2004
Outre - Terre
Israël au Proche-Orient
Amis ou ennemis : les Arabes d’Israël
Raphael Israeli
professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem.
En octobre 2000, les Arabes d’Israël, soit plus d’un million et 20% de la
population, sont entrés en rébellion contre les autorités israéliennes pour soutenir leurs frères, qui avaient eux-mêmes déclaré l’Intifada d’al-Aqsa dans les
territoires. Le gouvernement israélien mit en place une commission pour examiner les racines de ce soulèvement et enquêter sur la mort de 13 Arabes israéliens
abattus. L’auteur de ces lignes fut amené à témoigner en tant qu’expert. Il en a
résulté un livre en hébreu qui porte le même titre que l’article suivant
[1].
Croissance démographique d’une minorité
Au moment où éclata la guerre d’indépendance, en 1948, les Arabes de
Palestine constituaient environ les deux tiers de la population, soit 1,2 millions,
contre à peu près un tiers de Juifs avec 0,6 million. 80% de musulmans pour
environ 10% de chrétiens et de Druzes. Non seulement la guerre déracina
quelque 700 000 Palestiniens à l’intérieur de ce qui allait devenir l’État d’Israël,
mais même ceux qui restèrent dans ses frontières, à peu près 160 000, furent
déplacés et quittèrent nombreux leurs villages d’origine pour affluer dans les
communes régionales considérées par eux comme plus sûres dès lors que le
front se rapprochait de leurs localités. S’ajoutait par là au problème général des
« réfugiés » de guerre à l’extérieur d’Israël, celui des « réfugiés intérieurs ».
Aujourd’hui, 60 ans après, le nombre des Arabes palestiniens vivant en Israël a
dépassé le seuil des 1,3 million dont 100 000 chrétiens et 100 000 Druzes.
Mais on estime à 250 000 le nombre de « réfugés intérieurs » qui souhaitent
rejoindre et restaurer leurs villages d’antan. Un problème considérable, donc,
dans tous les cas de figure. Traumatisme majeur et qui continue à les affecter, le
passage inconfortable et jamais accepté du statut de majorité à celui de minorité
dans leur propre pays. Même si leur population a maintenant rattrapé les chiffres
d’avant 1948, elle équivaut toujours à 20% et moins de celle du pays depuis
l’établissement de l’État d’Israël. Certes ils peuvent se consoler en pensant
qu’ils continuent de faire partie de la majorité arabe qui entoure Israël et même
entretenir des rêves irrédentistes de réunion, un jour, aux frères des territoires
voisins ; la réalité n’en reste pas moins vive et douloureuse. Concrètement, ils
comblent le déficit par une « bataille de l’utérus » acharnée qui devrait selon eux
retourner la situation d’ici trois ou quatre générations. Les chiffres parlent
d’eux-mêmes : le nombre des Arabes de la région double tous les 20 ans, alors
que les réserves d’aliyah potentielle se sont asséchées. Même si Israël s’affranchit du poids démographique des Palestiniens des territoires, il lui faudra en fin
de compte se résigner au taux de natalité des Arabes particulièrement élevé en
son sein.
Jusqu’en 1967, la minorité arabe sur laquelle s’était refermé l’État juif nourrissait peu d’espoir de s’en dégager et elle n’avait guère la possibilité de
communiquer avec les frères d’outre-frontière ; elle était en bonne voie d’intégration. Ce sont les bouleversements de la guerre de 1967 qui l’ont réunie à ceux
de Cisjordanie et de Gaza et réactivé un sentiment d’identité et de destin
commun. 30 mars 1976 : première manifestation violente des Arabes israéliens
qui formulent des objectifs « nationaux » ; s’ouvre une ère nouvelle dans les
relations entre eux et l’État d’Israël. C’est à partir de là qu’ils célèbrent le « jour
de la Terre ». Ils clament désormais leurs droits en tant que minorité arabe d’Israël et ne se contentent plus d’un discours sur les droits de l’homme ou la différence linguistique, culturelle, religieuse et ethnique.
Cette représentation croissante d’une identité particulière n’a pas seulement
consolidé l’isolement des Arabes israéliens, elle s’est combinée à un sentiment
d’injustice irrécusable. Ils se perçoivent comme de saintes et permanentes
victimes de la majorité juive. Tout cela les faisant inévitablement entrer en collision avec l’État majoritaire. En somme : ils veulent bien profiter des acquis
sociaux, des postes budgétaires, des services, du développement, mais ne
bougeront pas le petit doigt pour sa sécurité et sa prospérité. Plus encore : ils
s’aligneront automatiquement et obsessionnellement, en cas de conflit entre leur
pays et les autres Arabes notamment Palestiniens, sur les seconds et contre le
premier; ce qui vaudra aussi bien en situation de guerre. Mais ils attendent dans
le même temps de l’État juif qui lutte pour sa survie qu’il leur fournisse tous les
moyens de le battre à son propre jeu.
Les Arabes israéliens ont coutume de se définir comme « déchirés entre leur
pays et leurs frères ». Ce n’est plus le cas. Pas simplement à cause du conflit
entre leurs demandes, mais en raison des identités multiples qui marquent leur
existence de chaque instant. Plus encore que d’autres communautés au sein de
sociétés hybrides, multiculturelles, leur mentalité est une combinaison de tant
d’éléments souvent contradictoires que leur vie s’en trouve rendue presque
impossible. Tout à la fois Israéliens, Palestiniens, Arabes et musulmans (ou
chrétiens). Mais alors que les druzes et certains chrétiens ont appris à s’intégrer
et à faire partie de l’État, c’est un processus d’aliénation qui est à l’œuvre dans
les relations entre les Arabes israéliens et Israël.
