2004
Outre - Terre
Sionisme, post-sionisme, antisionisme
Sionisme et vérité Plaidoyer pour l’État juif
Emmanuel Navon
chargé de cours en relations internationales à l’Université de Tel-Aviv, directeur d’un cabinet de conseil.
Lors de la venue du président israélien en France en février 2004, le porteparole de l’Élysée publia un communiqué pour confirmer l’attachement de la
France à la légitimité de l’État d’Israël
[1]. Quatre mois plus tard, Michel Rocard
déclarait lors d’un discours prononcé à la Bibliothèque d’Alexandrie : « L’origine du problème palestinien est la promesse donnée par les Anglais aux Juifs
de fonder un État-nation. Ce fut une erreur historique
[2]. »
Ces deux déclarations prouvent que la légitimité même de l’État d’Israël ne
va pas de soi pour les dirigeants français. Quelle eût été la réaction de la France
si le porte-parole de la présidence israélienne avait publié un communiqué
confirmant l’attachement d’Israël à la « légitimité » de la République française ?
Et comment la France aurait-elle réagi si un ancien Premier ministre israélien
avait situé l’origine des guerres franco-allemandes dans l’établissement de
l’État-nation français ?
Pourquoi Israël est-il le seul État-nation dont la légitimité continue d’être
mise en cause ?
Après tout, il existe aujourd’hui dans le monde des États à la fois récents,
artificiels et instables dont la seule « contribution » à l’humanité consiste dans
une série interminable de guerres et de massacres ethniques. Mais personne ne
s’interroge sur la légitimité du Soudan, de la République démocratique du
Congo ou du Rwanda. Ce qui ne signifie bien entendu pas que ces États soient
illégitimes ou qu’il faille démanteler tous les États militairement violents, historiquement incohérents et culturellement muets. Mais on constate simplement
que les États ratés, les États voyous et les États fantoches, eux, ne font pas l’objet d’une remise en question. Au contraire, la communauté internationale a
récemment élu le Soudan à la commission des droits de l’homme des Nations
unies, alors même que le gouvernement de Khartoum est en train de perpétrer
un génocide à l’encontre des chrétiens soudanais. De même que la Syrie qui
soutient le terrorisme chiite et occupe le Liban depuis trente ans est actuellement
membre du Conseil de sécurité…
De l’autre côté, vous avez le plus ancien peuple du monde, un peuple persécuté, humilié et massacré pendant deux mille ans d’exil, auquel son pays sert
d’unique refuge; un peuple sans égal par son apport culturel à l’histoire de l’humanité ; le seul État fondé sur une tradition de plus de trois mille ans ; le seul
pays où des réfugiés faibles et démunis ont fait fleurir le désert, fondé une
démocratie dans une région totalitaire, gagné toutes les guerres provoquées par
des coalitions de six pays arabes, développé des industries, des technologies et
une recherche scientifique améliorant chaque jour la vie de millions d’individus
dans le monde; le seul État garant d’une culture, d’une religion et d’un message
qui sont au fondement de la civilisation occidentale et de la foi partagée par
deux milliards d’êtres humains ; le seul État au monde à avoir renoncé à des
gains territoriaux acquis dans des guerres d’autodéfense au nom de la paix avec
ses voisins.
Cet État, c’est l’État d’Israël, mais lui, et il est seul dans ce cas, doit en
permanence justifier de son existence.
Nationalisme et démocratie : il n’y a pas d’exception sioniste
Les Juifs eux-mêmes critiquent le sionisme qui est le nationalisme juif.
Certains courants du judaïsme ultra-orthodoxe s’opposent pour des raisons
théologiques à l’existence d’un État juif, mais cette position ne se cantonne pas
aux mouvements ultra-orthodoxes. De nombreux intellectuels juifs estiment que
le nationalisme juif est incompatible avec l’éthique juive : le peuple juif, tel est
l’argument, ne peut pas être la « lumière des nations » et disposer à la fois de
pouvoir, car le pouvoir corrompt. L’absence d’un État et d’une armée seraient
l’ultime garant de la spiritualité et de la moralité juives : l’absence d’État et
d’armée. L’une des figures de proue de cet antisionisme juif est George Steiner,
professeur de littérature comparée aux universités d’Oxford et de Cambridge et
penseur de renommée internationale. Ni Juif honteux, ni « Juif antisémite »,
Steiner est fier de son identité juive, mais il considère que le peuple juif ne peut
avoir pour rôle de témoigner de la moralité et de la justice universelles qu’en
situation d’exil et d’éloignement du pouvoir. Le sionisme, précisément, en
conférant aux Juifs du pouvoir, aurait liquidé ce statut de pureté morale et le
destin historiquement assigné au peuple juif. Comme beaucoup d’autres intellectuels, Steiner abhorre le nationalisme, mais son opposition au sionisme ne
découle pas d’un refus général du nationalisme. Que le nationalisme soit une
maladie incurable de tous les peuples ou pas, le peuple juif est le seul peuple qui
ne puisse se permettre d’y succomber. Steiner n’étant bien entendu pas le seul
penseur juif à décrier l’idée d’un pouvoir juif temporel. Dès le début du
XXe siècle, les philosophes juifs allemands Hermann Cohen et Franz Rosenzweig avaient développé des théories hégéliennes du « destin » du peuple juif
avant la Shoah. Ils pensaient sincèrement que cette même Allemagne qui allait
décimer un tiers du peuple juif incarnait le sommet de la culture et qu’elle était,
pour les Juifs, la Terre promise. Or, nous ne vivons pas dans un monde idéal,
mais dans le monde où six millions de Juifs ont été massacrés : au cœur de l’Europe et en plein cœur du vingtième siècle. La question qui se pose aux Juifs est
alors de savoir s’ils préfèrent être parfaitement moraux et morts ou imparfaitement moraux et vivants. Une recherche du délicat équilibre entre idéal et réalité
qui est d’ailleurs au centre de la pensée juive : le rôle de l’homme est d’améliorer le monde, pas de s’en détacher. La halakha, la loi juive, vise à introduire
un élément de sainteté et de moralité dans le monde réel.
On affirme dans certains milieux intellectuels israéliens que Theodor Herzl,
le père fondateur, ne voulait pas d’un État juif, mais qu’il préconisait un État
des
Juifs. C’est pourquoi son ouvrage majeur se serait intitulé en allemand
Der
Judenstaat, l’« État des Juifs ». Or, les traductions anglaise et française de 1896
portent les titres explicites
The Jewish State et
L’État juif, un choix qui n’avait
rien de fortuit puisque l’auteur connaissait les deux langues
[3]. Par ailleurs, il
utilisait dans ses écrits de façon interchangeable les préfixes Juden- (« des
Juifs ») et jüdisch (« juif »). Mais que voulait en réalité Herzl au-delà de la
sémantique : un État à caractère juif ou un État neutre où les Juifs seraient majoritaires ?
