2004
Outre - Terre
Israël au Proche-Orient
Entretien avec Shimon Peres, ancien Premier ministre de l’État d’Israël
Michel Korinman
Outre-Terre : Les « nouveaux historiens » israéliens s’emploient depuis
longtemps à refaire l’histoire du sionisme. Qu’en pensez-vous ? Qu’en est-il du
sionisme aujourd’hui ?
Shimon Peres : Je ne suis pas à l’aise avec les nouveaux historiens. Ils attachent, contrairement à Fernand Braudel, trop peu d’importance aux processus
de développement et prêtent trop d’attention aux événements. Leurs ouvrages se
lisent avec intérêt, mais la tendance est clairement journalistique. Il y a au moins
un cas où j’ai été témoin oculaire de l’épisode historique et entendu de mes
propres oreilles ce qui se disait; je puis donc affirmer que le tableau qu’ils brossent des faits repose sur une collection de fragments recueillis au hasard durant
plusieurs années. Je me réfère ici à la fuite des Arabes pendant la Guerre d’Indépendance. Ils donnent l’impression qu’Israël et Ben Gourion avaient pour
objectif ce départ. Or, j’ai été le collaborateur de Ben Gourion et j’ai travaillé à
ses côtés pendant dix-huit ans de façon ininterrompue, Guerre d’Indépendance
incluse. Non seulement Ben Gourion était opposé à ce que les Arabes s’en
aillent, mais il a tout fait pour les en empêcher et prévenir chez eux un sentiment
de discrimination. Il est impossible de saisir la politique de Ben Gourion sans
tenir compte du fait que la morale et l’éthique étaient placées par lui au centre
de la politique et étaient peut-être les aspects primordiaux de son action.
Outre-Terre : Avez-vous le sentiment qu’Israël soit au centre du monde ?
S. P. : Non. Je ne le pense pas. Mais je crois qu’Israël tient dans le monde
une place singulière et qu’Israël est différent des autres pays du monde. Déjà la
manière dont le pays est né, ressuscitant après 2000 ans; son édification par des
pionniers ; la Shoah qui a frappé le peuple juif ; les cinq guerres par lesquelles
celui-ci est passé ; sa capacité à faire fleurir le désert et à développer des industries ; un pays qui n’a de par sa langue, sa population et son passé pas d’équivalent dans l’histoire. Ce qui a été créé n’a pas de précédent historique et ne peut
être comparé à rien de semblable dans les temps modernes.
Le monde n’a pas un centre, mais de nombreux centres qui se déplacent tout
le temps. Israël qui ne se distingue pas par le volume est un centre par la qualité.
Outre-Terre : Avez-vous le sentiment que votre pays, du fait de la mondialisation, soit de plus en plus isolé dans le monde ? Ou au contraire que la mondialisation lui soit propice ?
S. P. : La mondialisation n’est pas une idéologie. Elle est le produit de la
transition d’une économie fondée sur le territoire à une économie qui repose sur
la connaissance. Plus un pays se développe, plus il se mondialise. De même que
le monde n’est plus divisé entre Est et Ouest, entre Nord et Sud. La ligne de
démarcation passe entre ceux qui promeuvent le terrorisme et ceux qui le
combattent. Israël fait partie de ce dernier camp.
Il est possible que la tâche, à ce stade, soit pour Israël plus ardue. Mais le
terrorisme, sur le long terme, sera battu. Il n’a pas de message. Il n’a pas d’avenir. Il force le monde entier à resserrer les rangs contre lui. Comme il est impossible de cohabiter avec le crime, il est inconcevable de s’arranger avec lui. Le
Moyen-Orient n’a aucune chance si la violence est durable. Je crois que le
Moyen-Orient lui aussi rejoindra finalement le nouveau monde parce qu’il n’a
pas le choix. Dans le monde à venir les guerres ne seront plus d’aucune utilité.
Le nouveau monde ne reviendra pas en arrière. Le monde éclairé ira nécessairement de l’avant.
Outre-Terre : Il y a des gens qui parlent d’une américanisation d’Israël. Quel
est votre point de vue à cet égard ?
S. P. : Il y a partout, dans le monde, sous une forme ou sous une autre, de
l’américanisation. De Paris à Moscou, voire à Pékin. Le phénomène vaut aussi
pour Israël. Mais je ne pense pas que Hollywood ait plus de pouvoir que les Dix
Commandements. Et que l’anglais parvienne à éradiquer l’hébreu. Cela fait
4000 ans que nous parlons l’hébreu tout en étant une « nation petite entre
toutes » et c’est la langue qui fonde la singularité nationale.