Les Arabes israéliens en tant qu’Israéliens
Paradoxe des Arabes israéliens : d’une part ils s’en prennent à la notion
d’État juif et cherchent à l’amender même à leur détriment, d’autre part ils ne
renonceraient à aucun prix à la citoyenneté et au passeport dont ils profitent.
Leur éternel argument en vertu duquel ils feraient l’objet d’une discrimination dans tous les secteurs, fondé sur une infériorité de la réussite, doit être
apprécié, pour être convaincant, à l’aune d’un état objectif des lieux. Car, sinon
à être revendiquée par tous, la discrimination ne peut être affaire des seuls sentiments.
Les Arabes d’Israël pourraient certes crier à la discrimination si tous les Juifs
étaient riches, bien formés et titulaires de situations élevées, alors qu’eux
seraient tous pauvres, sans formation et au chômage. Or, il y a des Arabes plus
fortunés, mieux formés et employés dans de meilleures situations que certains
Juifs, ce qui indique chez les premiers une supériorité quant aux aptitudes, à la
capacité de travail et au niveau. Nombre de villages arabes sont plus pauvres
que les villages juifs correspondants, mais beaucoup sont également dans de
meilleures conditions. Tout comme on trouve au sein même de la population
juive pauvres et riches, employés et chômeurs, formés et non formés. Qui fait
ici l’objet d’une discrimination par qui ? Prenez par exemple les communes
d’Umm al-Fahm dans le « petit triangle » (bande de terre cédée par les Jordaniens, du sud-ouest de Qalqiliya à Wadi’Ara puis s’étendant vers l’est jusqu’au
nord de Jénine, en 1949) et d’Abou-Gosh près de Jérusalem. Le premier est plus
pauvre, il trempe dans la violence, la criminalité, en particulier les attaques
contre les véhicules israéliens sur l’artère de communication, si bien que les
Israéliens préfèrent l’éviter. Le second est riche, a toujours vécu pacifiquement
et pratiqué un commerce fructueux avec les Juifs ; il se distingue par sa prospérité et un afflux de visiteurs et de négociants israéliens. Dans les deux cas il
s’agit de villages arabes à population arabe.
Autre versant : ce qu’on donne à l’État et ce qu’on en reçoit. Apparaît ici une
surprenante discrimination positive en faveur des Arabes. Il n’accomplissent pas
le service militaire auquel sont astreints presque tous les jeunes Israéliens et ne
remuent pas le petit doigt pour défendre l’État qu’ils nomment leur quand il
s’agit d’en profiter. Ils s’alignent sur les ennemis de leur pays, contribuent fort
peu à sa productivité et à son développement, mais se taillent à l’inverse la part
du lion dans les avantages sociaux couverts grâce aux impôts payés par la majorité juive. Par contre, ils affichent une criminalité deux fois plus élevée en pourcentage que leur importance dans la population ; alors que c’est la majorité,
donc les contribuables juifs, qui paye pour les services de police. En somme :
les Arabes sont plutôt un fardeau.
Nonobstant ces griefs, ce à quoi les Arabes veulent parvenir, ce n’est pas
l’égalité des droits entre tous les citoyens de ce pays, mais une sorte d’aristocratie de type nouveau avec les privilèges et non les devoirs afférents, parce
qu’Arabes, précisément. Il s’agit là d’une citoyenneté qui n’existe dans aucun
pays démocratique et moderne. D’une aliénation ressortissant à une identification tribale, émotionnelle et instinctive avec toute position anti-israélienne. Sans
qu’intervienne une rationalisation ou une idéologie quelconque. Les Arabes ne
nomment-ils pas l’événement le plus important dans l’histoire séculière d’Israël,
soit le jour de l’indépendance la nakbah, soit le désastre ? C’est-à-dire qu’ils
considèrent ce qui est jour de fête nationale du point de vue de l’État comme
journée de deuil.
Ce processus d’aliénation amène les Arabes à s’isoler autant que possible, à
s’installer dans une subculture à eux, à cultiver l’exil intérieur pour ce qui est de
la formation, de la langue, de la religion et même aux plans politique ou énonomique afin de diminuer leur dépendance à l’égard des institutions israéliennes ;
cela tout en développant une victimisation et en s’en prenant à la tête de Turc
israélienne dès qu’on ne répond pas à leurs attentes. À leurs yeux, en effet, les
Israéliens sont toujours les agresseurs, les assassins, les occupants, même si ces
derniers ne font que se défendre contre le terrorisme, les Palestiniens étant par
définition chaque fois dans leur bon droit. D’où une certaine « compréhension »
et une certaine clémence, chez les Arabes israéliens, à l’égard de la criminalité
en particulier « idéologique » ; des crimes qui ne rapportent pas de bénéfice
comme dans le cas de la criminalité économique, mais qui causent des
dommages assurés en termes de sécurité ou autre à l’État exécré : asassinats de
soldats israéliens, espionnage, réunion à des organisations terroristes, incendies
de champs ou de forêts, contrefaçon de document officiels, jets de pierres sur les
véhicules, obstruction à l’application de la loi sous couvert de l’immunité parlementaire dont jouissent les membres de la Knesset, etc.
