2004
Outre - Terre
Nouvel ordre mondial ?
Le trône du négus
Elias Abichacra
géographe, université d’Orléans.
Depuis une bonne dizaine d’années, un petit bonhomme bondit et arbore un
éternel sourire quand on prononce son nom lors des présentations ; il finit sa
course avec une accélération dévastatrice condamnant ses adversaires au
surplace : il symbolise à lui seul l’athlétisme éthiopien. Haïlé Gebre Sellassié est
cet athlète extraordinaire qui a obtenu deux médailles d’or aux Jeux Olympiques, remporté quatre titres de champion du monde d’affilée, et il détient les
records du monde des 5 000,10 000 et 3 000 mètres en salle ! C’est principalement grâce à lui qu’on se représente différemment aujourd’hui l’Éthiopie qui,
sinon, défrayait la chronique à travers des images de guerre, de sécheresse et de
famine. Haïlé Gebre Sellassié est certes le plus médiatisé des champions éthiopiens mais il n’est pas, loin s’en faut, le seul athlète du pays. L’Éthiopie a
produit depuis quarante ans beaucoup de champions d’exception. Qui oublierait
Abebe Bikila qui gagna pieds nus le marathon de Rome en 1960 et récidiva
quatre ans plus tard à Tokyo après une opération de l’appendicite cinq semaines
plus tôt ? C’est le premier athlète à avoir triomphé deux fois de suite dans le
marathon olympique et le premier africain détenteur d’un record mondial toutes
disciplines confondues. Bikila succédait à un certain Wami Biratu, athlète
malchanceux mais qui le dominait nettement : « Je suis numéro un mondial mais
deuxième dans mon pays ! » Et Mamo Woldé, leur frère d’arme, vainqueur à
Mexico en 1968 et faisant de l’Éthiopie le seul pays au monde à avoir gagné le
marathon trois fois de suite. Que dire de Miruts Yfter, double médaillé d’or aux
JO de Moscou en 1980, inventeur du finish époustouflant et dévastateur dans les
courses de demi-fond ; le seul athlète africain à avoir décroché deux médailles
d’or dans la même olympiade et le sixième double vainqueur du 5000 et
10 000 mètres de l’histoire des JO modernes ? Belayneh est le deuxième Éthiopien recordman mondial du marathon mais il n’a jamais été médaillé olympique
pour cause de boycott; son record a néanmoins tenu presque 11 ans ! Et Derartu
Tullu, la première Éthiopienne qui triompha dans le 10 000 mètres de Barcelone
en 1992 à seulement 20 ans ! Son tour d’honneur avec la Sud-Africaine blanche
Elena Meyer, les deux coureuses brandissant ensemble le drapeau éthiopien, fut
un des moments inoubliables de ces Jeux. Elle récidiva à Sydney en 2000 ;
unique athlète à avoir gagné l’épreuve dans deux Olympiades et la seule à
reprendre le titre au bout de huit ans. La voie était toute tracée pour une Éthiopienne qui devint la première Africaine à l’emporter dans un marathon féminin
lors de JO, ceux d’Atlanta en 1996. Les Jeux de Sydney ont particulièrement
réussi à l’Éthiopie qui triompha avec Million Woldé dans le 5 000 mètres
masculin. Last but not least, Gezahegn Aberra décrocha la seule médaille que le
pays attendait désespérément et qui affectivement compte le plus pour lui : le
marathon ! Nouveau record olympique puisque l’Éthiopie est le seul pays au
monde à s’être imposé quatre fois dans cette discipline.
