2004
Outre - Terre
Israël au Proche-Orient
La frontière Israël-Palestine
Changements et continuité
David Newman
Université Ben Gourion de Beersheva.
Les frontières entre Israël et la Palestine ont évolué depuis l’effondrement de
l’Empire ottoman, la première partition de la région et la formation du royaume
de Transjordanie sous le mandat britannique en 1921, la division de la Palestine
avec l’établissement d’Israël et de la Cisjordanie en 1947-1949, l’expansion
territoriale d’Israël résultant de la guerre des Six Jours en juin 1967, et en
revanche la contraction territoriale du pays conformément à l’accord de paix
entre Israël et l’Égypte de 1979
[1]. Les accords d’Oslo et le transfert de territoire
à l’Autorité palestinienne, tout comme les tentatives en cours de parvenir à une
paix définitive qui débouchera sur un État palestinien indépendant, entraîneront
d’autres changements et un territoire israélien dans des frontières internationalement reconnues qui seront similaires, mais non identiques à celles de la
période d’après 1949.
La ligne de démarcation d’avant l’État
Les mandats britanniques et français succèdent à l’Empire ottoman. C’est
dans cette période-là que la Palestine se configure. L’actuelle frontière nord
entre Israël et le Liban est la démarcation entre les deux puissances mandataires ; la frontière orientale de la Palestine découle de la décision britannique
de créer la Transjordanie en 1921 avec de facto une frontière le long de la vallée
du Jourdain ; sa frontière méridionale avec la péninsule du Sinaï date de la
même période. Les frontières nord et sud se sont maintenues par-delà les événe
ments, si bien que les négociations avec l’Égypte, à la fin des années 1970, tournèrent autour de la démarcation britannique et qu’on y revint ; de même pour la
frontière septentrionale après le retrait israélien du Sud-Liban en 2000 qui
mettait fin à une occupation de vingt ans.
Si nombre de leaders sionistes eurent du mal à avaler la partition de la
Palestine en 1921, l’idée même de diviser la Palestine occidentale était un
anathème pour les Juifs comme pour les Arabes de la région qui voulaient
édifier un État indépendant, juif ou arabe, sur l’ensemble de ce territoire. Le
conflit entre les deux communautés qui se développe dans les années 1920 et
1930 aura pour conséquence de nombreux projets de partition. D’où de
fiévreux débats à l’intérieur du mouvement sioniste : certains groupes étant
fermement opposés à toute forme de partition, arguant du fait que le territoire
a déjà été divisé par le gouvernement britannique en 1921 avec la formation
de la Transjordanie.
Frontières d’État et « Ligne verte »
La configuration de l’État d’Israël tel qu’il apparaissait après la signature
des accords d’armistice de Rhodes, en 1949, différait sensiblement du projet
soumis par la Commission spéciale des Nations unies pour la Palestine, deux
ans plus tôt, et approuvé par l’Assemblée générale. Celui-ci accordait plus de
territoire à l’entité arabe proposée et y incluait des centres de population arabe
tels que Ramleh, Lydda, Tayibe et la majeure partie de la Galilée, plus tard
incorporés à Israël après la guerre d’indépendance de 1948-1949 et l’armistice.
En somme : les frontières du nouvel État suivaient étroitement, sauf amendements mineurs, le tracé de la démarcation qui avait résulté de la guerre. Et ce fut
ce tracé, plutôt que celui qui avait été proposé par les Nations unies, qui allait
former la base des frontières de l’État à venir.
L’établissement de l’État souverain d’Israël s’accompagna d’une série de
phénomènes concrets. En premier lieu : le départ massif de quelque 600000
réfugiés palestiniens et l’afflux d’un nombre équivalent de réfugiés/migrants de
l’Europe d’après l’Holocauste, d’Afrique du Nord, d’Irak et du Yémen. Les
terres abandonnées passèrent sous administration israélienne et plus de 90%
d’entre elles, en tant que domaniales, sous contrôle direct de l’État
[2]. Contrairement aux Britanniques qui avaient géré le territoire en fonction des sites existants, une politique d’implantation se mit en place à l’échelle régionale. Des
implantations situées dans les espaces frontaliers et à priorité stratégique
auxquelles on assigna, durant cette période, un rôle sécuritaire et défensif, avec
des fonctions civiles et militaires étroitement imbriquées
[3].