Herzl était un Juif assimilé qui revint progressivement à ses origines après
l’affaire Dreyfus. Sa correspondance et ses mémoires révèlent son attachement
au judaïsme : « Dieu n’aurait pas préservé notre peuple aussi longtemps si nous
n’avions pas un destin dans l’histoire de l’humanité
[4]. »
Ce qui ne signifie pas qu’il prônait une théocratie : « Nous saurons confiner
les [rabbins] dans les temples, de même que nous saurons confiner les soldats
dans les casernes », note-t-il dans l’
État juif. Parce que ce qui unit les Juifs, ce
qui les caractérise en tant que nation, de même que les Allemands ont la langue
et les Suisses un territoire, c’est leur
foi : « Nous nous reconnaissons comme
nation à travers notre foi
[5] » ; « notre foi est la seule chose qui nous ait préservés ». C’est pourquoi la tradition juive est « sacrée
[6] ». Et donc : « Les rabbins
seront les piliers de mon organisation, et je les honorerai. Ils élèveront, instruiront et éclaireront le peuple
[7]. » Ou encore au troisième congrès sioniste de
Bâle : les Juifs pauvres de Russie seront « les meilleurs sionistes, parce qu’il
n’ont pas oublié nos traditions et parce que leurs sentiments religieux sont
profondément ancrés
[8] ».
Herzl ne voulait donc en aucun cas dissocier l’État juif du judaïsme. La
Déclaration d’indépendance de l’État d’Israël qu’il a contribué à fonder fait
référence à la Bible et proclame que l’État réalisera la prophétie biblique du
rassemblement des exilés. Le symbole de l’État d’Israël est le Chandelier du
Temple de Jérusalem ; les fêtes nationales sont les fêtes juives ; l’hébreu la
langue du pays ; il y a sur le drapeau national et les avions de l’armée de l’air
l’étoile de David ; l’hymne national chante le « peuple libre sur notre terre ».
Certains prétendent qu’un État ne peut être à la fois juif et démocratique.
C’est faux. Un État peut être démocratique sans qu’il y ait complète neutralité
quant à son identité culturelle, ethnique et religieuse. L’État juif est le seul État
du Moyen-Orient où des députés arabes siègent dans un parlement démocratiquement élu et où des juges arabes siègent dans des tribunaux (dont la Cour
suprême) indépendants du pouvoir exécutif. Israël promeut, comme beaucoup
d’autres États, une identité nationale spécifique sans qu’il y ait pour autant
discrimination entre ses citoyens, Juifs ou Arabes. Le fait que les Arabes israéliens ne se reconnaissent pas dans le drapeau et l’hymne du pays importe peu
ici ; cela ne les empêche pas d’être des citoyens à part entière et de participer
pleinement à la vie politique de leur pays. Qu’ils soient relativement désavantagés, idéologiquement et culturellement, par rapport à la majorité juive renvoie
exactement au statut des minorités dans tous les autres États-nations démocratiques.
L’un des fondements de l’État juif est la Loi du retour. D’aucuns la qualifient de discriminatoire et raciste parce qu’elle confère aux seuls Juifs le droit
automatique d’immigrer en Israël et de devenir citoyens israéliens. Mais il n’y
a là nulle discrimination : la loi israélienne accorde automatiquement la citoyenneté à tout enfant né en Israël de parents israéliens, que ceux-ci soient juifs,
arabes, druzes ou bédouins. Par ailleurs : tout non-Juif peut faire une demande
d’immigration et de naturalisation. Israël ayant comme chaque pays souverain
le droit d’accepter ou de rejeter pareille demande. Il n’y a aucun pays qui
accorde automatiquement le droit d’immigration et de citoyenneté à quiconque
le demande.
Le principe de rapatriement dans un État-nation est reconnu par le droit international. La résolution des Nations unies qui approuvait en 1947 l’établissement
d’un État juif était destiné entre autres à permettre aux Juifs de contrôler l’immigration dans leur propre pays. Israël n’est pas le seul État qui entretienne des relations privilégiées avec une importante diaspora et disposant d’une « loi du
retour ». Pas moins de neuf pays européens : l’Autriche, la Belgique, la Grèce, la
Hongrie, l’Italie, la Roumanie, la Russie, la Slovaquie et la Slovénie ont des lois
qui octroient un statut privilégié aux membres de leur groupe ethnique vivant en
dehors du pays avec une nationalité étrangère. Par exemple le droit grec attribue
des droits privilégiés aux « Grecs ethniques » (article 108 de la Constitution); la
Grèce est également à l’origine d’une initiative visant à offrir la citoyenneté
grecque aux quelque 300 000 Albanais d’origine grecque vivant en Albanie. La
Russie a voté une « loi du retour » en 1999 : tout Russe de souche devient automatiquement citoyen russe lors de l’immigration en Russie.
Le Conseil de l’Europe a adopté les recommandations de la « commission
de Venise » (à propos du statut des Hongrois d’outre-frontières) : les relations
normées et préférentielles entre pays d’origine et diaspora sont compatibles
avec le droit international tant qu’elles ne portent pas atteinte à la souveraineté
des pays hôtes. Autrement dit : l’Europe elle-même a récemment légitimé les
principes d’appartenance nationale et ethnique.
Les États-nations démocratiques – et Israël parmi eux – favorisent donc les
intérêts de leur majorité sans pour autant nier les droits de leur(s) minorité(s).
Quiconque appelle au démantèlement de l’État juif parce que les Arabes y sont
en position de relatif désavantage se doit, au nom de la logique, de l’honnêteté
et du bon sens, d’exiger celui de tous les États-nations où vivent des minorités
et le remplacement de celles-ci par des fédérations bi- ou multinationales, voire
par des États strictement indifférents à cet égard, tant au plan idéologique qu’au
plan culturel.
Ceux d’entre les Européens qui affirment que le concept d’État juif est
dépassé, mais appliquent le même raisonnement à leur propre pays, sont au
moins logiques. Pour eux, c’est le concept même d’État-nation qui est périmé et
qui doit faire place à celui de fédération européenne post- et supranationale.
L’Europe aurait déjà atteint cette phase postnationale où la nation, tout comme
l’État-nation, appartient déjà à l’histoire. Ce qui n’est à l’évidence pas l’opinion
des Basques, des Catalans, des Corses, des Écossais, des Wallons et des
Flamands.
D’autres préfèrent s’inscrire dans la contradiction. C’est le cas du député
arabe à la Knesset Azmi Bishara lequel suit les « théories critiques » du modèle
national d’un Benedict Anderson : la nation ne serait pas une « donnée naturelle
[9] ». Est-ce à dire que tous les nationalismes seraient artificiels et illégitimes ? : « Non, l’idéologie et l’identité nationale font partie intégrante de la
modernisation sociale. Je suis moi-même un nationaliste arabe
[10]. » La critique
ne vaut donc que pour le nationalisme juif ; tous les nationalismes sont égaux,
mais certains le sont plus que d’autres.