Et puis il y a eu les médailles d’argent et de bronze. L’argent pour Mamo
Woldé au 10 000 mètres à Mexico ; le second Africain à obtenir deux médailles
dans la même édition ; troisième au marathon de Munich à plus de 40 ans ;
succédant à son illustre aîné Bikila, pour l’Afrique, dans un triomphe au marathon de deux Olympiades différentes. Miruts Yfter commença sa brillante
carrière en finissant troisième au 10 000 mètres de Munich comme Mohammed
Kedir à Moscou, ce dernier se sacrifiant par patriotisme en lui servant de lièvre
dans le 5 000 mètres, lui permettant ainsi de sortir du piège dans lequel ses
adversaires l’avaient enfermé. À ces mêmes Jeux, un dénommé E. Tura allait se
hisser à la troisième place du podium au 3 000 steeple et décrocher la seule
médaille dans cette discipline pour son pays. Le 10 000 mètres masculin de
Barcelone devait consacrer F. Bayissa, meilleur performeur de l’année dans
cette discipline, mais qui, contre toute attente, termina sixième alors que son
compatriote, A. Abebe, montait à la troisième place. Maigre consolation : il finit
médaillé de bronze au 5 000 mètres. G.Wami termina troisième du
10 000 mètres féminin d’Atlanta et allait s’adjuger quatre ans plus tard la
médaille d’argent, obtenant par ailleurs la médaille de bronze au 5 000 mètres.
Les Éthiopiens ayant brillé en championnat du monde de cross country sont
légion. Très souvent ces épreuves leur servent de marchepied vers la gloire sur
piste. Représentant le plus illustre, Kenenissa Beke, double vainqueur consécutif en championnat du monde de cross court et long ; sacré champion du monde
du 10 000 mètres à Paris Saint-Denis en août 2003, il est le porte-drapeau de la
deuxième génération des espoirs de l’athlétisme éthiopien comme les sœurs
Dibaba, dont la cadette Tirunesh gagna le 5 000 mètres à Saint-Denis, devenant
la plus jeune championne du monde d’athlétisme avec ses 18 printemps ! Il faut
encore mentionner Berhane Adere, qui succède dignement à son aînée dans la
discipline chasse gardée de l’Éthiopie qu’est devenu le 10 000 mètres, ainsi que
Workinesh Kidané, sa dauphine. Et puis Kutre Dulecha, classée parmi les
meilleures femmes sur le 1 500 mètres, même si elle tarde à concrétiser cette
distinction. Les Jeux d’Athènes seront, plus généralement, un rendez-vous
crucial où doit se confirmer l’éclatante santé de l’athlétisme éthiopien.
Point fondamental : les grands champions sont originaires de presque toutes
les régions du pays. Abebe Bikila vient de Debre Berhan au nord d’Addis
Abeba ; Miruts Yfter est natif du Tigré au nord ; B. Dinsamo de la région de
Sidamo au sud ; Haïlé Gebre Sellassié, Derartu Tulu, K. Bekele et les sœurs
Dibaba sont tous issus d’une même localité nommée Bekoji, dans la région de
l’Arsi, au sud-est de la capitale. Appartenir à une région géographique ne signifiant d’ailleurs pas automatiquement qu’on est de l’ethnie dominante dans l’espace considéré. Et sans compter que l’Éthiopie a connu sur la brève et la longue
durées des brassages ethniques importants. S’il y a des disparités régionales,
elles sont dues surtout à l’histoire récente, tumultueuse, du pays. Une exception
notable : les basses terres qui ne dépassent guère les 500 mètres; le climat chaud
et aride qui y prévaut et une économie de nomades pour l’essentiel éleveurs ne
favorisant pas, ici, la pratique sportive ; d’autant qu’il s’agit d’espaces faiblement urbanisés.