La « Ligne verte », soit la frontière entre Israël et la Cisjordanie, est la
démarcation consécutive à la guerre d’Indépendance
[4]. Le tracé illustrait largement l’emplacement des forces armées respectives au moment de l’interruption
des hostilités, celle-ci correspondant elle-même à la distribution des implantations dans l’espace depuis cinquante ans. Il fut conçu durant les négociations
entre délégués israéliens et jordaniens sur l’île de Rhodes et aménagé sur le
terrain, à part quelques modifications mineures, en tant que frontière entre Israël
et les territoires administrés par la Jordanie.
La « Ligne verte » était loin de la perfection. Elle taillait au cœur des populations arabes palestiniennes, laissant des villages et bourgs en Israël, alors que
leurs voisins faisaient désormais partie de la Cisjordanie
[5]. Les premiers devinrent citoyens israéliens, les seconds apatrides sur le territoire administré par la
Jordanie. Dans certains cas, les villages étaient coupés de leurs terres, en particulier quand ils étaient situés sur les versants allant à la Cisjordanie, alors que
les champs se trouvaient dans la plaine côtière voisine incorporée à Israël.
Nombre de Palestiniens habitant désormais la Cisjordanie étaient séparés de
leur emploi dans les villes de la plaine comme Jaffa, Ramleh ou Lod. Une frontière imposée qui aurait donc un effet structurel et profond sur les relations dans
l’espace et l’économie.
La Ligne n’allait pas fonctionner comme frontière de confrontation plus
de dix-neuf ans. Mais bien que sa fonction de barrière ait disparu après la
conquête par Israël de la Cisjordanie en 1967, elle perdura en tant que frontière administrative jusqu’à nos jours. Ceci surtout du fait de la non-annexion des territoires occupés par Israël, du maintien, donc, d’une distinction claire de statut légal entre Israël et la Cisjordanie avec leurs populations
respectives. La « Ligne verte », en dépit de déclarations politiques qui
allaient en sens contraire, était conservée in situ, mais avec d’autres fonctions ; un fait consolidé chaque fois qu’on imposait le couvre-feu dans les
Territoires occupés pour empêcher les Palestiniens d’aller s’employer en
Israël.
L’existence de la « Ligne verte » a eu un impact majeur sur les négociateurs.
Malgré son caractère artificiel, cette représentation par défaut véhiculée chez la
plupart des Israéliens et des Palestiniens est celle d’un espace divisé entre Israël
et la Cisjordanie. Et elle continue d’en tenir lieu, car c’est à partir d’elle qu’on
devra procéder à des modifications dès lors que des changements et des transactions en termes de territoire sont proposés. Déjà le fait qu’on ait défini la
Cisjordanie en tant que territoire séparé à Oslo I en 1993, ou bien que celle-ci
apparaisse souvent sur les cartes internationales comme un territoire dont la juridiction est encore à déterminer, démontre à quel point on perçoit dans la « Ligne
verte » une frontière par défaut en fonction de laquelle sera fixée la configuration territoriale et politique de la région.
Frontières et occupation expansion territoriale
La guerre des Six Jours eut pour conséquence l’occupation par Israël du
plateau du Golan, de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Mais alors que la
plupart des Israéliens pensaient, à l’époque, que semblable expansion garantissait au pays une sécurité sur le long terme (ce qui n’allait pas s’avérer), le
tracé de la nouvelle frontière était beaucoup plus problématique que l’ancien.
Certes, les nouveaux territoires fournissaient à Israël un cordon sanitaire
étendu, mais ils triplaient la frontière terrestre à surveiller et à défendre.
C’est le Sinaï qui apportait les avantages les plus significatifs du point de vue
de la sécurité : tampon spatial, bases militaires, espace aérien, théâtre de
manœuvres.
Double conséquence de l’expansion territoriale au plan démographique.
Israël contrôlait désormais quelque 800 000 Palestiniens (aujourd’hui plus de
trois millions) et approximativement 20 000 Druzes sur le Golan dont il avait la
responsabilité. La guerre de 1967 entraîna, tout comme celle de 1948, une vague
de départs. Mieux : nombre de réfugiés de Cisjordanie l’étaient par deux fois
puisqu’ils s’étaient déjà déplacés vingt ans auparavant. Sur les hauteurs du
Golan, ce furent environ 100 000 résidents qui choisirent de quitter la région,
laissant derrière eux seulement deux communautés druzes préférant, elles, rester
et garder le contact avec les autres Druzes d’Israël
[6].
