2004
Outre - Terre
Israël au Proche-Orient
Falachas : l’autre tribu, noire, d’Israël
Jean-Baptiste Onana
maître de conférences à l’Université de Paris-XII.
En vertu du « droit au retour » qui permet à tout Juif qui le désire d’obtenir
automatiquement la citoyenneté israélienne, plusieurs dizaines de milliers de
Falachas ont été acheminés en Israël entre 1984 (Opération Moïse) et 1991
(Opération Salomon), à la faveur des crises politiques et humanitaires que
traversait alors l’Éthiopie. Bien que rien ne le laissât
a priori augurer
[1], le
gouvernement d’Ariel Sharon vient de relancer le processus d’accueil des Juifs
noirs, interrompu quelques années plus tôt pour des raisons politiques (vive
critique des pays arabes limitrophes ; opposition palestinienne à l’implantation
des Falachas dans les territoires occupés
[2]) et économiques (le coût d’installation de cette nouvelle communauté – deux premières vagues – est estimé à près
de 400 millions de dollars US
[3]). Objectif : « rapatrier » les 20 000 derniers
Éthiopiens d’origine juive, dont 17000 Falachmoras christianisés. Le testament
politique de Menahem Begin qui le premier s’était engagé en 1977 à « ramener
la treizième tribu d’Israël à la maison » – deux ans seulement après qu’un
collège de grands rabbins a admis que les Falachas étaient des Juifs à part
entière, entre donc dans son ultime phase d’exécution. Seule réserve : Addis
Abeba ne souhaite pas assister à un nouvel exode massif de ses ressortissants
comme ce fut le cas précédemment. Aussi, le gouvernement israélien s’est
astreint à quelques accommodements de son plan initial. Au lieu des 1000 rapatriés mensuels sur deux ans initialement prévus, on passerait à une moyenne de
180 à 250 par mois
[4]. À ce rythme, le dernier Juif éthiopien ne foulera pas la
terre d’Israël avant sept ans !
À quel prix le rapatriement des Juifs noirs a-t-il été rendu possible ? On sait
que dans sa phase initiale de 1984-1985, il s’agissait d’exfiltrer environ
10000 personnes qui, fuyant la guerre civile en Éthiopie, s’étaient entassées en
total dénuement dans des camps de réfugiés au Soudan. Quelle en fut la contre-partie pour les régimes de Dja’far al-Nimayri et de Mengistu Haïlé Mariam ?
Khartoum avait toujours laissé entendre qu’il ne s’opposerait pas au départ des
réfugiés juifs éthiopiens massés à sa frontière à condition de ne pas être mis
financièrement à contribution. Quant à Addis Abeba, il ne faisait pas mystère de
ses gros besoins en argent et en armes pour soutenir son effort de guerre en
Erythrée. On peut donc penser que l’Éthiopie n’a fait aucun cadeau à un État
avec lequel les relations diplomatiques étaient interrompues depuis 1974. Au
détour d’une phrase, Moshé Dayan, alors ministre des Affaires étrangères, le
révélera d’ailleurs en février 1978 : « Jérusalem fournit des armes à la junte
d’Addis Abeba qui, en échange, ferme les yeux sur le départ des Falachas
[5]. »
En 1991, même si le régime de Mengistu Haïlé Mariam vit ses dernières heures,
ses successeurs à la tête du pays ne sont pas prêts à « brader » les Falachas, y
voyant même une véritable monnaie d’échange pour obtenir l’aide d’Israël à la
reconstruction du pays. Un don de 40 millions de dollars sera ainsi consenti par
l’État hébreu, rendant possible l’Opération Salomon
[6]. Quant à la toute dernière
opération de rapatriement, le plus grand secret entoure pour le moment les
conditions de sa négociation. Mais on peut deviner que la situation humanitaire
catastrophique dans laquelle l’Éthiopie vient de nouveau de sombrer a dû peser
sur les discussions.
La treizième tribu d’Israël
À ce jour, plus de 90000 Falachas sont établis en Israël. Qui sont-ils au
juste ? Le vocable – qui a une connotation péjorative indéniable– signifie en
amharique (langue sémitique du groupe méridional parlée sur la majeure partie
du haut plateau abyssin
[7]) « exilés », « séparés », « immigrés » ou « étrangers ».
