2004
Outre - Terre
Israël au Proche-Orient
Nous et le mur : le consensus israélien
Amotz Asa-El
journaliste, Jerusalem Post.
Je venais d’émerger des caves dans lesquelles nous avions passé le temps de
la guerre des Six Jours. Je réalisai, tout comme les autres enfants qui étaient nés
et avaient grandi dans la Jérusalem d’avant 1967, que notre ville était devenue
méconnaissable. Bien sûr, nous avions été impressionnés à l’époque par les
théâtres de combat comme Givat Hatachmoshet (Ammunition Hill), l’ancienne
place forte majeure des Jordaniens, comme par les scènes de marché dans la
Vieille Ville et ressentions un sentiment général de libération. Mais rien n’était
comparable à la chute du mur.
Le mur d’après 1967, c’était évidemment celui qui n’était heureusement pas
tombé, celui des Lamentations. Mais avant, « le mur », c’était la barrière haute
de 10 mètres en bois, en ciment et en métal insolemment érigée au coin de la
rue Jaffa et du monastère Notre-Dame, qui avait pour fonction de protéger l’hôtel de ville des tirs de snipers jordaniens.
Ce mur, nous le connaissions de près, car l’autobus n° 15 qui nous transportait à l’école passait à côté chaque matin, obligé de virer brutalement à gauche
et à 90 degrés. Quand nous sommes passés là pour la première fois après la
guerre, nous avons entrevu au-delà de son emplacement précédent non seulement les murs criblés de balles du monastère et le majestueux Mont des
Oliviers, mais toute une nouvelle ère. Même le terme de « frontière » avait
changé de sens en une nuit, on était passé de la menace à la promesse.
Des années après, la guerre était toujours là et nous nous sommes retrouvés
à patrouiller le long de frontières clôturées, d’Eilat et de ses rivages à la Mer
Morte et au Mont Hermon aux portes de la Syrie, le fusil au bras, un casque sur
la tête et vêtus d’un gilet pare-balles. Nous réalisions que le mur écroulé n’était
qu’un mur parmi tant d’autres qui devraient avoir le même sort.
L’objectif partagé par tous, cependant, c’était d’en finir avec les clôtures.
La grande victoire de 1967 laissa à l’intérieur d’Israël un cheval de Troie :
les territoires conquis au-delà des frontières précédentes. Emergèrent alors, en
Israël, deux écoles de pensée et la confrontation entre ces deux écoles durant les
deux décennies suivantes allait menacer de détruire le pays.
L’affrontement entre les partisans du « territoire contre la paix » et ceux du
« Grand Israël » fut si intense, si profond et si durable qu’il sapa politiquement
les énergies des meilleurs de deux générations. L’échiquier politique était si
parfaitement réparti entre faucons et colombes que les débats portant sur des
questions aussi fondamentales que l’économie, la gouvernance et les rapports
Église-État n’étaient plus que rarement abordés.
Ce que nous avions en commun, c’était le mépris des frontières. Les faucons
pensaient que l’on pouvait en triompher en les déplaçant; les colombes voulaient
les abaisser; mais personne ne pouvait supporter l’idée que des murs comme celui
de la Jérusalem d’avant 1967 allaient de nouveau apparaître parmi nous.
Voilà l’arrière-plan avec lequel nous sommes tombés, nous, les enfants des
guerres d’Israël, dans la période d’Oslo qui commença avec la liesse de l’automne 1993 et s’approche maintenant d’une triste conclusion.
Notre désir d’en finir avec les frontières a d’abord été renforcé par les événements qui se produisaient dans la région, puis par ceux qui avaient lieu sur la
planète.
Quand éclata la guerre du Liban en 1975, Israël annonça une ouverture de sa
frontière économique, ce qui se concrétisa avec une première offre d’assistance
médicale et puis l’admission de journaliers dans son agriculture – cela semblait
une initiative tout à fait naturelle, dans le sillage de la décision adoptée par
Moshé Dayan en 1967 : le passage aller-retour des Palestiniens sur les ponts du
Jourdain et leur indroduction sur le marché du travail israélien.
