2004
Outre - Terre
Israël au Proche-Orient
Entretien avec Emmanuel Sivan
Yohanan Manor
Outre-Terre : Y a-t-il selon vous aujourd’hui « choc des civilisations » au
sens où l’entend par exemple Samuel P. Huntington ?
Emmanuel Sivan : Huntington se trompe quand il affirme qu’il y aurait choc
des civilisations. Le conflit passe à l’intérieur de l’islam. Il s’agit en effet d’une
opposition frontale entre l’islamisme radical et les autorités actuellement instituées dans les pays musulmans, le premier s’efforçant de déloger les seconds du
pouvoir, par la force si nécessaire. Le jihad est donc tourné contre d’autres
musulmans (dirigeants politiques, intellectuels, etc.) que les radicaux considèrent comme des apostats. Ce qui ne signifie pas que le jihad ancien contre les
incroyants n’ait plus cours. Il n’est que d’observer ce qui se passe en Tchétchénie, en Bosnie, les événements de l’Afghanistan sous contrôle soviétique, et la
situation en Israël-Palestine.
Outre-Terre : Peut-on parler d’une dérive islamique du mouvement palestinien ?
E.
S. : L’islamisation du conflit israélo-arabe date de 1929 et des émeutes
antijuives déclenchées par le leader Hadj Amin al-Husseini pour prévenir la
construction supposée (et imaginaire) du Troisième Temple sur le Haram al-Sharif (le Mont du Temple). Hadj Amin utilisait sa position de mufti de Jérusalem pour mobiliser des ruraux liés à la tradition, qui ne partageaient pas son
credo nationaliste, à l’intérieur de son mouvement national et antisioniste
[1]. Une
tendance renforcée par le cheikh mystique ‘Izz al-Din al-Qassam, de Haïfa, avec
son gang assassin, cinq ans plus tard (il sera tué par les Britanniques en 1935).
Une composante religieuse qui allait perdurer : forte bien que secondaire. Le
jeune Yasser Arafat devait se battre à Jérusalem dans les rangs d’un groupe qui
suivait les Frères musulmans, l’al-Jihad al-Muqaddas (le saint jihad). Un saut
considérable se produirait avec la chute de Jérusalem qui fut un choc pour les
musulmans. Autre mutation : la montée en puissance de la rhétorique islamiste
dans l’ensemble du monde musulman durant les années 1970.
Outre-Terre : Comment décrire cette opposition dans la période plus
récente ?
E. S. : Le Fatah est un mouvement à demi traditionaliste qui a réussi à contre-balancer les islamistes jusqu’à la première Intifada parce que les Frères musulmans du Cheikh Ahmad Yassine préféraient islamiser de fond en comble la
société palestinienne avant de combattre Israël ; au fond, la lutte attendrait que
les Palestiniens deviennent de bons musulmans. Yassine décida en février 1988
de s’associer à l’Intifada parce qu’il avait peur d’être lâché par des militants
désireux d’en découdre ; c’est seulement alors qu’un mouvement islamique de
masse fit partie intégrante du mouvement palestinien et que l’islamisation du
conflit se déclencha. Les Frères se transformèrent en Hamas, en modèle de lutte
contre les Juifs (et pas seulement les sionistes).
Une évolution désormais implacable avec les kamikazes depuis 1993, même
s’il y a eu et s’il y a toujours des gens au sein du Hamas, comme le Cheikh
Jamal Hamami de Naplouse, qui s’interrogent sur la validité religieuse d’actions
aussi graves.
Outre-Terre : Les musulmans sont-ils de ce point de vue seuls en cause ?
E. S. : Il faut bien reconnaître que nous avons contribué, nous autres Israéliens, à cette évolution. La vague de passion religieuse et nationaliste qui a
déferlé sur Israël après la prise de Jérusalem en 1967 n’est pas à imputer aux
Arabes. La montée du Goush Emounim colon, à partir de 1974, avec pour horizon le Grand Israël dans ses frontières bibliques allait rendre le règlement de
compte plus probable. Le paradoxe, c’est que la ferveur religieuse, en Israël, a
aujourd’hui reculé et que le Goush Emounim se trouve en déclin perceptible.
Par contre : l’islamisation de la société palestinienne, dans le même temps,
monte en puissance; le Hamas est plus populaire dans les masses populaires que
le Fatah corrompu et croulant d’Arafat. Les attentats-suicides perpétrés par des
religieux fanatisés sont toujours à l’ordre du jour.
[1]
Cf. mes
Mythes politiques arabes, Paris, Fayard, 1995, chapitre 2.