Contrairement au territoire dans ses frontières de 1949, ceux qui furent
conquis en 1967 ne font pas partie de l’État. Il s’agit en droit international de
« territoires occupés » et ils sont sujet aux conventions de La Haye et de
Genève. Israël, de son côté, considère Jérusalem-Est et le Golan en tant que
parties de son territoire souverain depuis les décisions respectives de la Knesset
quant à ces deux territoires en 1967 et en 1982. Il applique la législation civile
plutôt que militaire dans ces espaces, tout en continuant à administrer les parties
de territoire qui n’ont pas été transférées à l’Autorité palestinienne par le biais
de l’armée. Pour ce qui est de la communauté internationale, les décisions du
Parlement israélien quant à la souveraineté affirmée sur des territoires conquis
par la guerre n’ont pas force de loi.
Facteur essentiel au plan territorial depuis 1967 : la construction et le renforcement des implantations à travers la Cisjordanie
[7]. Nombre de colons au début
des années 1990 : 250 000 ; plus 200 000 dans les nouvelles banlieues de Jérusalem~Est, 20 000 sur le Golan et 7 000 autres à Gaza. Tout retrait à venir d’Israël entraînerait ici l’évacuation de ces implantations ; une opération que les
gouvernements, de quelque bord qu’ils soient, ne sont pas prêts à mener parce
qu’ils redoutent des violences civiles. Il n’empêche : tout gouvernement désireux de faire la paix n’aura pas d’autre choix que d’évacuer un certain nombre
d’implantations, voire toutes les implantations.
Frontières et négociations de paix. Contraction territoriale
Au contraire des évolutions territoriales du passé, celles-ci se sont produites
dans le cadre d’un processus de résolution de conflit; elles ne résultent pas d’un
conflit armé et n’ont pas été imposées sous une forme ou sous une autre par des
puissances extérieures. C’est la première fois dans l’histoire d’Israël que
certaines frontières du pays ont un statut internationalement reconnu, contrairement aux lignes provisoires de démarcation relevant d’un armistice.
Dans le cas de l’application des accords de Camp David, au début des
années 1980 et pour les négociations en cours avec l’Autorité palestinienne, la
résolution du conflit entraîne une contraction territoriale, soit le retrait partiel ou
total du territoire occupé précédemment. Quant au traité avec la Jordanie, en
1994, il n’a pas eu de conséquences notables en termes de territoire. La frontière
orientale le long des vallées du Jourdain et de l’Arava a été ratifiée avec le
retour de petites parcelles à la Jordanie, d’ailleurs louées la plupart du temps de
nouveau à des fermiers israéliens qui continuent à les cultiver. Importante décision d’Amman, en revanche, celle de ne pas ratifier la section de la frontière qui
sépare la Cisjordanie (par opposition à Israël) de la Jordanie dans la vallée du
Jourdain. La ratification, ici, incombera aux Jordaniens et aux Palestiniens de la
future entité indépendante.
Les deux traités de paix signés par Israël avec ses voisins ont éloigné la frontière sécuritaire des centres de population. Ils prohibent l’introduction de
troupes dans les espaces adjacents : l’Égypte n’a pas le droit de stationner des
forces considérables dans le Sinaï ; la Jordanie ne peut autoriser une armée
étrangère à pénétrer sur son territoire national. Israël, en ce sens, jouit stratégiquement d’un cordon sanitaire plus étendu qu’auparavant au sud et à l’est. De
même pour l’occupation de l’Irak par les Américains.
Oslo I, en 1993, a débouché sur le retrait israélien de la bande de Gaza et de
la ville de Jéricho ; un processus qui inclut d’autres villes et quelques villages
palestiniens aux termes d’OsloII
[8]. Du point de vue palestinien, la transition de
l’autonomie à la pleine souveraineté doit s’accompagner d’une évolution territoriale, jusqu’au passage de toute la Cisjordanie sous leur contrôle
[9]. Il y a ici
complète divergence de représentation. Les Palestiniens estiment avoir déjà fait
une concession majeure en acceptant un État en Cisjordanie et à Gaza, soit sur
moins de 30% de la région et en renonçant à leurs revendications sur l’
ensemble de la Palestine d’avant 1948. Les Israéliens, au contraire, considèrent
que la prétention des Palestiniens à obtenir l’
ensemble de la Cisjordanie correspond à un maximalisme qu’ils ne sauraient admettre eu égard à la multiplicité
de problèmes posés par la stratégie, l’eau et les implantations.
