2004
Outre - Terre
Nouvel ordre mondial ?
Le sport sud-africain entre déclin et renaissance, raisons d’un relatif recul
Jean-Baptiste Onana
maître de conférences à l’université de Paris XII.
L’histoire du sport sud-africain est inextricablement imbriquée dans celle de
la nation arc-en-ciel tout entière dont on sait qu’elle s’est forgée sur l’artificiel
clivage Afrique du Sud blanche/Afrique du Sud noire cher aux idéologues du
développement séparé des races. Jusqu’à un passé récent, chaque discipline
sportive se devait de refléter, tant dans ses structures d’encadrement que dans sa
pratique, une société duale strictement hiérarchisée sur fondements ethniques et
raciaux. Si le rugby et le cricket furent longtemps considérés comme les sports
de l’homme blanc, le football devint à l’opposé l’activité sportive de prédilection des Noirs. Au-delà de ce dualisme, ce sont en fait deux identités qui allaient
s’affronter indirectement par sport interposé.
Le rugby, vecteur de l’hégémonisme afrikaner
C’est au tournant du XIXe siècle que le ballon ovale fut introduit en Afrique
du Sud par les Britanniques. Les premiers rugbymen étaient d’ailleurs des
soldats de la Couronne britannique débarqués dans cette partie du monde pour
mater les Zoulou et surtout les Boers, installés depuis deux siècles. Une
première rencontre nationale opposa en 1862 des militaires à une équipe de
civils du Cap, tous sujets de sa royale Majesté. Peu à peu, les Afrikaners s’adonnèrent à leur tour au rugby et en firent bientôt leur sport favori au détriment du
football, lui aussi importé par les colons britanniques. En l’espace d’une décennie, des clubs de quartier essaimèrent dans les grandes agglomérations, notamment Johannesburg, Le Cap et Pretoria. Le premier du genre, le Hamilton Rugby
and Football Clu b, vit le jour au Cap en 1875, longtemps avant la création de la
Western Province Rugby Union en 1883. Par nécessité sportive davantage que
par une quelconque affinité, nombre de ces clubs étaient ethniquement mixtes,
regroupant aussi bien des Britanniques que des Afrikaners. Ainsi le rugby
constitua-t-il un point de rencontre forcé entre deux communautés qui ne s’aimaient guère depuis l’humiliante défaite des Afrikaners lors de la guerre des
Boers ( 1899-1902).
Ultime affront : les précurseurs des Springboks s’inclinèrent lourdement le
8 décembre 1906 à Glasgow contre l’Écosse lors de leur tout premier match
international. Aussi fiers que revanchards, les Afrikaners – 954 000 contre
565 000 Britanniques en Union sud-africaine de 1921 – allaient tout faire pour
restaurer l’honneur bafoué et asseoir une suprématie sportive sur l’ennemi avec
le dessein non avoué d’obtenir sur les terrains de sport les victoires qu’ils
n’avaient pu remporter sur le champ de bataille. Cette prise de contrôle sur le
rugby sud-africain fut pourtant une tâche de longue haleine. Pour devenir hégémonique, on s’employa à investir de bas en haut toutes les fonctions dirigeantes
au sein de la fédération.
