2004
Outre - Terre
Des coraux à l’Olympe
Michel Korinman
Le sport a une histoire paradoxale. À l’origine desport, déport (ancien français), disport (anglais), desporto (espagnol), son étymologie marque justement
le transport, le divertissement, l’écart. Alors qu’il veut aujourd’hui incarner le
respect des normes, un système des valeurs, le dépassement de soi. Mieux : la
résistance intégraliste, quelquefois intégriste, à en débattre par temps de crise
grave, démontre qu’on est entré en sport comme d’autres en religion, qu’il y a
« attachement », « transfert » (!) ultime de pulsion, mais aussi sublimation au
sens d’un passage mystérieux de frontière à l’intérieur du moi.
Pourtant, nul besoin de concourir en perfidie et en radicalité pour formuler
quelque interrogation sommaire quant à l’échec, par exemple, d’Athènes à
accueillir les Jeux Olympiques en 1996, l’année même où l’on commémorait le
centenaire de leur refondation par le tandem franco-grec Pierre de Coubertin,
William Georges Oldenbourg I
er de Grèce et son diplomate Démétrios Bikélas
[1].
Les symboles plaidaient à tel point en faveur d’Athènes, classée malgré des
inconvénients écologiques devant Rome par les observateurs, que le choix d’Atlanta, à l’époque, laissa interdit. Faut-il établir ici (ou pas) avec l’ami Jean-Marie Brohm un lien avec la présence du siège de Coca-Cola (et de Nike) dans
la cité élue
[2] ?
Géopolitique des Jeux : le journaliste italien Mauro de Bonis, qu’il faut
absolument suivre sur ce dossier, fournit une magistrale interprétation du choix
de Sidney, en 2000, contre Pékin
[3]. Il ne s’agit pas d’un cas de « choc des civilisations », car dans cette affaire l’Occident s’est clivé. Les calculs anglo-saxons
mettant en échec la « vision » du président Juan Antonio Samaranch et des
Latins : un milliard et trois cents millions de Chinois à embrasser l’idéal olympique ; de formidables retombées économiques ; le prix Nobel de la Paix au
Catalan
[4]. Même si les « antipodes » sur lesquels se sont reportés Berlin et
Manchester l’emportent en définitive au quatrième tour par les 45 voix des
Occidentaux et de leurs satellites du Tiers-Monde contre les 43 voix de l’Orient
et d’Istanbul à la capitale de l’Empire du Milieu. La théorie de Samuel P.
Huntington aurait pu s’imposer en 1936, quand les trois quarts des membres du
CIO venaient d’Europe et d’Amérique du Nord ; elle ne s’applique certes pas en
1993 dès lors que sur 130 membres du CIO, 57 seulement représentent l’Europe,
les États-Unis et le Canada. D’ailleurs, les Occidentaux, avant de se coaliser
contre Pékin, ignorent superbement les lois générales, censées expliquer l’histoire universelle, du savant américain et cherchent à démolir leurs candidatures
respectives. L’histoire, les représentations et l’insulte jouant ici à plein : la
presse britannique dénonce le passé franquiste de Samaranch ; ce dernier
attaque en revanche les médias de Londres pour avoir soutenu l’incapacité d’un
Latin à occuper son poste.
Et de Bonis de convoquer, pour aussitôt les réfuter par acteurs interposés, les
arguments de l’« anglosphère » unie, Amnesty International et Australian Tibet
Council inclus, qui ont bénéficié à Sydney et provoqué en Chine une vague de
nationalisme.
D’abord la question des droits de l’homme dramatiquement violés par les
Chinois. Mais c’est faire la part belle à Samaranch : comment la Chambre des
représentants, aux États-Unis, peut-elle appeler le CIO à repousser la Chine au
nom de la moralité internationale alors que le Congrès vote simultanément en
faveur de celle-ci la clause de la nation la plus favorisée (économiquement) ?
Ne s’agit-il pas plus généralement de mobiliser Tian Anmen ( 1989) pour empêcher que l’Empire du Milieu redevienne une grande puissance et afin de renforcer l’hégémonie de Washington en Asie ? La Chine n’aurait évidemment pas dû
commettre la monumentale erreur de nommer le tristement célèbre Chen
Xitong, un des principaux responsables du massacre, président du Comité pour
les Jeux de Pékin. Mais elle a, soumise aux pressions occidentales, libéré le
dissident Wei Jingsheng, au demeurant partisan des Jeux Olympiques en Chine.
D’autant que ceux-ci y faciliteront, selon nombre de Chinois, la démocratisation.
Et puis il y a l’association de Greenpeace au Comité Sydney 2000 dans un
projet de « Jeux verts », du plus grand projet vert de village olympique jamais
vu au monde, combinant les techniques de pointe dans tous les secteurs. Mais
les Australiens ont-ils, comme le concèdera
The Australian, fait censurer des
informations desservant massivement le site de Homebush Bay : déchets
toxiques et présence en particulier de dioxine fabriquée par l’Union Carbide ?
[5]
Auquel cas l’Australie aurait triomphé sans gloire !
Les JO d’Athènes ont-ils en 2004 pour fonction de renverser la tendance par
une réintroduction des « valeurs authentiques » de l’olympisme ? C’est du
moins ce qui se chuchote dans la capitale grecque. Ou bien le CIO aurait-il,
comme le suggère le chercheur Iannis Kanakis, malignement souhaité récupérer
par là de la charge symbolique pour son entreprise ?
[1]
Cf. Patrick Clastres, « La refondation des Jeux Olympiques au Congrès de Paris ( 1994) :
Initiative privée, transnationalisme sportif, diplomatie des États », dans
Relations internationales, n° 111, automne 2002, p. 327-345 : ces derniers jouaient sur le philhellénisme occidental et le panhellénisme de la diaspora afin de légitimer la dynastie d’origine danoise et de
faire participer la Grèce au concert des nations européennes.
[2]
Cf. Jean-Marie Brohm,
La machinerie sportive, Essais d’analyse institutionnelle, Paris,
Anthropos, 2002, p. 37.
[3]
Mauro de Bonis, « Come Sydney ha ottenuto le Olimpiadi »,
Limes, 4,2000,
Australia
L’Occidente agli antipodi, p. 129-137.
[4]
Cf. B. Hillenbrand, « Five-Ring Gamesmanship »,
Time, 31 mai 1993, p. 57. Le cardinal
Roger Etchegaray et le Vatican, en attente d’un saut qualitatif dans les rapports avec la Chine,
bénissant aussi bien l’opération, B. Bartoloni, « Le porte dello sport aprono anche quelle del
Paese »,
Corriere della Sera, 17 septembre 1993.
[5]
Le docteur Sharon Beder, de l’université de Wollongong, auteur d’un article commandé
par une revue scientifique mais refusé par la suite, à
Reuters le 19 juillet 2000.