Oslo I et II ont de fait taillé en Cisjordanie des « exclaves » relativement
autonomes. Après des débats acharnés, environ un tiers de la Cisjordanie et
presque toute la bande de Gaza passaient à des degrés divers sous autonomie
palestinienne en tant que zones « A » et « B », le reste de la région demeurant
pleinement contrôlé par les Israéliens – son avenir ferait l’objet des négociations
de paix définitive à venir
[10]. Impossible de comprendre pourquoi les Palestiniens
ont accepté Oslo II en 1995, si on ne voit pas que pour eux, il ne s’agissait que
de la dernière négociation en date et que cet accord ne représentait qu’une phase
de plus sur la voie d’un accord final qui leur attribuerait la majeure partie de la
Cisjordanie, sinon toute la Cisjordanie. De la même manière, Oslo II avec ses
« exclaves » territoriales et ses zones disjointes d’autonomie ne peut s’interpréter que dans le cadre de la répartition spatiale des implantations israéliennes. Au
stade des négociations de 1995, l’opposition anti-gouvernementale au processus
était assez puissante, en Israël, pour exclure chez les négociateurs israéliens
même l’idée d’une quelconque évacuation. Toutes les implantations restèrent de
la sorte en zone « C », sous plein contrôle israélien, même là où celles d’entre
elles qui étaient individuelles et isolées enfonçaient des coins entre les espaces
autonomes palestiniens.
L’infructueux sommet de Camp David en juillet 2000 allait significativement au-delà des conceptions précédentes. Israël proposait de transférer à l’État
palestinien, à ce que rapportaient les médias, 90/95% de la Cisjordanie, avec
une compensation en territoire israélien au sens strict pour les 5/10% restants,
soit les principaux blocs d’implantations qui devaient lui être incorporés. La
configuration précise et les arrangements de détail comptent moins, ici, que
l’entente sur un tracé nouveau, sur le fait que le tracé de Rhodes en 1949 n’avait
plus rien de « sacré » et sur l’idée que peu importait le tracé agréé, qu’il allait
constituer la frontière internationalement reconnue des deux États et ne pourrait
plus être contesté dans un avenir immédiat.
Après l’échec de Camp David, ce fut la seconde Intifada qui éclata et qui
s’accompagna d’attentats-suicides en Israël. L’opinion publique du pays se dota
par la voie électorale d’un gouvernement de droite dure sous la direction d’Ariel
Sharon. Les forces israéliennes firent retour dans de nombreux secteurs de l’autonomie palestinienne et reprirent le contrôle d’une bonne partie de la région.
Paradoxe : c’est à ce moment de violence réciproque à un degré jamais connu
sur plus de trente ans d’occupation que furent proposés un certain nombre de
projets de paix qui allaient de la « feuille de route », sponsorisée par le « quartet » réunissant les États-Unis, l’UE, la Russie et l’ONU, à l’accord de Genève
entre personnages publics israéliens et palestiniens ; outre les différences de
détail, le cadre territorial restait le même : deux États et le retour à la « Ligne
verte » avec des modifications mineures à négocier par les parties.
Bien que la résolution du conflit dépendît désormais de l’arrêt des violences
et de l’émergence posée en préalable par les administrations américaine et israélienne d’un véritable interlocuteur, l’opinion publique, en Israël, se faisait de
plus en plus, depuis deux-trois ans, à l’idée de deux États. De nombreux
groupes, au centre et au sein de la droite modérée, qui s’étaient jusque-là opposés à l’établissement d’un État palestinien y venaient maintenant pour des
raisons d’ordre pratique et pragmatique : en partie parce qu’on était lassé du
conflit pendant alors qu’une solution paraissait si proche; en partie en raison du
« péril démographique » encouru par l’État juif puisque les plus de trois millions
de Palestiniens occupés (plus de quatre si l’on ajoutait le million d’Arabes israéliens) pouvaient, compte tenu de leur grande fécondité, assez vite constituer une
majorité. Du moment où les Juifs d’Israël voulaient de leur côté s’assurer une
majorité dans l’État, le facteur démographique allait fonder un discours de séparation teritoriale et politique entre deux entités nationales.