Les fondements de l’État juif
Contrairement aux Anglais en Amérique ou aux Français en Algérie, les
Juifs ne furent pas des colons. Ils n’avaient pas de métropole, vivaient comme
des étrangers minoritaires dans tous les pays du monde, ne représentaient les
intérêts d’aucune puissance coloniale, n’avaient jamais été souverains qu’en
terre d’Israël et n’avaient jamais cessé de considérer cette terre comme la leur.
Les puissances coloniales, par ailleurs, étaient opposées au projet sioniste et si
les Britanniques publièrent la Déclaration Balfour en 1917, ce fut pour trahir
leurs engagements dès 1922.
La vraie question est de savoir si l’émergence d’une nouvelle idéologie ou
d’une nation nouvelle justifie la fondation d’un État lorsque l’État à venir porte
atteinte aux droits d’une autre nation. L’opinion la plus répandue à cet égard est
à l’évidence que oui : personne n’irait remettre en cause l’existence des États-Unis parce que leurs fondateurs ont expulsé ou tué les Indiens autochtones. Et
quant à la nouveauté des États, il n’est pas de pays qui ne soutienne aujourd’hui
l’établissement d’un État palestinien alors que le concept même de peuple palestinien est récent. D’autant que le penseur et célèbre historien de l’orientalisme
palestinien, Edward Saïd, le reconnaît lui-même : « Le nationalisme palestinien
est fondé sur l’expulsion des Israéliens
[11]. »
Pourquoi donc remettre en question la légitimité du seul État juif ? La
réponse la plus courante est que les Juifs ne peuvent se permettre de faire un
« come-back » historique sur le dos des Arabes. Veulent-ils un État ? Qu’ils
aillent s’installer sur un lopin de terre australien ou canadien, cela nous épargnera
un conflit sans issue au Moyen-Orient. Il est compréhensible, tel est l’argument,
que les Juifs, après la Shoah, aient besoin d’un pied-à-terre quelque part dans le
monde, mais ils doivent aussi comprendre qu’on ne peut réclamer la propriété
d’un bien abandonné depuis si longtemps et occupé entre-temps par de nouveaux
locataires. Quitte à tolérer ce « fossile », comme le suggérait « plaisamment »
l’historien Toynbee, que ce soit dans un musée d’histoire naturelle !
Une argumentation curieusement avancée par ceux qui se font en même
temps les avocats zélés de « droit au retour » des Palestiniens et veulent que
quiconque a été expulsé de sa maison doit pouvoir rentrer chez lui, quelle qu’ait
été la durée de l’exil. Un raisonnement qui tiendrait donc pour les Palestiniens,
mais pas pour les Juifs. Sans compter que ceux qui déclarent les Juifs étrangers
en Terre sainte ne les considèrent pas non plus comme de « vrais Français » ou
de « vrais Russes ». Or, si les Juifs sont étrangers aussi bien en « Palestine »
qu’en diaspora, on se demande où ils seront chez eux !
Certains Français illustres comprirent que le retour des Juifs sur leur terre
n’était que justice. Jean Racine : « Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière.
Quitte les vêtements de ta captivité. Et reprends ta splendeur première. Les
chemins de Sion à la fin sont ouverts. Rompez vos fers, Tribus captives ;
Troupes fugitives, Repassez les monts et les mers : Rassemblez-vous des bouts
de l’univers » ( Esther, Acte III, scène IX).
Jean-Jacques Rousseau : « Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons
des Juifs, qu’ils n’aient un État libre, des écoles, des universités, où ils puissent
parler et disputer sans risque. Alors seulement nous pourrons savoir ce qu’ils ont
à dire » ( La Profession de Foi du vicaire savoyard).
Napoléon Bonaparte en 1799 à quarante kilomètres de Jérusalem :
« Réveillez-vous Israélites ! L’heure est venue de réaliser votre indépendance
politique comme nation parmi les nations ! »
Ces grands Français connaissaient leur histoire d’Israël. Ils savaient que le
nom de Palestine vient de Philistins, un peuple de la mer Égée qui s’était installé
au douzième siècle avant l’ère chrétienne sur la côte orientale de la Méditerranée. Lorsque les Romains écrasèrent la révolte des Juifs au deuxième siècle de
l’ère chrétienne, ils tentèrent d’effacer toute mémoire juive en rebaptisant justement la Judée Palestina du nom de leurs ennemis. D’où le mot arabe Filastin.
Or, les Hébreux avaient conquis la terre de Canaan qu’ils rebaptisèrent Eretz
Israel mille trois cents ans avant l’ère chrétienne. Ils y vécurent en confédération tribale jusqu’à l’unification sous la première royauté de Saül. David, fils de
Saül, établit la capitale d’Israël à Jérusalem mille ans avant l’ère chrétienne. Son
successeur, Salomon, construisit le Temple de Jérusalem ; il laissa un royaume
centralisé et fermement établi.
Après la mort de Salomon, le pays était divisé entre le royaume du Nord
(Israël) et celui du Sud (Judée). Le royaume d’Israël fut détruit par les Assyriens
en l’an 722 et celui de Judée par les Babyloniens en 587 avant l’ère chrétienne.
Un demi-siècle plus tard, le roi de Perse Cyrus permit aux Juifs de revenir en
Israël et d’y rebâtir le Temple de Jérusalem. Alexandre le Grand repoussa les
Perses et conquit la Judée en 332 av. J.-C. Les Juifs se révoltèrent en 167 av.
J.-C. contre la dynastie hellénistique et ils rétablirent un État autonome en
142 av. J.-C. Rome conquit la Judée en 63 av. J.-C. et y instaura un régime juif
vassal. Le royaume d’Hérode était directement soumis à Rome et les Juifs se
soulevèrent en l’an 66 de notre ère. La « Guerre des Juifs » relatée par Flavius
Josèphe s’acheva avec la destruction du Second Temple par les Romains en 70.
Bar Kokhba organisa une seconde révolte en 132 et celle-ci fut écrasée par les
Romains en 135. Après la division de l’Empire romain deux siècles plus tard,
Byzance régna sur les Juifs soumis jusqu’à l’invasion arabe de 634-640. Les
croisés s’emparèrent de la Terre Sainte en 1099 pour la « libérer » des musulmans, mais le royaume franc s’effondra avec la victoire des Mamelouks en
1291. Les Ottomans prirent la région en 1517 et la dominèrent jusqu’à l’installation des Britanniques en 1917. Les Britanniques quittèrent eux-mêmes la
Palestine en 1947 et les Juifs y établirent leur État la même année.
De tous les peuples qui se sont succédé en Judée depuis la destruction du
Second Temple par les Romains, seuls les Juifs sont encore là. Après la
conquête de Canaan, ils ont souvent été privés de leur indépendance, mais leur
présence n’a jamais été effacée et ils ne se sont jamais départis d’un attachement viscéral, évoqués plusieurs fois par jour dans les prières, à ce pays. Même
au lendemain de la révolte de Bar Kokhba et de la répression violente qui
suivit, les Juifs continuèrent de constituer une majorité dans leur pays et ils y
jouissaient encore d’une certaine autonomie. À preuve que lorsque l’empereur
Caracalla décida en 212 d’octroyer la citoyenneté romaine à ceux de ses sujets
qui avaient un pays, les Juifs l’obtinrent. Pas de doute à Rome, à l’époque, que
la Palestine était le pays des Juifs. C’est à l’époque des Romains, puis de
Byzance, que furent composés en Judée la
Mishna et le Talmud de Jérusalem.
