Outre-Terre
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I.S.B.N.2749203732
320 pages

p. 9 à 11
doi: 10.3917/oute.008.0009

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no 8 2004/3

2004 Outre - Terre

Des coraux à l’Olympe

Michel Korinman
Le sport a une histoire paradoxale. À l’origine desport, déport (ancien français), disport (anglais), desporto (espagnol), son étymologie marque justement le transport, le divertissement, l’écart. Alors qu’il veut aujourd’hui incarner le respect des normes, un système des valeurs, le dépassement de soi. Mieux : la résistance intégraliste, quelquefois intégriste, à en débattre par temps de crise grave, démontre qu’on est entré en sport comme d’autres en religion, qu’il y a « attachement », « transfert » (!) ultime de pulsion, mais aussi sublimation au sens d’un passage mystérieux de frontière à l’intérieur du moi.
Pourtant, nul besoin de concourir en perfidie et en radicalité pour formuler quelque interrogation sommaire quant à l’échec, par exemple, d’Athènes à accueillir les Jeux Olympiques en 1996, l’année même où l’on commémorait le centenaire de leur refondation par le tandem franco-grec Pierre de Coubertin, William Georges Oldenbourg Ier de Grèce et son diplomate Démétrios Bikélas [1]. Les symboles plaidaient à tel point en faveur d’Athènes, classée malgré des inconvénients écologiques devant Rome par les observateurs, que le choix d’Atlanta, à l’époque, laissa interdit. Faut-il établir ici (ou pas) avec l’ami Jean-Marie Brohm un lien avec la présence du siège de Coca-Cola (et de Nike) dans la cité élue [2] ?
Géopolitique des Jeux : le journaliste italien Mauro de Bonis, qu’il faut absolument suivre sur ce dossier, fournit une magistrale interprétation du choix de Sidney, en 2000, contre Pékin [3]. Il ne s’agit pas d’un cas de « choc des civilisations », car dans cette affaire l’Occident s’est clivé. Les calculs anglo-saxons mettant en échec la « vision » du président Juan Antonio Samaranch et des Latins : un milliard et trois cents millions de Chinois à embrasser l’idéal olympique ; de formidables retombées économiques ; le prix Nobel de la Paix au Catalan [4]. Même si les « antipodes » sur lesquels se sont reportés Berlin et Manchester l’emportent en définitive au quatrième tour par les 45 voix des Occidentaux et de leurs satellites du Tiers-Monde contre les 43 voix de l’Orient et d’Istanbul à la capitale de l’Empire du Milieu. La théorie de Samuel P. Huntington aurait pu s’imposer en 1936, quand les trois quarts des membres du CIO venaient d’Europe et d’Amérique du Nord ; elle ne s’applique certes pas en 1993 dès lors que sur 130 membres du CIO, 57 seulement représentent l’Europe, les États-Unis et le Canada. D’ailleurs, les Occidentaux, avant de se coaliser contre Pékin, ignorent superbement les lois générales, censées expliquer l’histoire universelle, du savant américain et cherchent à démolir leurs candidatures respectives. L’histoire, les représentations et l’insulte jouant ici à plein : la presse britannique dénonce le passé franquiste de Samaranch ; ce dernier attaque en revanche les médias de Londres pour avoir soutenu l’incapacité d’un Latin à occuper son poste.
Et de Bonis de convoquer, pour aussitôt les réfuter par acteurs interposés, les arguments de l’« anglosphère » unie, Amnesty International et Australian Tibet Council inclus, qui ont bénéficié à Sydney et provoqué en Chine une vague de nationalisme.
D’abord la question des droits de l’homme dramatiquement violés par les Chinois. Mais c’est faire la part belle à Samaranch : comment la Chambre des représentants, aux États-Unis, peut-elle appeler le CIO à repousser la Chine au nom de la moralité internationale alors que le Congrès vote simultanément en faveur de celle-ci la clause de la nation la plus favorisée (économiquement) ? Ne s’agit-il pas plus généralement de mobiliser Tian Anmen ( 1989) pour empêcher que l’Empire du Milieu redevienne une grande puissance et afin de renforcer l’hégémonie de Washington en Asie ? La Chine n’aurait évidemment pas dû commettre la monumentale erreur de nommer le tristement célèbre Chen Xitong, un des principaux responsables du massacre, président du Comité pour les Jeux de Pékin. Mais elle a, soumise aux pressions occidentales, libéré le dissident Wei Jingsheng, au demeurant partisan des Jeux Olympiques en Chine. D’autant que ceux-ci y faciliteront, selon nombre de Chinois, la démocratisation.
Et puis il y a l’association de Greenpeace au Comité Sydney 2000 dans un projet de « Jeux verts », du plus grand projet vert de village olympique jamais vu au monde, combinant les techniques de pointe dans tous les secteurs. Mais les Australiens ont-ils, comme le concèdera The Australian, fait censurer des informations desservant massivement le site de Homebush Bay : déchets toxiques et présence en particulier de dioxine fabriquée par l’Union Carbide ? [5] Auquel cas l’Australie aurait triomphé sans gloire !
Les JO d’Athènes ont-ils en 2004 pour fonction de renverser la tendance par une réintroduction des « valeurs authentiques » de l’olympisme ? C’est du moins ce qui se chuchote dans la capitale grecque. Ou bien le CIO aurait-il, comme le suggère le chercheur Iannis Kanakis, malignement souhaité récupérer par là de la charge symbolique pour son entreprise ?
 
NOTES
 
[1] Cf. Patrick Clastres, « La refondation des Jeux Olympiques au Congrès de Paris ( 1994) : Initiative privée, transnationalisme sportif, diplomatie des États », dans Relations internationales, n° 111, automne 2002, p. 327-345 : ces derniers jouaient sur le philhellénisme occidental et le panhellénisme de la diaspora afin de légitimer la dynastie d’origine danoise et de faire participer la Grèce au concert des nations européennes.
[2] Cf. Jean-Marie Brohm, La machinerie sportive, Essais d’analyse institutionnelle, Paris, Anthropos, 2002, p. 37.
[3] Mauro de Bonis, « Come Sydney ha ottenuto le Olimpiadi », Limes, 4,2000, Australia L’Occidente agli antipodi, p. 129-137.
[4] Cf. B. Hillenbrand, « Five-Ring Gamesmanship », Time, 31 mai 1993, p. 57. Le cardinal Roger Etchegaray et le Vatican, en attente d’un saut qualitatif dans les rapports avec la Chine, bénissant aussi bien l’opération, B. Bartoloni, « Le porte dello sport aprono anche quelle del Paese », Corriere della Sera, 17 septembre 1993.
[5] Le docteur Sharon Beder, de l’université de Wollongong, auteur d’un article commandé par une revue scientifique mais refusé par la suite, à Reuters le 19 juillet 2000.
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Cf. Patrick Clastres, « La refondation des Jeux Olympiques ...
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[2]
Cf. Jean-Marie Brohm, La machinerie sportive, Essais d’anal...
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[3]
Mauro de Bonis, « Come Sydney ha ottenuto le Olimpiadi », L...
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[4]
Cf. B. Hillenbrand, « Five-Ring Gamesmanship », Time, 31 ma...
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[5]
Le docteur Sharon Beder, de l’université de Wollongong, aut...
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