Autant d’anomalies dans une société démocratique et ouverte qui résultent
principalement d’un fait : l’État d’Israël, loin d’étouffer ces comportements hors
norme dans le germe (comme par exemple la France imposant les normes de la
République à ses minorités arabes par des mesures rigoureuses), a permis et
même consacré en son sein l’établissement et la consolidation de deux systèmes
de valeur séparés et bien différents. Les Arabes n’ont pas les mêmes
programmes scolaires ; rien d’étonnant à ce que leurs enfants qui étudient en
arabe leur propre histoire et leur propre culture grandissent avec le respect de
cette tradition et non de celle de l’État. Ils se sont habitués à penser l’indépendance de l’État où ils vivent comme une « catastrophe » et s’alignent naturellement sur les ennemis de cet État plutôt que sur lui. Ils ont également appris
comme une évidence qu’ils n’ont pas à défendre leur pays, mais qu’ils se ligueront à l’occasion contre lui pour lui nuire.
Une aliénation qui a gagné l’échiquier politique. Les Arabes d’Israël ne se
suffisent plus des multiples partis du pays où la moindre nuance trouve, de l’extrême gauche à l’extrême droite, à s’exprimer. Ils ont jugé nécessaire d’établir
leurs propres partis. L’un d’eux, le Balad ou Union Démocratique Nationale se
réfère, comme son nom l’indique, à une base « nationale », c’est-à-dire arabe.
Voilà qui ne va pas dans le sens d’une quelconque intégration. Ces partis ont
beau se revendiquer globalement comme israéliens, leur programme n’évoque
jamais les problèmes généraux du pays ; ils traitent exclusivement des besoins
sectoriels des Arabes, comme si ceux-ci vivaient seuls dans un pays à eux.
Mieux : le Hadash, vestige de l’ex-parti communiste en ruine après l’effondrement de l’URSS, demande par exemple que la minorité druze qui sert dans les
forces armées et participe donc à la défense du pays renonce à cette loyauté sans
faille ; comme si les germano-américains avaient appelé des compatriotes,
durant la Seconde Guerre mondiale, à s’isoler de l’effort de guerre.
Ce sont ceux des Arabes ayant rejoint les partis israéliens qui sont maintenant tout en haut de la hiérarchie politique, non pas parce qu’ils étaient arabes,
mais en raison de leur qualification au sein de ces partis. Les autres, tout en
ignorant et en dénigrant leur pays, continuent de réclamer à cor et à cri un
système de quotas qui leur réserve des postes ministériels pour le simple fait
d’être arabes. Satisfaire pareille exigence signifierait transformer effectivement
le pays en État binational et l’amener à la démission, tout comme le Liban est
plutôt un ensemble intercommunautaire en équilibre. La France et la Grande-Bretagne toléreraient-elles des partis nationaux-arabes ou nationaux-pakistanais
qui se présenteraient comme tels aux élections ? Les Arabes israéliens se sont
d’ailleurs à tel point « nationalisés » et aliénés que leurs leaders plaident hautement pour le « droit au retour » des réfugiés palestiniens en Israël, ce qui équivaudrait à la fin d’un État qu’ils n’ont pas aidé à construire, mais dont ils
prêchent la destruction.
De même au plan symbolique. Les Arabes israéliens ne se sont pas seulement distingués en réclamant qu’Israël change d’hymne national et de drapeau
(comme si les musulmans de Scandinavie exigeaient que leurs pays d’accueil
éliminent la croix sur les leurs) et en boycottant, pour ce qui est d’une partie des
islamistes parmi eux, les élections de peur d’être obligés de jurer fidélité à l’État
et à ses institutions. Ils ont également développé un schéma de sécession
graduelle. D’abord avec une représentation nationale élue par des présidents de
conseils locaux qui prétend parler, avec les députés arabes de la Knesset, au nom
de toute la population arabe du pays. Ensuite se répandent des argumentations
tendant à une autonomie en tous genres et plus généralement la demande que
l’État se départe de son caractère juif et devienne de fait binational. On atténue
le choc en vendant le projet comme l’« État de tous ses citoyens », mais cela
revient en réalité au même, car dans ce nouveau contexte les Arabes n’auraient
plus à être reconnus comme des individus, ils le seraient en tant que communauté égale en titre et en droit à celle des Juifs. Plus : une fois absorbés les réfugiés palestiniens, l’entité binationale deviendrait un État à majorité palestinienne (le troisième après la Jordanie et l’ensemble Cisjordanie/Gaza). Un
cauchemar pour les Juifs.
Les Arabes israéliens en tant que Palestiniens
L’identité palestinienne des Arabes israéliens prédomine maintenant à tel
point que la plupart d’entre eux, membres de la Knesset inclus, se nomment
justement Palestiniens, quitte à admettre sous la contrainte qu’ils ont la « nationalité israélienne ». Merci beaucoup ! Et au fur et à mesure que leur identité
palestinienne devient manifeste, le caractère israélien de ces Arabes s’estompe,
passe au second plan. Un dilemme insoluble tant que subsistera le conflit entre
Israël et le reste du monde arabe. Tant que les Arabes d’Israël ne se feront pas à
l’idée de se ranger du côté du pays où ils veulent vivre en égaux, mais du côté
de ses ennemis, ils seront amenés à se sentir palestiniens plutôt qu’israéliens. On
peut dire qu’au moins de ce point de vue, ils ont fait leur choix et ne sont plus
« déchirés entre leur pays et leurs frères ». Mais au-delà du conflit qui oblige les
individus à faire des choix clairs, les Arabes israéliens ont aussi promu leur
identité palestinienne en termes positifs : la culture et la littérature palestiniennes sont reconnues comme leurs ; les problèmes politiques des Palestiniens
déclenchent parmi eux des controverses et les poussent à opter pour tel ou tel
parti. Certes, la plupart d’entre eux refuseraient d’abandonner le confort et les
libertés dont ils jouissent en Israël pour la pauvreté et les contraintes d’une
entité palestinienne, mais ils plaident ardemment en faveur d’une Palestine
indépendante, quitte à ce que ce soit au détriment de leur pays.