Comme ils entretenaient par ailleurs un idéal mystique d’identification au
peuple élu se nourrissant d’un vieux fond de racisme séculaire, c’est tout naturellement que le rugby devint, au lendemain de la victoire du Parti national en
1948, le sport de l’apartheid et le symbole de la domination blanche dans une
Afrique du Sud majoritairement noire. Un sport qui allait servir en même temps
de relais au credo fasciste des théoriciens surannés d’une pseudo supériorité des
Européens sur les Africains. Les cadres de la fédération nationale et les capitaines de clubs ne devaient-ils pas faire allégeance à l’Afrikaner Broederbond,
société secrète de 1918 qui avait pour vocation de faire triompher la cause afrikaner partout et en toute circonstance ? Cette ethnicisation du rugby sudafricain se doubla d’une politisation exacerbée, portée à son paroxysme quand
plusieurs gouvernements successifs firent de la prééminence des sportifs blancs
un objectif prioritaire au même titre que le développement économique, l’emploi ou la santé. Recevant l’équipe nationale de rugby au lendemain de sa nomination au poste de Premier ministre en 1958, Hendrik Verwoerd eut ces mots
crus et révélateurs : « Vos prestations dans les arènes sportives nationales et
internationales doivent en permanence témoigner de la combativité et de la
bravoure légendaires des Afrikaners, et refléter la nécessaire suprématie de la
race blanche sur les Cafres et les croisés. Chaque fois que vous gagnerez sur le
terrain, vous ferez non seulement avancer notre idéal commun, mais honorerez
parallèlement les pères fondateurs de notre nation afrikaans séculaire et immortelle. Je compte sur vous pour toujours faire du rugby l’étendard qui ravive notre
flamme patriotique et auquel tous les dignes fils et filles de ce pays se rallient
sans états d’âme. »
En réalité, la domination sportive des Blancs pendant les sombres années
d’apartheid tenait moins à la faiblesse intrinsèque des athlètes noirs – encore
brimés par le dénuement matériel et des pratiques dantesques d’entraînement –
qu’à la monopolisation par leurs homologues blancs de l’essentiel des infrastructures et des commodités sportives du pays. Il faut rappeler que le gel idéologique des équipements urbains dans les townships avait pour unique objectif
de rendre la ville, censée avoir été conçue par l’homme blanc et pour l’homme
blanc, inaccessible aux Noirs. Sans compter l’interdiction de leur enseigner le
sport à l’école : « Le sport de haut niveau, symbole de la vitalité de notre
jeunesse et de l’inébranlable volonté de dépassement et d’accomplissement de
notre race, est et doit rester une activité blanche par excellence. Il se pervertirait
autrement en se noyant dans un cosmopolitisme qui nous ferait perdre notre âme
et dans lequel nous ne saurions de toute façon nous reconnaître. » Ainsi parlait,
en 1950, le ministre des Sports du tout premier gouvernement d’apartheid formé
au lendemain de la victoire du Parti national, traduisant les mots dans les faits
et dotant les Springboks de toutes les facilités que l’argent pouvait offrir à une
formation sportive déjà portée aux nues par un peuple afrikaner conquis :
terrains d’entraînement ultramodernes, encadrement de haut niveau international, salaires exemptés d’impôts et statut de fonctionnaire à vie pour tout joueur
en cas d’interruption accidentelle de carrière avant terme. Dans ces conditions
de prise en charge optimale, le rugby afrikaner ne pouvait que prendre une
longueur d’avance sur ses possibles concurrents nationaux et prétendre décemment aux premières places sur la scène internationale. Il resta invaincu de 1903
à 1956, année où la Nouvelle-Zélande lui infligea, non d’ailleurs sans peine, une
première défaite en 53 ans ! Boycotté de 1971 à 1991 en raison de l’apartheid,
il fait un retour probant en 1995 en organisant et en remportant la troisième
édition de la Coupe du monde. Les Springboks sont depuis lors rentrés dans le
rang et s’évertuent à retrouver leur splendeur d’antan. En 1999, l’équipe nationale échoue, logiquement battue par l’Australie, aux portes de la finale. Au
Mondial 2003, elle est sortie en quarts de finale par la Nouvelle-Zélande. Sur
les trente confrontations qui l’ont opposée aux quatre meilleures équipes du
monde d’octobre 1999 à décembre 2003, elle n’en a remporté que cinq. Depuis
six ans, elle ne figure pas au palmarès du Tri-Nations, prestigieux tournoi qui
étalonne chaque année entre elles les trois meilleures équipes de l’hémisphère
sud. Si elle occupait la seconde place au classement mondial établi par la World
Rugby en 1999, elle a dégringolé au cinquième rang en 2003 avec seulement
57 points contre 90 à l’Australie classée première. Une succession de contre-performances dont les causes sont d’ordre à la fois sportif et extrasportif.
D’abord, il faut admettre que le rugby sud-africain aurait probablement obtenu
un meilleur palmarès s’il avait pu participer aux deux premières éditions de la
Coupe du monde en 1987 et en 1991. Or, en fondant sa pratique sur la couleur
de la peau, il se condamnait à une mort lente : des relations sporadiques avec la
Nouvelle-Zélande et l’Australie – en violation des mesures de boycott international – n’allaient pas le maintenir à un niveau de compétitivité lui permettant
de rivaliser avec les meilleures équipes du monde. Sur le plan économique, la
fuite des sponsors et la non-participation aux tournois majeurs pendant les
années d’isolement lui ont causé un manque à gagner entre 30 et 45 millions
d’euros. Enfin, il semble avoir été rattrapé par ses vieux démons. Plus de dix ans
après son retour sur la scène internationale, il ne reflète toujours pas la nation
arc-en-ciel chère à Mandela. Les accusations de racisme au sein de l’équipe
nationale, en effet, se multiplient; elles sont relayées par les médias tout comme
justifiées à demi-mots ou sous couvert d’anonymat par les joueurs de couleur
encore en activité.
