Aigle
Nkongsamba
Unisport
Mbalmayo
Ethnie
Béti
Bamiléké
(divers)
Bamiléké
(Mbouda)
Béti
Bamiléké
(Bagangté)
Bamanda
Béti
Bamiléké
(Dschang)
Bassa
Béti
Haoussa
Bamiléké
(Bafoussam)
Douala
Bamiléké
Bamiléké
Béti
%
autre ethnie
3
3
0
2
0
2
3
1
0
3
7
4
3
2
0
1
Appartenance
linguistique
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Anglophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Ville
Yaoundé
Douala
Mbouda
Yaoundé
Bagangté
Bamenda
Yaoundé
Dschang
Douala
Yaoundé
Ngaoundéré
Bafoussam
Douala
Douala
Bafang
Mbalmayo
NB : On notera que les Bamilékés se subdivisent eux-mêmes en d’autres sous-ethnies ou
tribus qui affirment une identité séparée en dehors de l’identité commune et disposent dans
certains cas de leur propre club : Mbouda, Bagangté, Bafoussam, Dschang.
Répartition des clubs camerounais par ethnie dominante
et appartenance linguistique en 2004
Club
Coton Sport
Canon
PWD
Bamboutos
Mont Cameroun
Unisport
Fovu Baham
Union
Victoria
Cintra
Tonnerre
Renaissance
Racing
Sable
Caïman
Sable
Ethnie dominante
Aucune
Béti
Bamenda
Bamiléké (Mbouda)
Aucune
Bamiléké (Bafang)
Bamiléké
Bamiléké
Aucune
Béti
Béti
Béti
Bamiléké (Bafoussam)
Aucune
Douala
Bamiléké
Appartenance
linguistique
Francophone
Francophone
Anglophone
Francophone
Anglophone
Francophone
Francophone
Francophone
Anglophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Francophone
Ville
Garoua
Yaoundé
Bamenda
Mbouda
Buéa
Bafang
Baham
Douala
Limbé
Yaoundé
Yaoundé
Ngoumou
Bafoussam
Batié
Douala
Bandjoun
Palmarès des Lions indomptables
Judith Seudjio
« Lions indomptables » seniors
Coupe du Monde
Cinq participations : 1982 en Espagne, 1990 en Italie, 1994
aux États-Unis, 1998 en France et 2002 en Corée/Japon.
Quart de finaliste et classée cinquième au mondial de 1990.
Coupe d’Afrique des nations
Treize participations : 1970 au Soudan, 1972 au Cameroun,
1982 en Libye, 1984 en Côte-d’Ivoire, 1986 en Égypte, 1988 au Maroc,
1990 en Algérie, 1992 au Sénégal, 1996 en Afrique du Sud, 1998 au
Burkina Faso, 2000 au Nigeria, 2002 au Mali et 2004 en Tunisie.
Quatre fois vainqueur : 1984,1988,2000 et 2002.
Coupe afro-asiatique
Vainqueurs de la Coupe afro-asiatique, 1985.
« Lions indomptables » juniors
Jeux Olympiques
Deux participations : 1984 à Los Angeles aux États-Unis,
2000 à Sydney en Australie. Médaille d’or en 2000.
Coupe du Monde junior
Trois participations : 1981,1993 en Australie, 1999 au Nigeria.
Coupe d’Afrique des nations
Vainqueurs au Nigeria en 1995.
Jeux africains
Médailles d’or en 1991 en Égypte et 1999 en Afrique du Sud.
Jeux de la francophonie
Médaille de bronze en 1997 à Madagascar.
Judith SEUDJIO, DEA Le Monde au Temps présent université de Marne-la-Vallée.
[1]
Lorsque le Cameroun fut libéré du joug colonial, la question du pouvoir se posa d’emblée en
termes d’ethnies : quelle ethnie allait prendre le pouvoir après le départ des blancs ? Une fois
la dictature monopartiste instaurée, cette question resta en couveuse pendant trois décennies,
pratiquement jusqu’en 1990, année des premiers balbutiements démocratiques dans le pays.
[2]
La résurgence des questions « anglophone », « bamiléké », « kirdi » et plus récemment
celle de l’autonomie chez les Sawa de Douala, s’inscrit dans le même cadre.
[3]
La légende, à propos de ces derniers, c’est que le pouvoir politique a un temps envisagé
de les sortir de la forêt pour en faire des athlètes et augmenter par là les chances de médailles
camerounaises aux Jeux Olympiques, les Pygmées étant en effet réputés pour leur agilité et
leur vitesse sur terrain plat.
[4]
Exemple du conflit frontalier de Bakassi entre le Nigeria et le Cameroun.
[5]
En janvier 1992, des affrontements tribaux dans l’Extrême-Nord ont fait plus de
400 morts, Centre international pour la promotion de la création (CIPCRE ), Bafoussam, Cameroun.
www. wagne. net
[6]
Le Messager, hebdomadaire d’information indépendant paraissant à Douala, 30 mars 1991.
[7]
1982,1990,1994,1998,2002
[8]
L’incident se soldant par de nombreux blessés : 100 selon le pouvoir en place, 300 et même
un mort d’après l’opposition.
[9]
Pour le commun des Bétis, le Bamiléké est pingre, fourbe et envahisseur; ce dernier percevant à l’inverse le Béti comme un paresseux congénital et un incorrigible affabulateur.