2004
Outre - Terre
Sionisme, post-sionisme, antisionisme
L’antisionisme, maladie infantile du XXIe siècle
Georges-Elia Sarfati
professeur à l’Université de Clermont-Ferrand, membre du comité de rédaction d’Outre-Terre.
L’historiographie du Proche-Orient a largement été écrite à travers le prisme
tiers-mondiste. Ce que les antisionistes ont à cœur de nier, c’est le fait national
juif dont il veulent fournir une vision macabre, funeste, scandaleuse. L’anti-sionisme cherche à déshumaniser de la sorte une fraction de l’humanité et relève
du même coup du négationnisme.
Spécialisation de l’argument : le sionisme est un colonialisme. Le nationalisme juif s’est développé au détriment du monde arabe – spoliation – et appuyé
pour ce faire sur certaines puissances occidentales, d’abord la France et la
Grande-Bretagne, puis l’URSS (avant son revirement) et les États-Unis.
Ensuite, l’antisionisme, tout en prétendant critiquer le sionisme au nom du
droit naturel des peuples arabes, omet que ces peuples, notamment celui de
Palestine, ont accédé à la souveraineté par le biais de politiques coloniales,
comme en témoignent la formation de l’Arabie saoudite et des États de la péninsule Arabique, de la Syrie, de l’Irak et de la (Trans)jordanie. Surtout : c’est faire
fi de l’histoire politique, économique et sociale de l’Empire ottoman dont la
Palestine n’était même pas une subdivision autonome. Le projet d’une « colonisation de la Palestine » s’effectue à proportion de la marge de manœuvre
ouverte, précisément, par les autorités ottomanes. Il est avéré que la politique
d’« achat des terres », réalisée par le sionisme utopiste dès les années 1850 et
systématisée par le sionisme politique à partir du congrès de Bâle en 1897, n’aurait tout simplement pas été possible sans les dispositions juridico-politiques
décisives pour l’avenir adoptées par les Turcs : le décret en date du 3 mars 1857
légalisant et promouvant l’immigration à l’intérieur de l’Empire et la loi de
réforme foncière qui obligeait les propriétaires, en échange d’une reconnaissance de leurs droits individuels, à faire enregistrer leurs titres, et puis les
soumettait à l’impôt comme à la conscription. La vente de terres « aux colons
juifs » fut bien souvent le fait de grands propriétaires arabes. Sans compter que
les petits propriétaires palestiniens recouraient à la procuration des premiers
pour échapper à l’impôt et à la conscription. La fameuse « spoliation » des terres
arabes, régulièrement dénoncée par l’antisionisme, n’a pas été le fait du mouvement sioniste, mais celui des dignitaires de l’Empire qui ne les restituèrent pas
à leurs propriétaires.
La « colonisation juive de la Palestine » n’a rien à voir avec celle de l’Algérie par la France. L’honnêteté commande aux intellectuels de ne pas céder,
justement, à l’amalgame. Il s’agit ici d’une situation unique qui interpelle
aujourd’hui encore les parties responsables.
Dette tragique : celle de l’Europe post-chrétienne qui établit, d’ailleurs traditionnellement, une corrélation entre l’indépendance d’Israël et l’histoire du
christianisme. Le peuple juif, élu (Histoire sainte) et témoin (Augustin), est
admis dans le concert des nations au titre de victime absolue qui expie les
péchés de l’Europe. Le tribut payé par les juifs dans l’enfer nazi provoque sur
le continent un sentiment général de dette. Voilà pourquoi les Européens ont
admiré Israël jusqu’en 1967, tant que le pays se trouvait en position d’infériorité ou de détresse ; le rôle, en définitive, de la victime qui l’emportait sur ses
persécuteurs. Conception « lacrymale » de l’histoire juive (Salo W. Baron). Le
triomphe militaire a suscité un tournant : les Israéliens voulaient se débarrasser
des attributs de l’opprimé et s’affirmer en tant qu’État souverain, mieux :
comme fraction souveraine du peuple juif. C’est le moment historique où apparaît le syntagme d’« État hébreu » qui ne serait même plus l’État juif préconisé
par Herzl. Au fond, ce qui est reproché aux Israéliens, c’est qu’ils veulent à
jamais liquider chez eux les marques de la condition juive en Europe. Deux
images : celle de l’entité juive qui a trahi son patrimoine éthico-diasporique et
se distingue par son agressivité.