Tous les espoirs d’un rapprochement durable entre les différentes communautés nationales étaient pourtant permis au lendemain de la qualification pour
la finale du Mondial 1995. Réconcilié avec lui-même le temps d’une compétition, tout un peuple avait alors vibré à l’unisson pour faire triompher son équipe.
Adepte des symboles, Nelson Mandela lui-même n’avait pas hésité à arborer le
célèbre maillot vert et or des Springboks le jour de la grande et ultime confrontation avec les Néo-Zélandais. Quelques semaines auparavant, il arpentait les
ruelles fangeuses des townships périphériques de Johannesburg pour mobiliser
les foules noires plutôt sceptiques et qui continuaient de voir dans le rugby une
authentique incarnation du racisme. Emouvant discours prononcé cette fois dans
une banlieue huppée des environs de la grande métropole économique : il exhortait une foule blanche conquise à soutenir « nos gars » sans états d’âme. Un
appel à l’unité qui rencontra un large écho dans le pays, même si quelques
esprits cyniques avaient voulu interpréter ce maniement des symboles comme
une habile récupération des sentiments populaires du moment à des fins politiques.
Se pose alors la question de l’avenir du rugby sud-africain. Si celui-ci veut
en réchapper, il lui faut impérativement s’engager dans une nouvelle voie et se
restructurer en profondeur. Des progrès ayant d’ores et déjà été accomplis ;
notamment par l’unification des deux fédérations noire et blanche dans la South
African Rugby Football Union (SARFU ) ; la promotion de cadres de couleur au
sein de la fédération unifiée ; et surtout l’élaboration d’une charte de développement destinée à perfectionner le jeu dans l’ensemble des communautés, à
faire nommer des entraîneurs noirs des Springboks et à incorporer davantage de
joueurs de couleur dans les sélections nationales. Nul besoin, pour atteindre ce
dernier objectif, de recourir aux quotas ethniques comme cela avait été le cas
sous couvert des gentleman’s agreements (avec les provinces et qui prévoient un
minimum de deux joueurs non blancs sur le terrain). Parce que depuis la fin du
boycott international, les joueurs de couleur ont indéniablement percé : dix-neuf
d’entre eux ont porté en douze ans le maillot Springbok contre deux seulement
pour tout le siècle précédent. Chaque année, davantage de joueurs noirs s’imposent au mérite dans les équipes de province ou dans les sélections nationales
jeunes. Deux raisons supplémentaires de croire en l’avenir du rugby sudafricain : avec ses 600 000 licenciés sur les 700 000 que compte la Confédération
africaine de rugby, l’Afrique du Sud fait figure d’ogre continental. Et selon un
récent rapport commandé par la SARFU, 70 % des pratiquants de ce sport sont
des Noirs qui représentent un vivier de talents exploitables ne demandant qu’à
s’exprimer.
Le football, exutoire des frustrations noires
Dans la foulée de la victoire des Springboks en Coupe du monde de rugby
au sortir de l’apartheid, les Bafana-Bafana (petits garçons en zoulou) ont réalisé
un exploit semblable en 1996 en remportant à domicile la Coupe d’Afrique des
nations de football (CAN ) dès leur première participation. Deux ans plus tard, et
après seulement cinq années de compétition internationale, ils se qualifiaient
pour le Mondial français. Comme pour prouver que ce retour gagnant ne devait
rien au hasard, ils récidivaient en 2002 en participant à leur deuxième Coupe du
monde d’affilée. Davantage que les résultats enregistrés au Japon et en Corée,
pays organisateurs de la compétition, c’est cette double qualification qui retint
l’attention des observateurs, d’autant que l’Afrique du Sud s’était invitée entretemps à trois éditions consécutives de la CAN : 1998,2000 et 2002. En disputant
encore la toute dernière édition de cette compétition au mois de février 2004 en
Tunisie, elle a sans doute démontré qu’une grande nation du football était en
gestation.