Les Juifs ne cessèrent d’ailleurs pas de combattre pour leur indépendance puisqu’une force juive de Judée fut constituée en 614 pour lutter aux côtés des
Perses contre les Byzantins
[12].
C’est l’invasion arabe qui déracina vraiment les Juifs. Contrairement à leurs
prédécesseurs, les Arabes pratiquèrent une politique de colonisation intensive,
de confiscation des terres et de démolition des maisons. C’est ce nettoyage
ethnique qui fit des Juifs, pour la première fois dans l’Histoire, une minorité en
Judée. L’idée reçue, de nos jours, est que les Juifs ont chassé les Arabes de leur
terre. Mais historiquement et chronologiquement, ce sont les Arabes qui les
chassèrent. Ces derniers devinrent majoritaires au septième siècle, et ce
jusqu’au processus de reconquête par les premiers au dix-neuvième siècle. La
Reconquista de l’Espagne par les chrétiens mit huit cents ans à se produire. En
quoi la reconquête de la Judée par les Juifs, parce qu’elle a pris quatre siècles
de plus, aurait-elle moins de légitimité ? Ce serait par ailleurs donner raison à
Ben Laden qui attribue l’Espagne aux Arabes. Non que le droit civil de certains
pays, entre autres le droit juif, ne reconnaisse pas l’idée de propriété par défaut.
Le voleur peut devenir propriétaire du bien volé si la victime a perdu tout espoir
de retrouver son bien. Or, les Juifs, précisément, ne cessèrent jamais d’espérer
retourner dans leur pays. C’est pourquoi ils refusèrent au demeurant un État en
Argentine, en Ouganda, au Birobidjan et en Mandchourie.
Cependant : en dépit des efforts déployés par les Romains, puis par les
Arabes et les croisés, les Juifs se maintinrent en Judée/Palestine. Leurs principales communautés du premier au dix-neuvième siècle furent : Safed, Tibériade,
Hébron, Gaza, Rafah, Ashkelon, Césarée, Jaffa, Acre et Jéricho. Parmi les habitants juifs de Jéricho au septième siècle, il y avait les rescapés des massacres
perpétrés par Mahomet contre les tribus juives d’Arabie. Au onzième siècle, les
croisés massacrèrent des milliers de gens et de nombreux Juifs de France, d’Angleterre, plus tard d’Espagne, de Lituanie, du Portugal, de Sicile, de Sardaigne,
de Rhodes et de Naples s’installèrent en Judée. Dès le douzième siècle, la population juive allait croissant. Au moment de la conquête ottomane, à peu près
10 000 Juifs vivaient à Safed, la communauté de cette ville comptant 15 000
âmes et une académie rabbinique au seizième siècle
[13]. D’importantes communautés vivaient à la même époque à Jérusalem, à Hébron et à Acre. Quand on
procéda au premier recensement à Jérusalem à l’époque des Ottomans en 1858,
il s’avéra que les Juifs y constituaient la majeure partie de la population, les
musulmans en représentant moins du quart. Bien avant la première vague d’immigration (
aliyah) des Juifs européens en 1882, Jérusalem, Safed et Tibériade
étaient des villes (ou plutôt des villages) à majorité juive.
Durant l’occupation ottomane, la vie des Juifs en Judée était intolérable.
William Tanner Young, consul britannique à Jérusalem rapporte le 25 mai 1839
au Foreign Office qu’ils étaient massacrés à Hébron, battus, expropriés à Jérusalem et interdits de prière dans les Lieux saints. Si leurs coreligionnaires d’Europe, du Yémen, d’Irak, de Turquie et d’Afrique du Nord les rejoignirent à la fin
du dix-neuvième siècle, c’est que les conditions de vie en diaspora étaient plus
terribles encore et parce que ces mêmes Juifs n’avaient jamais perdu l’espoir de
revenir dans leur pays.
Les Arabes affirment de nos jours que les Juifs s’emparèrent d’une contrée
bien établie, peuplée et verdoyante. Tous les récits de voyage et rapports sur la
Palestine du XVII
e au XIX
e siècle attestent au contraire d’une région vide de l’Empire ottoman. Henry Maundrell en 1697 : Nazareth, « un village minuscule et
sans importance »; Jéricho, « une bourgade minable et sale »; Acre, « une désolation
[14] ». L’archéologue britannique Thomas Shaw en 1738 : la Terre Sainte,
« vide, désolée et manquant de tout
[15] ». Le comte Volney en 1785 : « Nous
avons du mal à reconnaître Jérusalem [… ] on y compte environ douze mille
habitants
[16]. » Alphonse de Lamartine qui visita la région en 1832 écrit dans le
Voyage en Orient ( 1835) qu’à part Jérusalem, il ne rencontra pas âme qui vive
et que la Palestine était « le tombeau de tout un peuple ». Ou encore Alexandre
Keith en 1844 : « À l’époque de Volney, la Terre Sainte n’en était pas encore
arrivée à l’état de désolation totale décrit par les prophètes
[17]. » Et puis le consul
britannique en Palestine ottomane, James Pinn en 1857 dans un rapport à
Londres : « Le pays est à peu près inhabité
[18]. » Le compte rendu le plus célèbre
de l’état des lieux de la Palestine ottomane à la fin du XIX
e siècle et à la veille de
la première
aliyah, le journal de Mark Twain, témoin oculaire en 1867 :
Pas un seul village [dans la Vallée de Jezréel] – rien sur trente miles [dans
les deux sens. Deux ou trois petits groupes de tentes bédouines, mais pas une
seule habitation permanente. On peut voyager pendant dix miles sans
rencontrer dix êtres humains [… ] Déserts sans âme qui vive, collines vides
[… ] ruine mélancolique de Capharnaüm, stupide village de Tibériade,
enterré sous six palmiers [… ]. Nous arrivâmes à Tabor sans encombre et
sans rencontrer âme qui vive tout au long du chemin. Nazareth est désolée
[… ] Jéricho est en ruine, comme inchangée depuis le miracle de Josué il y a
plus de trois mille ans ; Bethléem et Béthanie, dans leur pauvreté et leur
humiliation, n’ont plus rien pour rappeler qu’elles furent honorées par la
présence du Sauveur, ces endroits où les bergers chantaient « paix sur terre,
grâce à l’homme » n’abritent pas une créature vivante [… ] Bethesda et
Horzine ont disparu et les déserts autour d’elles où des milliers d’hommes
écoutèrent la voix du Sauveur et mangèrent le pain miraculeux, elles se sont endormies dans une solitude qui n’est plus habitée que par des oiseaux de
proie et des renards qui rôdent [19].