Les Juifs d’Éthiopie lui préfèrent « Betä Esra’el » (la Maison d’Israël), dont ils
revendiquent l’appartenance. Longtemps isolés des courants juifs traditionnels,
ils pratiquent une forme de judaïsme basée à la fois sur les Saintes Écritures et
des textes apocryphes. Ils ne connaissent ni le Midrash et ni le Talmud, et ne
célèbrent ni Hanoukkah, ni Pourim. En revanche, ils observent strictement le
sabbat et les interdits alimentaires, sans toutefois respecter les prescriptions
rabbiniques sur la distinction viande/produits laitiers. Le centre de leur vie religieuse est le masjid, ou synagogue. Ils n’ont pas de rabbins, mais des Grands
Prêtres appelés
kohanim. Enfin, ils pratiquent la circoncision et proscrivent les
mariages en dehors de la communauté.
Une légende qu’ils entretiennent de génération en génération depuis deux
millénaires fait d’eux des descendants de Ménélik 1
er. Né des amours de la reine
de Saba et du roi Salomon, ce dernier serait retourné à Jérusalem le temps d’y
recevoir l’onction paternelle, avant de revenir s’établir définitivement en Éthiopie avec plusieurs membres de tribus israélites. Il aurait également profité de ce
séjour pour dérober l’arche d’Alliance et les tables de la Loi, qu’il aurait rapportées à Aksoum, capitale de l’ancienne Abyssinie. Cette version des faits est
contestée par nombre d’historiens qui pensent que les Falachas ont adopté le
judaïsme au contact des Juifs immigrés d’Arabie ou d’Égypte. Quant au terme
Falachmoras, il se réfère à une catégorie de Juifs éthiopiens convertis de force
au christianisme au XIX
e siècle. Pendant longtemps, l’État hébreu a refusé de les
accueillir sous le prétexte qu’ils ne pouvaient prouver leur judéité. La situation
s’étant finalement débloquée après les déclarations favorables de l’influent
rabbin Ovadia Yossef du parti Shas au quotidien
Ha’aretz : « Les Falachmoras
ont été christianisés de force. Ils ont vécu une double vie, se comportant comme
des chrétiens à l’extérieur, mais préservant à l’intérieur leur culture juive. » Ce
soutien inattendu a d’autant plus pesé que le Shas défend traditionnellement les
intérêts des Sépharades
[8].
S’il est difficile de dater avec précision l’apparition de la communauté juive
d’Abyssinie (en l’absence de documents écrits d’époque et à cause de la ressemblance physique des Falachas avec les autres Éthiopiens), il ne fait pas de doute
que le judaïsme s’est implanté dans cette partie de l’Afrique depuis des temps
très reculés. Certains historiens, se fondant non seulement sur le dialecte sémite
archaïque – le Guèze – dans lequel est écrite la Bible des Juifs d’Éthiopie, mais
aussi sur leur ignorance de l’écriture hébraïque, la situent au II
e siècle avant
Jésus-Christ
[9].
Vigueur de l’idéal sioniste
Après l’annonce par Shimon Peres, vingt ans plus tôt, d’intensifier le rapatriement des Juifs éthiopiens – et de déclencher par là le plus important exode
massif vers Israël depuis le grand retour messianique des Juifs du Yémen, un
quotidien israélien titrait avec un enthousiasme non dissimulé : « L’idéal
sioniste n’est pas mort
[10] ». De fait, l’État hébreu ne fait pas mystère de sa
volonté d’accueillir un million d’immigrés avant la fin de la décennie pour faire
face à la croissance exponentielle de la population arabe. Il semble qu’il ait
trouvé dans les Falachas une alternative (certes très partielle) à la source, tarie,
des Juifs de l’ex-Union soviétique, et plus généralement au brutal ralentissement de l’immigration en Israël depuis le déclenchement de l’Intifada : – 31%
en 2003 par rapport à l’année précédente
[11], alors que le pays avait enregistré un
solde migratoire positif (+ 13%) en 1984 et en 1991 grâce notamment à l’apport démographique des immigrants éthiopiens. C’est loin d’être négligeable,
vu qu’on estime à 15% la proportion moyenne d’immigrants de toutes origines
qui renoncent sur le long terme à s’établir en Israël pour une raison ou une
autre
[12]. En marge de l’intérêt démographique, Jérusalem compte bien exploiter
l’immigration des Betä Esra’el pour renforcer ses relations avec les capitales
africaines de la sous-région. Lors de son dernier séjour à Addis Abeba en janvier
2004, le ministre israélien des Affaires étrangères, Silvan Shalom, s’est
d’ailleurs opportunément entouré d’une forte délégation d’hommes d’affaires
israéliens.
