2004
Outre - Terre
Israël au Proche-Orient
Le Shas : une révolution culturelle et politique
Richard Zrehen
directeur des collections Les Figures du Savoir et L’Arbre de Judée aux éditions des Belles-Lettres.
Le Shas
[1] (
Sfaradim Shomréi Torah = Gardiens Sépharades de la Torah) est
né en 1984, à l’initiative du
rav Eliezer Menahem Schach, ancien dirigeant du
Conseil des sages de la Torah, assemblée de plusieurs rabbins constituant l’instance dirigeante de l’Agoudat Yisrael
[2], l’un des deux grands partis politiques du
judaïsme ashkénaze en Israël (l’autre étant le Parti National Religieux
[3], qui
avait lui-même succédé au Mizrahi). Le
rav Schach, homme à l’influence très
large, héritier de la grande tradition lituanienne (par opposition à la tradition
hassidique), celle du
Gaon Elyahou de Vilna
[4] et de ses disciples
[5], chef incontesté du monde dit « ultra-orthodoxe » et de ses
yeshivot (centres d’enseignement de la Tradition : Torah, Talmud, codes,
midrachim, etc.), très rigoureux en
matière de
halakha, considéré comme un prince de la Torah
[6] – le « chef de la
génération » – a toujours eu une attitude différente de celle des autres membres
d’Agoudat Yisrael à l’égard des Juifs sépharades.
Alors que la plupart des autres yeshivot n’acceptaient qu’avec difficulté
d’admettre en leur sein des élèves originaires du bassin méditerranéen (principalement du Maroc), le rav Schach, lui, les accueillait volontiers dans sa très
réputée yeshiva de Bnéi Brak, dès le début des années 1970. Il souhaitait les
affranchir d’un environnement dangereux : sépharades et orientaux arrivant en
Israël après l’indépendance avaient été accueillis avec une certaine suspicion,
puis envoyés dans des villes nouvelles où régnaient pauvreté, chômage et délinquance et qui étaient situées assez loin des grands centres urbains. Il s’agissait
de les arracher au sionisme séculariste de l’école publique et de les ramener (ou
de les maintenir) dans la voie de la Torah.
Ramener quelques-uns des juifs sépharades et orientaux les plus endurants
(il fallait l’être pour se plier à une discipline à laquelle ils n’étaient pas habitués,
tout comme se faire à un monde dont ils ne parlaient pas la langue – le yiddish–
et qui les accueillait avec moins de générosité que son chef de file) à la Torah et
à son étude approfondie, soit, mais parrainer un petit parti sépharade qui s’était
fait connaître localement en 1983 d’avoir obtenu à la surprise générale trois
sièges aux élections municipales de Jérusalem et chercher à lui donner une
audience nationale ? Qu’est-ce qui a pu pousser le rav Schach à emprunter cette
voie, sinon la conviction que c’était un bon moyen d’ajouter à « la gloire de la
Torah », c’est-à-dire de redonner du lustre au judaïsme sépharade – doté d’un
passé illustre, mais réputé avoir connu une éclipse au début du XXe siècle – en
mettant en avant ses nouveaux « maîtres », formés à sa sévère école, et donner
à ceux-ci la possibilité de gagner d’autres juifs séfarades à l’observance stricte,
affaiblissant du même coup le camp des sécularistes, mais contrebalançant aussi
l’influence du judaïsme hassidique, majoritaire au sein du Conseil des sages de
la Torah ?
Prêter des calculs politiciens au rav Schach serait prendre la conséquence
pour la cause et ne pas comprendre comment fonctionne le monde de l’observance juive : un homme comme celui-ci se préoccupe d’abord non pas de faire
ou défaire des gouvernements mais d’accroître le nombre (la compétence) des
Talmidéi Khakhamim (disciples des Sages) et de relancer avec vigueur la Tradition dans laquelle il a été instruit avec la plus forte impulsion possible. Il lui faut
donc se préoccuper également de transmission et des moyens (matériels) qui
garantissent son action. C’est ce qui explique son intervention dans le champ
politique pour avoir accès aux dotations budgétaires et peser sur l’élaboration
des lois « civiles » – maintenir vivant, du même coup, l’ethos juif dans un État
qui s’est d’abord construit en s’y opposant.
Deux personnalités d’exception
Sans le rav Ovadia Yossef, ancien Rishon Le Tsion (titre porté par les grands
rabbins séfarades de la Palestine sous mandat ottoman et remis en vigueur par
l’État d’Israël après 1948) et Aryeh Deri, ancien élève de la yeshiva Hebron de
Jérusalem, le rav Schach n’aurait peut-être pas jugé possible ou justifié son
ambitieuse opération.
Le
rav Ovadia Yossef, né en 1920 à Bagdad, arrive à Jérusalem à l’âge de
quatre ans. À vingt ans, cet élève à la mémoire phénoménale
[8] de Porath Yossef,
la seule
yechiva séfarade de Palestine à l’époque, est ordonné par le
rav Meir
Haï Ben-Zion Ouziel, le rabbin de Salonique qui va être nommé
Rishon Le Tsion
en 1939 ; à vingt-cinq ans, il est nommé juge du
Beth Din (tribunal rabbinique)
sépharade de Jérusalem, poste rarement attribué à un homme de cet âge, ce qui
donne la mesure de l’estime que lui portait déjà un monde connu pour son haut
niveau d’exigence intellectuelle et morale. Après l’établissement de l’État d’Israël, le
rav Yossef occupera des fonctions dans divers tribunaux (Petah Tikva,
Jérusalem) ; il sera nommé grand rabbin séfarade de Tel-Aviv-Jaffa en 1968 et
Rishon Le Tsion en 1973.
Héritier d’une tradition multiséculaire qui a entre autres donné le Talmud de
référence (le Talmud de Babylone étant bien plus étendu que le Talmud de Jérusalem et jouissant d’une autorité plus grande), le
rav Yossef est un halakhiste
novateur et audacieux
[9] à grande réputation, versé dans les traditions tant sépharade qu’ashkénaze, qui a publié le premier de ses nombreux ouvrages à l’âge de
dix-huit ans et obtenu le Grand Prix d’Israël (section : « écrits sur la Torah ») en
1970 pour la qualité et l’importance de son œuvre « légaliste ». Considéré
comme « le »
posek (décisionnaire halakhique) sépharade de sa génération, le
rav Yossef jouit dans l’ensemble du monde juif sépharade et oriental d’un prestige égal à celui du
rav Schach dans le monde ashkénaze mais à cette différence
importante que ses jugements en matière de Loi sont tenus pour moins stricts
que ceux du maître ashkénaze
[10], ce qui ne veut certainement pas dire qu’il fait
preuve de laxisme, mais que ses jugements procèdent d’une autre perspective
sur ce que
veut la
halakha.
Pour finir : en 1983, le gouvernement d’Yitzhak Shamir refusait de revenir
sur la loi limitant à dix ans le mandat des grands rabbins ashkénaze et sépharade
d’Israël, un texte voté à l’initiative du Parti National Religieux après que les
relations entre le
rav Yossef et le
rav Shlomo Goren
[11] (grand rabbin ashkénaze
d’Israël) se furent tendues ; en ne reconduisant ni l’un ni l’autre, il mettait les
deux grands rabbins « en disponibilité ».
Aryeh Deri, lui, est né à Méknès, au Maroc, en 1959, et a fait son aliyah
(« montée » en Israël) en 1968 avec toute sa famille. Comme ils redoutent les
mauvaises influences de l’environnement de leur banlieue pauvre de Tel-Aviv,
ses parents l’envoient dans une yeshiva ultra-orthodoxe à Hadera. Là, il se fait
remarquer par la qualité de son travail et se voit offrir la possibilité de poursuivre ses études à Jérusalem, dans une yeshiva lituanienne réputée qui dépend
du rav Schach. À l’âge de dix-sept ans, le jeune Deri, déjà considéré comme un
brillant talmudiste, va se lier d’amitié avec David, l’un des fils du rav Yossef,
qui le recommandera à son père comme tuteur de son frère Moshé.
