2004
Outre - Terre
Israël au Proche-Orient
Nous avons tracé la clôture
Arnon Soffer
directeur de la chaire de géostratégie, coprésident du Center for National Security Studies, Université de Haïfa.
La Chaire de géostratégie et le Centre d’études de sécurité nationale de
l’université de Haïfa s’honorent d’avoir joué un rôle essentiel dans la cartographie du désengagement et de la clôture qui nous séparera complètement des
Palestiniens.
Le problème majeur que nous rencontrons aujourd’hui en Israël est celui de
la démographie. Et le moment de vérité approche. Or, ceux qui nourrissaient
l’espoir d’une nouvelle immigration massive de millions de juifs ne peuvent
plus, désormais, faire la sourde oreille. Plusieurs solutions ont été formulées :
- le statu quo. Mais le poids électoral croissant, entre autres, des Arabes israéliens, menace notre pays en tant qu’entité judéo-sioniste. D’ailleurs : les relations entre eux et ceux de l’Autorité palestinienne vont s’intensifiant, ce qui
pose un véritable problème de sécurité;
- un statut nettement dégradé pour les Arabes d’Israël. Mais la communauté
internationale n’acceptera évidemment pas semblable recul en termes de démocratie. Il n’empêche que la détérioration des relations judéo-arabes et le rôle
grandissant des Arabes israéliens en matière de terrorisme et de sabotage pourrait mener à l’adoption de cette alternative. D’autant que le 11 septembre, d’une
part, et de l’autre la montée de l’islam radical vont nous autoriser à prendre des
mesures plus dramatiques que dans le passé. Ce que comprendront au moins les
- tats-Unis et plus tard l’Europe, une fois que cette dernière aura été touchée
massivement par le terrorisme;
- un État d’Israël qui n’aurait plus rien de juif, c’est-à-dire à citoyenneté
abstraite. Mais une écrasante majorité des citoyens juifs ne l’accepteront pas ;
- un État binational du Jourdain à la mer. C’est justement ce vers quoi, dans
l’état actuel des choses, nous nous orientons, soit la disparition de l’entité juive
au Moyen-Orient d’ici fort peu d’années. Ironie tragi-comique de l’Histoire :
tant la droite que la gauche radicales nous entraînent, délibérément ou pas, dans
cette direction;
- le transfert/l’expulsion. L’hypothèse n’est pas réaliste, car la superpuissance
américaine s’y opposera : en témoigne l’échec des Serbes au Kosovo en 1999.
Ceci bien que l’on puisse imaginer un scénario de guerre générale contre Israël
et s’accompagnant d’un soulèvement de tous les Arabes. Nous n’aurions dès
lors d’autre choix que le transfert de populations.
Autant de propositions, donc, qui ne peuvent nous satisfaire du point de vue
juif et sioniste. Car l’équilibre démographique, même à l’intérieur d’Israël
stricto sensu, penche en faveur des Arabes. Nous devons, si l’État d’Israël doit
survivre en tant qu’État juif, raisonner autrement.
Phases initiales : la conférence que j’ai donnée à Herzliya, puis
Israel-Demography, 2004-2020 : Risks and Opportunities, avec statistiques, largement
diffusé dans le pays, y compris par le Zionist Council à Jérusalem
[1]. Parmi les
premiers à recevoir le document : le Premier ministre, tous les membres du
gouvernement, les directeurs-généraux des différents ministères et les hauts
fonctionnaires de toutes les agences de sécurité qui ont eux-mêmes veillé à ce
qu’il soit reproduit et diffusé à des milliers d’exemplaires. Ceci valant également pour le monde de l’économie, les partis politiques et le public au sens
large.
Les fondements de l’analyse
L’horloge démographique, pour les juifs d’Israël, égrène le temps et il est
singulier que le débat à ce sujet, chez nous, n’ait pas lieu. Sans doute pour différentes raisons : la difficulté à assimiler les données statistiques ; l’aspect en
quelque sorte racial qui dissuade les gens ; l’idée très ancrée que tout ira bien ;
la mauvaise grâce à envisager une partition de la terre d’Israël ; le sentiment
qu’il s’agit d’un processus sur le long terme et bénin ; une tendance inverse à
nier le problème parce que la menace est grande et que les décisions à prendre
sont majeures. Pour moi, l’impasse sur ces questions dépasse en gravité l’échec
qui mena à la guerre du Kippour en 1973.
Les Juifs formaient en 2002 quelque 72,4% de la population israélienne.
Même si l’immigration juive se poursuit continûment, ils ne seront plus que
65% en 2020. Ceci en incluant dans l’analyse les Arabes de Jérusalem, les
travailleurs immigrés et autres groupes de non-juifs résidents. 49% de juifs
avec les Territoires ; et plus que 40% d’ici dix-huit ans en Israël occidental
(jusqu’au Jourdain
[2]).