Cette impression est corroborée par une analyse plus fine du comportement
des Bafana-Bafana au cours des six dernières années. Lors des éliminatoires en
zone Afrique du Mondial 2002, l’Afrique du Sud, première nation parmi les
postulants à obtenir son billet pour Tokyo et Séoul, compte non tenu des deux
pays organisateurs (le Japon et la Corée) et de la France championne du monde
sortante, tous trois qualifiés d’avance, a littéralement survolé son groupe. Même
si elle a été sortie au premier tour de la compétition, elle termine troisième et
concède, tout comme en 1998 où elle n’a été battue que par la France, une seule
défaite. Finaliste de la CAN 1998 et troisième en 2000 après avoir triomphé en
1996, elle démontre une constance dans les résultats que l’élimination prématurée lors de la dernière édition de février 2004 infirme à peine. Personne n’a vu
dans la déroute française de 2002 en Asie une amorce de déclin. Tout au plus
a-t-on parlé d’accident de parcours ne remettant pas en cause la valeur intrinsèque des Bleus. Rien qui s’oppose donc à ce que l’Afrique du Sud, qui occupe
tout de même une honorable 39e position au dernier classement mondial de la
FIFA de mars 2004 (ce qui la place au septième rang africain !), bénéficie de la
même indulgence. À bien des égards, le long chemin parcouru pour en arriver là
est à lui seul un gage de renouveau dans un proche avenir.
Comme celle de tous les sports majeurs en Afrique du Sud, l’histoire du
football sud-africain est en effet liée à celle du pays. À l’origine, quatre fédérations sur bases ethniques et raciales rivalisent entre elles : la South African Football Association (SAFA ) des Blancs, fondée en 1892 ; la South African Indian
Football Association (SAIFA ) des Indiens qui voit le jour en 1903; la South African Bantu Football Association (SABFA ) des Noirs qui se forme en 1933 ; enfin
la South African Coloured Football Association (SACFA ) des Métis de 1935. Ces
différentes fédérations étant chapeautées par des Inter Race Soccer Boards
(conseils interraciaux de football) qui organisent régulièrement des rencontres
entre les équipes affiliées dans les années 1940. Bien qu’il n’y ait pas alors de
lois prohibant la mixité raciale dans le sport, les footballeurs blancs n’y participent pas. Au lendemain de la mise en place du système d’apartheid en 1948, ils
vont être confortés dans leur attitude par divers arrêtés ministériels introduisant
officiellement la discrimination raciale dans la pratique du sport. Leur association sportive, rebaptisée opportunément Fédération sud-africaine de football
(FASA ), pour donner l’illusion d’une multiracialité qu’elle rejette dans les faits,
réussira même l’imposture de se faire reconnaître comme seule représentant
légitime du football sud-africain par la CAF (Confédération africaine de football)
en 1957 et la FIFA (Fédération internationale de football association) en 1958.
Cette double reconnaissance n’autorisera cependant pas l’Afrique du Sud à
participer pour autant aux deux premières joutes africaines de 1957 au Soudan
et de 1959 en Égypte, non seulement parce qu’elle ne s’y est pas préparée, mais
aussi et surtout parce qu’elle doit prioritairement affronter la montée du mécontentement noir devant l’institutionnalisation des discriminations raciales. Pour
prévenir d’éventuelles sanctions de la FIFA, qui ne lui a accordé qu’une reconnaissance probatoire, la FASA, autrement dit la représentation du football blanc,
va organiser à la hâte une rencontre interraciale entre équipes blanche et noire :
les Germiston Callies contre les Black Pirates, en 1962. Puis proposer une alternance de délégations blanche et noire en Coupe du monde de façon à rester
fidèle au développement séparé des races qui fonde sa philosophie sportive. Des
gestes et habillages raciaux de même nature ayant pour unique but de tromper
la vigilance des instances internationales vont se multiplier pendant plus d’une
décennie jusqu’à l’exclusion définitive de la FIFA en 1976. Au grand dam du
football sud-africain tout entier ne manquant pourtant pas d’atouts pour rivaliser avec des concurrents qui ne lui étaient nullement supérieurs sur le continent.
De fait, la Coupe d’Afrique des nations de football, calquée sur le modèle de
la Copa America et plus vieille de trois ans que le Championnat d’Europe des
nations, a longtemps été l’affaire d’une poignée de pays : l’Égypte, l’Éthiopie,
le Soudan, la Tunisie et l’Ouganda, uniques participants aux trois premières
éditions de 1957,1959 et 1962. La raison en est qu’à la fin des années 1950, la
décolonisation de l’Afrique n’est pas achevée, alors que seuls les États ayant
accédé à la souveraineté peuvent adhérer à la CAF qui organise le tournoi. Indépendante depuis 1910, l’Afrique du Sud a sa place parmi ces précurseurs. Elle
peut en outre tirer profit d’installations sportives sans équivalent en Afrique et
s’aguerrir au contact des formations étrangères, tout particulièrement celles du
Commonwealth, qui s’affrontent régulièrement dans des rencontres amicales.