Ce furent naturellement les accords de paix avec l’Égypte qui donnèrent une
impulsion majeure à l’idée d’en finir avec les frontières. Nous nous disions en
1979 : si notre plus formidable ennemi ouvre ses portes à nos touristes, à nos
entrepreneurs et à nos diplomates, l’ensemble du monde arabe suivra. Dans les
termes d’Anouar al-Sadate : « Voyons ce que l’Égypte peut faire sans le monde
arabe et voyons ce que le monde arabe peut faire sans l’Égypte ». Et si le monde
arabe ne suivait pas l’Égypte, eh bien ! nous pouvions reprendre à notre compte
la fameuse phrase lancée par Ronald Reagan en direction de Gorbatchev à
Berlin au printemps 1987 : « Monsieur Gorbatchev, abattez ce mur ! » Et quand
le mur de Berlin, cette mère de tous les murs, commença à se disloquer, notre
vieille idée que toutes les frontières étaient finalement destinées à s’écrouler
n’avait plus rien de mystique, c’était désormais de la realpolitik.
Quelques mois après la chute du Mur, je passai sous Unter den Linden, là où
les stations de métro, échouées dans un no man’s land, avaient été étrangement
abandonnées pendant des décennies. Un souvenir de tout ce que détestaient les
Israéliens : des barrières inutiles et affreuses qui avaient mis un terme à la vie
de nombre de jeunes gens. Un rappel, également, de tout ce qui nous attendait
au-delà : un monde d’ouverture, de réconciliation et de développement.
Août 1993 : je me trouve au sommet d’un autre mur de taille, la muraille
de Chine. En balayant du regard ce monument étendu et brunâtre, on pouvait
comprendre que la chute du Mur de Berlin n’avait pas été un accident de
l’Histoire.
La Chine avait été un membre éminent de l’internationale anti-israélienne et
placé l’État juif, à l’instar d’autres puissances majeures comme l’Inde et l’Urss,
en état de siège, refusant d’établir des liens diplomatiques, commerciaux et
culturels avec lui. Même ces murs, me dis-je, étaient tombés.
La Chine, en fait, n’avait pas uniquement abattu les murs qu’elle avait contribué à ériger autour de l’État juif, sa célèbre muraille à elle témoignait déjà, en tant
que monument, de la futilité des murs en général. Car la muraille a pu être efficace durant des siècles, les murs juridiques et mentaux dans lesquels le pays s’était
emprisonné lui-même – interdiction d’aller à l’étranger et décapitation pour ceux
qui allaient contre, avaient la capacité, eux, de condamner une grande nation à
l’introversion, à l’arriération économique et à la marginalisation politique.
Cette Chine qui attrapait tout et rien, du fast-food au design et au basket en
passant par les écoles de business, cette Chine récusait elle aussi à jamais les
murs.
J’y repensai avec encore plus de force lors d’un nouveau passage à Berlin en
automne 1999 : Postdamer Platz s’était débarrassé de tous ses décombres de la
guerre et avait fait place à un centre commercial coloré, d’étincelants gratte-ciel
et des théâtres animés.
Voilà donc l’état d’esprit où se trouvaient, en un mot, nombre d’Israéliens
moyens au moment d’entrer dans la période d’Oslo.
Des milliers d’Israéliens en battle-dress qui avaient grandi à l’ombre de
murs désiraient ardemment la chute de ceux-ci et partageaient les convictions,
toutes d’éloquence et de confiance, de Shimon Peres : le Moyen-Orient était
mûr pour les changements qu’avait produits ailleurs la guerre froide.
Mais le désir d’en finir avec les frontières, chez les Israéliens, allait beaucoup plus en profondeur que le simple espoir de faire la paix avec une série
d’ennemis à un moment particulier de l’histoire. Il s’agissait d’abolir une fois
pour toutes le rejet historique du Juif errant par les nations du monde.
Déjà pour les premiers sionistes, il allait de soi que Sion allait mettre un
terme au confinement physiquement expérimenté en Russie tsariste et socialement éprouvé en Europe centrale.