L’Éthiopie est un pays montagneux. Plus de 60 % du territoire à plus de
1 000 mètres d’altitude. Il bénéficie, entre les 4° et 11° de latitude nord, d’un
climat à part à quelques degrés au nord de l’équateur. La densité de peuplement
illustrant un climat clément. Les basses terres sont faiblement peuplées alors
que 80 % de la population se concentrent dans les étages montagnards entre
1 600 et 3 000 mètres d’altitude. On partage traditionnellement le territoire sur
trois étages :
- le Dega, ou les hautes terres de montagne, avec des températures qui peuvent
descendre au-dessous de 0°. Pas de neiges persistantes et un étage faiblement
peuplé. Au nord, dans le Semien et les montagnes de l’Arsi, culminent des pics
dépassant les 4000. Le sommet le plus élevé du pays est le Ras Dashen, à 4620
mètres ;
- le Woina-Dega, soit littéralement l’étage de la vigne. Ce sont des plateaux et des
moyennes montagnes « tempérés » qui abritent la majorité écrasante de la population du pays et constituent le périmètre utile tant pour l’agriculture que pour
l’élevage. Toutes les villes et les agglomérations sont localisées dans cet étage :
Addis Abeba, la capitale et les chefs-lieux des différentes régions par exemple
Gobba, Assela, Meqelé, Gondar et Debre Marqos. Les températures peuvent
varier de 10° pendant la saison des pluies à environ 30° en période sèche;
- le Quolla, ou les terres chaudes, a de tout temps rebuté les Éthiopiens car la
température peut y grimper à plus de 40°. Le désert des Danakil (Afar), avec sa
dépression de Dallol, figure parmi les contrées les plus chaudes du globe. Ces
terres sont délaissées parce qu’y règnent le paludisme, la trypanosomiase et la
fièvre jaune. C’est ici qu’habitent les populations nomades minoritaires dans
le pays.
L’histoire de l’Éthiopie est celle des hautes terres du Nord par opposition
aux basses terres. La montagne fut durant des siècles le refuge des chrétiens,
l’islam pénétrant par les basses terres de l’Est sur les plateaux du Harar et du
Sud-Ouest (Jimma).
Contexte socio-économique
À peine 20 % de la population vit en zone urbaine. Addis Abeba est la seule
ville dépassant le million d’habitants ( 2,5), tous les autres centres urbains restant
en dessous des 300 000 habitants. C’est la conséquence d’une société principalement agropastorale. La faible urbanisation, un réseau routier peu développé,
l’agriculture pluviale et dépendante de l’irrégularité des pluies, l’utilisation de
techniques surannées, une irrigation traditionnelle ( 3 % des surfaces irrigables)
malgré un potentiel hydrographique important (le deuxième en densité
d’Afrique après la République démocratique du Congo) font du pays un des plus
pauvres de la planète. En dépit d’efforts considérables déployés ces dix
dernières années pour l’aménagement de routes, beaucoup d’Éthiopiens sont
obligés de faire de longs trajets à pied pour aller à l’école, se rendre dans les
dispensaires, acheter ou vendre les produits, sans parler des services administratifs. L’État, deux fois millénaire, a plutôt été cantonné dans le Nord et le
Centre actuels du pays ; son extension au Sud, à la suite de conquêtes appuyées
sur un réseau de villes de garnisons et le maillage qui en résulte, sont un phénomène récent ( 1880-1900).
Mais tous ces ingrédients se retournent positivement au plan de l’endurance
et des disciplines afférentes, bien que l’Éthiopie ne soit pas le seul pays dans
pareil contexte : Kenya, Algérie et Maroc sur le continent africain. Or seul le
Kenya conteste la suprématie des coureurs éthiopiens. De rares athlètes d’autres
pays s’invitant épisodiquement dans la cour de ces deux grands pour prendre
part à la moisson de médailles. Certes, Algérie et Maroc placent quelques
coureurs de grande classe dans les disciplines d’endurance, mais ces pays ne
tiennent pas la comparaison avec les hauts plateaux d’Afrique de l’Est.
Une récente enquête du ministère de la Culture, de la Jeunesse et des Sports
a révélé l’existence de nombreux jeux d’adresse et de prouesse à travers tout le
pays. 134 activités physiques et jeux traditionnels ont été dénombrés avec 88%
de pratiquants hommes, la palme revenant à la région Afar dans l’Est et celle des
Somalis se trouvant en queue de peloton. Ces jeux sont pratiqués lors des
mariages, des enterrements, de la circoncision, de fêtes religieuses ou païennes.