Aryeh Deri est vite adopté par la famille Yossef qui le traite comme l’un des
siens. Le
rav Yossef accorde sa sympathie et sa confiance à ce jeune homme
capable de discuter d’égal à égal avec les étudiants ashkénazes de sa
yeshiva,
sans avoir rompu pour autant, bien au contraire, avec sa tradition spécifique. Et
il ordonnera lui-même rabbin un Aryeh Deri qui vient d’atteindre ses vingt-quatre ans
[12], le désignant par là clairement comme son futur successeur.
L’association entre le vieux sage, enfin reconnu après des années de petites
humiliations au sein du monde ashkénaze de l’observance
[13], et le jeune rabbin,
qui avait su échapper au déterminisme d’une origine modeste pour accéder à
l’excellence intellectuelle, remplira ses objectifs : donner enfin stature et visibilité aux sépharades observants mais aussi créer un mouvement politique susceptible de représenter tous les sépharades du pays.
Les étapes improbables du succès
L’événement
Jusqu’en 1984, le Conseil des sages de la Torah avait toujours recommandé
le vote en faveur d’Agoudat Yisrael : quatre députés depuis 1981. En 1984, en
revanche, le rav Schach et ses proches invitent à voter pour le nouveau parti qui
allait obtenir lui aussi contre toute attente – instituts de sondage, animateurs
eux-mêmes du parti – quatre sièges à la Knesset.
À la veille de ces élections, le nouveau parti disposait de fonds modestes ; il
n’avait pas d’appareil politique et tant le rav Yossef qu’Aryeh Deri manquent
singulièrement d’expérience dans le domaine. À preuve : quand il s’agit de
nommer un dirigeant à la tête du parti, Aryeh Deri suggère au rav Yossef d’ouvrir l’annuaire et de chercher parmi tous les rabbins locaux ceux qui peuvent
faire l’affaire. C’est ainsi qu’ils désignent Yitzhak Peretz, rabbin de Ra’anana,
dont ils ne savent pas grand-chose, sinon qu’il a belle allure et ressemble un peu
à Herzl, ce qui peut servir dans la campagne. Yitzhak Peretz est donc convoqué
chez le rav Yossef pour y apprendre qu’il a été nommé à la tête du Shas…
L’essentiel du support vient des étudiants sépharades des yeshivot lituaniennes, compensant par l’enthousiasme et la détermination le manque d’infrastructures et d’argent.
Un résultat qui va donc surprendre beaucoup de monde, à commencer par
les promoteurs de l’opération. Le Shas a non seulement réussi à capter pour une
grande part la mouvance lituanienne (sépharade autant qu’ashkénaze), mais il a
attiré également à lui des électeurs sépharades non orthodoxes. Le parti entre au
gouvernement d’union nationale dirigé par Shimon Peres ; le Parti National
Religieux perd le ministère de l’Intérieur qui revient à Yitzhak Peretz ; Aryeh
Deri devenant le directeur de cabinet de celui-ci et l’un des torts subis par le rav
Yossef étant redressé.
La confirmation
Aux élections suivantes, en 1988, le Shas allait obtenir 6 sièges et former un
groupe avec les deux députés de Deguel HaTorah (le drapeau de la Torah), parti
ashkénaze « symétrique », fondé par le
rav Schach pour contenir l’influence
grandissante des
hassidim au sein d’Agoudat Yisrael. Il y avait là confirmation
d’un intérêt pour le Shas chez des électeurs sépharades non orthodoxes, probablement séduits par sa couleur « ethnique » et qui avaient jusqu’ici plutôt voté
pour le Parti National Religieux ou pour le Likoud
[14]. Le parti renforce ses positions au sein du gouvernement d’union nationale dirigé par Yitzhak Shamir et
Aryeh Deri devenait ministre de l’Intérieur à 29 ans, le plus jeune ministre
depuis la fondation de l’État.
À mesure que l’influence de Shas grandit, la personnalité mais aussi les
ambitions d’Aryeh Dehri s’affirment avec l’approbation du rav Yossef. Le
personnage séduit : engageant, moderne, perçu comme plutôt libéral par une
grande presse qui n’en revient pas et alors qu’on voyait en lui le nouveau prototype de l’ultra-orthodoxe; l’homme qui a aboli la censure au théâtre dès sa prise
de fonctions, ce charmeur à l’aise dans « son » monde comme dans le monde
profane, entend intervenir non seulement dans les domaines censés intéresser sa
mouvance – législation religieuse, financement des écoles et des œuvres
sociales, mais aussi dans le domaine politique proprement dit, en particulier
celui de la sécurité et de la paix. Certains commentateurs commencent à envisager pour lui un destin national.
Les travaillistes ont déjà en tête le processus de négociation avec l’OLP qui
aboutira en 1993 aux accords d’Oslo. Ils avaient déjà pris connaissance avec
étonnement de la décision halakhique du rav Yossef, à la fin des années 1970,
qui permettait de « céder une partie d’Eretz Israel à des non-juifs si cela devait
éviter des guerres et sauver des vies ». Ils commencent désormais à courtiser
Aryeh Deri, consacré homme de l’année par les deux quotidiens Ha’olam Haze
(Notre Monde, extrême gauche) et Yom Hachichi (Le Sixième Jour, ultraorthodoxe). Shimon Peres l’aide à organiser une visite officielle en Égypte pour le
rabbin Ovadia Yossef (qui y avait exercé, en 1947, les fonctions de vice-grand
rabbin) – il sera l’hôte du président Moubarak – et juge approprié de le tenir
désormais informé de la situation diplomatique et militaire, lui faisant parvenir
régulièrement des documents confidentiels par l’intermédiaire de Yossi Beilin et
de Haïm Ramon.
Le conflit avec le
rav Schach, dès lors, couve. Ce dernier pouvait parfaitement se réjouir de la capacité du Shas quant à drainer en nombre non négligeable des sépharades « traditionalistes
[15] » – ceux qui ne vont à la synagogue
que pour les fêtes et quelques solennités familiales, qui n’ont pas de problème à
assister à un match de football le jour du chabat – et à les agréger dans l’observance, mais il ne pouvait pas accepter que celui-ci devienne un véritable parti
politique, avec un programme autonome, et encore moins qu’il pactise avec
l’ennemi « sioniste ».
La rançon du succès
En 1990, le conflit est ouvert. Aryeh Deri, convaincu que le Shas peut
monter institutionnellement en puissance par un renversement d’alliances, envisage de provoquer la chute du gouvernement d’unité nationale dirigé par Yitzhak Shamir (Likoud) et de le reconstituer avec le Parti travailliste sous la direction de Shimon Peres. Le Shas pourrait s’affranchir de la tutelle ashkénaze,
remplacerait le Parti National Religieux à la tête des institutions religieuses, et
aurait les moyens de développer en conséquence son réseau d’établissements
scolaires ; il se verrait même confier un ministère-clé, celui des Finances – selon
l’accord négocié avec Haïm Ramon pour le compte des travaillistes.
Mais le personnage, décidément novice en politique et enivré par une trop
rapide « réussite » comme il le reconnaîtra avec réticence plus tard
[16], n’a pas su
apprécier le rapport des forces et il va entraîner son mentor dans une impasse
dont il paiera cher, un jour, les conséquences.
Apprenant les projets du Shas, le
rav Schach qui ne veut pas entendre parler
des travaillistes et de leurs alliés qui incarnent encore plus à gauche l’hostilité
radicale au judaïsme, à sa Tradition, à sa Loi, soit dans son esprit à l’essence du
« sionisme », réagit avec colère. La droite nationaliste, lui paraît, en dépit de son
option politico-militaire
[17], de ses positions qu’il ne partage pas sur
Eretz Israel
et les Territoires occupés après 1967, plus « juive », donc moins « sioniste ».