Comme le clamait le manifeste de fondation du groupe Bilu d’Odessa en
1871 : « Nous avons fait de notre mieux et du fond du cœur pour ressembler aux
nations dont nous recherchions la sympathie ; nous sommes lassés d’errer à
travers les pays étrangers et de n’entendre qu’imprécations ; nous en avons
assez d’être foulés aux pieds et de subir l’arrogance des puissants [… ]. Il est
temps d’en finir avec l’exil et que nos âmes épuisées trouvent, après deux millénaires d’errance, le repos en terre [d’Israël] ».
Un désir qui n’a toujours pas été, un siècle après, satisfait. Tout Oslo tournait autour de cela : non pas les détails d’un échange du « territoire contre la
paix » avec l’OLP, c’est de la représentation d’un Nouveau Moyen-Orient qu’il
était question ; notre territoire pouvait légèrement rétrécir, il jouirait d’horizons
allant du Maroc sur les rives de l’océan Atlantique à Oman sur celles de l’océan
Indien.
Voilà la vision qu’avaient « achetée » nombre d’Israéliens quand ils suivirent Yitzhak Rabin et Shimon Peres sur les pelouses de la Maison-Blanche tel
jour fatidique en septembre 1993.
C’est que l’optimisme d’une majorité d’Israéliens ne s’est pas effondré du
jour au lendemain.
Après la défaite électorale de Shimon Peres au printemps 1996, précédée par
une série d’attaques terroristes particulièrement sanglantes, Benjamin Netanyahou endossa de facto les accords en cédant Hébron à l’Autorité palestinienne, la
terreur cessa relativement et puis ce fut le raz-de-marée en faveur d’Ehoud
Barak en 1999.
Quand Moshé Katzav devint en 2000 le premier président Likoud de l’histoire d’Israël, même lui allait concéder, peu de temps avant que n’éclate la
guerre actuelle, que les accords d’Oslo étaient devenus une réalité incontournable. Les liens en expansion du pays avec un nombre croissant de pays arabes
démontraient aussi aux gens que le projet transfrontalier avançait raisonnablement et méritait un investissement constant.
Mais depuis, les Israéliens ont bien sûr perdu leurs illusions au point d’avoir
réservé un succès écrasant à cet ancien paria de la politique que fut Ariel Sharon.
Pas besoin d’expliquer pourquoi ils n’ont plus d’illusions : ce sont les massacres
systématiques et indiscriminés de Juifs qui ont convaincu jusqu’à des gens très
à gauche de voter pour Sharon. La vraie question n’est donc pas de savoir si, ou
pourquoi, les Israéliens n’ont plus d’espoir ; elle est de savoir dans quoi ils ne
fondent plus d’espoir. Leur espoir abandonné, c’était de voir les murs qui les
séparaient de leur région s’écrouler tout comme celui de Berlin ou ceux de
Chine.
C’est le fait d’avoir renoncé à ces illusions qui a amené une majorité des
Israéliens à exiger du gouvernement la construction de ce qu’ils détestaient le
plus : un mur.
La clôture qui se construit désormais rapidement en direction du sud autour
de la Cisjordanie avait à l’origine plus d’opposants que de partisans. Et encore
aujourd’hui : l’ex-ministre des Transports Avigdor Liberman continue à penser
qu’Israël aura toujours les moyens de contenir la colère des Palestiniens, même
sans frontière; des gens très à gauche, à l’inverse, comme Yossi Beilin, refusent
d’admettre que pour avoir un Nouveau Moyen-Orient, il faut de nouveaux
Arabes. Mais entre ces deux extrêmes, il y a un nouveau consensus incarné dans
le mur ; un consensus qui n’a pas été pensé par le gouvernement, qui a surgi
comme un geyser, d’en bas.
