2004
Outre - Terre
Israël au Proche-Orient
Démographie et géopolitique : les données
Sergio DellaPergola
démographe, président de l’Institut de démographie de l’Université hébraïque de Jérusalem.
Michel Louis Lévy
démographe, directeur des Annales des Mines.
1948 : quelque 11,2 millions de juifs dans le monde
[1]. 650 000 ( 6%) en
Palestine, 945 000 ( 8%) au sein du monde musulman – au Proche-Orient et en
Afrique du Nord, mais 86% habitant l’URSS, les Europes de l’Est et de l’Ouest,
les Amériques du Nord et du Sud. 2000 : 13,2 millions de juifs dont 4,9 en Israël
( 37%), un nombre infime de 28 000 dans les pays musulmans, les 63% qui
restent habitant l’Amérique du Nord et l’Europe
[2].
1948 : 1,6 millions de Palestiniens ; 8,5 millions en 2000 ; 9,3 millions fin
2002. Plus de 4,1 millions, soit 48%, dans les frontières de la Palestine historique : 1,1 million d’Arabes israéliens ; respectivement 1,9 et 1,1 million en
Cisjordanie et à Gaza. 580 000 réfugiés ( 160 000 dans des camps), soit 31% de
la population cisjordanienne et 818 000 ( 450 000 dans des camps), c’est-à-dire
73% des Gazaïotes en 1999. Les pays voisins en ont accueilli 3,7 millions
( 44%) : 1 550 000 en Jordanie ( 280 000 dans des camps), 380 000 au Liban
( 210 000 dans des camps), 380 000 en Syrie ( 110 000 dans des camps). Fin
2002 : 3,6 millions de Palestiniens dans les Territoires occupés ; 1 million en
Israël; 2,7 millions en Jordanie, 423 000 en Syrie, 403 000 au Liban, 60 000 en
Égypte, 578 000 dans le reste du monde arabe, 232 000 aux États-Unis et
295000 ailleurs en Occident.
Israël : 21 671 km2 avec 1 154 km2 du Golan syrien et quelque 73 km2 de
l’espace hiérosolymitain incorporés depuis juillet 1967. Territoires occupés :
5506 km2 en Cisjordanie et 378 km2 pour la bande de Gaza. Population de l’ensemble fin 2000 : 9,3 millions d’habitants, dont environ 5 millions de juifs
( 53%), près de 3,9 millions de musulmans ( 42%) et 200 000 chrétiens ( 2%).
6 350 000 Israéliens – résidents juifs dans les Territoires occupés inclus :
4970000 juifs, 1 178 000 Arabes, dans leur grande majorité musulmans, mais
aussi chrétiens et druzes. 3 millions d’habitants sur les Territoires palestiniens :
1 845 000 pour la Cisjordanie et 1 128 000 à Gaza.
Densité moyenne de l’ensemble : environ 335 hab/km2. 300 hab/km2 pour
Israël stricto sensu (entre le Japon et le Royaume-uni). De 6 887 hab/km2 dans
le grand Tel-Aviv à 37 hab/km2 pour le district de Beersheva, soit l’essentiel du
Néguev ( 60% environ du territoire israélien). Cisjordanie : 335 hab/km2 et
Gaza : près de 3 000 hab/km2 (plus ou moins l’équivalent de Hong-Kong ou
Singapour, mais avec un niveau incomparablement plus bas).
Hypothèse médiane de fécondité : 2,6 enfants par femme juive en 2000 ;
4 en Israël, 5,4 en Cisjordanie et 7,4 à Gaza pour les Arabes que les projections
font cependant converger avec les Juifs en 2050
[3].
La projection médiane donne pour 2020 une population d’Israël-Palestine à
14,4 millions : 8,7 en Israël et 5,7 dans les Territoires : 6,7 millions de Juifs et
7,7 millions d’Arabes.
En 2050, la fourchette s’élargirait à 15,4/36,5% : 23,5 millions d’habitants,
soit 11,9 en Israël et 11,6 millions dans les Territoires, c’est-à-dire 8,8 ( 7,3/10,4)
millions de Juifs et 14,7 millions d’Arabes ( 8,1/26,1), un scénario défiant l’imagination
[4]. Le scénario médian reste le plus probable, car la fécondité arabe n’est
pas susceptible de se maintenir à ses niveaux actuels, non plus que de rejoindre
vers le bas celle des Juifs. De fait : même si la fécondité de la population musulmane en Israël-Palestine dépassait encore les 10 enfants par femme dans les
années 1960, elle a baissé progressivement jusque dans les années 1980 et elle
est restée stable les quinze années qui ont suivi. Elle est cependant toujours de
5,5 enfants par femme à la fin des années 1980. Il y a donc décrue, mais toujours
« fécondité de combat », bien supérieure à celle des populations en développement comparable
[5]. Alors que l’indice de fécondité des Juifs a chuté dans le
même temps de 4 enfants par femme en 1951 à 2,6 au milieu des années 1990,
tout en demeurant à un niveau bien supérieur à celui des pays développés. Ceci
en tenant compte des décalages internes à chaque communauté : les Arabes
chrétiens se situant au niveau des juifs laïcs et les ultra-orthodoxes juifs à celui
des Palestiniens de Gaza
[6].