Le taux de croissance des populations arabo-musulmanes est de 3,5% par
an chez les Arabes d’Israël, de Judée et de Samarie (dont la population doublera
d’ici 20-23 ans) et de 4,5% parmi les Bédouins et pour la bande de Gaza (multipliée par deux dans 15-17 ans). C’est le plus fort taux de croissance au monde,
comparable à celui du Kenya ou à celui d’autres pays africains
[3] (le taux de
mortalité demeurant par contre faible, car lié à une population jeune et aux bons
services de santé israéliens). Celui des Juifs, en revanche, est de 1%. 2% si l’on
tient compte de l’
aliyah (immigration juive à partir de l’étranger).
La population d’Israël et des Territoires qui comptait quelque 10 millions
d’habitants en 2001 s’accroîtra selon les hypothèses de 5,5 millions en deux
décennies. 15-16 millions d’individus, donc, concentrés sur un petit pays aride.
Et une masse supplémentaire de résidents misérables dans leur immense majorité. En particulier les juifs ultra-orthodoxes et la population arabo-musulmane,
singulièrement à Gaza, continueront d’être très pauvres, sans que l’assistance
publique puisse réduire les écarts sociaux en raison de la fécondité. Sans compter la corruption qui gangrène les administrations palestiniennes et contribuera
largement à ce que le phénomène perdure.
Or, les Arabes d’Israël et des Territoires ont de bonnes raisons de souhaiter
un changement en profondeur de leur situation. Le drapeau sioniste et notre
hymne national ne les concernent pas. L’idée que des musulmans puissent être
soumis à un État juif dans cette partie du monde leur est insupportable. Ils ont
perdu, en 1948, quelque 380 villages et furent expropriés de milliers d’acres de
terre; des implantations juives florissantes se sont élevées sur les ruines de leurs
bourgades : Ramat-Aviv C à la place de Cheikh Munès dans les limites du Tel-Aviv actuel, Ramleh et Lod, le bas Haïfa, Tibériade et Beith Shean, Kiryat
Shmona et Zippori, Kibboutz Sasa et Kibboutz Harel, etc. Les Arabes d’Israël
ont vécu pendant 18 ans sous administration militaire et dans la crainte permanente d’être expulsés. Ils résident aux marges du territoire, sur des espaces relativement faibles au plan économique par rapport au centre qu’est le Grand Tel-Aviv ; tout comme les juifs à Elkush, Zerait, Avivim, Yeruham et Dimona, mais
encore pire. Au moment où l’État juif a été établi, ils formaient une société
rurale et au plus haut point inculte ; ils ont aujourd’hui beaucoup changé et
progressé en matière d’occidentalisation, mais un écart assez large entre eux et
les sociétés chrétienne ou juive demeure ; d’où un sentiment d’arriération et de
frustration. Sans compter que la population des Arabes de Judée, de Samarie et
de Gaza déborde en permanence sur le territoire israélien au sens strict (l’inverse étant tout aussi vrai), ce qui accroît les frictions violentes entre deux sociétés extrêmement décalées du point de vue de la technologie, des salaires et du
niveau de vie.
Israël compte, en 2004, une population arabe importante, dotée d’une
conscience nationale, qui se perçoit comme partie intégrante du peuple palestinien dont le centre se situe à l’ouest du Jourdain. La probabilité est donc grande
qu’ils cherchent, très majoritaires un jour, à établir avec l’aide de leurs frères de
Jordanie, quelque 4,5 millions en 2020 selon les projections, un État palestinien
qui s’étende de la mer au désert.
Les Palestiniens en Israël : répartition géographique
Les ultra-orthodoxes
Israël au sens strict comptait, au milieu des années 1990,5,4 millions de
résidents dont 5% étaient
Haredim, soit ultra-orthodoxes. Ils seront d’après les
projections plus de 12%, soit 1 million sur 8 des résidents, en 2020 et parmi eux
570 000 enfants, 22% des enfants israéliens. Cette population connaît une fertilité de 7,6 enfants par femme contre 2,3 pour les non-
Haredim. Au début des
années 1980,41% des ultra-orthodoxes mâles entre 25 et 54 ans fréquentaient
une
yeshiva (académie religieuse) ; un chiffre qui est passé à 60% dès 1996.
Certains estiment que ces développements, d’autant que le système scolaire,
chez les ultra-orthodoxes, n’éduque pas au savoir-faire attendu sur le marché du
travail, vont encore dramatiser la pauvreté et l’explosion démographique
[4].