Durant leurs manifestations contre les autorités israéliennes, les Arabes
brandissent souvent les drapeaux de l’ennemi, ils clament des slogans hostiles
et ne reculent pas devant quelque forme de violence que ce soit dès lors qu’il
s’agit d’exprimer le dégoût qu’ils ressentent pour leur pays et d’afficher leur
soutien aux autres Palestiniens. Le parallèle avec des situations analogues dans
l’histoire, par exemple les minorités allemande ou japonaise aux États-Unis qui
faisaient l’objet d’arrestation et d’incarcération pendant la guerre pour collaboration possible avec les pays d’origine, ne les impressionne pas puisqu’en
Israël la punition collective n’existe pas malgré le conflit en cours. Et s’ils ne
sont pas impressionnés, c’est parce qu’ils sont convaicus d’être les premiers
habitants du pays, que les Israéliens sont des envahisseurs, que c’est à Israël de
s’adapter, donc, à eux, pas l’inverse. Ils ne voient rien de mal à scander pendant
les manifestations : « Par notre âme et par notre sang nous te délivrerons, oh
Palestine/Galilée » ; libérer de qui et par qui n’apparaît pas, mais on peut aisément s’en douter. La majorité juive est censée faire preuve de « compréhension », de tout avaler et d’être tolérante jusqu’au masochisme. Si quelqu’un
s’élève contre ces faits ou formule quelque reproche que ce soit aux Arabes qui
tiennent semblable discours, il se fait traiter de raciste et accuser de discrimination, etc.
Voilà la raison pour laquelle il est devenu pratiquement impossible, en
Israël, d’appliquer la loi. Si la police fait mouvement pour disperser les rassemblements ou démanteler les constructions illégales, les leaders arabes et la
presse progressiste proche de la gauche libérale auront l’aplomb de la dénoncer
pour « excès de pouvoir » et « brutalité » ; au lieu de renforcer justement les
pouvoirs des forces de sécurité qui accomplissent un travail ingrat, ce qui leur
donne un sentiment d’abandon et de calomnie ; d’où leur détermination à s’interposer moins dans l’avenir. Une attitude qu’illustrent dramatiquement les
événements du 30 mars : les Arabes ont commencé à se déchaîner dans leurs
villages, à hisser des bannières du Hezbollah et du Hamas et à lancer des slogans
anti-israéliens, la police restant à l’extérieur des périmètres villageois comme
s’il s’agissait d’enclaves extra-territoriales, pour rapporter ensuite que la journée de la Terre s’était déroulée pacifiquement et sans incidents. Voilà la recette,
naturellement, si l’on veut que la violence s’exacerbe d’une année sur l’autre,
chacun sachant que de pareils actes d’hostilité au pays demeurent impunis. Les
Arabes israéliens, dans le même ordre d’idées, soutiennent l’Intifada, apportent
une aide médicale et logistique aux Palestiniens et rendent visite aux familles en
deuil qui ont perdu l’un des leurs lors d’une confrontation avec la police (jamais
de condoléances, par contre, dans le cas des familles israéliennes endeuillées par
le terrorisme).
Les Arabes israéliens en tant qu’Arabes
Les Arabes israéliens font également partie du peuple arabe comprenant
280 millions d’individus et vingt-deux pays entre le Proche-Orient et l’Afrique
du Nord. Ils n’ont pas seulement le sentiment d’une appartenance commune aux
plans culturel, historique, démographique, ethnique, linguistique et religieux,
mais de faire partie, bien que minoritaires dans leur pays, d’une majorité au
Proche-Orient. Ils se représentent Israël comme assiégé par une majorité
d’Arabes, ce qui annule leur situation d’encerclement au sein d’une culture
juive majoritaire. Vu d’eux, le monde arabe est un océan dans lequel ils cherchent refuge et consolation quand ils étouffent dans l’aquarium israélien où ils
essaient provisoirement de survivre. De fait, c’est par le biais de l’Égypte et de
la Jordanie qui ont signé des traités de paix avec Israël et plus récemment de la
Syrie que les Arabes israéliens établissent des relations avec le monde arabe.
Sans que disparaisse leur dilemme, dans la mesure où ces pays, en dépit de la
paix, restent aussi hostiles qu’ils l’étaient dans la période d’avant la paix ; si on
en juge par des campagnes antisémites persistantes, les attaques des médias
contre Israël, la « paix froide » établie par les autorités et l’opposition vigoureuse, bruyante, à Israël tant dans les cabinets que dans la rue, en particulier
chez les islamistes. Alors que la « paix » officielle aurait dû faciliter les relations
entre les Arabes israéliens et le vaste monde arabe, la persistance de stéréotypes
antijuifs et anti-israéliens ne rend pas aisée l’interaction entre les deux parties.
Mieux : les Arabes israéliens, loin de condamner le fait que les médias arabes
calomnient leur pays, ont tendance à citer ces calomnies comme preuve du bienfondé de leurs récriminations.