Outre-Terre : D’aucuns, aux États-Unis, commencent à parler de Grand
Moyen-Orient. Comment vous représentez-vous le Grand Moyen-Orient et
quelle est la place d’Israël dans ce Grand Moyen-Orient ?
S. P. : Le problème n’est pas la taille du Moyen-Orient, mais sa nature. Il y
a trois chiffres qui permettent de caractériser le Moyen-Orient : 8% de la population du monde ; 2% de son économie ; 65% du terrorisme planétaire. Le
terrorisme est pour le vieux monde une façon de protester contre le nouveau.
Nombre de musulmans croient que la modernité incarne une menace pour l’Islam. Mon opinion est que le projet américain se fonde sur deux prémisses erronées : on ne peut associer le Maroc au Pakistan autrement que sur des fondements religieux, donc antidémocratiques; il n’est pas possible d’« injecter » de
la démocratie dans les artères d’une région plus enflée que grande.
Un traitement du Moyen-Orient pays par pays produirait de meilleurs résultats. Le meilleur exemple demeurant la Turquie, un pays et pas une région, où
le parti musulman a gagné les élections et prouve qu’on peut être musulman et
en même temps moderne. Le cas turc prouve qu’on peut choisir des dirigeants
qui orientent le pays dans la bonne direction, au lieu de traiter avec des dirigeants non élus et animés par la peur, le soupçon et la corruption. La Turquie
apporte aussi la preuve qu’il peut y avoir des droits égaux pour les femmes. Elle
respecte les droits de tous ses citoyens. De même pour l’exemple libyen des
changements possibles dans un pays considéré comme fermé et radical. Les
faits démontrent que si la démocratisation peut entraîner la modernisation, l’inverse peut être vrai et la modernisation peut produire la démocratisation. La
haute technologie a changé la face de la Chine. Elle a affranchi de leur posture
antidémocratique l’Europe de l’Est, le Sud-Est asiatique et l’Amérique latine.
Outre-Terre : Y a-t-il divorce accompli entre Israël et l’Europe ?
S. P. : Absolument pas. L’histoire, la géographie et je dirais aussi la technologie permettront à l’Europe et au Moyen-Orient de surmonter bien des différends qui les séparent actuellement. Je pense que l’Europe va faire retour en son
Sud-Est comme elle l’a fait à l’Est. Et la plus grande Europe finira par s’incorporer le Moyen-Orient de même qu’une plus grande Amérique finira par s’incorporer l’hémisphère sud. L’avenir sera aux populations-monde plutôt qu’aux
territoires continentaux. Amérique, Europe, Chine, Inde, Russie et pays successeurs, compteront respectivement, tout comme l’Afrique, plus d’un milliard
d’habitants. Et il y aura compétition entre eux aux plans économique et culturel.
Outre-Terre : Et la France dans tout ça ?
S. P. : La France se considère comme l’un des blocs fondateurs de l’Europe
et de la plus grande Europe réelle de l’avenir. La France a toujours été et continuera d’être un fait de culture ; elle tiendra bon par ses réalisations et son
charme.
Outre-Terre : Israël pourrait-il adhérer un jour à l’Union européenne ?
S. P. : À peu près certainement. Au lieu de subir le désordre économique qui
caractérise certains de ses voisins moyen-orientaux, Israël va s’insérer, à l’instar d’autres pays de la région, dans le réseau économique de l’Europe avec ses
règlements et ses normes.
Outre-Terre : Pensez-vous que l’antisémitisme soit une réalité dans l’Europe
d’aujourd’hui ?
S. P. : L’antisémitisme est une maladie qui n’a pas été encore surmontée. Au
fait : une maladie de non-juifs. La réalité est qu’il y a de l’antisémitisme dans
des régions sans Juifs et que cet antisémitisme se déchaîne contre des tombes et
pas toujours à l’encontre d’êtres vivants.
Outre-Terre : La barrière de sécurité vous protège-t-elle réellement ? Son
tracé est-il susceptible de changer ?
S. P. : La barrière est nécessaire mais pas éternelle. Les lois de la guerre
changent en permanence et toute nouvelle arme de guerre défensive ou offensive produit par contrecoup des instruments encore plus sophistiqués. Même en
pleine guerre les armements ne cessent d’évoluer.
Mais certes, il est possible de modifier le tracé de la barrière et il le faudra
si l’on veut avoir une barrière de sécurité et non une barrière politique.
Traduit de l’anglais par Germain Bonnefoi