Les Arabes israéliens : de la démographie à la géopolitique
Ils seront 2 millions en 2020. Et même 1 800 000 en excluant les Druzes, les
Arabes chrétiens, les Arabes de Jérusalem et les Bédouins. Une croissance
rapide qui a des conséquences à trois niveaux :
- au plan familial. Avec un nombre de plus en plus grand d’enfants relativement
à celui des parents nourriciers, donc une pauvreté grandissante
[5];
- au plan municipal. Les bas niveaux de salaire entraînent de faibles rentrées
d’impôt local et national. La dispersion culturellement fondée de maisons individuelles, parfois privées des infrastructures raisonnables, en l’absence de réelle
planification. Le tout ayant pour conséquence une demande d’assistance importante, des récriminations contre les autorités et un sentiment d’abandon. Le
chaos municipal pourrait être ici, compte tenu du fait démographique, irréversible;
- le rapport de forces entre les musulmans à taux de croissance élevé et les chrétiens ou les Druzes en proportion relativement basse évolue considérablement
avec la démographie. Certaines localités à majorité autrefois chrétienne –
exemples notables de Nazareth et de Kafr Kana – sont passées aux musulmans.
Ailleurs, comme à Abou Senan, le pourcentage de musulmans s’élève graduellement. Il y a mouvement dans les villes à population mixte : Saint-Jean-d’Acre (Akko), Lod, Ramleh et même Haïfa. Une démographie galopante qui entraîne
aussi des sentiments d’indépendance et rend plus difficile le renforcement de la
législation dans les concentrations arabes. Les mouvements radicaux prospèrent
précisément sur ce terrain de l’assurance mêlée à la frustration. Une situation qui
produit et promeut la séparation aux plans pédagogique, religieux, juridique,
social et politique. Ou encore l’expression d’un nationalisme parfois abrupt,
confinant à la révolte, voire à la semi-révolte comme il est apparu quand éclata
l’Intifada d’al-Aqsa en septembre-octobre 2000. Et enfin la demande en direction
de partis situés dans les marges tout comme celle d’assistance internationale.
On pourra arguer que le taux de croissance des Arabes israéliens a baissé
– conséquence de la modernisation – durant les trente dernières années. Mais le
tableau n’est pas aussi rose, car intervient ici un fait démographique : 40% de
cette population sont des jeunes et des enfants, avec des milliers de couples
entrant dans leur période de fertilité. Le recul en fertilité des femmes musulmanes qui s’est produit de 1964 à 1985, le taux passant d’une moyenne de dix
à une moyenne de cinq enfants – ne se poursuivra pas (on note plus généralement un écart, de ce point de vue, entre les Bédouins et les Arabes de Jérusalem,
d’une part, et les résidents urbains du nord, d’autre part, la fertilité des seconds
déclinant contrairement à celle des premiers).
Des chercheurs avancent depuis des années la thèse des deux processus
auxquels seraient soumis les Arabes israéliens : a) israélisation et occidentalisation par la démocratie, la consommation ; b) palestinisation à travers la réunion
aux parents, de l’autre côté de la Ligne verte, et l’identification aux tendances
nationalistes et religieuses à l’œuvre chez ces derniers. Le premier l’emportant
sur le second
[6]. Je pense au contraire que les Arabes israéliens, dans leur majorité musulmans, sont depuis des années avant tout des Palestiniens et qu’ils
entretiennent un lien d’affinité sans équivoque avec le monde arabo-musulman,
une dynamique qui a pris de l’ampleur sur la durée et qui fait partie de la
mondialisation.
L’israélisation des Arabes d’Israël est un phénomène superficiel et trompeur. Les Juifs, tout à leur combat national et de commettre une
longue série d’erreurs dans leurs rapports avec les Arabes d’Israël, ont précipité
ces derniers dans les bras de leurs frères à travers la frontière. Il y a maintenant entre les deux populations palestiniennes de chaque côté de la frontière
des liens familiaux, culturels, économiques (aussi bien dans le secteur clandestin), et puis des contacts d’ordre religieux et national, y compris en ce qui
concerne les actions violentes contre les Juifs. Sans compter les communications géographiques : les Arabes du « petit triangle » (une bande de 5 à
8 kilomètres de large du sud-ouest de Qalqiliya à Wadi’Ara, plus au nord, et
s’étendant vers l’est jusqu’au nord de Jénine, cédée par les Jordaniens en
1949), par exemple à Umm al-Fahm, Bartaa, Taïbe, Kafr Kassem, Kafr Bara
et les Bédouins du Sud (entre autres à Hura ou Khseifa) sont localisés en
bordure de la Ligne verte et forment un enchaînement continu avec leurs
frères d’outre-frontière.
Jénine a servi pendant des années de seconde « capitale » économique aux
Arabes du nord d’Israël. Jusqu’à l’automne 2000, de larges secteurs de la
société arabe israélienne considéraient Ramallah comme leur capitale culturelle.