Il y a parfois diffusion interrégionale, voire nationale; dans d’autres cas c’est le
rayonnement strictement local qui renforce l’identité ethnique. C’est que le
sport est un phénomène tardivement survenu sur la scène publique de l’Éthiopie avec l’occupation par les Italiens et l’introduction par ces derniers du très
populaire football. La nécessité d’infrastructures adaptées a entraîné une
pratique urbaine.
L’athlétisme s’est répandu par le biais de l’école et surtout de l’armée. La
présence des divisions militaires dans les centres urbains a fortement contribué
à l’expansion du mouvement sportif. La police n’étant pas en reste.
Après la défaite de l’Italie fasciste en 1941, l’empereur Haïlé Sellassié décide
de créer une troupe de métier et sera aidé en cela par la Grande-Bretagne, la
Suède et les États-Unis. L’armée est profondément influencée par ses homologues d’Europe où comptent beaucoup la discipline et la pratique des activités
physiques et sportives. Des élèves officiers sont envoyés dans de prestigieuses
écoles militaires d’Occident de façon à moderniser l’encadrement. Après la
conduite héroïque du bataillon Kagnew en Corée, la carrière militaire attire de
plus en plus les jeunes gens. Sans compter que servir l’Empereur est considéré
comme un devoir sacré. Mais entrer dans l’armée impériale, c’est s’assurer d’un
travail rémunéré avec une possibilité de promotion, et surtout sortir de la dure
condition paysanne. L’armée offre au demeurant de nombreux services comme
l’alphabétisation, l’apprentissage d’un métier, les soins médicaux gratuits et bien
sûr la pratique des activités physiques et sportives : une dernière offre qui fait
partie de la préparation militaire obligatoire. L’institution militaire a servi,
progressivement, à la préparation d’athlètes aux compétitions sportives.
Le prince Tafari Makonnen, futur empereur, avait assisté aux Jeux Olympiques de Paris en 1924. Son ambition de faire participer des athlètes éthiopiens
à la fête se concrétisa en 1956 à Melbourne même si, pour la première fois, la
délégation allait rentrer sans médailles. La victoire inattendue d’Abebe Bikila,
qui plus est à Rome, changea complètement la donne quatre ans plus tard.
L’Éthiopie allait désormais faire parler d’elle autrement que par l’évocation de
la sanglante occupation fasciste. Et l’institution militaire jouait ici un rôle capital. Elle mettait à disposition des terrains de sports, des entraîneurs étrangers
qualifiés, du temps libre pour pratiquer une discipline sportive de son choix et
elle organisait des compétitions entre les divisions. Bien sûr, le milieu scolaire
bénéficia aussi de ce contexte avec un encadrement autochtone qualifié, des
infrastructures adaptées et des championnats où les élèves pouvaient se mesurer. Mais il y avait une différence de taille entre les deux institutions : la disponibilité horaire. Le soldat n’était en fait qu’un professionnel déguisé. Le pays
contournait de la sorte l’interdiction d’aligner des athlètes professionnels décrétée par Avery Brundage, le président du Comité international olympique. Le
Kenya en fit autant. Cette astuce administrative permettait à l’Éthiopie de préparer les futurs champions sans enfreindre les règles édictées par le CIO. À partir
de 1962, aucun militaire ne fut sélectionné en équipe nationale de football mais
seuls quatre civils représentèrent leur pays au JO. Abebe Bikila était membre de
la garde impériale. Le rôle de l’armée restera majeur jusqu’à la chute de la dictature militaire en 1991. Les nouveaux gouvernants démantelèrent la Garde et la
remplacèrent par la police, qui allait donner à l’athlétisme éthiopien Derartu
Tulu et Haïlé Gebre Sellassié. Miruts Yfter, le double médaillé d’or de Moscou,
venait de l’armée de l’air. Il faudra attendre les Jeux de Sidney pour que deux
civils accèdent au rang de champions olympiques !