On peut également citer le cartographe britannique Arthur Penrhyn Stanley : « ni signes de vie ni habitations en Judée, sur des distances entières » dans
une œuvre parue en 1862
[20].
Voilà pour le pays verdoyant « envahi » par les Juifs en 1882. Au moment
où passe Mark Twain, la population de la Palestine ottomane est de quelque
400000 âmes, Juifs et Arabes confondus. La première vague d’immigration, en
1882, entraîna celle des Arabes de l’Empire ottoman qu’attiraient les perspectives d’emploi fournies par l’infrastructure juive en Palestine. Un fait attesté et
durable : « L’immigration arabe en Palestine, depuis 1921, est nettement plus
nombreuse que l’immigration juive », déclare par exemple le président Roosevelt en 1939
[21]. C’est que la « communauté juive palestinienne » a lancé une
économie dynamique. En 1947, le salaire d’un ouvrier arabe de Jaffa multiplie
par deux celui de son collègue de Naplouse. De 1922 à 1947, la population
arabe croît dans les villes et régions où les Juifs sont majoritaires : de 290% à
Haïfa, de 158% à Jaffa et de 131% à Jérusalem – pour une croissance de 50%
en moyenne dans les régions où les Juifs ne sont pas installés
[22]. Selon l’historien Ernst Frankenstein, au moins 25% des Arabes qui vivaient en Palestine en
1882 étaient des nouveaux venus ou les descendants des Égyptiens ayant
conquis la région en 1831
[23].
À la date où les Britanniques reçoivent de la Société des Nations en 1920 un
mandat sur l’ensemble du territoire correspondant aujourd’hui à ceux d’Israël,
de l’Autorité palestinienne et de la Jordanie, 900 000 personnes s’y trouvaient
(dont 600 000 en Palestine occidentale, à l’ouest du Jourdain). Dès le début du
XVIIIe siècle, les villages, en particulier le port de Jaffa, étaient peuplés non
seulement de Juifs et d’Arabes, mais de Turcs, de Grecs, d’Arméniens, de
Bosniaques, de Druzes, de Kurdes, de Perses, d’Égyptiens, de Templiers allemands… Les Arabes étaient pour l’essentiel nomades et ne constituaient qu’un
groupe ethnique parmi d’autres. À l’époque de la partition par les Nations unies
en 1947, les Juifs étaient majoritaires à l’Ouest : 538 000 contre 397 000 Arabes.
La Palestine n’a jamais constitué un pays et le concept même de Palestine
n’existait pas dans l’Empire ottoman. Comme l’explique Bernard Lewis, le
spécialiste du Proche-Orient : « Depuis la destruction de l’État juif dans l’Antiquité et jusqu’au Mandat britannique, le territoire connu sous le nom de “Palestine” n’avait pas de frontières… Cette région englobait des subdivisions administratives changeantes
[24]. » La Syrie fut en 1887 divisée en deux
vilayets :
Beyrouth et Damas, et les
sandjaks d’Acre et Naplouse rattachés à Beyrouth,
celui de Jérusalem étant indépendant. Point de Palestine, donc, dans l’Empire
ottoman, que ce soit au plan physique, administratif ou linguistique. Le mot
même de Palestine n’était pas usité chez les Turcs et les Arabes. Ce furent les
Britanniques qui « ressuscitèrent » la
Palestina romaine. Il n’y avait ni État ni
peuple palestinien. Comme le reconnut d’ailleurs le rapport Peel de 1937 qui
n’était pourtant en rien favorable aux Juifs : « Durant les douze siècles qui se
sont écoulés depuis l’invasion arabe, le pays a quasiment disparu de la scène
historique [… ] Il est resté en dehors de l’Histoire tant sur le plan économique
que sur le plan politique. Même sur le plan culturel et scientifique, sa contribution à la civilisation est nulle
[25]. » C’est, comme le note déjà en 1858 l’historien
suisse Félix Bovet, parce que les Arabes ne sont pas des autochtones, qu’ils n’y
construisent rien
[26]. Une seule ville arabe fut construite en terre d’Israël :
Ramleh. Toutes les autres sont des villes juives rebaptisées par eux. La résolution du premier congrès islamo-chrétien de janvier-février 1919 à Jérusalem,
réuni afin de désigner les représentants locaux pour la Conférence de la paix, est
révélatrice : « Nous considérons la Palestine comme faisant partie de la Syrie
arabe dont elle ne fut jamais séparée. Nous sommes liés à la Syrie par des liens
nationaux, religieux, linguistiques, naturels, économiques et géographiques
[27]. »
Le dirigeant arabe palestinien Awni Abd al-Hadi déclarait quant à lui à la
Commission Peel en 1937 : « Il n’y a pas de Palestine. C’est un terme inventé
par les sionistes. Notre pays a fait partie pendant des siècles de la Syrie
[28]. »
Les Arabes connaissaient ces faits et tous ne considéraient pas le retour des
Juifs, contrairement à une opinion aujourd’hui répandue, comme une « invasion ». Personne n’allait à l’époque de la Conférence de la paix soulever la question d’un État palestinien, car les Arabes eux-mêmes n’exigaient pas d’État pour
un peuple qui n’existait pas. L’émir Faysal, leader de la délégation arabe à
Versailles, voulait un royaume arabe incluant la Syrie, le Liban, la Transjordanie, la Palestine, voire même l’Irak. Mieux : il existe toute une série de déclarations, évidemment conjoncturelles, de celui-ci allant dans le sens des sionistes.
Par exemple l’accord officiel de coopération passé le 3 janvier 1919 avec Haïm
Weizmann : les sionistes appuieraient l’émir dans son effort de construction
nationale; ce dernier, en revanche, encouragerait « les mesures adéquates » pour
une « immigration massive des Juifs vers la Palestine ». Ou encore la lettre de
Faysal datant de mars 1919 au juriste Felix Frankfurter : « Notre délégation d’ici
à Paris est parfaitement au courant de la proposition soumise hier par l’organisation sioniste à la Conférence de la paix et nous la considérons comme modérée et convenable. Nous ferons de notre mieux, en ce qui nous concerne, pour
l’aider à réussir. Nous souhaiterons la plus cordiale bienvenue aux Juifs chez
eux… Il (le docteur Weizmann) a été un grand soutien de notre cause et j’espère
que les Arabes pourront bientôt être en mesure de rendre aux Juifs une partie de
leur bonté. »
De fait, ce n’est pas avec le partage de l’ONU, approuvé par l’Assemblée
générale de novembre 1947, que la communauté internationale reconnut aux
Juifs le droit de disposer d’eux-mêmes dans leur patrie historique, c’est à la
conférence de San Remo, en avril 1920, puisque la Puissance mandataire, soit
la Grande-Bretagne, avait désormais pour mission explicite d’œuvrer à l’établissement en Palestine d’un foyer national juif. Les Juifs obtenaient leur droit
à l’autodétermination à la sueur de leur front et après avoir asséché les marais,
planté des arbres et construit des routes, des hôpitaux et des écoles.