Le rav Schach somme les étudiants sépharades et orientaux de ses yeshivot
de choisir entre la fidélité au Shas et une poursuite de leurs études (donc de leur
carrière) ; ceux qui opteront pour le parti seront exclus, ce à quoi beaucoup ne
sont pas prêts. Yossef donnant néanmoins son accord à Deri pour que celui-ci
poursuive sur la voie arrêtée. Les députés du Shas sont absents de la Knesset au
moment du vote de confiance; le gouvernement Shamir est renversé et le président Herzog, chef de l’État, entame des pourparlers avec les différentes formations pour constituer un nouveau gouvernement. Schach convoque alors Yossef
à une réunion télévisée de masse dans un stade de Tel-Aviv et y déclare publiquement nul et non avenu l’accord entre le Shas et le Parti travailliste. Le rav
Yossef, terriblement embarrassé, est obligé de revenir sur sa décision ; le rav
Schach a pour sa part démontré son autorité sur le monde de la Torah.
10 juin 1990 : Yitzhak Shamir forme un nouveau gouvernement sans les
travaillistes mais avec l’appui du Shas.
12 juin 1990 : la police instruit une enquête contre Aryeh Deri, accusé de
corruption. Ses locaux sont perquisitionnés, ses collaborateurs et son épouse
interrogés et des articles de presse commencent à paraître, notamment dans le
quotidien populaire Yediot Aharonot : il est accusé d’avoir détourné des fonds
publics à son bénéfice et à celui du Shas.
En 1991, le Shas est en ébullition, deux autres de ses membres font eux aussi
l’objet d’une enquête policière pour corruption et Aryeh Deri envisage de
démissionner. Mais le rav Yossef ne lui retire pas sa confiance ; l’enquête policière traîne en longueur : le parti continue de jouer son rôle charnière dans la
coalition au pouvoir et Aryeh Dehri se maintient à son poste. Dénouement en
1997 avec une condamnation de ce dernier à quatre ans de prison.
Le coup de force
À la veille des élections de 1992, le paysage politique a changé : une
« primaire » a choisi Yitzhak Rabin contre Shimon Peres au Parti travailliste ;
le Likoud est donné perdant ; les sondages prédisent au Shas, terni par le scandale, une perte de deux sièges de députés et le retour à son niveau de 1984.
La campagne s’annonce en effet bien mal, les directeurs des yeshivot sépharades~orientales, interdisant par respect pour le rav Schach à leurs élèves de
soutenir le Shas – certains vont jusqu’à condamner ouvertement le parti, le
privant du même coup de sa « logistique ».
C’est alors le
rav Schach lui-même qui va, bien involontairement, renverser
la situation et apporter un soutien inattendu au Shas. Déclarant devant une
assemblée (à huis clos) de dirigeants ashkénazes et sépharades de
yeshiva :
« Certes, il y a aujourd’hui à nouveau de grands docteurs sépharades de la
Torah, mais le temps n’est pas encore venu pour eux d’occuper des positions de
commandement. De plus, il ne faut pas permettre aux Sépharades de prendre le
contrôle du Yishouv
[18]. »
La première partie de ce propos en apparence bien peu diplomatique s’adressait exclusivement au jeune et inexpérimenté Aryeh Deri, selon l’entourage du
rav Schach, et sa globalité permettait justement de ne pas le nommer pour ne
pas le placer publiquement dans une position difficile. La deuxième partie
faisait peut-être allusion à une décision du
rav Feinstein
[19] : « quand il ne restait
qu’un seul membre du
minyan (groupe de dix hommes nécessaires à la récitation publique de certaines bénédictions) d’une coutume, on devait continuer à
suivre cette coutume-là, même si la majorité relevait d’une autre coutume ».
Voilà qui ne pouvait manquer de concerner le
rav Yossef et plusieurs participants allaient mal accueillir semblables déclarations.
Un enregistrement de cette réunion va mystérieusement parvenir au journaliste de radio Mikhaël Touchfeld qui s’empresse de le diffuser. Sortis de leur
contexte, les propos du rav Schach, taxé de paternalisme, voire de « racisme »,
provoquent une tempête dans une grosse partie de l’électorat sépharade qui se
mobilise et participe en masse aux nombreux rassemblements organisés par le
Shas, alors que le rav Yossef, fortement engagé dans la campagne électorale, s’y
rend en hélicoptère.
Une mobilisation payante : le Shas conserve ses six sièges de députés. Mais
le plus dur reste à faire : le
rav Schach a interdit toute participation au gouvernement d’Yitzhak Rabin, d’autant que le Meretz de gauche à tendance laïque et
anti-religieuse y sera représenté en particulier par la très radicale Shulamit Aloni
à qui le poste de ministre de l’Éducation a été promis : « Deri était dans l’incertitude [… ] Rabin, nerveux, attendait dans son bureau de Tel-Aviv l’arrivée de
Deri qui devait signer l’accord de gouvernement, il avait besoin du Shas pour
constituer une majorité parlementaire; le leader du Shas restait, abattu, dans son
ministère à Jérusalem. [… ] C’est alors que Yossef se manifesta, demandant à
son chauffeur de le conduire au ministère de l’Intérieur ; là, il réconforta Deri et
lui enjoignit de signer l’accord de gouvernement. Yossef devenait ainsi la plus
puissante des personnalités religieuses de la scène politique israélienne
[20]. »
Pas plus qu’au rav Schach, on ne peut prêter au rav Yossef des calculs politiciens. En attendant, ce qui avait été discuté deux ans auparavant entre Aryeh
Deri et Haim Ramon se réalisait : le Shas, représentant l’observance juive,
remplaçait le Parti National Religieux et faisait partie d’une coalition gouvernementale inédite ; Aryeh Deri se maintenait à son poste et siégeait désormais
aux côtés du Parti travailliste, mais aussi du Meretz…
Le monde ultra-orthodoxe est en grand émoi. La décision du « chef de la
génération » a été ignorée. Les partisans de ce dernier, ignorant les réactions des
Mizrahim (juifs sépharades et orientaux) qui sont convaincus d’avoir restauré en
partie leur dignité, condamnent sans nuances la rébellion. Ils vont jusqu’à assimiler le Shas, pour être entré dans une coalition de gauche, à l’OLP. On échange
des injures et même des coups dans les quartiers, dans les synagogues, pendant
les cérémonies familiales. Des élèves sortent des yeshivot dirigées par des partisans du rav Yossef. Hamodia’et Yated Neeman, journaux ultra-orthodoxes,
multiplient les attaques. Mais le rav Yossef restera inflexible et le Shas demeure
à l’intérieur de la coalition.
En 1993, c’est la signature des accords d’Oslo avec l’OLP. Aryeh Deri, l’un
des rares hommes politiques à être dans le secret, a joué un rôle-clé dans toute
l’affaire. Il a appuyé les négociations, le
rav Yossef demandant que des rabbins
sépharades « capables de comprendre la psychologie des interlocuteurs
[21] »
soient intégrés à l’équipe israélienne, et tous deux font voter le Shas en faveur
de ces accords, leur conférant une légitimité aux yeux de nombreux
Mizrahim
nettement moins conciliants.
Le Shas abandonnera peu après la coalition en raison des accusations portées
contre Aryeh Dehri, mais continuera de soutenir le gouvernement. Un départ
lourd de conséquences. Citons Daniel Ben-Simon, l’auteur de
L’autre Israël
( 1997) : « Le Shas avait donné à Rabin une majorité juive. En sortant du gouvernement, il la lui a retirée. Et le processus qui allait conduire à l’assassinat de
Rabin s’initia au moment où celui-ci perdait cette majorité. C’est alors qu’il est
devenu une cible. Il avait besoin du Shas pour conférer une légitimité aux
accords de paix
[22]. »
Reconfiguration du paysage politico-idéologique
En février 1995, c’est la rupture : en butte aux attaques du Meretz, le Shas
rejoint l’opposition. En 1994, une opposition assez forte aux accords d’Oslo
commençait à se manifester parmi les électeurs du Shas et quand Oslo II vient
devant la Knesset en octobre 1995, le parti s’y oppose, le projet du gouvernement passant avec deux voix de majorité. Après l’assassinat d’Yitzhak Rabin, le
4 novembre 1995, le Shas qui ne veut pas être le seul parti religieux à siéger
refusera de participer au gouvernement dont la direction intérimaire est assurée
par Shimon Peres.