Migrations arabes en Israël
Les accords d’Oslo ont fait des frontières entre Israël et les territoires une
passoire pour les gens, les biens et les infrastructures. Semblable situation autorise une immigration indésirable voire dangereuse de Palestiniens en Israël; des
populations pauvres attirées par un pays relativement riche. Par laisser-aller et
le biais des relations de mariage (principalement chez les Bédouins qui achètent
et importent des femmes). Mais de 1967 à 2000, ce sont quelque 70000 à
80000 Palestiniens de Judée et de Samarie qui sont entrés et se sont installés
dans l’illégalité à Jérusalem-Est. 70000 autres Palestiniens (de Judée-Samarie,
Gaza et même de Jordanie) ont pénétré en Israël de façon tout aussi illégale pour
y faire des séjours provisoires ou prolongés. Cet afflux n’a pas été stoppé avec
les fermetures et bouclages opérés par l’armée israélienne durant l’Intifada d’al-Aqsa et il se poursuivra durablement tant qu’une clôture ne séparera pas Israël
des territoires palestiniens
[7]. Une migration qui s’est accélérée à partir de la périphérie de Jérusalem en direction de la ville à proprement parler en 2002, une
fois la décision prise de construire des clôtures et des murs au nord et au sud.
Ce qui a amené 70 000 Arabes de plus à Jérusalem-Est où ils vivent à trente par
pièce.
Certains économistes disent que le danger dû à l’immigration palestinienne
ne doit pas être exagéré, dans la mesure où ceux-ci ne peuvent pas acquérir ici
de la terre ou des maisons. C’est une vision naïve à travers le seul et unique
prisme du capitalisme occidental. Les Arabes qui pénètrent en Israël sont des
ouvriers embauchés qui vivent dans la cour des usines des banlieues pauvres du
Grand Tel-Aviv, qui habitent des appartements misérables pour le reste du pays
et qui occupent principalement toutes les chambres louées dans le secteur arabe
du « petit triangle » et en Galilée. Les quartiers de misère arabe ainsi créés se
caractérisent par une combinaison de la pauvreté avec la rancœur nationaliste et
constituent à terme une bombe à retardement sociale, politique et économique.
Le pire étant les activités terroristes auxquelles participent ces immigrés indésirables à Taïbe, Umm al-Fahm, Bo’ina, Umm Kutuf, Barta’a, Baqa, etc.
Les travailleurs immigrés : une nouvelle minorité
Il y a à côté des Palestiniens les ouvriers qui arrivent munis ou non d’un
permis de séjour de Thaïlande, des Philippines, de Colombie, de Chine, d’Europe de l’Est, etc. 60000 à 70 000 travailleurs immigrés vivent aujourd’hui dans
le quartier situé autour de l’ancienne gare des autobus de Tel-Aviv. Ils y constituent un véritable centre des travailleurs étrangers avec ses écoles, ses églises,
ses pubs et ses maisons de mauvaise réputation. Sans compter ceux qui sont
dispersés dans le pays. Et les milliers de Russes non juifs venus en Israël dans
leur majorité par mariage mixte ou en camouflant leur vraie religion.
Ces travailleurs immigrés arabes et non arabes n’ont pas le droit de vote à la
Knesset et ne pèsent pas sur la composition de cette dernière. Mais leur présence
influe sur la qualité de la vie en Israël puisqu’ils jouissent comme tous les
citoyens israéliens de l’ensemble des services et des infrastuctures. Nombre
d’entre eux obtiendront graduellement la carte d’identité, comme c’est partout
le cas en Occident. Rien à faire : un nouveau groupe social a émergé. Eux aussi
vont, tout comme les migrants arabes, peser sur la démographie du pays dans un
sens défavorable aux Juifs.
Si les Arabes d’Israël (Jérusalem-Est exclue) votaient pour un seul parti, ils
auraient un potentiel de 21 sièges à la Knesset. Et encore 20 sièges pour 17%
de la population si on soustrait les Druzes. Même s’ils pèsent moins dans la
mesure où la moitié de cette population est trop jeune pour voter. Il faut se
souvenir qu’ils ont constitué le « bloc de blocage » qui a permis à Rabin, en fin
de mandat, de faire passer les accords d’Oslo à la Knesset. Les députés arabes
ont formé, de 2000 à 2003, un lobby commun sur toute une série de dossiers, en
particulier ethniques. Les leaders de l’Autorité palestinienne ont d’ailleurs
mobilisé ce potentiel électoral dans leur intérêt et de manière préoccupante. Le
député à la Knesset Ahmed Tibi a été conseiller d’Arafat. Les sanglants événements de l’artère de Wadi’Ara, du Néguev et de Galilée en septembre-octobre
2000 ont été coordonnés avec l’Intifada d’al-Aqsa initiée par Arafat.