En juin 1922, le Livre blanc de Churchill séparait officiellement la Transjordanie de la Palestine et l’excluait du territoire ouvert à l’immigration juive.
Les Arabes dont beaucoup s’étaient battus, contrairement à la Légion juive
(unités britanniques), du côté turc, se voyaient donc attribuer 80% de la Palestine originelle.
Quant aux Arabes de Palestine occidentale qui souhaitaient le rattachement
à la Syrie, ils n’admirent jamais l’établissement d’un quelconque État juif.
D’où la vague de violences des années 1920. Les Britanniques tentèrent
d’apaiser la colère arabe en faisant désigner Hadj Amin al-Husseini comme
mufti de Jérusalem à la mi-mai 1921. Cette erreur fut fatale : le personnage fit
du rejet de l’autodétermination juive un devoir religieux et de l’assassinat de
Juifs un acte légitime et louable. Avant al-Husseini, le partage de la Palestine
occidentale entre un État juif et un État arabe était encore envisageable. Avec
lui, il devint impossible. Ses incitations au meurtre trouveront une application
extrême dans le massacre de Hébron en 1929 : soixante Juifs assassinés par les
Arabes le 23 août sur encouragement et instructions, alors que la communauté
sépharade vivait là depuis des générations ; ce fut la première fois que la ville
se vida de ses Juifs. 133 personnes massacrées dans une tuerie qui s’était étendue en particulier à Safed. Le mufti accusa d’ailleurs ses victimes d’avoir
provoqué ces meurtres pour s’attirer la sympathie des Britanniques. Ceux-ci, au
lieu de combattre le terrorisme racial, accédèrent néanmoins à la demande d’al-Husseini et baissèrent le quota de l’immigration juive en Palestine fin 1936. Un
scénario qui allait faire ses preuves par la suite. Ce rejet enterra le plan de
partage et donc la création d’un refuge pour les Juifs alors même qu’Hitler était
au pouvoir depuis quatre ans.
Hadj Amin al-Husseini rejeta vigoureusement les propositions de partition
de la Commission Peel, en juillet 1937, qui recommandait d’accorder seulement
un cinquième du territoire aux Juifs.
Peu après l’accession d’Hitler au pouvoir, le mufti avait écrit au consul d’Allemagne à Jérusalem : « Les musulmans de Palestine et d’ailleurs accueillent
favorablement le nouveau régime en Allemagne et ils espèrent que le système
fasciste et antidémocratique s’étendra aux autres pays
[29]. » Il avait organisé des
« scouts nazis » sur le modèle des
Hitlerjungen. Le swastika était devenu un
symbole populaire parmi les Palestiniens, tout comme la chanson : « Plus de
Monsieur, plus de Mister ! Au ciel Allah et sur terre Hitler ! » Le terrorisme
arabe, soutenu par l’Allemagne, s’en prenait systématiquement aux civils juifs,
dans les hôpitaux, les théâtres, les magasins et les maisons. Al-Husseini qui
rencontra Hitler en 1941 a coopéré avec le régime nazi : il promit de fomenter
une nouvelle révolte panarabe en échange de l’indépendance après la guerre et
de l’abrogation du foyer national juif ; il suggéra par exemple l’envoi des
enfants juifs de Hongrie en Pologne
[30]. Le mufti visita Auschwitz et relate dans
ses mémoires : « Notre condition sine qua non à une coopération avec l’Allemagne était d’obtenir une liberté d’action totale pour éliminer tout Juif de Palestine et du monde arabe. Je demandai à Hitler un engagement explicite nous
permettant de résoudre le problème juif suivant nos aspirations nationales et
raciales, et conformément aux méthodes scientifiques modernes des Allemands.
Sa réponse fut : ils sont à vous !
[31] » C’est al-Husseini qui forgea les expressions
« Itbah al Yahud » (tuez les Juifs) et « Nashrab dam al Yahud » (nous boirons le
sang des Juifs).
Son étroite collaboration avec les nazis le grandit encore dans le monde
arabe : l’Égypte lui accorda après guerre un statut de réfugié politique et l’exécutif palestinien l’élut à sa tête en 1946. Il continue de figurer comme grand
personnage des Arabes palestiniens et Arafat ne cesse de faire référence à lui en
tant que « héros » (interview à al-Quds du 2 août 2002).
Après la Shoah où périrent six millions de Juifs, le droit des Juifs à un État
allait de soi. Pas seulement pour les Juifs d’Europe rescapés des camps, mais
également pour les Juifs des pays arabes qui étaient traités comme des citoyens
de deuxième catégorie ( dhimmi) dans ces régimes d’apartheid. On entend
souvent dire que c’était aux Allemands de payer aux Juifs une réparation territoriale, et pas aux Arabes palestiniens. Cet argument est spécieux pour deux
raisons. D’abord, la Palestine, comme je l’ai montré plus haut, n’était pas plus
arabe que juive. Le droit des Arabes à un État avait été reconnu par le plan de
partition qu’ils avaient rejeté en 1937 et il n’y avait jamais eu d’État arabe palestinien. Affirmer par ailleurs, compte tenu du passé d’al-Husseini, que les Arabes
palestiniens n’ont rien à voir avec la Shoah est complètement faux.
Les Arabes rejetèrent en 1947, tout comme dix ans auparavant, le plan de
partage de l’ONU et se lancèrent dans une guerre d’extermination contre les
Juifs. Ce conflit déclenchant une vague de réfugiés juifs et arabes, 850 000 Juifs
furent expulsés du monde arabe et 700 000 Arabes s’enfuirent de Palestine en
attendant la victoire, comme les y appelaient les pays frères. Certes, la
Haganah
encouragea dans certains cas le départ de la population ennemie, mais ce sont
les hostilités provoquées par les Arabes qui furent la cause principale du processus
[32].
Après leur défaite en 1949, les Arabes auraient pu établir un État en Cisjordanie et à Gaza, mais tel n’était pas leur but. Ils voulaient liquider l’État juif
souverain : d’où les guerres déclenchées par eux en 1967 et en 1973. Comme le
dit très justement l’ancien ministre des Affaires étrangères Abba Eban, la guerre
des Six Jours fut le premier conflit de l’Histoire où ce fut le vainqueur qui
demanda la paix et les vaincus qui exigèrent une capitulation sans conditions.
Anouar al-Sadate qui eut le courage de franchir le pas se vit d’ailleurs restituer tout le Sinaï, soit 90% des territoires dont les Israéliens s’étaient emparés
en 1967.
Arafat, l’héritier d’al-Husseini, refuse, lui, de s’engager sur cette voie. La
« reconnaissance » d’Israël à Genève en décembre 1988 et la ratification de l’accord d’Oslo par le biais d’une lettre, datée du 9 septembre 1993, ne sont chez le
chef de l’OLP que stratagèmes. Abou Iyad, son bras droit, déclare dès le 11 février
1989 au journal koweïtien al-Watan qu’il n’y a pas eu reconnaissance à Genève.