Les grandes espérances fondées par les Arabes palestiniens sur ces liens au
vaste monde arabe est à mettre en relation avec le mythe de l’unité arabe, ou
panarabisme, qui seul peut incarner une puissance collective de tous les Arabes
et leur donner confiance dans leur capacité à imposer leurs élucubrations au
monde. Ils n’ignorent bien sûr pas que les précédentes tentatives d’unité, à deux,
à trois ou à quatre ont fait long feu et que même au sein de la Ligue arabe la
discorde a pendant longtemps empêché toute action concertée. Une situation
particulièrement mauvaise au lendemain de la guerre d’Irak, une fois la preuve
administrée par les pays arabes de leur impuissance à l’éviter et dès lors qu’ils
se chamaillent pour répondre aux exigences américaines en matière de réforme
et de libéralisation. Leur hésitation à envisager le changement a beau troubler
les Arabes israéliens qui sont probablement les plus proches de ces idéaux de
liberté et de démocratie dans leurs conceptions et par leur éducation, ceux-ci
n’en continueront pas moins à rester attachés au patrimoine arabe et à prendre
la défense de leurs frères plutôt que de rejoindre les États-Unis et Israël dans le
combat pour l’évolution et la réforme. N’ont-ils pas traditionnellement applaudi
un champion ou l’autre du panarabisme (Nasser dans les années 1950 et 1970,
Saddam dans les années 1980 et 1990), tels des Saladins modernes qui allaient
les délivrer de leurs problèmes en mettant à bas leur pays comme avait été jadis
renversé l’État des croisés ?
Les Arabes israéliens et les musulmans
Le monde musulman, soit 1,3 milliard de Croyants répartis sur 57 États à
islam majoritaire et des dizaines de millions en tant que minorités dans des États
non musulmans, fournit aux Arabes israéliens un creuset encore plus gigantesque où se fondre. Mieux : la montée, ces dernières années, du fondamentalisme musulman lequel sanctionne souvent la violence comme moyen légitime
de combat, a fait des mouvements islamistes le facteur le plus explosif, qu’il soit
dirigé contre des leaders et des sociétés musulmanes qu’ils veulent transformer
ou bien des pays non musulmans qu’ils veulent transformer et soumettre. Parmi
les Arabes israéliens les islamistes sont désormais une force avec laquelle il faut
compter ; elle s’est substituée, chez eux, au parti communiste qui avait pendant
des années véhiculé leurs frustrations dans le sens d’un militantisme national, et
ce par un travail systématique et patient de propagande sur la longue durée de
façon à pénétrer dans tous les secteurs de la vie musulmane. Une fois les
Croyants pris au piège de la religion « alternative » et « unique solution » à tous
les dilemmes, ils ne sont plus ouverts au raisonnement, à la relativisation; il n’y
a plus dans leur esprit que l’absolu et la certitude des dichotomies : Croyant/non
Croyant ; bien/mal ; eux/nous ; justice/injustice ; liberté/oppression.
Le Mouvement islamiste en Israël, tout comme ses pendants dans les territoires et dans les pays arabes voisins, prospère sur le terreau des frustrations et
des tensions, parce qu’il offre avec succès des solutions « immédiates » à tous
les problèmes existentiels de l’individu et de la société. Ses dirigeants sont
attentifs, contrairement aux gouvernants corrompus et illégitimes du monde
arabe environnant, aux difficultés des gens et ils jouissent d’une extraordinaire
popularité. Paradoxe : leurs messages de sacrifice par le sang et la sueur passent
mieux auprès des masses que la rhétorique apaisante et vide des premiers qui ne
mènent nulle part. Jusqu’à l’avènement des islamistes durant les deux décennies
précédentes, c’étaient les communistes de toutes obédiences, à l’origine des
Arabes chrétiens, qui dirigeaient tant les conseils locaux que la représentation
nationale (à la Knesset). Après l’effondrement de l’URSS, ce sont les musulmans,
mais pas les plus pieux d’entre eux, qui ont assuré la relève et livrent maintenant leur dernier combat d’arrière-garde. Les islamistes ont désormais conquis
six mairies, celle de Umm al-Fahm, la plus grande ville musulmane d’Israël, par
Sheikh Ra’id, l’un de leur leaders de tout premier plan, équivalant en 1988 à un
tremblement de terre, sans compter leur majorité nouvelle au conseil municipal
de Nazareth-ville qui annonce des maires le cas échéant islamistes pour la plus
grande cité arabe du pays après des décennies d’administration communiste.
Des succès qui ne démontrent pas seulement à quel point le communisme a
perdu en énergie et en signification dans la nouvelle ère ; ils prouvent aussi que
les islamistes ont à la fois le vocabulaire qui captive les masses et la puissance,
par leur organisation, de transformer la religion en formidable levier de mobilisation.
Le Mouvement islamiste en Israël s’est scindé en deux branches.
Celle du Nord, emmenée par le charismatique Ra’id pousse à l’émigration
intérieure. Les villes dirigées par le mouvement sont devenues des enclaves
virtuelles de l’islam ; les arrêtés du conseil municipal sont censés s’y substituer
autant que possible aux lois nationales. On s’y tient à l’écart de la politique
nationale ; ceci valant en particulier pour les élections à la Knesset, car les élus
devraient sinon jurer fidélité à la législation en vigueur. Y prévaut un
programme radical et agressif et la revendication de réhabiliter les sites arabes
détruits pendant la guerre de 1948, ce qui vaut singulièrement pour les emplacements de mosquées et de cimetières dont on déclare le caractère « sacré ».
Ra’id qui a monté l’organisation al-Aqsa qui promeut la restauration de la
mosquée ; des milliers de gens se rassemblent tous les ans dans des « festivals
musulmans » consacrés à la promotion des causes de l’islam et à la prise de
conscience islamique dans le pays.
La branche méridionale du Mouvement, plus souple, ne se sépare pas des
radicaux aux plans idéologique et stratégique, mais prône une avancée progressive, de préférence aux à-coups brutaux. Elle a conscience de pouvoir obtenir
des résultats dans la société israélienne par le biais politique et exhorte ses
supporters à voter aux élections à la Knesset où elle a deux représentants sur une
liste commune de quatre députés ; elle peut ainsi au demeurant participer au
processus politique – anathème pour les autres islamistes – tout en affirmant en
même temps ne pas le faire à titre de parti islamique, mais en tant que segment
d’un parti qui aspire, lui, au partage du gâteau israélien. En d’autres termes,
celui-ci ne participe pas à la Knesset pour y peser sur les orientations de la politique nationale qui ne l’intéressent pas, mais afin de s’assurer que les Arabes et
les musulmans ne subissent pas de nouvelle discrimination.