Frontière de facto. La clôture
Le débat sur les frontières et leur signification profonde a opéré un retour
massif en Israël-Palestine, l’année qui précède, avec l’édification unilatérale
d’une clôture de séparation entre Israël et la Cisjordanie. Il y avait dans la population israélienne, après les actes de violence et les attentats-suicides, une forte
volonté d’empêcher ainsi les Palestiniens de passer la frontière et la clôture était
censée élever le niveau de sécurité des civils. La construction d’un mur parallèle à la « Ligne verte » et non le long de celle-ci relevait d’une décision unilatérale du gouvernement israélien. On avait édifié le mur de sorte à inclure
certaines implantations très proches de la « Ligne verte », quitte à incorporer
également un petit nombre de villages palestiniens désormais en situation
d’« otages spatiaux » à l’est de la « Ligne verte » et à l’ouest du mur
[11]. Les
implications du mur sur le long terme ne sont pas claires. Il a relancé la notion
de frontière et le fait que s’il doit y avoir résolution de conflit dans la région,
cette résolution passera par une séparation entre les deux territoires et les deux
peuples. Le mur répond pour beaucoup à la définition classique de la frontière
barrière : d’une part, une situation de conflit extrême s’y reflète et s’y exacerbe;
d’autre part, il peut tenir de base pour une éventuelle démarcation entre entités
politiques séparées. Ce mur a pour objectif de séparer deux peuples qui se haissent et se craignent, ce n’est pas une clôture entre bons voisins. Il est tracé à la
plus grande échelle, locale, isolant les uns des autres villes et villages sur une
distance qui n’excède pas quelques centaines de mètres. La construction a eu
lieu simultanément à celle d’une « Transisraélienne », soit d’un axe routier
nord-sud qui passe au centre du pays mais qui a été conçu pour ne croiser nulle
part la « Ligne verte », ce qui renforce encore la notion de frontière qui sépare
une région à développer de l’autre.
La réalité est que la clôture a pour conséquence des réserves physiques et
ethniques. Les Palestiniens ne peuvent pratiquement plus passer librement de
Cisjordanie en Israël, ce qui est source du plus grand dénuement pour ceux
d’entre eux qui sont maintenant dans l’incapacité d’y trouver du travail. Le tracé
de la clôture/du mur, élaboré de façon à incorporer autant d’implantations que
possible du côté israélien, a été tellement arbitraire dans son découpage que des
villages et villes palestiniens ont été presque totalement enclavés avec seulement un point d’accès. L’exemple le pire étant celui de Qalqiliya, située sur la
« Ligne verte » et complètement « encapsulée » : seul et unique point d’entrée
et de sortie de cette grande ville, un corridor du côté est, vers la Cisjordanie ;
tous les autres ont été obturés par le mur.
La clôture/le mur illustre la peur et non un désir de paix ou de réconciliation.
La rue israélienne a le sentiment, dans son for intérieur, qu’il va renforcer la
sécurité. Voilà qui ressortirait à la panacée : élevez une barrière, tenez-les à l’extérieur et vous aurez moins de terroristes et d’attaques-suicides dans les bus et
les restaurants. Une thèse qui n’a pas mis longtemps à voler en éclats. Il n’est
pas de mur, quelle qu’en soit la hauteur et quel que soit le nombre de barbelés
utilisés, qui puisse clôturer hermétiquement un pays devant la menace de
violence et de terrorisme tant que les raisons sous-jacentes à ces phénomènes ne
sont pas liquidées. Vous vous contentez de fabriquer un nouveau défi aux tueurs
de paix galvanisés par une idéologie fondamentaliste et qui s’arrangeront
toujours pour organiser des carnages de civils innocents.
La clôture suit la « Ligne verte » dans certains secteurs, mais elle s’en écarte
à plusieurs endroits. On a, à vouloir incorporer autant d’implantations illégales
que possible, déplacé le tracé vers l’Est, annexant donc du territoire qui n’appartient pas à Israël. Le postulat étant une fois de plus que le nouveau tracé
tienne lieu de frontière de facto lors d’éventuelles négociations – un scénario
totalement rejeté par les Palestiniens. Mais qui alors se souciera en Israël de ce
que veulent les Palestiniens ? Toujours la même histoire : nous créons d’abord
des faits sur le terrain et puis nous attendons d’une certaine façon que le monde
entier s’aligne sur les nouvelles réalités.