13 septembre 1993, jour de la signature de l’accord d’Oslo : Arafat lui-même
signifie à la télévision jordanienne que l’objectif reste d’exécuter le plan par
étapes adopté par l’OLP en 1974, c’est-à-dire d’accepter un compromis provisoire
pour détruire par la suite Israël. 10 mai 1994 : c’est toujours Arafat qui explique
à Johannesburg qu’Oslo n’est qu’une version moderne de la convention d’al-Hudaybiya, conclue entre Mahomet et ses ennemis en 628, soit un stratagème en
situation de faiblesse pour mieux se défaire ensuite de l’ennemi.
La guerre d’Arafat est une guerre injustifiée. Son but n’est pas de libérer un
peuple, mais d’en détruire un autre. Médias et manuels scolaires de l’Autorité
palestinienne promeuvent la mort comme valeur suprême et rejettent le droit des
Juifs à un État. Exemple de sermon de Muhammad Ibrahim Madi diffusé sur la
chaîne de télévision de l’Autorité palestinienne le 3 août 2001 :
« J’ai été ravi lorsqu’un enfant m’a dit : “Ô Cheikh, j’ai quatorze ans. Dans
quatre ans, je me ferai exploser parmi les ennemis d’Allah, je me ferai exploser parmi les Juifs.”Je lui ai dit : “Ô, jeune enfant, puisse Allah te faire mériter la Shahâda [« martyr »] et me faire mériter la Shahâda [… ] Toutes les
armes doivent être tournées contre les Juifs, nation maudite dans le Coran,
qu’Allah décrit comme des singes et des porcs, des adorateurs de veaux et
d’idoles. Rien ne les arrêtera sinon la couleur du sang de leur sale nation,
sinon notre volonté de nous faire exploser en leur sein. Puisse Allah faire en
sorte que les Musulmans règnent sur les Juifs. Nous les ferons exploser à
Hadera, à Tel-Aviv, à Netaniya, jusqu’à ce qu’à ce qu’Allah nous rende
maîtres de ces ordures [… ] Nous entrerons dans Jérusalem en conquérants,
ainsi qu’à Jaffa, Haïfa et Ashkelon [… ]. Bénis soient ceux qui éduquent
leurs fils dans la voie du Jihad et de la Shahâda !” [33] »
Ce n’est pas un hasard si le nombre des attentats perpétrés par l’OLP et le
Hamas a triplé après la signature d’Oslo II en septembre 1995 (retrait de l’autorité israélienne sur 98% de la population palestinienne et établissement d’un
gouvernement palestinien sous la houlette de l’OLP). Mieux : les attentatssuicides ont commencé après le retrait israélien des territoires et le moment où
Arafat lance sa propagande qui se situe dans la lignée directe de celle d’al-Husseini. La présence militaire israélienne dans les territoires contestés est la
conséquence, pas la cause, du terrorisme palestinien qui a ses origines dans les
années 1920 sous l’impulsion du mufti, bien avant que n’existe l’État d’Israël.
La plus longue occupation de l’Histoire fut celle de l’Inde par la Grande-Bretagne. Il n’y eut pas un seul attentat-suicide contre les Anglais durant toute
cette période. L’occupation la plus cruelle et la plus injustifiée aujourd’hui est
celle du Tibet par la Chine. Les Tibétains ne se font pas exploser parmi des
Chinois innocents et ne tirent pas à bout portant sur leurs enfants. Quant à la
pauvreté, si elle est l’autre cause du terrorisme palestinien, comment se fait-il
que des pays comme Haïti ou le Bangladesh ne soient pas des centres mondiaux
du terrorisme ?
C’est précisément à l’apogée du processus d’Oslo qu’Arafat exposa sa stratégie à des diplomates arabes dans un hôtel de Stockholm le 30 janvier 1996 :
« L’idée est d’éliminer l’État d’Israël et d’établir un État purement palestinien
[… ]. Par une guerre psychologique et l’explosion populaire nous allons rendre
la vie aux Juifs impossible. Dans cinq ans, nous aurons de six à sept millions
d’Arabes en Cisjordanie et à Jérusalem et les Juifs ne voudront pas vivre parmi
les Arabes
[34]… »
Le but du sionisme était de faire des Juifs un peuple libre sur sa terre et de
permettre à leur génie créateur et à leur culture de s’épanouir pleinement. Ce but
a été atteint.
Mais le sionisme avait un autre but, lequel n’a pas été atteint. Herzl, qui
mourut il y a exactement cent ans, conclut son État juif dans les termes
suivants : « Je crois qu’une génération extraordinaire de Juifs va émerger. Les
Maccabées se lèveront à nouveau. Je le répète : les Juifs qui veulent un État l’auront. Nous vivrons comme hommes libres sur notre propre terre, et mourrons en
paix dans nos maisons. Le monde sera libéré par notre liberté, enrichi par notre
richesse, grandi par notre grandeur. Et tout ce que nous essaierons d’accomplir
pour notre propre bien aura des répercussions bénéfiques pour le reste de l’humanité. » Les Juifs qui le veulent peuvent vivre libres sur leur propre terre. Mais
si certains meurent en paix dans leurs maisons, d’autres meurent dans leurs
maisons assassinés de sang froid, ou meurent déchiquetés dans la rue. Et, bien
que la haute technologie israélienne enrichisse d’autres peuples et pays, le
monde n’est pas libéré par notre liberté et n’est pas agrandi par notre grandeur.
Israël est accusé d’être un État criminel, d’être le principal État à violer les
droits de l’homme dans le monde, d’être l’incarnation du nazisme et d’être l’ultime obstacle à la paix au Proche-Orient. Aux Nations unies et dans les universités américaines et européennes, Israël est plus condamné ou boycotté qu’aucun autre pays. Ses dirigeants sont menacés de poursuite en justice pour crimes
de guerre.
Il est effectivement lâche et absurde de taxer d’antisémitisme toute critique
d’Israël. Mais il est malhonnête et hypocrite d’appliquer deux poids-deux
mesures à la critique d’Israël et des autres pays. Les Israéliens critiquent leur
pays à longueur de journée et impitoyablement. Mais il y a une différence entre
critiquer et diaboliser. Entre dire que Sharon a tort sur telle ou telle décision et
le comparer à Hitler. Entre dire que la présence militaire israélienne au-delà des
lignes de cessez-le-feu de 1949 est illégale et dire que l’État même d’Israël est
illégitime. Entre dire que le conflit israélo-arabe doit être résolu et dire qu’Israël
est la cause de tous les maux. Entre dire que la politique des éliminations ciblées
des leaders terroristes est contre-productive et dire qu’elle est responsable de
l’antisémitisme en France. Il est hypocrite de manifester son soutien aux Arabes
palestiniens sans jamais mentionner les Tibétains ou les Kurdes dont les droits
nationaux sont autrement plus authentiques et anciens. Il est hypocrite d’accuser Israël de crimes de guerre lorsque son armée prend des mesures défensives
ou punitives pour protéger sa population civile et de fermer les yeux, les oreilles
et la bouche sur le génocide du Soudan. Il est hypocrite de hurler d’indignation
sur l’« occupation israélienne » et de ne pas souffler mot quant à celle du Liban
par la Syrie, de Chypre par la Turquie, ou du Tibet par la Chine. Il est hypocrite
de venir servir de bouclier humain à Arafat lorsque Tsahal cherche à mettre la
main sur ses protégés et de ne jamais venir servir de bouclier humain devant les
cafés et les cinémas israéliens pour empêcher l’entrée de bombes humaines.