Le mouvement sportif a historiquement toujours bénéficié de l’aide de
l’État ainsi que du soutien indéfectible de la population, sur trois périodes
distinctes.
Le régime impérial
Le régime impérial n’avait ni véritable politique sportive ni administration
spécifique dans le domaine. Mais à chaque rendez-vous olympique, les athlètes
sélectionnés étaient regroupés sur la base de l’armée de l’air à Debre Zeyt, c’est-à-dire à quarante kilomètres au sud de la capitale. Cette base militaire offrait de
nombreux avantages logistiques. L’empereur Haïlé Sellassié Ier encourageait
fortement le mouvement sportif. Il honorait de sa présence les trois championnats prisés du pays : Journée des sports des forces armées, Championnat scolaire
d’Éthiopie et Journée des sports de la police. Il remettait des coupes aux athlètes
qui s’étaient distingués lors de la manifestation. Ceux qui venaient de battre un
record étaient reçus à la tribune d’honneur par le souverain en personne qui leur
offrait montres et stylos en or frappés du sceau impérial, voire occasionnellement de l’argent. Les champions olympiques bénéficiaient d’une audience au
Palais national, et chaque athlète méritant se voyait accorder de l’argent, un
terrain constructible en ville et surtout une promotion au grade supérieur :
Abebe Bikila et Mamo Woldé, entrés comme simples soldats dans la Garde
impériale, terminèrent leur carrière avec le grade de commandant.
La dictature militaire
La dictature militaire imitait les pays de l’Est européen et voulait se servir
du sport comme d’une carte de visite. Elle conçut, mais sans s’en donner jamais
les moyens, une politique ambitieuse. Deux actions cependant à son actif : l’extension du sport à l’ensemble du territoire, donc la démocratisation des
pratiques sportives, et l’aménagement de la seule et unique piste synthétique du
pays au stade national d’Addis Abeba. On s’entraînait de fait, jusqu’en 1989, sur
des pistes de terre battue difficilement praticables par temps de pluie. Mais
aucun camp d’entraînement n’a malheureusement vu le jour à l’époque, ce qui
constituait un réel handicap pour le développement du sport dans le pays.
Le régime initia une forte politisation du milieu sportif. L’Éthiopie boycotta
trois JO : en 1976 contre la participation de la Nouvelle-Zélande qui entretenait
des liens avec le mouvement sportif du régime raciste de Pretoria ; impasse en
1984 sur les Jeux de Los Angeles par solidarité avec le bloc communiste qui
prenait sa revanche sur le boycott de Moscou par les États-Unis ; en 1988 à
Séoul pour rester solidaire de la Corée du Nord. Bons résultats toutefois sous la
dictature militaire, mais aussi de nombreuses défections d’athlètes lors des tournées étrangères. Pour citer la vox populi : « Le sport pour le passeport ! » Un
sportif sélectionné en équipe nationale était un exilé politique en puissance !
Le régime marxiste maintint cependant les traditions de l’Ancien Régime en
accordant des promotions militaires aux sportifs de retour des compétitions
internationales. Par exemple, Miruts Yfter, le double médaillé d’or des JO de
Moscou, obtint deux privilèges rares : une voiture avec le n°1 sur la plaque
minéralogique par allusion à ses deux places de premier au 5 000 et au 10 000
mètres, et surtout le droit de porter le fanion éthiopien sur le capot de ce véhicule. Personne sinon le chef de l’État n’avait bénéficié de ce privilège ! Sa
carrière militaire suivit le même itinéraire que ses illustres aînés puisqu’il entra
simple soldat et partit à la retraite avec le grade de commandant.
Le gouvernement fédéral (après 1991)
La chute de la dictature allait profondément marquer le visage politique du
pays et le mouvement sportif. Le sport et surtout les sportifs étaient peu considérés par le nouveau pouvoir parce que jugés comme des privilégiés coupés des
réalités du pays. Taxés d’égoïsme et accusés de vivre dans leur tour d’ivoire, ils
furent un temps négligés par les nouveaux dirigeants. Un vent de Perestroïka
souffla même sur la Commission des sports accusée à juste titre de corruption,
les athlètes manifestant contre une bureaucratie handicapante et avant tout gloutonne. C’est donc une équipe amoindrie qui se rendit à Barcelone en 1992. On
pouvait d’ailleurs craindre le pire après un boycott des JO pendant huit ans.