Nous nous sommes donc incorporés des villages qui ne font pas partie d’Israël et dont les résidents, désormais confinés dans un vide territorial entre la
nouvelle et l’ancienne frontière, n’ont pas la nationalité israélienne. Mais de la
même manière, nombre de colons se perçoivent maintenant comme les otages,
eux aussi, de la réalité créée par la clôture. La grande majorité des implantations
reste exclue du territoire israélien, elle demeure à l’extérieur, comme dans un
nouveau ghetto national que les Israéliens se seraient imposé à eux-mêmes. Les
colons sont tout autant que les Palestiniens opposés à la clôture. Ils se sentent plus
vulnérables. Car les kamikazes qui ne parviendront pas à passer le mur vont
concentrer leur attention sur eux. Et au cas où la clôture formerait de fait la base
des discussions de paix à venir, compensations territoriales pour la bande spatiale
annexée incluses, les colons ne peuvent pas avoir le moindre doute : c’est eux qui
devront évacuer leurs maisons et rentrer chez eux – dans les limites d’Israël.
Il y a une différence entre la clôture et les précédents projets de frontière : la
première est devenue une réalité de terrain ; elle est devenue un fait géographique et politique. Des accords d’Oslo à la « feuille de route » et à Genève, on
en restait précisément au stade du projet. Les frontières tracées sur des cartes par
les politiques et les cartographes n’étaient jamais suivies d’exécution sur le
terrain. Au contraire : le tracé de la frontière à venir peut évoluer au cours de
futures négociations, l’impact de la clôture/du mur, lui, pèsera largement sur les
argumentations en ceci qu’il a redéfini la configuration territoriale des réalités
politiques.
Désengagement et Gaza d’abord
En 2004, le Premier ministre israélien formule ses propres perspectives
tendant à un désengagement unilatéral de la bande de Gaza avec retrait des
troupes israéliennes et l’évacuation, dans cette région, des implantations. Alors
qu’il se préparait à les présenter au public israélien, Sharon reçut l’appui de
l’Administration US, y compris des lettres du président Bush affirmant le droit
d’Israël, à terme, d’ajuster ses frontières en Cisjordanie et de conserver le
contrôle de certains des blocs importants de colonies dans le cadre d’un accord
de paix global. Ce qui fut apprécié comme un tournant majeur par rapport aux
principes de la « feuille de route ». Le Premier ministre échoua par la suite à
faire avaliser l’exécution de son projet par son parti, le Likoud, mais souligna
qu’il passerait outre ce rejet par les siens. L’idée de « Gaza d’abord » n’était pas
nouvelle
[12]. Elle avait été lancée à Oslo en manière de test d’autonomie palestinienne et de retrait israélien, mais ne comportait pas, à l’époque, l’évacuation
des implantations, d’implantations qui avaient connu une croissance significative durant les dix années de rhétorique sur la paix. Même si Sharon n’avait pas
présenté son projet comme tel, il est clair que semblable désengagement à Gaza
allait créer un précédent pour le reste de la Cisjordanie.
Il y a ce nonobstant un grand nombre de difficultés et d’incertitudes qui
pèsent sur l’exécution du désengagement à Gaza. Surtout : le territoire dépend
des réseaux israéliens – en particulier l’eau et l’électricité ; il y a le contrôle
d’Israël sur les frontières terrestres et maritimes (route Philadelphie jouxtant
l’Égypte incluse) ; et puis aussi bien la question de savoir qui va prendre,
compte tenu de la montée en puissance significative du Hamas aux dépens de
l’Autorité palestinienne, le pouvoir dans la zone.
Cependant : l’opposition du Likoud (dont les membres ne représentent pas plus
d’1% de la population du pays) au projet de désengagement, alors que tous les
sondages démontrent au même moment qu’il y a en Israël une large majorité en
faveur d’une démarche de ce type et qu’un référendum à question unique sur ce
sujet donnerait un résultat positif, a donné lieu à une renaissance du mouvement
pacifiste : 150 000 manifestants en mai 2004 au centre de Tel-Aviv pour protester
contre le refus du gouvernement de quitter Gaza et encourager Sharon à mettre le
plan à exécution, y compris l’évacuation forcée du petit nombre de colons.