Comme l’écrit Alan Dershowitz, immédiatement après qu’Arafat a rejeté
toutes les offres de paix de Camp David sans faire de contre-proposition et après
qu’il a répondu à la paix par la guerre, l’opinion publique internationale était
majoritairement derrière Israël. Dès l’instant où Arafat envoya des femmes et
des enfants se faire filmer devant les tanks israéliens, l’opinion internationale se
retourna de nouveau (en particulier après la manipulation de « l’affaire al-Dura » par
France 2 ). Mais cette même opinion internationale ne se contenta
pas de tomber dans le piège d’Arafat. Elle devint littéralement folle. En essayant
de comprendre les causes de ce retournement irrationnel et extrême, Dershowitz
conclut qu’« Israël est l’État juif et le “Juif” parmi les États du monde
[35] ». Ce
ne sont plus « les Juifs » qui sont la cause de tous les maux et les vrais responsables de leurs propres malheurs, mais « Israël » et « Sharon. » Ce ne sont plus
« les Juifs » qui contrôlent la finance mondiale, mais « Sharon et son entourage » qui contrôlent Bush et les néo-conservateurs.
Grâce à l’État juif, les Juifs ne sont plus à la merci des nations. Mais l’État
juif n’a pas mis fin à la haine des nations envers les Juifs, au contraire. L’idée
que les Juifs puissent être forts et se défendre fait horreur à ceux qui se sont
habitués à les humilier pendant des siècles. Le sionisme ne peut pas et ne pourra
pas mettre fin à la haine des Juifs, parce que cette haine n’a rien à voir avec les
Juifs eux-mêmes mais avec les idées qu’ils représentent depuis leur apparition
sur la scène de l’Histoire.
Comme l’annonce le Prophète Isaïe, un jour viendra où tous les hommes
seront frères et où l’agneau couchera près du loup (une plaisanterie israélienne
ajoute que mieux vaudra être le loup que l’agneau). Mais nous en sommes loin.
Et pour que cette prophétie se réalise, il faut que les Juifs soient libres et souverains. D’où la nécessité de l’État juif, tant pour les Juifs que pour l’humanité.
[1]
Le Monde, 16 février 2004.
[2]
w
www. proche-orient. info,22 juin 2004.
[3]
Cf. Yoram Hazony, « Did Herzl Want a ‘Jewish State’ ?»,
Azure, 9, printemps 2000, p. 44-45
[4]
Briefe und Tagebücher, vol. 2, p. 128-129.
[5]
The Complete Diaries of Theodor Herzl, Raphael Patai, trad. Harry Zohn, New York,
Herzl Press, 1960, p. 56.
[6]
Diaries,
ibid., p. 72.
[7]
Ibid., p. 104.
[8]
15 août 1899.
[9]
Cf. Azmi Bishara, « Entre nationalité et nation » (hébreu),
Teoria ubikoret, 6,1995, p. 41.
[10]
Ha’aretz (supplément du week-end), 29 mai 1998, p. 24,27.
[11]
Atlantic Unbound, 22 septembre 1999,
www. theatlantic. com/ unbound/ interviews/ ba990922. htm
[12]
Cf. Samuel Katz,
Battleground : Fact and Fantasy in Palestine, New York, Bantam,
1973, p. 88.
[13]
Palestine Royal Commission Report Presented by the Secretary of State for the Colonies
to Parliament by Command of his Majesty, July 1937, Cmd. 5479, p. 11-12.
[14]
The Journey of Henry Maundrell from Aleppo to Jerusalem, 1697, Londres, Henry Bohn,
1848, p. 428,450,477.
[15]
Cf. Thomas Shaw,
Travels, or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the
Levant ( 1694-1751), Londres, 1754.
[16]
Cf. Constantin Volney,
Travels Through Syria and Egypt in the Years 1783,1784,1785,
Londres, Peter Noster & Row, 1788, vol. 2, p. 36.
[17]
Cf. Alexandre Keith,
The Land of Israel, Edimbourg, William Whyte, 1844, p. 465.
[18]
Lettre à Harel McLardon, 15 septembre 1857, British Foreign Office, doc. 78/1294,
n° 36.
[19]
Cf. Mark Twain,
The Innocents Abroad, or, The new Pilgrim’s progress, New York,
Oxford University Press, 1996, p. 349,366,375,441-442.
[20]
Cf. Arthur Penrhyn Stanley,
Sinai and Palestine, in Connection With Their History,
Londres, John Murray, 1881, p. 118.
[21]
Cf. Franklin Delano Roosevelt, communiqué au secrétaire d’État, 17 mai 1939, in
Foreign Relations of the United States : Diplomatic Papers, Washington DC, United States
Government Press Office, 1955, Vol. 4, p. 457.
[22]
Cf. Arieh Avneri,
Haityashvut Hayehudit Vetaanat Hanishol, Tel-Aviv, Hakibbutz
Hameuhad, 1980, p. 221.
[23]
Cf. Ernst Frankenstein,
Justice for my People, Londres, Nicholson & Watson, 1943,
p. 127.
[24]
Cf. Bernard Lewis, « The Palestinians and the PLO : A Historical Approach »,
Commentary, janvier 1975. Et du même auteur, « Palestine : On the History and Geography of a
Name »,
in Bernard Lewis,
Islam in History, Chicago, Open Court, 1993, p. 153-165.
[25]
Palestine Royal Commission Report,
op.
cit., chap. 1, p. 6.
[26]
Cf. Félix Bovet,
Egypt, Palestine and Phoenicia : AVisit to Sacred Lands, Londres, 1882,
p. 384-385.
[27]
Cf. Yehoshua Porath,
The Palestine-Arab National Movement, 1929-1939 : From Riots
to Rebellion, Londres, Frank Cass, 1977, vol. 2, p. 81-82.
[28]
Cité par Alan Dershowitz,
The Case for Israel, Wiley, 2003, p. 7.
[29]
Cf. Benny Morris,
Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, Editions
Complexe, 2003, p. 143 =
Righteous Victims A history of the Zionist-Arab Conflict, 1881-1999, New York, Alfred A. Knopf, 1999.
[31]
Cf. Sarah Honig, « Friendish hypocrisy II : the man from Klopstock St. »,
Jerusalem
Post, 6 avril 2001.
[32]
Cf. Benny Morris,
The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge
University Press, 1988.
[33]
www. pmw. org. il
[34]
Cf. Ephraim Karsh,
Arafat’s War, New York, Grove Press, 2003, p. 57-58.
[35]
Cf. Alan Dershowitz,
The Case for Israel,
op.
cit., p. 11.