L’immigration éthiopienne en Israël se distingue des autres à un double
égard : de par sa conception et sa pratique du judaïsme d’abord, qui mêlent
coutumes ancestrales païennes et rites religieux juifs; et le fait qu’elle concerne
une population africaine, noire et rurale, qui compte parmi les plus démunies au
monde. Quelque 80 000 Falachas – dont plus de la moitié ont moins de 20 ans
– sont aujourd’hui établis en Israël. Constat : « ils subissent un racisme généralisé
[13] ». Avec le taux de suicide le plus élevé du pays. Ils sont l’une des composantes les plus défavorisées de la société israélienne, le groupe juif le plus
pauvre et le moins intégré. Des maires refusant de les accueillir dans leurs
communes et des directeurs d’école fermant les établissements scolaires à leurs
enfants, ils se sont repliés, contraints et forcés, dans les localités populaires à la
lointaine périphérie des grandes villes, où ils vivent isolés des autres communautés, le plus souvent dans des baraquements, des roulottes ou des caravanes
[14].
75% d’entre eux ne savent ni lire ni écrire l’hébreu, malgré des progrès significatifs enregistrés dans les années 1990 sur le plan de l’éducation
[15]. Rapport de
l’ONU sur les discriminations raciales : « [… ] un grand nombre d’enfants d’origine éthiopienne seraient placés dans des classes spéciales pour enfants handicapés et les adolescents d’origine éthiopienne sont pour une bonne part orientés
vers les filières professionnelles préparant aux emplois les moins prestigieux
socialement
[16] ». L’intégration professionnelle se fait le plus souvent par le biais
du sport et de l’incorporation dans l’armée. À ce jour, 1500 immigrants éthiopiens ont servi au sein de Tsahal qui enregistre un nombre croissant de volontaires pour les unités combattantes
[17]. Cela est évidemment insuffisant pour
enrayer un taux de chômage qui reste de loin le plus élevé de toutes les communautés israéliennes : plus de deux actifs sur trois, dont une majorité de femmes
et d’hommes de plus de 45 ans
[18]. Les autres doivent compter sur l’aide sociale.
Or l’économie israélienne n’est pas au mieux en ce moment. Comme lors des
précédents rapatriements, la diaspora juive américaine et canadienne, celle qui
milite le plus en faveur du rapatriement des derniers Falachas, sera largement
mise à contribution. Le ministère de l’Habitat devra quant à lui construire de
600 à 700 logements par an, pour à la fois résorber l’actuelle pénurie et faire
face à la demande des nouveaux rapatriés.
Malgré les prises de position favorables des ultra-orthodoxes du parti Shas,
l’establishment religieux reste divisé quant à la judéité des Falachas, certains
chefs spirituels exigeant d’eux une nouvelle conversion à laquelle la plupart se
refusent. Suprême humiliation qui ajoute à un désarroi déjà palpable, notamment chez les plus jeunes qui ont le sentiment d’être rejetés parce que noirs et
différents. Contrairement à leurs aînés qui adoptent un discours volontiers
policé quand ils ne se murent pas dans leur dénuement et leur mutisme, ils expriment vertement leur colère : « mort aux Blancs » ; « halte au mépris » ; « Bob
Marley au secours » ; « les Noirs sont des êtres humains », pour citer quelques
messages tagués sur les murs à divers endroits du pays. Prompts à instrumentaliser cette légitime amertume, quelques politiques en ont fait leurs choux gras.
Ainsi le député travailliste Adissu Messala qui, agitant l’épouvantail d’une
hypothétique révolte des Falachas, prophétisait en 1999 : « La situation des Juifs
d’Éthiopie est catastrophique, une vraie bombe à retardement sociale. Un jour,
ils tenteront de prendre par la violence ce qu’ils n’ont pas obtenu légalement
[19]. » Trois ans plus tôt, il s’était fait élire en menant une campagne virulente contre la collecte de sang auprès d’immigrants éthiopiens. Depuis, le
gouvernement fait discrètement mettre au rebut les dons de produits sanguins
provenant de ces derniers : la probabilité de sida serait soi-disant cinquante fois
plus élevée chez eux que dans le reste de la population. Ce que conteste un
ancien directeur général au ministère de la Santé qui qualifie de « raciste et sans
fondement scientifique » cette politique de tri
[20].
Autre cause génératrice de sentiments anti-Falachas : certaines pratiques
importées d’Afrique qui ne s’accommodent pas toujours des us et coutumes en
Israël. Ainsi de la circoncision féminine, assez répandue en Éthiopie malgré son
interdiction légale, qui prend tantôt la forme de l’ablation du clitoris, tantôt celle
des petites lèvres vaginales ; ou du rituel de sacrifice des animaux accompagnant la commémoration d’Abraham.