La division normale entre gauche, droite et centre permet aux Arabes de
faire pencher la balance sur des questions aussi fondamentales que l’avenir du
Golan ou de Jérusalem si ces décisions sont soumises à référendum ou incorporées dans la plate-forme de l’un ou l’autre parti. Ils ont, suivant la formule du
député Azmi Bishara, le pouvoir de peser sur la Loi du retour en déterminant qui
est Juif ou pas. Ils seront, dans quelques années, en mesure de décider si l’État
d’Israël doit rester un État sioniste ou bien s’il doit devenir l’« État de tous ses
citoyens ».
Les Arabes israéliens qui seront quelque 25% de la population en 2020
auront un potentiel de 30 députés à la Knesset. Le poids des groupes non
sionistes excédera les 50%.
Dimension démographique et implications géopolitiques
Il n’est pas d’accord entre Israël et l’Autorité palestinienne, compte tenu des
faits de la démographie, qui puisse durer. La partie occidentale du pays (sans les
Territoires) est relativement étroite. 60% de désert ou d’espace semi-aride où il
est difficile de s’implanter, en particulier en l’absence de ressources hydrauliques. 42% font l’objet de surveillance militaire ou sécuritaire : plateau du
Golan, littoral, sommet des hauteurs, etc.
Du nord à Beersheva, Israël est un des pays les plus densément peuplés au
monde et il ne peut absorber des centaines de milliers d’immigrants sans que s’y
détériore la qualité de vie. Les maigres espaces disponibles doivent être réservés à l’immigration juive.
Passer en revue le tracé des frontières israéliennes depuis les origines, c’est
constater à quel point la démographie joue ici un rôle. Déjà la carte de la partition de 1947, conforme à la résolution 181 de l’ONU, se fondait sur les grandes
concentrations de Juifs et d’Arabes. La guerre de l’indépendance de 1948-1949,
malgré des mouvements de population considérables, ne changea pas grand
chose à la répartition des Juifs et des Arabes, sauf aux marges : des Juifs se
substituèrent à des Arabes du sud de Gédéra (au sud-ouest de Rehovot) jusqu’à
la bande de Gaza et au nord du Néguev, de même que dans le corridor de Jérusalem. La guerre des Six Jours n’apporta pas, si on fait abstraction de la vallée
du Jourdain entre Jéricho et Jiptalik, de changements significatifs. À partir de
cette date, la question de frontières durables a fait l’objet, central, de formidables discussions à l’intérieur de la société israélienne. Un débat dont l’issue,
elle aussi, reste fonction du facteur démographique. L’idée du « Grand Israël »,
un drapeau brandi par de nombreux milieux en Israël, a moins de poids et
semble moins réalisable quand on la confronte à la démographie de Gaza et des
secteurs palestiniens de la Montagne de Judée et des collines de Samarie. Elle a
été ramenée, des années 1990 au début du XXIe siècle, à l’annexion de Pithat
Rafiah au sud-ouest de Gaza et de la vallée du Jourdain, pour des raisons de
sécurité, comme à celle de 10 à 20% de Gaza et de la Judée/Samarie pour les
sites bibliques certes, mais surtout parce que c’est là que se situent les blocs à
compacte population juive dans les implantations.
D’ailleurs, il y a danger de détachement spatial par la démographie. Dans
nombre de secteurs d’Israël sans les territoires, comme la Galilée centrale,
Wadi’Ara et le nord du Néguev, les Arabes sont déjà clairement majoritaires. En
2001, les Juifs n’étaient que 34% des résidents dans les collines de Galilée ; il
y a 97% de résidents arabes musulmans à Wadi’Ara. Les Bédouins autour de
Beersheva sont tous musulmans, les Juifs se trouvant en position périphérique
comme à Arad, Dimona et Yerucham. Sauf à prendre des mesures d’urgence, il
faudra nous faire à une nouvelle partition dans un avenir pas trop lointain. L’histoire (récente et ancienne) nous enseigne que les minorités concentrées dans
l’espace qu’elles occupent à l’intérieur d’un pays et dotées à la fois d’une
conscience nationale et du leadership correspondant ne reculeront devant aucun
effort pour réaliser leurs aspirations : qu’il s’agisse d’autonomie, d’irrédentisme
et d’unification à l’État qui jouxte la frontière, ou bien de la destruction de l’État
à partir de l’intérieur. Ce qui signifierait dans notre cas la destruction de l’État
d’Israël et l’établissement d’une Palestine, avec ou sans les Hachémites de
Jordanie, sur tout le territoire. On peut, en tout état de cause, redouter qu’une
dislocation économique ou des violences n’entraînent le départ massif des Juifs
de ces régions et que l’État d’Israël ne soit amputé de ces dernières. Nous
devons tout faire pour prévenir semblable situation en planifiant efficacement
une répartition conquérante des Juifs sur l’ensemble de notre territoire – et vite.