Le mur ne commença pas en tant que projet national, mais comme une initiative, à la base, de résidents du secteur longeant la Ligne verte. Du mont Gilboa,
proche de la vallée de Jezréel, à Bat Hefer, au nord de Tel-Aviv, là où le territoire d’Israël était au plus étroit dans les frontières d’avant 1967, les gens en ont
plus qu’assez de subir les agressions de Palestiniens voisins et ils se mirent à
construire une clôture afin de les tenir à l’écart. Le gouvernement, d’abord trop
confus pour s’associer à semblables initiatives, fut ensuite débordé et ne put en
fin de compte les ignorer. D’où le plan bientôt élaboré par lui et dont la réalisation actuelle fait l’objet d’une contestation aux Nations unies.
C’est dans ces circonstances que George Bush et Ariel Sharon sont entrés en
scène pour démolir Oslo et ses représentations. Le premier en endossant l’approche unilatérale, soit l’antithèse du régionalisme d’Oslo ; Sharon en présentant son plan de désengagement et pensant de la sorte interpréter le consensus
nouveau d’une majorité d’Israéliens : les murs entre les Arabes et Israël ne se
sont pas simplement maintenus pendant Oslo, ils ont resurgi en plus grand, en
plus épais, en plus laid.
Il n’est pas d’endroit où la désillusion s’exprime plus clairement que la zone
industrielle d’Erez, située dans l’angle nord-est de la bande de Gaza, où 4 000
salariés palestiniens subviennent aux besoins de 40 000 d’entre les 1 500 000
habitants, pour la plupart chômeurs, et qui faisait partie du grand projet de
Nouveau Moyen-Orient.
S’il en était allé selon la volonté de ceux qui l’avaient conçu, ce secteur
industriel se serait trouvé à cheval sur Israël et la Palestine, tout comme sept
autres zones le long de la Ligne verte, de Jénine au nord. Dans ces zones, selon
le plan appuyé et financé par les USA, l’UE, le Japon et la Banque mondiale, les
Palestiniens se seraient transformés en peuple industrieux, vivant pacifiquement
à côté de ses voisins juifs. Nous pensions que ces zones allaient d’abord envelopper, puis noyer, enfin déliter les murs émotionnels qui avaient séparé les
Arabes des Juifs.
En fin de compte : on ne construisit aucune zone de ce genre à l’extérieur de
Gaza et même celle-ci dut faire face à des attaques-suicides répétées, lancées
par le Hamas et non contrecarrées par l’Autorité palestinienne. Il est très vraisemblable que la zone industrielle d’Erez, après notre retrait de Gaza et donc le
départ des entrepreneurs israéliens, s’effondrera.
Il y a des Israéliens, passés du statut de multilatéralistes et régionalistes
convaincus à celui de partisans tout aussi convaincus du mur, qui ont cherché, à
l’instar du romancier A.B. Yehoshua, à conférer une rationalité à cette évolution,
expliquant que justement l’absence de frontières et de territoire, chez les Juifs,
avait dans l’histoire provoqué les non-Juifs. Mais la plupart des Israéliens
pensent aujourd’hui en termes beaucoup plus prosaïques : ils construisent tout
simplement un mur parce que les voisins ne veulent pas, eux, liquider leurs
barrières mentales.
Pour qu’émerge un Nouveau Moyen-Orient, il faudra qu’apparaissent dans
la région des personnages comme Lech Walesa, Vaclav Havel et Andreï Sakharov, ou même Atatürk, pour que soit contesté le mépris des Arabes pour les
libertés civiques, la libre expression, le pluralisme culturel et la mobilité sociale.
Il a fallu du temps pour que le sens des réalités s’impose, mais aujourd’hui,
la plupart des Israéliens ont compris que le jour où ils ne seront plus enfermés
à l’intérieur de clôtures variées à contempler d’en bas des murs de protection –
ce dont nous rêvions comme enfants dans le bus n° 15 avant 1967 – se fera
attendre un nombre imprévisible d’années, peut-être des générations.
Les Juifs d’Israël ont désormais cessé de s’engager auprès de voisins dont
ils désespéraient d’apaiser l’hostilité. Ils sont en train d’ériger un mur à l’Est
pour mieux se tourner vers l’Ouest. Pour eux, Oslo, c’est fini.
Traduit de l’anglais par Julia Mandelkern