Les dissensions au sein de la FASA sur l’opportunité de faire fusionner ou non les
deux fédérations blanche et métisse va s’ajouter au peu d’intérêt des Blancs
pour un sport auquel les Noirs, à l’opposé, s’identifient de plus en plus : ceci
davantage par réaction à l’appropriation du rugby par les Afrikaners que du fait
d’une préférence objectivement fondée. Paradoxalement, c’est grâce à ces
mêmes Blancs que le football sera popularisé dans les ghettos : pour distraire
leurs travailleurs noirs et leur faire oublier les souffrances endurées quotidiennement – discrimination raciale et conditions de travail dantesques –, les grands
groupes miniers, notamment l’Anglo-American Corporation du mécène Ernest
Oppenheimer, vont sponsoriser des rencontres dominicales. L’engouement pour
ces joutes sportives intraraciales ne se fera pas attendre. D’abord parce qu’elles
s’accompagnent d’avantages matériels pour les joueurs des meilleures équipes,
voire d’une promotion au sein de l’entreprise. Ensuiteparce qu’elles constituent
l’unique moyen de rompre la vie monotone des cités ouvrières édifiées à proximité des mines et qui manquent cruellement d’équipements sociaux. Elles
seront d’ailleurs à l’origine des premiers clubs amateurs dans les townships.
Constatant l’influence grandissante du football sur les ouvriers noirs et prenant
le relais du patronat minier, les autorités d’apartheid vont s’employer à promouvoir ce sport dans les ghettos, non pas dans un souci d’intégration sociale, mais
dans l’espoir d’y calmer, sinon d’étouffer, les revendications politiques et
économiques : « Faites du sport, pas la guérilla urbaine », lance avec cynisme
le porte-parole de la police de Johannesburg à des jeunes qui protestent à
Soweto contre le massacre de manifestants noirs à Sharpeville. Ainsi le football
devient-il une thérapie au mal-vivre récurrent dans les ghettos. À dire vrai, la
conscience politique des résidents des townships n’a jamais été endormie par
cette utilisation scabreuse du sport pour apaiser une société où la violence d’État
et celle de la rue n’ont alors rien à envier l’une à l’autre.
En témoignent les émeutes meurtrières de Soweto en 1976 contre le projet
d’enseignement de l’afrikaans, langue des oppresseurs blancs, dans les écoles
noires ; ou l’insurrection généralisée de mars 1985 qui ne va épargner aucun
township du pays, en commémoration du vingt-cinquième anniversaire du
massacre de Sharpeville. Cependant, il est incontestable que le football a servi
d’exutoire aux frustrations et aux vexations quotidiennes que le système d’apartheid imposait à une jeunesse noire désœuvrée, inquiète pour son avenir et aspirant à une place dans une société hostile et inhospitalière aux non blancs. Bien
plus : le football, perçu comme l’antithèse du rugby, sport des oppresseurs
blancs, est devenu à la fois un moyen d’expression du talent noir – la quasi-tota-lité des joueurs de renom sont de couleur – et une source de fierté dans les townships, car toutes les stars du football sont issues, contrairement à celles du rugby,
du ghetto.
Les deux vies olympiques de l’Afrique du Sud
L’Afrique du Sud a eu deux vies aux Jeux Olympiques. En 1908, elle y est
invitée pour la première fois lors de la quatrième Olympiade de Londres. C’est
le premier pays du continent à y participer puisque l’Égypte ne la rejoindra que
quatre ans plus tard en 1912 à Stockholm. De 1908 à 1960, les athlètes blancs
d’Afrique du Sud enlèvent 54 médailles : 16 en or, 17 en argent et 21 en bronze.
L’athlétisme (six titres) et la boxe (cinq titres) sont les deux disciplines où ils
excellent. En 1964,23 pays africains prennent part aux Jeux Olympiques de
Tokyo. L’Afrique du Sud sort dans la même période du mouvement olympique
en vertu de l’article 3 de la Charte qui interdit « toute discrimination raciale,
politique ou religieuse ». À l’exception de l’Allemagne et du Japon, vaincus de
la Seconde Guerre mondiale et grands absents à Londres en 1948, c’est la
première fois qu’un membre du CIO est absent des JO. Mais l’Afrique du Sud ne
l’est pour autant pas tout à fait, puisque c’est en prétextant une tournée effectuée par les All Blacks de Nouvelle Zélande à la veille des Jeux que les pays africains boycottent ceux-ci.