L’affaire est d’autant plus importante que les régions sensibles en question se
trouvaient pour la plupart à l’intérieur de la Palestine de 1947.
Une seule solution : la séparation
La séparation n’a rien d’une solution idéale. Problèmes à venir : une image
particulièrement ternie en termes d’opinion publique internationale ; risques du
fait de la pénétration d’armes à l’intérieur de l’espace palestinien; sources d’eau
qui ne seraient plus sous surveillance israélienne et dommages écologiques afférents (ceci particulièrement en cas de conflit prolongé); surtout, une population
pauvre et affamée, à laquelle des bureaucrates corrompus volent l’aide internationale censée la soulager.
Mais elle doit permettre de stopper la pénétration massive de Palestiniens en
Israël, et même encourager ceux-ci à émigrer hors des secteurs administrés par
l’Autorité palestinienne vers l’est, dans le monde arabe, comme ce fut le cas
dans les années 1950 et 1960 avec quelque 450 000 départs.
Les sondages d’opinion réalisés en Israël montrent que les citoyens du pays
souhaitent à 74% être séparés des Palestiniens. D’abord : sur un territoire israélien borné d’une clôture, les Juifs seront très majoritaires, alors qu’ils sont d’ores
et déjà minoritaires en
Eretz Israel (avec les territoires). La chaire de géostratégie
est fière d’avoir joué un rôle majeur, en collaboration avec le Centre d’études de
sécurité nationale, dans l’élaboration des principes fondant la séparation à venir et
en traçant la carte présentée au public par le Premier ministre
[8]. Avantages
évidents de la clôturequi s’avèrent déjà là où celle-ci a été édifiée : elle arrête les
kamikazes et autres terroristes qui voudraient pénétrer dans le secteur « bordé ».
La clôture a eu un effet bénéfique en termes de sécurité, y compris sur l’économie
et le tourisme. Car les forces de police déployées durant les années qui précèdent
sur les « coutures » du territoire israélien au sens strict peuvent être désormais
mobilisées pour faire appliquer la loi. Autre bénéfice : les relations entre Arabes
israéliens et Arabes de Judée/Samarie, y compris sur le versant criminel voire
terroriste, vont s’en trouver clarifiées. Il faut espérer que celles des Juifs et des
Arabes israéliens, depuis longtemps entamées, vont être réactivées. La direction
palestinienne, enfin, va peut-être comprendre qu’il vaut mieux pour elle négocier
des arrangements avec Israël, sauf à être privée des avantages et des territoires qui
lui étaient offerts avant l’Intifada.
Il nous faut peser sur le gouvernement israélien pour qu’il n’attende pas
d’ultérieurs actes de terrorisme entraînant la mort de Juifs et qu’il aille jusqu’au
bout de la construction de la clôture/du mur suivant en cela le consensus établi
dans le mouvement sioniste. La carte que nous avons publiée présente trois
lignes de séparation :
– la Ligne verte qui n’est pas une frontière internationalement reconnue, mais la
ligne de démarcation de cessez-le-feu de 1949 et qui n’a donc rien de « sacré »;
– la ligne que nous avons soumise ;
– la ligne proposée par monsieur Sharon qui suit largement la nôtre, cette
dernière lui ayant été envoyée le jour de son entrée en fonctions. Même les
modifications mineures apportées récemment du fait du Premier ministre répondaient à des suggestions de la Chaire.
Celle que nous avons proposée combine divers schémas élaborés par les
partis sionistes durant la décennie passée : parti de la Troisième voie (Derekh
Ha-Shlishit) qui n’existe bien sûr plus, les travaillistes dans la période
Barak/Mitzna, le Likoud de Netanyahou.
Deux questions de fond :
- pourquoi ne pas avoir proposé que la clôture suive la Ligne verte ?
- un retour à la Ligne verte constituerait-il une amélioration de la situation des
Palestiniens ?
D’abord : la Ligne verte n’a rien de contraignant en droit international pour
Israël.
Ensuite : nous n’avons pas de cadeaux à faire aux Palestiniens qui nous
avaient promis de parler et de ne pas tuer, alors qu’ils lançaient au même moment
la seconde Intifada au cours de laquelle ont été assassinés 1000 Israéliens.