Le rav Schach qui n’a pas renoncé à faire prévaloir son point de vue suscite
une liste, Telem Emouna, censée détourner l’électorat sépharade du Shas aux
élections anticipées de mai 1996. Mais celle-ci n’obtiendra que quelques
milliers de voix et ne pourra donc faire son entrée à la Knesset.
Benjamin Netanyahou, qui se présente pour le Likoud contre Shimon Peres,
remporte les élections ; ceci en partie grâce au fort soutien apporté par le rav
Schach (en dépit de sa santé déclinante) mais parce qu’il bénéficie également de
l’appui du rav Yitzhak Kadourie, vénérable cabaliste sépharade qu’Aryeh Deri
a réussi à entraîner dans la campagne et dont les amulettes « porteuses de bénédiction », distribuées à plus de 1 500 000 exemplaires, vont faire merveille au
grand scandale de l’« opinion éclairée ».
Le Shas recueille plusieurs centaines de milliers de voix, obtient dix sièges
et entre au gouvernement.
Début 1997, la presse est pleine de rumeurs : le Premier ministre Benjamin
Netanyahou, le ministre de la Justice Tzachi Hanegbi et Aryeh Deri lui-même,
ainsi que quelques collaborateurs du Premier ministre, seraient impliqués dans
un important trafic d’influence. Ce dernier aurait promis à Netanyahou, en
échange du pardon accordé par Ronni Bar-On, avocat à Jérusalem et membre du
Likoud, une fois nommé Procureur général, un vote du Shas en faveur du protocole sur Hébron avec l’OLP que le Premier ministre avait du mal à faire entériner par son cabinet. Après plusieurs semaines d’enquête et d’interrogatoires (y
compris du Premier ministre), la police recommande aux autorités judiciaires
d’inculper Aryeh Deri. Le rav Yossef faisant remarquer quelques jours plus tard,
à l’occasion d’un grand rassemblement de protestation, que de tout le groupe,
seul le sépharade avait été inculpé…
Vers la normalisation
1999 : nouvelles élections anticipées. Début mars, la justice fait savoir qu’un
verdict dans l’affaire Deri sera rendu le 17, soit exactement deux mois avant le
suffrage. Le prévenu est convaincu ce jour-là, par un tribunal sous protection de
la police – on craint des réactions violentes de ses partisans – de corruption
[23],
d’usage de faux et d’abus de confiance, et il se voit condamné à quatre ans de
prison (ramenés plus tard à trois, pour bonne conduite). L’Israël ashkénaze, dans
son ensemble, perçoit ici une victoire de l’État de droit ; les amis de Deri criant
à la discrimination ethnique : « Ils ont condamné tous les sépharades », s’écrie
un jeune homme à l’écoute du verdict
[24].
Aryeh Deri, malgré ce verdict qui le frappe d’inéligibilité pendant douze
ans, fera savoir qu’il n’entend pas abandonner la politique mais conduire bien
au contraire la campagne électorale du Shas, marquée par une lutte avec Israel
B’Aliyah, le parti « russe » de Nathan Sharansky qui veut arracher au parti le
ministère de l’Intérieur. L’hostilité entre les deux formations est grande, Israel
B’Aliyah reprochant au Shas d’obliger les
olim de l’ex-Union soviétique à
passer par des procédures humiliantes pour que soit confirmée leur appartenance au judaïsme
[25]; le Shas menaçant de diffuser des clips publicitaires avec
des prostituées russes et les boutiques « russes » vendant du porc. Une hostilité
qui va prendre un tour passionnel : le Shas ayant décidé de soutenir Benjamin
Netanyahou, les partisans d’Israel B’Aliyah, pourtant peu favorables à la
gauche, s’engagent aux côtés d’Ehoud Barak
[26].
Deux mois plus tard, alors que Barak et les travaillistes ont remporté les
élections, le Shas qui a pris des voix au PNR mais aussi au Likoud – recul spectaculaire de celui-ci – obtient 17 sièges de députés et devient le troisième parti
de la Knesset ( 120 membres), derrière le Parti travailliste et ses alliés qui en ont
26, et le Likoud 19.
Avant les élections, Ehoud Barak avait annoncé qu’il ne négocierait pas avec
le Shas si Deri restait à sa tête. Les élections gagnées, il campe sur ses positions.
Le leader du Shas démissionnant peu de temps après et abandonnant la direction du parti le 15 juin 1999. Les négociations avec Ehoud Barak peuvent
commencer ; elles aboutiront à l’intégration du Shas qui a toutefois perdu en
grande partie l’influence dont il jouissait dans le gouvernement précédent. Ses
ministres quitteront leurs fonctions en juillet 2000, Yossi Sarid, dirigeant du
Meretz et ministre de l’Éducation, de plus en plus hostile aux « religieux
[27] »,
refusant d’allouer au Shas les fonds nécessaires au fonctionnement de son
réseau scolaire. Un départ qui causera dans une certaine mesure la chute du
gouvernement Barak.
En 2001, à la suite des élections anticipées de 2001 remportées par Ariel
Sharon, le Shas, désormais dirigé par l’ancien ministre du Travail et des Affaires
sociales Eli Yshaï, rejoint le gouvernement d’union nationale. Il le quittera en
mai 2002, Ariel Sharon se séparant des cinq ministres du Shas en désaccord
avec sa politique d’austérité.
Aux élections de 2003, le Shas obtiendra 11 sièges mais ne sera pas invité à
rejoindre la nouvelle coalition formée par Ariel Sharon, le Shinouï de Tommy
Lapid, scission « ultra-laïque » du Meretz
[28], sorti renforcé des élections, refusant formellement de siéger aux côtés du parti.
Un acteur politique à part entière
Le Shas, solidement implanté dans le paysage politique israélien et disposant d’une audience certaine, devrait vraisemblablement faire partie du prochain
gouvernement d’union nationale qu’Ariel Sharon tente de mettre sur pied, Eli
Yshaï ayant décidé de se ranger à l’opposition passive : on s’abstient de déposer des motions de censure, malgré toutes les réserves du parti sur la politique
actuelle, pour ne pas contribuer à faire tomber le gouvernement. Plus généralement : le Shas qui représente une bonne partie de l’électorat « juif » pourra difficilement être ignoré quand il s’agira de trancher sur le sort des Territoires occupés après 1967 ou de négocier un accord avec l’OLP ou un autre interlocuteur.
Bilan provisoire : les acquis de la « révolution »
Le retour en force du judaïsme sépharade sur la scène israélienne
Le douloureux affrontement entre le rav Schach et le rav Yossef a clairement
tourné au bénéfice du second. Leader incontesté d’un parti politique singulier et
dont l’enracinement ne se dément pas, le Sage sépharade exerce désormais un
magistère moral supérieur à celui de ses homologues ashkénazes et son
influence s’étend bien au-delà du monde sépharade observant, ce que n’ignorent
pas les nombreux hommes politiques, toutes tendances confondues, qui lui
rendent régulièrement visite.
Ce statut nouvellement reconnu au rav Yossef confirme que le judaïsme
sépharade a enfin plein droit de cité en Eretz Israel, où il était « chez lui » depuis
l’époque ottomane mais où, depuis le début du XXe siècle, il était traité avec
méfiance et dédain, plus en invité qu’en résidant légitime, par les représentants
du judaïsme ashkénaze arrivés tardivement. Un judaïsme qui n’a jamais vraiment connu de séparation franche entre vie observante et vie profane, mais a lui
aussi éprouvé les persécutions et la tentation de l’assimilation, tout en étant peu
contesté de l’intérieur, contrairement au judaïsme européen.