Immense surprise : l’athlétisme éthiopien frappa un grand coup. Et c’est justement une jeune fille d’à peine 20 ans qui rapporta la seule médaille d’or au pays
lors de cette première participation des féminines, les hommes se contentant de
deux médailles de bronze. Une page du sport venait d’être tournée. Désormais,
les femmes allaient contribuer autant sinon plus que les hommes à porter haut
le drapeau de l’athlétisme éthiopien. Par extraordinaire, elles se distinguent
exactement dans les mêmes disciplines que leurs homologues masculins. Sans
doute la topographie contrastée, le climat, les paramètres socioéconomiques et
socioculturels prédestinent-ils les Éthiopiens des deux sexes à exceller dans
l’endurance. Résultats et pression populaire aidant, le pouvoir progressivement
changea de conceptions. Dans sa déclaration d’investiture du premier mandat en
juillet 1993, le Premier ministre Melle Zénawi avait annoncé que l’État allait se
désengager du mouvement sportif tout en encourageant les entreprises à dynamiser à nouveau le secteur. Cet abandon de tutelle souleva un tollé général dans
un pays où les sportifs étaient « fonctionnarisés ». Beaucoup prédirent l’extinction du mouvement sportif. Ce qui n’empêcha pas l’Éthiopie de briller dans les
épreuves de cross country et aux grands rendez-vous comme les Championnats
du monde d’athlétisme et les JO. Un événement exceptionnel allait en particulier
bouleverser l’athlétisme éthiopien : la victoire d’Haïlé Gebre Sellassié sur
10 000 mètres en 1993 au Championnat du monde de Stuttgart. « A star was
born. » Un des plus grands coureurs du demi-fond mondial allait occuper le
devant de la scène en battant quinze fois les records du monde du 3 000,5 000
et 10000 mètres ! Il se distingua des autres coureurs par un sprint époustouflant
à environ 300 mètres de l’arrivée. Contrairement à ses collègues de demi-fond
qui courent en posant le talon, Haïle court, à l’instar des sprinters, sur les
pointes ! Véritable idole des stades de la planète, il est devenu à lui seul la locomotive de l’athlétisme éthiopien. Deux médailles d’or à Atlanta et à Sydney !
Jamais le pays n’a remporté autant de titres que depuis bientôt dix ans.
Émergent en outre des champions civils issus de clubs d’entreprises.
Pour la première fois dans l’histoire du sport éthiopien, un ministère a été
créé compte tenu des prestations des athlètes aux JO de Sydney. Programmes
ambitieux : un village de l’athlétisme à Sendaffa et un centre de suivi des
athlètes de haut niveau à Addis Abeba. Pour l’instant, les sportifs sélectionnés
pour les grands rendez-vous sont regroupés dans un confortable hôtel au nord
de la capitale. La construction du village permettra à coup sûr à l’athlétisme
éthiopien de franchir une nouvelle étape. Des centres permanents de détection
ont pour la première fois vu le jour dans diverses régions. C’est d’une de ces
structures qu’est issu le jeune prodige Kenenissa Bekele, futur remplaçant de
Haïlé Gebre Sellassié. Le ministère des Sports a fait venir des entraîneurs
cubains de boxe, de gymnastique, de volley-ball, de sprint et de saut. Les autorités souhaitent, semble-t-il, explorer des voies nouvelles et démontrer que les
Éthiopiens peuvent concourir ailleurs qu’en endurance. Autres conséquences de
Sydney : l’ouverture d’une salle de musculation ultramoderne subventionnée
par le CIO à hauteur de 120 000 dollars ; le gouvernement, soucieux de donner
un sérieux coup de pouce au sport, a créé une Faculté des sports à l’intérieur de
l’université d’Addis Abeba. Les résultats de l’athlétisme profitent aux autres
sports car un équipementier célèbre fournit tous les ans des matériels de deux
millions d’euros à toute la famille sportive. D’autres marques sont en négociation pour des centres d’entraînement.