Pour résumer : il y a plus de probabilités que les assassins, les incendiaires,
les saboteurs, les terroristes et autres artisans de la violence parmi les Arabes
israéliens viennent de la branche du Nord, qui excelle aussi dans la production
de cassettes vidéo et audio à la gloire des islakamizazes, la branche du Sud fournissant les troupes des manifestations et les suffrages lors des élections à la
Knesset sans pour autant dissimuler son hostilité à l’État juif et son désir de le
liquider.
Le Mouvement islamique reconnaît faire partie des Frères Musulmans, eux-mêmes apparentés au Hamas, qui ne recule devant rien pour atteindre ses objectifs, dans ses manifestations radicales et violentes. C’est la raison pour laquelle
le Mouvement en tant que tel réunit des fonds et agit en général avec prudence,
aux limites extrêmes de la légalité, cependant que sa branche du Nord entretient
des contacts avec les autres islamistes du monde arabo-musulman et collecte des
subsides en définitive détournés au bénéfice de causes terroristes. L’activisme
de Sheikh Ra’id dans l’arène de l’islamisme international et ses liens diversifiés
aux différents mouvements, en particulier égyptiens et turcs, ont fait peser sur
lui des soupçons. Les services de sécurité israéliens l’ont arrêté à la mi-2003 et
il a été incarcéré, sous le coup d’un lourd dossier d’accusation et de tonnes de
documents, à propos de ses contacts avec les mouvements et organisations de
bienfaisance islamistes, de transferts de fonds à fins de projets douteux et autres
infractions à la législation du pays qui donnent un éclairage sur certains réseaux
islamistes internationaux ou en obscurcissent au contraire, selon certains, la
nature.
Réflexions en épilogue : ce qui peut être fait
Chaque Arabe, compte tenu de l’enchevêtrement des identités qui le concernent, est obligé de trouver sa voie, individuelle ou collective, et de mettre l’accent sur telle ou telle de ses appartenances en fonction des circonstances et du
contexte. Il y a en Israël des Arabes qui se tiennent à distance de la politique et
se concentrent exclusivement sur leur vie familiale, leurs réseaux et leur moyens
d’existence ; des gens qui souhaiteraient se mouvoir dans un milieu arabe en
termes de culture et d’identité et dans le milieu israélien pour ce qui est de la
profession. D’autres, politiquement actifs, se sentent à coup sûr plus arabes et
palestiniens dans leurs enteprises, mais ressentent aussi une nécessité d’établir
un lien avec les institutions israéliennes et la société dans laquelle ils opèrent.
Les musulmans qui ont redécouvert les certitudes qu’offre la foi aux Croyants
passent leur vie dans les mosquées du voisinage et leurs villages-enclaves. Vivre
en Arabe dans cet environnement signifie majoritairement entretenir un lien, à
travers ce type de communauté, à l’Umma, soit la Communauté internationale
des Croyants.
Voilà une situation qui n’est facile pour personne, surtout dans un espace
conflictuel où l’individu est en permanence appelé à témoigner de son identité
et à constamment manœuvrer entre les fidélités. Les musulmans sont d’habitude
tenus de vivre selon la loi de l’islam, mais ceux qui ne le peuvent doivent être
absolument sûrs d’avoir la liberté de ne pas enfreindre leurs croyances et
préceptes, sans quoi il leur faut rechercher d’autres asiles. Pour ce qui est d’Israël, les Arabes pensent que le pays est leur et ils doivent s’accrocher à cette
idée, cultivant la notion de sabr (patience, résistance), jusqu’à ce qu’il leur
revienne. Sans compter qu’ils en ont bien conscience en dépit de toutes les litanies quant à un soi-disant traitement discriminatoire du fait de la majorité juive,
ils bénéficient de services sociaux et d’une espérance de vie impensable ailleurs.
Ils ne renonceront pas de sitôt à la nationalité israélienne pour la nationalité
syrienne, palestinienne ou égyptienne. Ils ont beau rendre verbalement
hommage à la palestinisation de leur communauté et plaider en public pour le
droit au retour qui inonderait Israël de réfugiés, ils savent dans leur for intérieur
que le pays, dans ce cas, se transformerait en une autre Palestine, privée de sa
démocratie et de sa technologie. Il leur suffit de considérer l’arriération et la
pauvreté qui caractérisent l’État établi par les Palestiniens à Gaza et à Ramallah
pour réfréner leur enthousiasme.
Notre lamentable échec à l’égard des populations arabes en Israël s’explique
aussi par une incapacité à fonder une politique cohérente et durable. Ce sont
d’abord les partis politiques qui sollicitent le suffrage des Arabes à la veille des
élections pour oublier leurs promesses dès le lendemain. Voilà qui a incontestablement poussés ceux-ci au cynisme politique et les a encouragés à se doter de
leurs propres instruments. Ils sont devenus adultes et sont désormais éclairés sur
la démocratie participative, tout comme sur les slogans à propos de la pleine
citoyenneté, si souvent entendus, mais dont l’application présente en pratique
bien des limites. Ils se sont habitués aux fonctionnaires ou juges arabes
symboles, juste pour prouver que les Arabes ne souffrent pas à nouveau d’une
quelconque discrimination ; ce qui revient en fait à l’inverse : leur pleine intégration ne sera avérée que s’ils accèdent à de hautes positions sans discrimination positive. Ils sont également rompus à la demande de loyauté à l’État quand
les autorités, dans le même temp, font preuve de clémence à l’égard de qui agit
ouvertement contre lui. Prenons l’exemple d’Ahmed Tibi, leader de la communauté et plus tard membre de la Knesset, qui a en toute impunité conseillé Yasser
Arafat, ennemi avoué d’Israël, pendant des années. Ou encore Azmi Bishara qui
s’est à plusieurs reprises rendu illégalement en Syrie, donc en territoire ennemi,
sans faire l’objet de poursuites de la part du gouvernement. Les députés arabes
à la Knesset et autres notables ont pris l’habitude de dénigrer l’État et d’inciter
à le combattre sans que personne ne semble y trouver à redire.