Le sport sud-africain restera longtemps isolé, ses seuls contacts internationaux se réalisant à l’époque à travers des disciplines comme le rugby, le tennis,
l’automobile ou le hockey sur gazon. Certains Sud-Africains sont néanmoins
présents aux Jeux Olympiques sous d’autres couleurs. En 1984, à Los Angeles,
une coureuse blanche aux pieds nus, Zola Budd, rendue célèbre par ses victoires
au mondial de cross, revêt les couleurs britanniques malgré la campagne de
protestation des mouvements anti-racistes européens. Sydney Maree, un
coureur noir, représente, lui, les Américains en demi-fond. Le bannissement des
Sud-Africains prend fin à quelques semaines des JO de Barcelone en 1992. Les
réformes politiques intervenues après la libération de Nelson Mandela ont fait
de l’Afrique du Sud un pays fréquentable. Son retour passe d’abord par la scène
continentale. 1992 : deux meetings d’athlétisme, les Unity Games, à Dakar et à
Germiston, dans la banlieue de Johannesburg, mettant fin à la quarantaine.
Quelques semaines plus tard, l’Afrique du Sud participe aux championnats
d’Afrique d’athlétisme à l’île Maurice et c’est sa première compétition officielle. Ses athlètes font une razzia sur les médailles : 49 dont 16 d’or. Elle
envoie dans la foulée une délégation aux JO de Barcelone. Maigre bilan : deux
médailles d’argent en tennis et en athlétisme. Mais le plus important était de
renouer avec le reste du monde. La médaille remportée sur 10 000 mètres par
Elena Meyer, une athlète blanche, a quand même été remarquée. Le duel palpitant entre elle et la Noire éthiopienne Derartu Tulu, puis le tour d’honneur à
deux, main dans la main, ont fait partie des moments les plus émouvants de ces
JO. 1996 à Atlanta : retour en force de l’Afrique du Sud après la timide réintégration de Barcelone. Elle arrive en tête des pays africains figurant au palmarès
des Jeux avec cinq médailles dont trois d’or. Deux de ces médaillés sont des
Noirs : le champion olympique du marathon Josiah Thungwane et le second sur
800 mètres, Hezekiel Sepeng. Si elle obtient en 2000 à Sydney le même nombre
de médailles qu’aux Jeux précédents, elle fait en réalité moins bien puisque
aucun athlète n’est distingué par l’or. En revanche, elle domine la même année
les compétitions handisports qui se déroulent en marge des JO : classée première,
elle enrichit son palmarès de trente-huit médailles dont treize d’or ! À l’évidence une mini-puissance sportive au plan mondial, elle reste indéniablement
un géant à l’échelle du continent africain, comme en attestent encore les
XIIIe Championnats d’Afrique d’athlétisme de 2003, au terme desquels elle est
arrivée largement en tête avec onze médailles dont huit d’or et trois de bronze.
On observera en conclusion que les progrès ou la régression de l’Afrique du
Sud, qui n’a pratiquement pas existé au plan sportif pendant les années d’apartheid du fait des mesures de boycott international, ne peuvent s’apprécier qu’indépendamment de cette période trouble. Or, il s’avère que son retour sur la
scène sportive internationale au lendemain de l’abrogation des lois raciales et de
la fin de son isolement s’est accompagné d’exploits probants, réalisés dans des
conditions de préparation pas toujours favorables, notamment compte tenu du
poids insidieux du passé. La comparaison entre les périodes pré et post-apar-theid ne saurait donc mettre en opposition un âge de réussite, d’une part, et celui
de l’échec, d’autre part. Elle permet seulement d’appréhender les influences
croisées ou convergentes, qu’elles datent d’hier ou d’aujourd’hui, qui forgent
l’avenir sportif de l’Afrique du Sud. Enfin, parce que le sport sud-africain dans
sa diversité ne peut être ramené au rugby, si important soit-il, il faut s’abstenir
de penser que le premier va forcément mal dès lors que le second traverse une
mauvaise passe. D’autant plus que le pays organisera la Coupe du monde 2010
de football.