L’Éthiopie bénéficie à l’évidence de la paix intérieure, situation qui lui faisait
cruellement défaut pendant dix-sept années de régime militaire. C’est actuellement que l’athlétisme éthiopien enregistre ses plus grands succès en totalisant
plus de médailles que les deux époques précédentes réunies. Depuis 1992,
l’Éthiopie a participé à trois JO et engrangé quatorze médailles dont sept d’or,
alors qu’elle n’avait totalisé que dix médailles, dont la moitié en or, pour cinq JO
sous les régimes précédents. Les femmes, auparavant force d’appoint, sont devenues des bâtisseuses majeures de victoire, la délégation féminine dépassant pour
la première fois celle des hommes au dernier championnat du monde à Saint-Denis. Les récents championnats du monde en salle de Budapest en mars 2004
confirment cette tendance. Bien que les hommes aient de l’avance, traditions et
histoire obligent, les femmes semblent en bonne voie de leur disputer la suprématie. Une situation exceptionnelle qui pourrait, si elle perdurait, placer l’athlétisme éthiopien en posture très favorable pour les années à venir. L’Éthiopie
s’oriente en demi-fond vers une contribution égale des deux sexes au sommet de
l’athlétisme mondial à l’instar des États-Unis en sprint.
Les faiblesses
La relative absence d’infrastructures tient à la faiblesse du réseau urbain. Le
manque de cadres qualifiés a retardé le développement de nombreuses disciplines telles que les sports d’équipes. Beaucoup de clubs se tournent vers le
football et négligent les autres activités. Le mouvement sportif n’existe pas en
milieu scolaire et universitaire. Le premier était prometteur, mais les années
noires de la dictature ont durablement cassé ce ressort. Quant au milieu universitaire, il reste un foyer d’agitation sous tous les régimes. L’atmosphère n’y est
guère propice à une pratique saine de la compétition sportive. L’inexistence de
centres d’entraînement de haut niveau ailleurs que dans les villes oblige les
athlètes à se regrouper dans la capitale et loin de chez eux, avec les problèmes
du déracinement qui peut déstabiliser un rural.
Les forces
Le pays doit beaucoup aux Jeux Olympiques qui ont restauré son image. À
un journaliste qui lui demandait ce qui lui restait à gagner après deux titres de
champion du monde et plusieurs records du monde établis, Haïlé Gebre Sellassié répondit : « Ça se voit que vous ne connaissez pas mes compatriotes ! Que
je batte des records du monde, que je devienne champion du monde ou que je
gagne beaucoup d’argent les satisfait tout juste. Seule compte à leurs yeux une
médaille d’or aux JO avec le drapeau éthiopien qui flotte sur le mât olympique. »
Le public éthiopien est toujours derrière ses sportifs et leurs victoires éclatantes
en athlétisme le consolent des déboires répétés de l’équipe nationale de football.
Il vient à chaque rentrée triomphale des Jeux Olympiques applaudir les athlètes :
un million et demi de personnes au retour d’Atlanta et un peu plus de deux
millions après Sydney ! Nombre de sportifs se sentent appelés à se surpasser, car
c’est toute la nation qui les soutient. Et puis le prestige des JO a touché, touche
et touchera beaucoup de jeunes garçons et filles qui rêvent de gloire. La forte
proportion de jeunes dans le pays est un atout majeur pour l’avenir sportif du
pays. Plus de la moitié de la population a moins de 20 ans et une démocratisation du sport combinée à des pratiques de masse (à condition qu’encadrement et
infrastructures adéquats suivent) peut transformer le profil sportif du pays par la
diversification qui lui fait tant défaut.