Un judaïsme qui puise pour une bonne part son inspiration chez Maïmonide,
le grand codificateur qui savait être d’une grande rigueur en ce qui concerne la
halakha mais n’ignorant pas la souplesse et conseillant par exemple aux Juifs
menacés de ne pas hésiter à se convertir à l’islam, si c’était là le seul moyen de
sauver leur vie pour s’empresser ensuite de prendre la fuite et gagner un pays
plus accueillant. Un judaïsme qui n’a jamais perçu d’incompatibilité entre
observance et perspective de retour en « Terre Sainte », qui n’a jamais eu de
vrais problèmes avec le sionisme, qui est beaucoup moins va-t-en-guerre qu’on
ne le croit ordinairement et qu’il est finalement plus juste d’appeler « orthodoxe » qu’« ultra-orthodoxe ».
La générosité doctrinale dont a su faire preuve le rav Yossef en ne traitant
pas les sépharades traditionalistes comme des transgresseurs mais comme des
individus de bonne volonté, manquant simplement de la force nécessaire à l’accomplissement d’un plus grand nombre de commandements ( mitzvot), ne doit
en aucune manière être entendue comme une concession tactique ou un oubli
des principes, elle s’inscrit dans le droit fil du judaïsme sépharade qui veut
d’abord établir la communauté concrète et se règle sur le principe rabbinique :
« la loi est pour les vivants, pas l’inverse », de façon à étendre le bénéfice de la
Loi au plus grand nombre.
Une générosité qui a payé. Ce dont se félicite le président du Conseil Rabbinique d’Amérique : « Nous savons maintenant que les gains [électoraux] réalisés par le Shas en Israël sont la conséquence directe de la prise en compte de
ceux qu’on appelle les
Masoratim [traditionalistes] du monde sépharade
[29]. »
Cette (re)montée en puissance du judaïsme sépharade en Israël marque un
certain retrait du judaïsme ashkénaze ultra-orthodoxe qu’illustrait avec tant
d’éclat le rav Schach.
Une « version » du judaïsme sur la défensive depuis deux siècles parce qu’elle
était attaquée de l’intérieur. Premier mouvement dissident, le hassidisme qui non
seulement a contesté l’autorité des rabbins mais a clairement adopté à ses débuts
le parti de l’ignorant et du simple contre les érudits, prenant le contre-pied de la
totalité de la tradition post-exilique. À peine les maîtres hassidiques de la
deuxième génération avaient-ils ramené leurs disciples à l’étude juive et remis à
l’honneur les savants, que la Haskalah (les Lumières juives) d’abord, le judaïsme
réformé ensuite, se manifestaient, se caractérisant tous deux par un abandon de la
halakha et de ses livres de référence, les Talmuds, mais aussi de l’hébreu comme
langue de la synagogue et de la notion même d’Exil (démarche adoptée par ceux
qui se nommeront les « israélites français », sous l’influence de la grande bourgeoisie allemande et alsacienne, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle).
Aussi le judaïsme ashkénaze « ultra-orthodoxe » s’est-il vite raidi et a-t-il
garni d’épines particulièrement pointues la haie de roses qu’il devait, selon les
Sages, dresser autour de la Torah. Contre ceux qui estimaient que la pureté du
cœur était suffisante (il est un conte hassidique que les rabbins réformés aiment à
citer : c’est l’histoire de ce juif simple qui, ne sachant pas prier, se plante au milieu
de son champ et récite lentement l’alphabet, s’adressant en pensée au Saint-Béni-soit-Il : Toi, tu sauras mettre les lettres dans le bon ordre et en faire une prière… ),
ils ont réaffirmé que « l’étude est plus élevée que la prière ». Contre ceux qui
pensent que les judaïsmes réformés représentent autant de variétés du judaïsme,
ils ont de nouveau posé que le judaïsme se tient dans l’étude-observance de la loi,
pas dans la foi
[30], qu’ils considéraient partant les judaïsmes réformés comme des
variétés d’une autre religion, proche du christianisme :
[… ] Le judaïsme se manifeste dans l’accomplissement des commandements. Il n’y a pas de judaïsme inscrit dans le cœur. Je ne crois pas en un
judaïsme qui serait éprouvé dans le cœur. Il y a un christianisme qui est
inscrit dans le cœur et qui a la prétention d’être une religion d’amour [31].
Ce judaïsme sélectif est pour les plus courageux, les plus endurants, ceux qui
ont l’esprit délié, l’énergie sans limite. Il se défend à coups d’interdiction. Il
pose en principe que les juifs à la nuque fameusement raide sont toujours en
deçà de ce qu’ils pourraient être et font toujours moins que ce qu’ils devraient
faire. On peut sans doute conjecturer que la fameuse anxiété ashkénaze si bien
incarnée par Woody Allen n’est pas un trait génétique ou une disposition innée
d’âmes troublées par les brumes et le froid, mais la trace de cet impératif – avoir
toujours à se dépasser, faire plus que ce qui est demandé – et qui persiste même
quand le rapport à la halakha s’est estompé, voire complètement perdu.
Ce judaïsme-là ne peut se réconcilier avec le hassidisme ou avec le judaïsme
sépharade qu’à la condition de leur reconnaître une vocation de prendre en
charge ceux qui ne peuvent que prier, voire ceux qui ne savent même pas prier,
et se voit lui-même comme l’inquiet gardien du « droit chemin », toujours
menacée d’intrusion.
Il ne pouvait qu’être frappé de stupeur et d’effroi quand le
rav Yossef, estimant venu le moment de rejeter sa tutelle, perçue comme injustifiée, a décidé
d’affirmer son autonomie et celle de la Tradition qu’il représentait. Celui-ci,
semble-t-il, ne veut pas en rester là et fait valoir un droit plus fondamental. Il
rappelle, en effet, que « les juifs de l’Europe de l’Est qui ont émigré en Palestine avant la création de l’État d’Israël ne sont pas arrivés dans un désert religieux ou culturel mais dans une région où on doit accepter la règle du lieu, [il]
soutient que tout Juif venant de l’étranger doit accepter pour telle la tradition
sépharade
[32] ».
Il faudra certainement du temps pour que le traumatisme s’atténue – le
travail de deuil a déjà commencé, le rav Schach s’étant éteint en 2001 – mais ce
qui s’est passé est irréversible : si le judaïsme sépharade devait un jour perdre
la place qu’il a reconquise en Israël, il le devrait à un affaiblissement interne et
à rien d’autre.
L’émergence des sépharades en tant que tels dans l’espace public
Le dédain avec lequel les ultra-orthodoxes ont longtemps considéré les
sépharades a eu plus que son pendant dans l’attitude de l’appareil d’État à
l’égard de tous les Mizrahim (sépharades et orientaux). Ces populations qui
étaient largement montées en Israël par choix, dans le prolongement de leurs
croyances et sentiments et par nécessité pour les autres, la situation dans les
pays d’origine étant devenue insupportable en raison de la création de l’État
d’Israël, ne furent pas accueillies à bras ouverts : elles étaient pauvres, peu
éduquées et « orphelines », les cousins plus instruits et aisés ayant choisi la
France, l’Angleterre, la Suisse ou même l’Amérique ; elles avaient le tort
immense d’être là quand la plus grosse partie des autres, ceux pour qui le pays
avait été aménagé, avaient disparu dans les camps et les fours crématoires ; le
tort difficilement expiable de prendre une place douloureusement vide.
Et eux qui étaient montés dans ce pays – si proche de leurs pays d’origine,
par la langue, la nourriture et les paysages, si familier – pour tâcher d’y rester
eux-mêmes, se voyaient sommés de s’oublier par ceux qui avaient voulu rompre
définitivement avec le ghetto et la vie traditionnelle et qui changeaient fièrement
de nom pour marquer distinctement la rupture.
Ce furent d’abord méfiance et humiliation dans les années 1950 : après avoir
été tondus et passés au DDT, après avoir entendu moquer leurs coutumes et leur
vêtement, Yéménites et Marocains étaient envoyés par les fonctionnaires du
Mapaï, le parti de David Ben Gourion, dans des fermes coopératives ou des
villes de développements situées là où habitaient autrefois les Arabes de Palestine : loin de la civilisation, loin des Juifs « nouveaux », loin de l’activité économique.