Il apparaît clair qu’il n’est de majorité juive établie jusqu’au milieu du
XXI
e siècle qu’en territoire israélien à proprement parler. La communauté arabe
pourrait néanmoins s’y élever alors à 30%
[7]. En Israël-Palestine, la majorité
basculerait en faveur des Arabes dès 2010 et les Juifs retrouveraient leur plancher de 35-37% en 1940 sous le mandat britannique à partir de 2050.
Problème de fond : les migrations à venir puisque chaque nouvelle vague,
juive ou palestinienne, fait évoluer d’autant la situation. Pour ce qui est des
Juifs, il y a faisceau de paramètres : tarissement des bassins traditionnels
d’
aliyah et terrorisme en Israël entraînant une baisse de volume, d’une part,
mais aussi dramatisation par crise économique ou renaissance de l’antisémitisme au sein des sociétés d’accueil et reprise toujours possible, de l’autre
[8].
Si l’on veut apprécier les phénomènes rationnellement, il conviendra de les
saisir dans leur ambivalence.
Côté palestinien d’abord. L’« occupation » est évidemment cause de
malheur et de douleur pour les Palestiniens. Mais de 1967 à 1989,
200000 ouvriers passaient la frontière et allaient travailler en Israël, même si
l’émigration palestinienne s’est pour l’essentiel orientée vers les pays du Golfe :
171 000 à partir de la Cisjordanie et 114 000 à partir de Gaza, avec un retour de
30 000 personnes après la guerre de 1990-1991.
L’Intifada de 1987 a été suivie de restrictions à l’entrée de Palestiniens ;
l’emploi frontalier s’en trouvant dans une très large mesure diminué, ce qui a
provoqué une chute drastique des salaires et du niveau de vie dans les Territoires. Après une relance partielle due au processus d’Oslo, la seconde Intifada
de 2000 a pour ainsi dire annihilé le passage main-d’œuvre. Les Israéliens, par
contre, se sont réorientés dans le sens d’une immigration roumaine, philippine,
en situation précaire. Quelque 250 000 personnes en 2000. Avec en parallèle de
formidables concentrations de travailleurs à immédiate proximité en Cisjordanie et à Gaza. Une situation de complète absurdité, donc, et très dommageable
aux Palestiniens qui ne demandent qu’à travailler en Israël.
Côté israélien ensuite. La population israélienne qui réside dans les Territoires, soit 200 000 personnes, correspond à 9% de celle de Cisjordanie et 1%
de celle de Gaza. Comme son environnement la soumet à une insécurité permanente, il faut qu’elle soit protégée par l’armée. Une militarisation qui vaut naturellement à ces gens d’être dénoncés comme « occupants » par les Palestiniens
et en tant que « colons » dans l’opinion occidentale.
Au nom de quoi n’y aurait-il pas des Juifs de nationalité israélienne, palestinienne ou autre résidant en Cisjordanie ou à Gaza, comme il y a des Arabes en
Israël ?
[1]
Cf. Sergio DellaPergola,
World Jewry Beyond 2000 : The Demographic Prospects, Oxford,
Oxford Center for Hebrew and Jewish Studies, 1999.
[2]
Tout dépend ici des instances qui établissent le recensement. Par exemple les communautés juives se fondent sur une pratique religieuse minimale, cf. Erik H. Cohen, enquête dans
L’Arche de décembre 2002 : 500 000 à 575 000 juifs en France. D’autres estimations ont pris
en compte la déclaration personnelle et vont jusqu’à 700 000, cf. Michel Louis Lévy, « Le
statisticien face aux tabous »,
Sociétal, n° 37,2002.
[3]
Cf. Sergio DellaPergola, « Demography in Israel/Palestine : trends, prospects, policy
implications », communication mise à jour par l’auteur au congrès de l’UIESP à Salvador de
Bahia, août 2001. Idem, « L’arrière-plan démographique de l’explosion de violence en Israël-Palestine »,
Dossiers et recherches, n° 90,
INED = h
http :// www. ined. fr/ rencontres/ index. html
[4]
Gaza connaîtrait dans ce cas une densité de 6 200 hab/km2 en 2020 et de 13 600 hab/km2
en 2050 !
[5]
La politique israélienne de natalisme mesuré s’applique à tous les citoyens du pays sans
discrimination : 40% des allocations en considérable augmentation dont bénéficient en particulier les familles au cinquième enfant et au-delà vont aux Arabes qui ne constituent pourtant que 20% de la population. Même si les subventions sont accordées aux communautés et
que le système est porté à avantager du même coup les
haredim, soit les juifs religieux.
[6]
Cf. Youssef Courbage, « Israël et Palestine : combien d’hommes demain ? »,
Population
et sociétés, INED, n° 362, novembre 2000.
[7]
L’équivalent des Turcs à Chypre ou des Albanais en Macédoine.
[8]
Sans compter la
yeridah, soit l’émigration à partir d’Israël et les 15 % d’immigrants
« déroutés » vers l’étranger par désir de carrière ou souci de leur sécurité, cf. Rina Cohen,
Les Cahiers du judaïsme, Alliance israélite universelle, octobre 2002.