Enfin : nous avons à tenir compte des quelque 220 000 colons qui vivent
désormais en Judée/Samarie et auxquels s’additionnent les 180 000 Juifs résidant à Jérusalem-Est. Toute solution qui négligerait leur existence et conduirait
à les jeter hors de leurs domiciles actuels est irréaliste. La carte produite par la
Chaire de géostratégie en conserve 80% de notre côté de la clôture. Il y a des
Palestiniens qui seront touchés, car ils se vont se retrouver séparés de leurs
champs, et il faut tout faire pour minimiser les dommages qui leur seront causés.
Mais le nombre d’entre eux qui va être affecté par la clôture restera assez limité.
Ce sont les médias hostiles, israéliens comme internationaux, qui exagèrent
grandement la portée de cette tragédie.
Je m’inscris d’ailleurs en faux quant aux soi-disant 50 puits asséchés et
autres sornettes.
Et puis il s’agit dans toute cette affaire, plus généralement, de l’existence
même d’Israël, ce que les médias hostiles préfèrent évidemment ignorer.
De toute façon, même un retour à la Ligne verte ne changerait rien au fait que
les Palestiniens vivent sur trois régions distinctes : la bande de Gaza et ses
énormes densités de population ; la Montagne de Judée qui comptera deux
millions d’habitants dans moins de vingt ans ; la région de Sichem (Naplouse) -
Ramallah qui est séparée de la seconde par l’aire métropolitaine de Jérusalem. Il
faudra bien aménager ici des « corridors », sujet très délicat du point de vue palestinien, qui passeront à l’intérieur du territoire israélien à proprement parler, même
si le mot rappelle la Pologne et Dantzig après Versailles. Puis, avec ou sans Ligne
verte : l’entité palestinienne sera démilitarisée, donc dépourvue d’armée et d’aviation militaire, et coupée du monde arabe. Pour finir : la revendication de retour des
Palestiniens ne sera pas satisfaite et il y aura un écart considérable, économiquement et autre, entre les résidents de l’entité palestinienne et ceux d’Israël.
En somme : les Palestiniens resteront nécessairement frustrés et les contentieux
entre eux et nous vont apparemment perdurer. Par contre : les tensions se produiront le long d’une clôture, pas dans des jardins d’enfants et à l’intérieur d’Israël.
Israël ne peut agir qu’en fonction de ses intérêts propres. Nous devons faire
vite et nous désengager, car l’enjeu, c’est l’avenir de l’État démocratique juif et
sioniste. Si nos voisins palestiniens ont besoin de notre assistance, nous la leur
donnerons bien volontiers; parce qu’il est de notre intérêt que ces voisins, comme
tous nos voisins, puissent affronter la mondialisation. Dommage qu’ils aient
détruit toutes les installations du secteur industriel qui avaient été aménagées sur
les lignes de séparation et qui étaient destinées à leur venir en aide; lamentable et
inquiétant le fait qu’ils s’éloignent d’eux-mêmes, entre-temps, du village global.
La vallée du Jourdain resterait sous la responsabilité des forces israéliennes
qui pourrait de la sorte prévenir tout danger à l’est en coupant les Palestiniens
du monde arabe. De même, le corridor de Rafiah demeurerait sous notre
contrôle afin d’empêcher une jonction égypto-palestinienne et la zone de séparation entre les deux pays devrait être élargie. Si l’armée décidait par contre
qu’il n’y a pas de risque à ce que Gaza passe sous autorité égyptienne, le corridor de Rafiah et l’espace adjacent seraient abandonnés.
L’ensemble du « petit triangle » doit passer sous contrôle palestinien. Ceci
impliquant les populations en bordure là où il y a irrédentisme. Il n’y a pas à
parler de transfert, mais de corrections du tracé. Les résidents du triangle arabe
vont sans doute s’opposer à semblable procédure ; de même que l’Autorité
palestinienne qui a intérêt à ce qu’ils demeurent en Israël : tant afin de contribuer à terme à une réalisation de la doctrine arabe des « phases » que pour jouer
un rôle de lobby à la Knesset. Ce qui vaut encore pour Jérusalem-Est qui ira aux
Palestiniens. Il faut que cessent les discours sur le Grand Jérusalem. Par contre,
le renforcement de tous les quartiers juifs de la ville s’impose.
Il faut impérativement concentrer l’effort national là où les Arabes constituent une majorité de 70/75% comme en Basse-Galilée ou en Galilée centrale
et renverser le rapport démographique par exemple en implantant un demi-million de Juifs au Nord durant la prochaine décennie. Une politique qui est
aussi possible et même nécessaire au Néguev septentrional. Deux régions où
Israël ne saurait se permettre de faire des concessions, qu’elles soient d’ordre
économique ou sécuritaire.