Loin de s’en remettre au verdict des tribunaux qui protègent en règle générale leurs droits, les leaders arabes israéliens se sont désormais habitués à s’en
prendre au système et à crier à la machination quand ceux-ci convainquent leur
compatriotes de crime « idéologique ». Ligne constante : ceux-ci ne peuvent
être coupables puisqu’ils font l’objet d’une injustice. Tout reproche d’illégalité
à l’égard des Arabes se résume à du pur complot de façon à les encadrer et à les
discriminer. Comme ces derniers se contentent de réclamer bruyamment leurs
droits sans qu’on leur demande jamais de faire leur devoir, tout appel au respect
de la loi est interprété par eux comme un dommage ou une persécution et ils le
rejettent avec dégoût. La clémence des autorités israéliennes, loin d’apaiser les
tensions, entraîne chez eux un sentiment de mépris et de confusion. Car la
violence, au fond, paie : il n’y a personne pour les poursuivre et exiger qu’ils
respectent la loi ; il sont persuadés de triompher, en définitive, s’ils persistent
dans l’illégalité.
L’État d’Israël doit comprendre qu’il n’y a pas là une affaire d’ordre économique comme on l’affirme parfois, et que la solution n’est pas affaire de budget
ou de subvention. C’est d’un problème croissant d’identité, d’avenir et de destin
qu’il s’agit. La première proclamation de dissidence avait été lancée durant la
première journée de la Terre en 1976 : les Arabes israéliens se voulaient Palestiniens. Israël décida d’enterrer le problème dans une avalanche d’excuses, de
promesses et de déclarations sans fin. Depuis, surtout après les deux Intifadas
qui ont choqué le public, en 1987 et en 2000, les débordements de violence par
dessus la frontière prennent le pays, à chaque fois, par « surprise ». Ces éruptions à l’intérieur d’Israël au sens strict ont abasourdi la plupart des Israéliens,
comme si la rhétorique de l’égalité avait produit amour, fraternité et harmonie
entre les deux communautés. Amère expérience : ça n’a jamais été le cas parce
que les réponses politiques au problème sont venues trop tard et manquaient
d’ampleur. L’État n’a jamais réalisé que ces dossiers doivent être traités sur les
plans juridique et pédagogique ; il nous faut étouffer ces germes qui tendent à
détruire ce qui reste de fragile coexistence entre les deux communautés. La
législation doit être renforcée et la jouissance des droits dépendre de l’accomplissement des devoirs. Aux Arabes de faire des choix clairs et d’adopter les
options correspondantes.
Si Israël veut que les enfants arabes grandissent dans la loyauté à l’État et
avec le sens de l’État, nous ne pourrons éviter de mettre un terme au régime
séparé de formation des Arabes et des Juifs, qu’ils soient laïcs ou religieux. Il
faut que l’État mette en place des écoles de région où tous les enfants, quelles
que soient leur confession ou leur ethnie, qu’ils soient originaires des Kibboutz
ou des villes en voie de développement, de villes juives ou de bourgades arabes,
suivent les mêmes programmes dans la langue nationale et intériorisent les
mêmes valeurs d’amour du pays, qu’ils apprennent à le défendre, à en honorer
les symboles, à respecter leurs concitoyens et à participer au processus démocratique. L’éducation nationale doit être la même pour tous les enfants, à tous
les niveaux ; elle doit avoir pour objectif de fabriquer des gens intelligents et
bien formés, des citoyens utiles, exactement comme sont éduqués les enfants
arabes dans les pays d’accueil aux États-Unis ou en France. Après les heures de
cours officielles, par contre, les citoyens sont entièrement libres de faire dispenser selon leur choix et à leurs frais les valeurs religieuses, culturelles et
ethniques qui les engagent. Au lieu de la confusion qui règne aujourd’hui sous
la bannière de l’« égalité des chances », chaque enfant ira au bout du programme
général et tout enseignement supplémentaire sera un apport. À la place de l’enfermement culturel au sein de chaque groupe et de la marginalisation hors du
monde, chacun(e) grandira dans une société tolérante et perméable avec réussite
de l’individu en fonction de ses mérites et l’aide aussi consistante que possible
du Trésor public.