La communauté juive éthiopienne finira-t-elle par réussir son
aliyah comme
toutes celles qui l’ont précédée ? Pour l’instant, les Betä Esra’el sont loin
d’avoir rencontré la Terre promise. Il leur faudra traverser bien des processus
avant de pouvoir y arriver : les plus vieux devront réussir à passer d’une vie
rurale traditionnelle à la société urbaine et technologique d’Israël, et puis
surmonter la crise de direction au sein de la communauté due à la dépossession
des prérogatives dont ils jouissaient dans leurs villages d’Éthiopie ; les plus
jeunes auront à s’intégrer sans se renier ni se couper de la vieille génération. De
réels espoirs sont permis, d’autant que les Falachas bénéficient dans certains
milieux d’un courant de sympathie bien supérieur à celui qui est manifesté aux
immigrants russes. Des sources israéliennes font d’ailleurs état de dizaines de
milliers de Russes qui, vrais candidats à l’immigration mais faux Juifs, auraient
fourni des documents falsifiés à l’Agence juive pour échapper au chaos qui
s’annonçait avec la désintégration de l’URSS : « Certains d’entre eux, dont nous
n’avons pas le nombre exact, sont arrivés en Israël sous de fallacieux prétextes.
Au contraire, les Falachmoras ont exprimé un désir beaucoup plus sincère de
retourner à leurs racines juives. L’État d’Israël et la nation juive toute entière
doivent en conséquence les aider dans leur démarche de reconversion, et faciliter leur intégration dans le corps social israélite. Les non-Juifs russes n’ont rien
fait pour prouver leur loyauté au peuple et à l’État juifs. S’ils servent dans l’armée, c’est pour des raisons de pure opportunité. Refusant pour la plupart de se
convertir, ils ne sont pas loin de penser que le judaïsme est primitif et irrationnel. De ce point de vue, ils sont une réelle menace à notre morale et à notre spiritualité
[21]. » Ces sentiments anti-russes sont bien évidemment très minoritaires.
Ils prouvent néanmoins que les Falachmoras en particulier et les Falachas en
général peuvent se prévaloir de soutiens en Israël.
[1]
À l’origine, le gouvernement israélien devait se prononcer sur ce dossier avant les élections du 28 janvier 2003. Mais le procureur général a jugé que l’entrée massive des Falachas
sur le territoire israélien, demandée par le parti ultra-orthodoxe Shas, pouvait être considérée
comme une manœuvre électorale.
[2]
Ces pays faisant pression sur Khartoum pour refuser le droit d’atterrissage aux avions
affrétés par l’État hébreu en territoire soudanais, où vivent alors des milliers de Falachas dans
des camps de transit.
[3]
L’Express en ligne, 11 janvier 1985.
[4]
Palestine-info.co.uk
[5]
L’Express en ligne,
op.
cit.
[6]
Nili Kadary, « Un siècle de sionisme »,
Jewish Agency for Israël, article en ligne
http : w
www. jafi. org. il
[7]
À l’origine, la Grande Abyssinie englobe l’actuelle Éthiopie, mais aussi le Soudan, la
Nubie et le désert de Libye.
[8]
Confortés par cette prise de position, 30 000 immigrants éthiopiens ont manifesté début
2003 devant les bureaux du Premier ministre pour lui demander d’accepter la venue de leurs
familles et de leurs proches, même si ceux-ci ne pouvaient justifier de leur appartenance au
judaïsme.
[9]
Origins and history of the tribe of Falasha, w
www. falasha-recordings. co. uk
[10]
L’Express en ligne, 11/01/1985.
[11]
Jeune Afrique l’Intelligent, 1
er février 2004.
[12]
Michel-Louis Lévy, « La France est-elle antisémite »,
Passages,
h
http :// www. revuepassages. fr
[13]
Joseph Algady & Dominique Vidal, « Israël, la mosaïque se défait »,
Le Monde Diplomatique, mai 1999, p. 18.
[14]
Joseph Algady & Dominique Vidal,
Ibid.
[15]
JDC-Brookdale Institute, Jérusalem.
[16]
Rapport spécial de l’ONU sur la discrimination raciale en Israël (E/CN. 4/1997/71,
par. 120122).
[17]
Nili Kadary,
op. cit.
[18]
http :// www. jew-feminist-resources. com
[19]
Joseph Algady & Dominique Vidal,
op.
cit.
[20]
Rapporteur spécial de l’ONU sur la discrimination raciale en Israël,
op.
cit.
[21]
http :// www. jew-feminist-resources. com