Absence de leadership, d’éducation, d’accès aux soins, de perspectives
économiques, une adaptation/négation de soi rendue difficile par des autorités
réticentes, quelques-uns des ingrédients dont se nourrit la délinquance étaient
réunis. Et de fait, les Mizrahim ont longtemps été surreprésentés dans les
prisons et sous-représentés dans les professions libérales ou le monde politique,
en dépit de brillantes exceptions.
David Ben Gourion les taxait de « poussière humaine » ; Golda Meir : pas
des « vrais juifs, parce qu’ils ne parlaient pas yiddish
[33] » – trop proches, sans
doute, de ces Arabes hostiles refusant le partage de la Palestine décidé par l’ONU.
Et il a certainement fallu ce fantastique déni de réalité pour que des socialistes
éclairés puissent faire de masses disparates un peuple expérimental et fonder
une armée capable de défendre les frontières d’un embryon d’État contre les
nombreux ennemis de l’« extérieur ».
Mais ce qui est forclos du symbolique resurgit dans le réel, nous enseigne le
psychanalyste Jacques Lacan, comme un mauvais rêve ou une hallucination.
Le retour des Mizrahim va s’opérer en trois temps :
- dans les années 1960, ils se repèrent selon leur appartenance de classe – majoritairement ouvriers, agents de maîtrise et commerçants – et se pensent comme
des exclus de l’économie, les plus radicaux se reconnaissant dans l’animateur
gauchiste des Panthères noires, Charlie Bitton, soutenu par le Matzpen trotskiste, qui parle d’un front commun de tous les laissés pour compte orientaux,
Arabes israéliens compris ; violent et désordonné, le mouvement reste minoritaire ; il finira par disparaître, confirmant cependant l’establishment ashkénaze
dans sa méfiance à l’égard des Mizrahim;
- dans les années 1970, quand Menahem Begin prend enfin le pouvoir après des
dizaines d’années dans l’opposition, et que ces exclus de la politique apportent
leurs voix au glorieux exclu et à son parti, le Likoud. Pour faire bonne mesure,
certains formulent des positions violemment anti-arabes, ce qui prend un sens
particulier si l’on en croit un militant, apparemment très informé, du Shas :
« Nos partisans adoptent sans réfléchir ce qui peut les faire passer sans hésitation pour [vraiment] “israéliens”, y compris les cris de “Mort aux arabes !”…
On ne doit jamais oublier l’identité arabe du Mizrahi. Le juif mizrahi a toujours
conservé au fond de lui-même une identité arabe qu’il ne peut affronter que dans
la solitude de sa salle de bains, quand il se regarde dans le miroir. Or, c’est justement, tragiquement, cette arabité qui fait du Mizrahi un anti-arabe qui exhibe sa
loyauté à l’égard du sionisme ashkénaze
[34]. » ;
- dans les années 1980, enfin, comme les héritiers d’une tradition glorieuse trop
longtemps méprisée, ils se perçoivent comme des exclus de la polis et de la
culture et apportent, en dépit de leurs réserves sur les positions « politiques » du
rav Yossef, leur soutien au Shas. On a parlé de fierté « ethnique » retrouvée pour
expliquer le succès du Shas. La personnalité et la posture du rav Yossef qui
arbore le turban et la robe de préférence au costume sombre et au chapeau noir
des ashkénazes a certes joué un grand rôle, de même que le slogan du Shas aux
élections de 1999 : « 2 000 ans de civilisation sépharade », mais la personnalité
d’Aryeh Deri a été décisive : un homme sorti du rang parvenant aux plus hautes
positions de l’État et provoquant une riposte redoutable de l’establishment,
auquel il n’est pas facile de s’identifier mais qu’on peut considérer comme un
héros.
Maintenant qu’ils ont franchi la barrière de l’invisibilité, les Mizrahim vont
pouvoir librement dériver selon leurs lignes propres ; il est probable qu’ils se
mettront à explorer le champ des nombreux possibles (y compris politiques)
plutôt que choisir, comme le craignent et le désirent, les « ultra-laïques », la voie
du fondamentalisme. La puissance de la réaction suscitée par l’un des « leurs »
a brisé leur aliénation.
Un nouvel homme politique
Aryeh Deri s’est révélé une personnalité publique de premier plan, comme
en conviennent tant ses partisans et que ses adversaires. Ainsi, le commentateur
de gauche Haïm Baram qui n’est pas tendre à son endroit : « Deri est corrompu
jusqu’à la moelle, mais il est aussi le politicien le plus doué d’Israël
[35] ». Inéligible pour une dizaine d’années. Un politicien doué, certainement, mais encore
un peu « tendre ». Celui qui a emmené avec énergie le Shas vers le succès par
des stratégies électorales élaborées et ingénieuses, qui a su se construire une
« base » solide en aménageant des centaines de jardins d’enfants, d’écoles et de
yeshivot (qui accueillent sans difficulté les enfants de parents peu ou pas observants), a reçu une leçon cruelle : la réussite crée des obligations, mais aussi des
jalousies féroces et c’est la règle du « lieu » politique.
Il lui faudra maintenant surmonter l’amertume de la rupture avec son père-mentor : « – Êtes-vous toujours peiné d’être éloigné de rabbi Ovadia Yossef ?–
Mon cœur est plein de chagrin, mais je ne veux pas en dire plus. Mon attitude
n’a pas changé, mon admiration est la même. » Il lui faut surtout cesser de se
prendre pour une victime : « Une grande peur s’était répandue sur le pays parce
qu’Aryeh Deri, le président du Shas, un
Mizrahi, un Marocain, un
haredi
(observant) qui réussissait, n’allait pas se contenter de représenter les sépharades ultra-orthodoxes de Bnei Brak et de Jérusalem, mais allait s’adresser à
l’ensemble des
Mizrahim traditionalistes du pays. Les gens avaient le sentiment
que la culture
mizrahi qu’on avait efficacement refoulée depuis l’établissement
de l’État, était en train de se réveiller ; que la culture laïque ashkénaze était
menacée, en raison du grand nombre de
Mizrahim et de la jonction possible
avec les
haredim ashkénazes. Par conséquent, ils ont décidé que Deri représentait un danger et ont décidé de se débarrasser de lui
[36]. »
S’il parvient à se hisser à la hauteur de ce qu’il a accompli, et il n’aura pas
trop des dix ans d’inéligibilité qui lui restent, il est certain qu’il faudra de
nouveau compter avec lui.
[1]
Shas est aussi l’acronyme de
Shisha Sedarim, les six ordres ou sections du Talmud.
[2]
Branche « palestinienne » du Parti anti-sioniste fondé en 1912 en Pologne pour défendre
et promouvoir la
halakha (loi juive) ; l’Agoudat Yisrael participe à la vie institutionnelle de
l’État laïque d’Israël mais ne lui reconnaît pas de légitimité. Dans les années 1930, un groupe
s’était séparé d’Agoudat Yisrael, lui reprochant une trop importante collaboration avec les
organisations sionistes. En 1938, ce groupe s’est fait connaître publiquement sous le nom de
Neturei Karta (Gardiens de la cité), invitant ses partisans à ne pas payer le « tribut de l’implantation » levé par les organisations du Yishouv (population juive de Palestine avant la
fondation de l’État d’Israël) de façon à financer les mesures de sécurité rendues nécessaires
par l’agitation arabe en Palestine. Les Neturei Karta sont violemment opposés à l’État d’Israël qu’ils tiennent pour une hérésie et le groupe entretient de bonnes relations avec l’OLP, cf.
Aryeh Edrei,
From Kibiyah to Beirut – The Revival of The Jewish Laws of War, p. 4, conférence prononcée le 12 mai 2004 à Tel-Aviv, sur Internet :
http :// www. as. huji. ac. il.