En termes concrets, le projet de désengagement de Gaza serait le premier pas
en direction d’une reconfiguration politique à deux nations dans une région
bouleversée.
Traduit de l’anglais par Yéhuda Sobel
[1]
Cf. David Newman, « Real spaces – symbolic spaces : interrelated notions of territory in
the Arab-Israel conflict », in Paul Diehl (ed.),
A Road Map to War : Territorial Dimensions
of International Conflict, Nashville, Tenessee, Vanderbilt University Press, 1999.
[2]
Cf. Arnon Golan, « The transfer to jewish control of abandoned arab land during the war
of independance »,
in Ilan Troen & Noah Lucas (ed.),
Israel : The Decade After Independance, Albany & New York, SUNY Press, 1995.
[3]
Cf. Shlomo Hasson & Norman Gosenfeld, « Israeli frontier settlements : a cross-temporal
analysis »,
Geoforum, 11,1980; David Newman, « The role of civilian and military presence
as strategies of territorial control : The Arab-Israel Conflict »,
Political Geography Quarterly, 8 ( 3), 1989 ; Aaron Kellerman,
Society and Settlement : Jewish Land of Israel in the
Twentieth Century, Albany & New York, SUNY Press, 1993.
[4]
Cf. Moshe Brawer, « The making of an Israeli-Palestinian boundary »,
in Clive Schonfield
et alii, The Razors Edge : International Boundaries and Political Geography, Londres,
Kluwer Academic Publishers, 2002 ; Yossi Katz & Shmuel Sandler, « The origins of the
conception of Israel’s state borders and the impact on the strategy of war in 1948-49 »,
The
Journal of Strategic Studies, 18 ( 2), 1995.
[5]
Cf. Moshe Brawer, « The Green Line : Functions and impacts of an Israeli-Arab superimposed boundary »,
in Carl Grundy – Warr (ed.),
International Boundaries and Boundary
Conflict Resolution, Durham (Grande-Bretagne), International Boundaries Research Unit,
1990; David Newman, « The functional presence of an ‘erased’boundary : the re-emergence
of the ‘green line’, C. H. Schofeld & R. N. Schofeld (ed.),
World Boundaries : The Middle
East and North Africa, Londres, Routledge, 1993 ; Benny Morris,
Israel’s Borders Wars,
Oxford, Clarendon Press, 1994.
[6]
Cf. William Harris, « War and settlement change : the Golan Heights and the Jordan Rift
valley, 1967-1977 »,
Transactions of the Institute of British Geographers, 30( 3), 1978.
[7]
Cf. Juval Portugali, « Jewish settlements in the occupied territories : Israeli settlement
structure and the Palestinians »,
Political Geography Quarterly, 6( 2), 1991; David Newman,
« The territorial politics of exurbanisation : reflections on thirty years of Jewish settlement in
the West Bank »,
Israel Affairs, 3( 1), 1996.
[8]
Cf. Tamar Hermann & David Newman, « A path strewn with thorns : along the difficult
road of Israeli-Palestinian peacemaking »,
in J. Darby & R. MacGinty (ed.),
The Management of Peace Processes, Londres, Macmillan, 2000.
[9]
Cf. Ghazi Falah, « Re-envisioning Current Discourse : Alternative Territorial Configurations of Palestinian statehood »,
The Canadian Geographer, 41 ( 3), 1997 ; Ghazi Falah &
David Newman, « The spatial manifestation of threat : Israelis and Palestinians seek a ‘good’
boundary »,
Political Geography, 14,1995.
[10]
Cf. David Newman, « Creating the fences of territorial separation : the discourse of
Israeli-Palestinian conflict resolution »,
Geopolitics and International Boundaries, 2 ( 2),
1998.
[11]
Cf. David Newman, « Barriers or bridges ? On borders, fences and walls »,
TikkunMagazine, vol. 18 ( 6).
[12]
Cf. Saul Cohen, « Gaza now : prospects for a Gaza microstate »,
Mediterranean Quarterly, printemps 1992; Idem « Gaza viability : the need for enlargement of its land base »,
in
C.H. Schofeld & R.N. Schofeld (ed.),
World Boundaries Vol. II : The Middle East and North
Africa, Londres, Routledge, 1994.