La sélection des élites s’opère dans une relative souplesse. Pour participer
aux JO et aux Championnats du monde, chaque athlète peut réaliser les minima
dans n’importe quelle compétition officielle inscrite au calendrier de la Fédération internationale d’athlétisme amateur. La Fédération éthiopienne classe les
meilleures performances de l’année en cours et elle établit une liste définitive
des sélectionnés. Le championnat national aussi peut servir à sélectionner mais
il n’a pas le côté impitoyable des sélections kenyanes où seuls sont retenus les
athlètes qui terminent aux trois premières places le jour des épreuves et lors
desquelles un prétendant favori peut échouer le jour J (inspiration du modèle
américain réputé et craint. Ce système hybride offre le maximum de chances
aux athlètes et les soulage un peu de la pression néfaste des épreuves de sélection. Il n’est pas impossible que les instances du sport éthiopien changent à
l’avenir de formule tant sont nombreux les candidats pour trois sélectionnés.
Autre différence majeure avec le Kenya : l’entraînement après la sélection.
Chaque athlète sélectionné dans le camp éthiopien reste sous contrôle direct de
sa fédération et ne peut quitter le pays qu’avec la permission de celle-ci. Cette
formule dirigiste permet de conduire la préparation de l’athlète à son terme.
Force est de constater qu’elle a, par comparaison, démontré son efficacité. Car
souvent, les coureurs du libéral Kenya ne réintègrent leur entraînement national
que trop tardivement. Ils font la chasse aux compétitions dotées de prix à travers
le monde sans se soucier de leur sélection et dépensent une précieuse énergie
qui leur serait bien utile dans certaines épreuves où la concurrence est rude.
Situation incongrue : la Fédération kenyane peut découvrir un athlète après
avoir pris connaissance de ses résultats sportifs dans les médias spécialisés,
chose impensable en Éthiopie où tout athlète international est obligé de passer
par sa Fédération pour l’entraînement, la nourriture, les soins et les sorties à
l’étranger. Et les services rendus par les instances sportives du pays ont un prix :
chaque athlète de retour d’une compétition doit verser 2 % de ses gains à un
fonds commun pour le développement du sport. Cela a permis d’acheter des bus
et des minibus afin de transporter des athlètes à l’entraînement. Kipchoge
Keino, le double médaillé d’or olympique et actuel président du Comité national olympique kenyan, ne s’y est pas trompé : l’élite de l’athlétisme kenyan
s’épuise en participant à des compétitions à travers le monde ; rares sont les
athlètes qui participent deux fois de suite aux Jeux Olympiques tant ils sont
prématurément au bout de leurs forces, alors même que le champion éthiopien
Haïlé Gebre Sellassié s’est assuré dans sa sagesse une longévité méritée en
s’économisant pour les grands rendez-vous (et que la plupart des athlètes éthiopiens participent à au moins deux JO successifs). Le grand Paul Tergat, quintuple
champion du monde de cross country et éternel second derrière Haïlé Gebre
Sellassié sur le 10 000 mètres olympique (deux finales), fit cette année l’impasse sur le marathon au Championnat du monde à Paris pour se consacrer à
celui, mieux doté, de la ville de New York. Cette situation est impensable en
Éthiopie : le public ne lui pardonnerait jamais.
Nul besoin, pour conclure, de recourir à une interprétation génétique de
notre relative domination. On a parlé, à propos de l’extraordinaire réussite de
l’Éthiopie en athlétisme, d’« inondation verte ». Possible. Mais qui a eu la
chance d’assister à l’entraînement au stade d’Addis Abeba a mesuré la
discipline de fer également appliquée à tous les athlètes. Et ce, à presque
3 000 mètres d’altitude, à Entoto, sur les hauteurs qui dominent la capitale ! Il
n’y a pas non plus de miracle.
Laboratoire CEDETE – Orléans
Laboratoire CEDETE - Orléans
Laboratoire CEDETE - Orléans