[3]
Le Parti National Religieux, parti orthodoxe « moderne », sioniste et mixte (ashkénazesépharade) a participé depuis sa création en 1956 à toutes les coalitions gouvernementales et
longtemps occupé le ministère de l’Intérieur et des Religions. Le Goush Emounim (Bloc de
la foi) constitue l’aile la plus militante du PNR et représente les colons israéliens implantés
dans les territoires (naguère annexés par l’Égypte et la Jordanie) occupés par Israël à la suite
de la guerre des Six Jours.
[4]
Elyahou ben Solomon Zalman ( 1720-1797), dit le
Gaon (génie) de Vilna (aujourd’hui
Vilnius, en Lituanie), mathématicien, talmudiste et kabbaliste immense, chef de file des
Mitnagdim (traditionalistes), opposant résolu aux
Hassidim (piétistes), disciples d’Israël ben
Eliezer dit le
Baal Shem Tov ( 1700-1760) qui prenaient selon lui des libertés avec la Loi orale
et substituaient le sentiment à l’étude. – L’opposition doctrinale entre ces deux courants va
fortement s’atténuer au XIX
e siècle, les maîtres hassidiques de la deuxième génération réaffirmant l’autorité de la
halakha et ramenant leurs disciples à l’étude juive traditionnelle, pour
quasiment disparaître au XX
e siècle. D’importantes différences de « style » subsistent néanmoins entre les deux courants, toujours en vive compétition pour la direction du monde de
l’observance juive.
[5]
Le plus connu des disciples du
Gaon de Vilna est le
rav Haïm de Volozhin, fondateur de
la
yeshiva de Volozhin, le plus réputé des établissements consacrés à l’étude de la Torah
pendant plus d’un siècle et l’ancêtre de presque toutes les
yeshivot aujourd’hui en exercice.
[6]
Au moment de sa mort,
Yated Neeman, le journal des Lituaniens, ira jusqu’à comparer le
rav Schach, dont le savoir était gigantesque et la modestie grande, à Moïse, celui que la
Tradition juive tient à la fois pour le « rav » (maître d’enseignement) et l’« homme modeste »
par excellence, dans son supplément nécrologique du 9 novembre 2001.
[7]
Sondek : celui qui tient le garçon au moment de la circoncision.
[8]
« Ses admirateurs racontent comment le jeune Yossef, alors étudiant pauvre à Jérusalem,
passait son temps dans les librairies à lire et retenir les commentaires rabbiniques de livres
qu’il n’avait pas les moyens d’acheter », Peter Hirschberg,
The World of Shas, site The
American Jewish Committee, h
http :// www. ajc. org/ InTheMedia/ Publications,p. 14.
[9]
À titre d’exemples, on peut citer son opposition au port de la perruque pour les femmes
mariées (pratique ashkénaze), à l’usage du tabac (« Les fumeurs méritent de recevoir
40 coups de fouet et ceux qui fabriquent et vendent des cigarettes transgressent et seront
châtiés par le ciel », déclare-t-il en 1997). Avec plus de portée, sa décision concernant les
Beit
Israel d’Éthiopie (les « Falachas ») reconnus membres à part entière du peuple juif – ce qui
ne semble être ni l’opinion de ses collègues ashkénazes exigeant que ceux-ci se « convertissent formellement », ni celle des autorités qui ne les admettent pas au titre de la Loi du retour
(spécifique aux juifs) mais, bien lentement, en tant qu’immigrants ordinaires, un traitement
qui ne s’applique pas aux
olim (immigrants) de l’ex-Union soviétique. De même sa décision
concernant les territoires occupés par Israël en 1967 : « il est permis de céder une partie
d’
Eretz Israel à des non-Juifs si cela doit éviter des guerres et sauver des vies » ; une position violemment combattue par les rabbins du Parti National Religieux qui estiment, au
contraire, que « celui qui restitue une partie d’
Eretz-Israel à des non-Juifs sera puni selon le
din rodef » (le
din rodef selon lequel quiconque poursuit un Juif et menace à l’évidence de
tuer un Juif peut être préventivement mis à mort) ; ce dont l’assassin d’Yitzhak Rabin s’était
à tort réclamé en 1995 : un individu n’a pas le droit de décider en tant que tel de l’application de cette
halakha, voire d’une quelconque
halakha, seule une autorité rabbinique reconnue ayant ce pouvoir, même si certains rabbins (et quelques leaders politiques de la droite)
se sont exprimés en ce sens ; voir plus récemment Avigdor Nebenzahl, rabbin de la Vieille
Ville de Jérusalem s’exprimant sur le Premier ministre Ariel Sharon à propos du plan de
désengagement à Gaza pour ajouter toutefois : « Le
din rodef n’est pas concrètement applicable à notre époque [non-messianique] où « la loi est la loi du pays » (
dina demalkhuta
dina), précepte halakhique qui lie tous les Juifs observants du monde entier. », Sefi Rachelevsky, « Dangerous judaism »,
Ha’aretz, 13 juillet 2004.
[10]
Je suis ici le site Sefardic Sages Past & Present à
h
http :// www. sephardicsages. org/ harav. html
[11]
Shlomo Goren ( 1917-1994), né en Pologne, arrivé en Palestine en 1925, commence à
douze ans ses études à la
yeshiva Hebron de Jérusalem et publie à dix-sept ans son premier
ouvrage sur le
Michneh Torah de Maïmonide ; en 1936, il s’enrôle dans la Haganah et participe aux combats de la guerre d’indépendance en 1948. Nommé Chapelain des Armées, il
devient parachutiste et atteint le grade de brigadier-général. Fondateur du rabbinat des Forces
Armées Israéliennes, talmudiste de premier plan et personnalité controversée dans le monde
de l’observance juive, quatrième grand rabbin ashkénaze d’Israël, le
rav Goren a beaucoup
contribué à établir la
halakha en matière de guerre, donc dans un domaine plutôt négligé
pendant la période de l’Exil ; il est connu du monde « profane » pour avoir sonné le
chofar
au
kotel (mur dit « des Lamentations ») en juin 1967, après la prise de Jérusalem par Tsahal
pendant la Guerre des Six Jours.
[12]
Cf. Peter Hirschberg,
The World of Shas,
op.
cit., p. 8-9.
[13]
Aucune forme du respect dû à un savant en Torah de son envergure ne lui a jamais été
marquée par les rabbins ashkénazes ; il n’a par exemple jamais été appelé à siéger au Conseil
des sages de la Torah de l’Agoudat Yisrael. Certains, dans les
yeshivot lituaniennes, sont
même allés jusqu’à dire de lui qu’il n’était qu’un « âne porteur de livres », capable d’en retenir le contenu mais pas plus… Cf. Peter Hirschberg,
The World of Shas,
op.
cit., p. 14-15.
[14]
Ibid., p. 5. Beaucoup d’Arabes israéliens apprécient les efforts de Deri, notamment pour
ce qui est des infrastructures, en leur faveur, compensation partielle après des années de relative négligence ; ils lui donnent le titre officieux de « cheikh Deri »,
ibid., p. 10.
[15]
Le rabbin Rafael Grossman, président du Conseil Rabbinique d’Amérique (orthodoxe)
refuse cette terminologie : « D’après les démographes, la population juive d’Israël se répartit en :
Datim = orthodoxes ( 20%),
Chilonim = laïques ( 40%) et
Masoratim = traditionalistes
( 40%). On définit généralement les
Masoratim comme des non-orthodoxes, mais je crois
que c’est une grosse erreur. [… ] Seuls ceux qui suivent scrupuleusement la
halakha et observent le chabat et la cacherout sont considérés comme
Datim. Qui sont les traditionalistes ?
[… ] Ceux qui se rendent à la synagogue pour les fêtes et, à l’occasion, pour quelques chabats
qui suivent globalement la cacherout. Beaucoup se rendent à la synagogue chaque chabat et
vont à la plage ou font quelque chose d’équivalent quand l’office est terminé. Mais la synagogue qu’ils fréquentent est orthodoxe comme l’est le rabbin auquel ils font appel quand
besoin est. En Israël, les juifs
Masoratim sont, dans leur écrasante majorité, sépharades[… ].