Ceci dans la phase précise où les Européens tournent le dos à leur passé
collaborationniste. Et ce sont les antisionistes qui vont permettre à l’Ouest du
continent de trouver la parade compensatoire : ils font endosser à la nation arabe
palestinienne les guenilles des communautés juives du ghetto, du shtetl, voire
même par endroits l’habit gris rayé du déporté. Accréditant de la sorte une
condition juive du peuple palestinien soumis aux crimes de l’« État sionistefasciste ». L’Europe trouvant ici un moyen d’afficher un héroïsme dont elle n’a
pas su administrer la preuve en situation historique et alors qu’elle manqua à
tous ses devoirs de fraternité quand l’histoire l’exigeait ; et rencontrant désormais une chance inouïe de travestir et orienter le cours de l’Histoire.
La « cause » palestinienne, curieusement, apportait une solution peu
coûteuse à la « question » juive.
L’antisionisme, c’est l’accord d’aujourd’hui entre dominants et dominés
d’hier. Évidemment sur le compte d’un tiers exclu. Les héritiers historiques du
colonialisme s’alliant aux victimes de celui-ci. Comme l’Europe n’a jamais
voulu penser frontalement son passé colonial, le génie de l’antisionisme, ce sera
de déplacer le problème en direction du Proche-Orient et vers le conflit israélopalestinien où les Européens ne se sentent pas partie prenante. Ce qui va
permettre à l’intelligentsia européenne, précisément, d’apprécier avec force et
passion une histoire dont elle juge qu’elle ne la concerne pas. On parle de soi
tout en faisant porter la critique sur l’autre, c’est-à-dire sur Israël. Réconciliation immémoriale dans la critique post-coloniale qui permet, au demeurant, de
réarticuler l’archaïsme antisémite du christianisme médiéval – réduction de la
souche hébraïco-juive et « croisade », c’est-à-dire l’appropriation des « Lieux
saints » et leur sauvegarde.
Les deux parties trouvent donc leur compte à cette alliance de type nouveau.
Les dominants d’hier font leur mea culpa à l’égard des dominés d’hier. Et il
y a là à n’en pas douter geste de réparation. Par exemple en France où le souvenir de la guerre d’Algérie sert de paradigme à l’interprétation de la confrontation proche-orientale. Mieux : le remords entraîne un refus de toute renaissance
du colonialisme et la critique violente d’Israël permet de conjurer celle-ci,
comme si Israël et le sionisme constituaient une réitération de l’aventure coloniale.
Les dominés d’hier, pour leur part, se gardent bien de renvoyer les enfants
des dominants à leur propre refus archaïque de toute souveraineté juive en terre
d’islam. Ils préfèrent évidemment camper dans la posture anticoloniale, ce qui
leur permet d’exploiter la culpabilité de ceux-ci.
Sous-jacente à ce pacte obscur, une garantie morale : les deux parties se
disculpent à l’avance par une condamnation unanime de l’antisémitisme, concomitante à leur réprobation commune d’Israël. Ils vont du même coup au devant
de toute accusation de parti pris et s’irradient de l’humanisme, des Lumières, de
la démocratie, donc, de l’âge d’or européen.
Soigneusement refoulés, en même temps, le conflit séculaire entre l’islam et
la chrétienté, mais aussi bien la présence, à l’intérieur du premier, de traces de
convergences avec la seconde, comme en atteste la lecture du Coran.
Cette entente cordiale a des ressorts puissamment archaïques à propos
desquels la psychanalyse pourrait utilement renseigner. Il y a ici une occasion
idéale, pour les uns comme pour les autres, de se dédouaner de la « question
juive », car c’est avec l’appui éventuel de certains juifs se réclamant de la
morale universelle que la condamnation d’Israël peut se donner libre cours. On
fustigera en les juifs israéliens, par contre, les « nazis et colonialistes » contemporains. Après tout, ni les anciens dominés, ni l’Église ne sont, au moins en
apparence, responsables de ces parenthèses que sont l’antijudaïsme, les bûchers
de l’Inquisition et la Shoah.
En somme : la mémoire de l’Europe qui inclut les croisades, le colonialisme
et le fascisme se rachète dans l’antisionisme une bonne conduite à l’égard des
populations naguère dominées qui ont fait souche sur le territoire européen.
Mais ses « penseurs » qui acceptent l’alliance ne le peuvent qu’au prix d’une
dhimmitude (relevant de la protection contractuelle) idéologique. Tout cela
produit un cocktail explosif, la fabrication d’une opinion entièrement structurée
par son israélophobie, mais sur des bases radicalement distinctes : convergence
entre la gauche anticolonialiste, certes, et l’ethnocentrisme judéophobe ; collusion rouge-brun, voire rouge-brun-vert. Le tout sous la bannière de la morale et
du droit international.