Outre-Terre
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I.S.B.N.2-7492-0374-0
320 pages

p. 181 à 182
doi: 10.3917/oute.009.0181

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Israël au Proche-Orient

no 9 2004/4

2004 Outre - Terre Israël au Proche-Orient

Entretien avec Emmanuel Sivan

Yohanan Manor
Outre-Terre : Y a-t-il selon vous aujourd’hui « choc des civilisations » au sens où l’entend par exemple Samuel P. Huntington ?
Emmanuel Sivan : Huntington se trompe quand il affirme qu’il y aurait choc des civilisations. Le conflit passe à l’intérieur de l’islam. Il s’agit en effet d’une opposition frontale entre l’islamisme radical et les autorités actuellement instituées dans les pays musulmans, le premier s’efforçant de déloger les seconds du pouvoir, par la force si nécessaire. Le jihad est donc tourné contre d’autres musulmans (dirigeants politiques, intellectuels, etc.) que les radicaux considèrent comme des apostats. Ce qui ne signifie pas que le jihad ancien contre les incroyants n’ait plus cours. Il n’est que d’observer ce qui se passe en Tchétchénie, en Bosnie, les événements de l’Afghanistan sous contrôle soviétique, et la situation en Israël-Palestine.
Outre-Terre : Peut-on parler d’une dérive islamique du mouvement palestinien ?
E. S. : L’islamisation du conflit israélo-arabe date de 1929 et des émeutes antijuives déclenchées par le leader Hadj Amin al-Husseini pour prévenir la construction supposée (et imaginaire) du Troisième Temple sur le Haram al-Sharif (le Mont du Temple). Hadj Amin utilisait sa position de mufti de Jérusalem pour mobiliser des ruraux liés à la tradition, qui ne partageaient pas son credo nationaliste, à l’intérieur de son mouvement national et antisioniste [1]. Une tendance renforcée par le cheikh mystique ‘Izz al-Din al-Qassam, de Haïfa, avec son gang assassin, cinq ans plus tard (il sera tué par les Britanniques en 1935).
Une composante religieuse qui allait perdurer : forte bien que secondaire. Le jeune Yasser Arafat devait se battre à Jérusalem dans les rangs d’un groupe qui suivait les Frères musulmans, l’al-Jihad al-Muqaddas (le saint jihad). Un saut considérable se produirait avec la chute de Jérusalem qui fut un choc pour les musulmans. Autre mutation : la montée en puissance de la rhétorique islamiste dans l’ensemble du monde musulman durant les années 1970.
Outre-Terre : Comment décrire cette opposition dans la période plus récente ?
E. S. : Le Fatah est un mouvement à demi traditionaliste qui a réussi à contre-balancer les islamistes jusqu’à la première Intifada parce que les Frères musulmans du Cheikh Ahmad Yassine préféraient islamiser de fond en comble la société palestinienne avant de combattre Israël ; au fond, la lutte attendrait que les Palestiniens deviennent de bons musulmans. Yassine décida en février 1988 de s’associer à l’Intifada parce qu’il avait peur d’être lâché par des militants désireux d’en découdre ; c’est seulement alors qu’un mouvement islamique de masse fit partie intégrante du mouvement palestinien et que l’islamisation du conflit se déclencha. Les Frères se transformèrent en Hamas, en modèle de lutte contre les Juifs (et pas seulement les sionistes).
Une évolution désormais implacable avec les kamikazes depuis 1993, même s’il y a eu et s’il y a toujours des gens au sein du Hamas, comme le Cheikh Jamal Hamami de Naplouse, qui s’interrogent sur la validité religieuse d’actions aussi graves.
Outre-Terre : Les musulmans sont-ils de ce point de vue seuls en cause ?
E. S. : Il faut bien reconnaître que nous avons contribué, nous autres Israéliens, à cette évolution. La vague de passion religieuse et nationaliste qui a déferlé sur Israël après la prise de Jérusalem en 1967 n’est pas à imputer aux Arabes. La montée du Goush Emounim colon, à partir de 1974, avec pour horizon le Grand Israël dans ses frontières bibliques allait rendre le règlement de compte plus probable. Le paradoxe, c’est que la ferveur religieuse, en Israël, a aujourd’hui reculé et que le Goush Emounim se trouve en déclin perceptible. Par contre : l’islamisation de la société palestinienne, dans le même temps, monte en puissance; le Hamas est plus populaire dans les masses populaires que le Fatah corrompu et croulant d’Arafat. Les attentats-suicides perpétrés par des religieux fanatisés sont toujours à l’ordre du jour.
 
NOTES
 
[1] Cf. mes Mythes politiques arabes, Paris, Fayard, 1995, chapitre 2.
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[1]
Cf. mes Mythes politiques arabes, Paris, Fayard, 1995, chap...
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