L’incapacité à les considérer comme des orthodoxes peut les conduire à s’identifier… à un
mouvement déviationniste… »,
The Jewish Press, 2-8 août 1996, p. 13.
[16]
Entretien avec Ari Shavit,
Ha’aretz, 3 juillet 2003 : « Mais je n’ai rien provoqué, Ari…
Shas n’était pas fondamentalement un mouvement de protestation mais de proposition… ».
[17]
Les « Lituaniens », tout comme les disciples des rabbins hassidiques antisionistes, par
exemple le Satmar Rebbe, ne servent pas dans l’armée. Le
rav Shach se demandant dans
Bezot Ani Bote’ach (
De ceci, je suis sûr ) s’il est permis ou non de faire la guerre et estimant
que la constitution d’une armée est une mauvaise chose qui n’est pas naturelle aux Juifs. Il
pense également qu’il n’y a d’autres différences entre l’Exil (
Galut) et la Rédemption
(
Gueula) que le règne du Messie ; comme celui-ci n’est pas venu, nous sommes toujours en
Exil ; et « en Exil, il est interdit aux juifs de faire usage de la force », cf. Aryeh Edrei,
From
Kibiyah to Beirut, op cit., p. 5.
[18]
Cf. Peter Hirschberg,
The World of Shas,
op.
cit., p. 7.
[19]
Moshe Feinstein ( 1895-1986),
roch (dirigeant) de la
yeshiva Mesivta Tiferes Yerushalayim (New York), considéré par le monde orthodoxe comme le décisionnaire de sa génération et dont les jugements en matière halakhique étaient acceptés dans le monde entier.
[20]
Peter Hirschberg,
The World of Shas,
op.cit., p. 15-16.
[21]
Même si le
rav Yossef a une opinion tranchée sur l’OLP, « ennemi cruel [dont les membres
sont] des animaux sauvages »,
Jerusalem Report, 8 octobre 1992, cité par Peter Hirschberg,
The World of Shas,
op.
cit. p. 13-14.
[23]
Il est accusé d’avoir accepté 165 000 dollars de pots-de-vin sur une période de cinq ans,
d’abord comme directeur général du ministère de l’Intérieur puis comme ministre,
US News
& World Report, 31 mai 1999.
[24]
Cf. Peter Hirschberg,
The World of Shas,
op.
cit., p. 31-32-33.
[25]
« Steven Hoffman, président de The United Jewish Comunities of North America et
membre du comité directeur de l’Agence juive, [… ] [se souvient], en novembre 2003, au
cours d’une réunion de l’Agence Juive avec des ministres israéliens, d’avoir essayé [… ] de
savoir pourquoi le gouvernement n’accélérait pas la mise en œuvre de sa décision de février
2002 d’amener tous les Falashmuras (les « Falachas ») en Israël. Ils arrivaient à raison de 300
par mois, et les dirigeants de l’Agence juive en étaient mécontents, faisant remarquer qu’à ce
rythme il faudrait sept ans pour vider tous les camps de transit. [… ] Parce que ce rythme n’a
pas changé, Hoffman est revenu sur le sujet pendant une réunion la semaine dernière avec
des ministres, et ces derniers, une fois de plus, n’ont rien promis. [… ]
– Certaines personnes
disent qu’il s’agit aussi d’une question de politique intérieure, que le Shas est partisan de
faire venir les Falashmuras pour des raisons électorales, et c’est pour cette raison que le
Shinouï (parti ultra-laïque, dirigé par le ministre de la Justice, Tommy Lapid) n’est pas d’accord. – Il s’agit de 14 000 personnes, environ, dont la majorité ne pourra pas voter avant
plusieurs années. Je vais vous dire ce qui m’a vraiment frappé pendant cette réunion [… ]
Il y a dans ce pays 300 000 personnes qui viennent de l’ex-Union soviétique et qui pourraient
se convertir – selon moi, le devraient, mais 500 seulement se convertissent chaque année. Les
Éthiopiens sont obligés d’en passer par la conversion, alors qu’ils n’ont pas à le faire (le
grand rabbin sépharade ayant décrété qu’ils étaient juifs), et 3 200 d’entre eux se sont convertis. Ils veulent être juifs [… ] et on ne veut pas d’eux ? Allons ! », Amiram Barkat, « Caught
in the crossfire »,
Ha’aretz, 1
er juillet 2004.
[26]
Cf. Peter Hirschberg,
The World of Shas,
op.
cit., p. 35-36.
[27]
« Les moralistes ashkénazes, par exemple Yossi Sarid, accusent avec insistance le Shas
de corruption. Le Shas est certes corrompu mais personne n’a démontré qu’il est plus
substantiellement corrompu que les autres partis israéliens. Les partisans du Shas soutiennent
que l’insistance sur ce point n’est qu’une autre manifestation du racisme ashkénaze », Joel
Beinin (Stanford University), « Israel’s Cabinet Crisis and the Political Economy of Peace »,
Middle East Report Online (
(http :// wwww. merip. org),19 juin 2000, p. 3.
[28]
Ce parti récent qui s’est présenté comme le champion de l’intégrité et de l’équité et qui a
fait de la lutte contre les « religieux », plus spécifiquement contre le Shas, son thème principal, s’opposant à ceux qui ne reculent devant rien pour détourner les fonds de l’État et entretenir des « parasites qui prennent sans rien donner » et ne voulant rien avoir à faire avec ces
hommes peu scrupuleux. On a appris début juillet 2004 que l’une des personnalités en vue
du Shinouï, le ministre aux Infrastructures Yossef Paritzky, avait convaincu en 2002 Yakov
Eshel, détective privé à la réputation sulfureuse ayant travaillé autrefois pour des fidèles
d’Aryeh Deri, de l’aider à détruire la réputation d’un autre membre du parti, le ministre de
l’Intérieur Avraham Poraz, en mettant en lumière des faits compromettants… cf. Hannah
Kim, « Between the Lines / Paritzky’s honor »,
Ha’aretz, 9 juillet 2004.
[29]
Cf. Rafael Grossman,
The Jewish Press, 2-8 août 1996, p. 13.
[30]
Le
rav Yossef partageant tout à fait cet avis, ce qu’ont beaucoup de mal à comprendre les
Juifs américains (majoritairement « réformés ») pour qui le libéralisme « politique », tel qu’il
se manifeste dans ses positions conciliantes quant à l’éventualité d’un abandon de territoire,
ne peut pas ne pas appeler un libéralisme « religieux ».
[31]
Le
rav Goren,
in Aryeh Edrei,
op.
cit., p. 19.
[32]
Ceci en vertu du
Shoul’han Aroukh, littéralement « La table dressée », code rédigé par le
rav Joseph Caro ( 1488-1575), né à Tolède, mort à Safed, qui est toujours en vigueur dans le
monde sépharade. Le monde ashkénaze se réfère, lui, à une version du
Shoul’han Aroukh
amendée et corrigée par le
rav polonais Moshe Isserles ( 1520-1572). Si l’on veut bien excuser cette indiscrétion biographique, je peux apporter le modeste témoignage suivant : vers
1870, quand mon arrière grand-père, Menahem Zrehen, originaire du Maroc, s’installait à
Tibériade, l’un des dirigeants de la communauté juive était un rabbin, lui aussi originaire du
Maroc, du nom de Jacob Haï Zrehen [on ne sait s’il y a un rapport entre les deux], auteur,
avec d’autres, d’une biographie de Maïmonide, l’
Appel en mémoire de Rambam (Maïmonide), par les chefs de la Communauté juive sépharade de Tibériade, qui ne sera publié qu’en
1930.
[33]
Joel Beinin,
Israel’s Cabinet Crisis, op. cit., p. 3.
[34]
Cf. Sami Shalom Chetrit, entretien avec Tikva Honig-Parnass, « Why are Shas and the
Mizrahim Supporters of the Right ? »,
Between the lines, h
http :// www. between-lines. org,
février 2003, p. 2.
[35]
Cité par Graham Usher, « After the fall »,
Al Ahram Weekly, 25-31 mars 1999.