Ce qui vaut de la même façon pour assurer une majorité juive à Saint-Jean-d’Acre ou dans les espaces qui jouxtent la « couture », en particulier à
Wadi’Ara. Renforcer l’espace entre les monts Taanachim et Gilboa de façon à
prévenir une jonction entre la Galilée et Jénine. Fortifier le coin juif dans la
région de Nehushah-Lehavim-Metar-Arad au nord du Néguev. De même pour
les implantations juives autour de la bande de Gaza, afin surtout d’empêcher
toute contiguïté entre celle-ci et la « réserve » bédouine, tout comme entre la
« réserve » bédouine et la Montagne de Judée. On notera ici que la cession des
dunes de Haloutza, à l’est de la frontière égyptienne, aurait inauguré une ligne
de continuité palestinienne de Gaza à la frontière libanaise, en passant par la
« réserve », les hauteurs de Judée-Samarie et la Galilée.
L’adoption de semblable politique aura des conséquences significatives. Ne
demeureront plus sur le territoire israélien stricto sensu en 2020 que 1300000
Arabes dont 200000 chrétiens et 150000 Druzes. Et il convient que nous nous
attachions plus étroitement ces deux dernières composantes de la population; le
plus vite sera le mieux. De même qu’une politique de sagesse en direction des
Bédouins et des habitants arabes des villes mixtes permettra, même à un coût
élevé, de les rapprocher d’Israël.
Je doute que les Palestiniens souhaitent que nous les aidions une fois la
clôture construite. Mais s’ils veulent de nouveau la guerre, il est probable qu’ils
en supporteront les pleines conséquences et que le prix à payer sera similaire à
celui de 1948.
En ce qui nous concerne, le fossé entre gauche et droite va se combler; l’écart
entre centre et périphérie deviendra secondaire. Il sera temps, à ce moment-là,
d’aborder des problèmes qui menacent les fondements de notre société.
Nous allons devoir adopter des lois de type singapourien en matière de
démographie. Une société de type occidental comme la nôtre ne peut se
permettre de promouvoir des familles à plus de quatre enfants et continuer dans
le même temps de prôner l’impératif sioniste de la Loi du retour comme principe écologique de la qualité de la vie. Juifs ultra-orthodoxes, musulmans et
autres qui veulent de 5 à 15 enfants sont les bienvenus, mais ils devront assumer eux-mêmes tous les frais sociaux de leur situation (hôpital, clinique mère-enfant, ainsi que l’éducation et le logement).
Il y a derrière nous, à l’Est, un monde dont l’intégration au village global ne
s’annonce en aucune manière et dont nous devons nous isoler durant les dix-vingt
années à venir. Dès lors que les nations de la région voudront s’intégrer au monde
nouveau, leur cadre de représentations changera et leur taux de fécondité chutera.
C’est seulement alors qu’elles seront à même d’adopter le modèle ouest-européen.
Du coup, la clôture qui nous sépare pourra d’elle-même s’effondrer.
Traduit de l’anglais par Abraham Goldberg
[1]
Cf.
From Demography to Disengagement, Lecture in honor of the naming of the Reuven
Chaikin Chair in Geostrategy, 32
e assemblée du conseil de surveillance, 2 juin 2004 et
Israel,
Demography 2003-2020 Dangers and Opportunities, Chair in Geostrategy & Center for
National Security Studies, Haifa, 2
e éd., 2003.
[2]
Nous nous opposons aux chercheurs qui récusent la prise en compte de populations
n’ayant pas la carte d’identité israélienne. Celles-ci sont utilisatrices de tous les services et
l’expérience des États occidentaux nous apprend que les travailleurs étrangers en situation
illégale finissent tôt ou tard par être régularisés.
[3]
1,8% en Égypte, 2% en Turquie, 2,5% en Iran.
[4]
Cf. G. Eshet, « Les enfants sont-ils une bénédiction ? »,
Yediot Aharonot, supplément
« Mamon », 25 mai 1998 qui cite A. Berman, université de Boston, 1998.
[5]
Et une volonté de s’infiltrer en Israël à proprement parler pour les Arabes par exemple de
Gaza.
[6]
Cf. Sara Usetsky & Asad Ghanem & Ilan Pappe (ed.),
Les sept voies, options théoriques
pour le statut des Arabes en Israël (hébreu), Givat Havivah, Institute for Peace Research ;
E. Rekhess, « Arabes d’Israël et Arabes des Territoires : affinités politiques et solidarité nationale » (hébreu),
Hamizrah Hehadash 32,1993 ; S. Smooha, « Relations judéo-arabes en
Israël dans une époque de paix » (hébreu),
Hamizrah Hehadash 37,1995.
[7]
Cf. A. Soffer, « Geo-demographic Aspects of Agreements », Herzliya conference, 2000.
[8]
Elle a publié un second document en hébreu (version abrégée en anglais) sur ces sujets.