Si Israël aspire à une citoyenneté, à la base, de tous ses citoyens avec des
règles universelles et égales – chacun développant par ailleurs les identités de
son choix, il faut prendre l’initiative d’un projet de loi. La citoyenneté ne saurait
plus être conférée automatiquement à quiconque est né dans le pays ou y a fait
son aliyah (immigration nouvelle). La pleine citoyenneté, sans limites ou
réserves aucunes, à part un casier vierge ou bien un désintérêt manifeste, doit
être réservée à ceux qui remplissent certaines conditions institutionnelles. Il
faudra, pour devenir israélien, avoir suivi les programmes de l’éducation nationale désormais réformée, avoir fait sienne la langue et intériorisé les valeurs
comme les symboles de l’État, avoir servi dans les forces armées de celui-ci,
avoir prêté serment à son drapeau, avoir prouvé, en quelque sorte, qu’on est
partie prenante du projet sioniste. Ceux, Arabes ou Juifs, religieux ou laïcs, qui
ne veulent pas se plier à cette législation auront toute latitude d’éduquer leurs
enfants à leur guise et à leurs frais, de continuer à vivre et à travailler où ils le
désirent, mais ils ne seront plus habilités à voter et n’auront plus la carte d’identité et le passeport israéliens. Quiconque, Arabe ou Juif anti-sioniste, qui ne
parvient pas à s’identifier à l’État jouira d’un statut de résident permanent en
Israël sans être pour autant obligé de se plier à ses normes et à ses devoirs.
Comme la plupart des Arabes israéliens se considèrent comme Palestiniens
et s’expriment politiquement en tant que tels, notre pays devrait trouver intérêt
à un réaménagement de la Palestine historique comprenant Israël, les territoires
palestiniens et la Transjordanie, soit la Jordanie actuelle, en deux parties : l’État
israélien et un État palestinien vaste et sûr de lui, avec son centre en Jordanie où
les Palestiniens forment la majorité de la population. Les Arabes restant en
Israël auraient le choix de se conformer aux normes ébauchées plus haut et
devenir des citoyens israéliens à part entière, avec tous les droits et devoirs afférents, ou bien demeurer dans leurs communes et villages en tant que résidents
permanents et munis de passeports palestiniens, de même qu’il y a des Canadiens qui vivent aux États-Unis et des Belges qui vivent en France. Cette
deuxième catégorie échapperait de la sorte à la situation intenable des apatrides;
ils pourraient continuer à résider en Israël pourvu qu’ils en respectent les lois
sauf à risquer l’expulsion dans le cas contraire. Ces nationaux de Palestine
auraient le droit de vote et l’éligibilité aux institutions palestiniennes et pourraient décider à terme d’aller dans leur patrie, mais le péril démographique
qu’ils incarnent pour l’État juif et la perspective qu’ils en prennent possession
par la voie démocratique, auront entre-temps disparu.
Un État où les Arabes sont considérés, ce qui vaut pour tous les groupes,
comme des personnes égales à toutes les autres, n’a pas besoin de représentations sectorielles. Notre législation reconnaît la liberté d’expression et d’association ; elle n’a pas à admettre des institutions qui prétendent représenter des
groupes sur base ethnique ou religieuse. L’État devrait refuser de négocier avec
le Conseil suprême de la Torah des ultra-orthodoxes ; de même pour l’Association des présidents arabes de conseils locaux qui peuvent à l’inverse constituer
des interlocuteurs ad hoc. D’ailleurs, ce dernier organisme ne traite pas, comme
son nom l’indiquerait, de gouvernance locale, mais de politique nationale, ce
qui entraîne des tensions et des conflits entre lui et l’État. Les Arabes israéliens
ne devraient pas avoir le droit de former leurs propres partis qui sont à l’évidence source de frictions et de contentieux, voire même de sécession. S’ils
veulent s’intégrer, ce qui vaut aussi bien pour les ultra-orthodoxes, ils trouveront certainement leur place au sein des multiples partis politiques existant en
Israël dont la plupart comptent des Arabes parmi leurs adhérents. Et s’ils ne
veulent pas s’intégrer, est-ce à l’État de leur fournir les instruments de la dissidence et de l’aliénation ? De même, l’intégration dans les partis politiques leur
ouvre un champ de compétition au mérite et ceux d’entre eux qui vont jusqu’au
sommet doivent pouvoir participer à la direction de l’État sans subir justement
les contraintes d’un humiliant saupoudrage par quotas symboliques. C’est en
tant que chefs de partis que Disraeli et Mendès France sont devenus premiers
ministres ; ils n’y seraient jamais parvenus en fondant des partis juifs et en se
présentant comme tels aux élections.
Il est légitime que la minorité arabe d’Israël aspire à devenir majorité et à
transformer le pays en un autre (et troisième) État arabo-palestinien à côté de la
Jordanie où les Arabes sont déjà majoritaires et du territoire de l’Autorité palestinienne que nous les avons aidés à établir. L’horloge démographique, inexorable, leur permet de former des espérances réalistes à cet égard ; même sans
attendre que l’application du droit au retour pour leurs frères réfugiés en Israël
précipite le processus. Mais il est tout aussi légitime que les Juifs prennent
toutes leurs précautions afin que soit évité pareil désastre : la liquidation de
l’État juif et de son étourdissante réussite aux plans de la démocratie, du développement et du progrès à travers une inondation massive d’Arabes qui
voudront en faire un État pauvre, corrompu et autoritaire à l’instar de leurs
autres pays et où les Juifs seront de nouveau relégués dans un statut de citoyens
de seconde zone, de dhimmi. Si l’État d’Israël veut empêcher pareille catastrophe, il n’attendra pas le nouveau round d’affrontement avec sa population
arabe et s’embarquera dès maintenant dans le train des réformes nécessaires.
Traduit de l’anglais par Julia Mandelkern
[1]
Cf. Raphael Israeli,
Les Arabes en Israël : amis ou ennemis, (en hébreu), Ariel, 2002 ;
Idem,
Palestinians Between Israel and Jordan : Squaring the Triangle, New York, Praeger,
1990 ;
Muslim Fundamentalism in Israel, Londres, Brassey’s, 1993 ;
Green Crescent Over
Nazareth : the Displacement of Christians by Muslims in the Holy Land, Londres, Frank
Cass, 2002.