2004
Outre - Terre
Sionisme, post-sionisme, antisionisme
L’exclusion des Juifs du monde arabe : un élément clef du conflit
Shmuel Trigano
professeur à l’Université de Paris X-Nanterre, président de l’Observatoire du monde juif.
La revendication par les Palestiniens du droit au retour dans le territoire de
l’État d’Israël de 3 700 000 réfugiés – 540 000 en 1948 selon la United Nations
Relief and Works Agency, UNRWA, pour les réfugiés palestiniens et le Moyen-Orient et 2 125 000 en 1988 – a réveillé la mémoire d’un épisode capital de
l’histoire du Moyen-Orient, dont l’occultation obscurcit la compréhension du
conflit qui frappe cette région. Elle laisse entendre que la création d’Israël a été
l’occasion d’une injustice dont les Palestiniens, restés dans des camps de réfugiés depuis lors, souffrent encore. L’image est simple et elle enflamme les
consciences : pour s’installer, les victimes de la Shoah auraient chassé un peuple
innocent de ses foyers, un peuple qui attendrait toujours de les réintégrer.
L’existence de l’État d’Israël serait ainsi entachée d’un « péché originel » (il
se trouve même des Israéliens pour le dire) ; qu’on l’excuse – mais avec
mauvaise conscience– en invoquant la culpabilité européenne (la Shoah dont
les Palestiniens ne sont pas responsables) ou qu’on le taxe de pur et simple effet
du colonialisme.
Ce scénario historique fait tout simplement violence à la vérité historique
[1].
Le monde arabe, y compris les Palestiniens, n’est en aucune façon une victime
innocente dans ce conflit face à une culpabilité congénitale d’Israël. On occulte
en effet dans ce rapport tronqué entre la Shoah et la création de cet État, l’expérience et l’histoire d’une majorité de la population israélienne, les Juifs originaires des pays arabes, comme s’ils n’existaient pas et comme si leur destin
pesait moins que celui des Palestiniens ou d’autres Israéliens… Ils n’ont vécu
que de loin la Shoah, à laquelle ils ont échappé de justesse, mais font par contre
intégralement partie de l’histoire de la région et du monde arabe.
Se rend-on compte qu’il n’y a pour ainsi dire plus de Juifs dans ce monde-là et se demande-t-on pour quelle raison ? En 1945, il y en avait environ
900000, d’établissement bien plus ancien que la conquête arabe. Ils ne sont plus
aujourd’hui que quelques milliers (surtout au Maroc et dans un pays islamique
comme l’Iran). Plus de 600 000 de ces Juifs avaient trouvé refuge en Israël,
260000 en Europe et aux Amériques, avant les années 1970-1980. Comment
cette culture millénaire aurait-elle pu disparaître aussi abruptement sans crise
grave ?
Bien avant le départ des puissances coloniales et la création de l’État d’Israël, la xénophobie des mouvements nationalistes arabes avait engagé les Juifs
au départ. Une série de pogroms avaient éclaté dans plusieurs capitales : en
Irak en 1941 (le Farhoud, c’est-à-dire le pogrom), à Tripoli en Libye en 1945,
en Syrie en 1944 (la majeure partie des Juifs quitta alors le pays), à Alep et
Aden en 1947. La coïncidence des dates n’étant pas un hasard. N’oublions pas
en effet que le nationalisme arabe fut dans beaucoup de pays l’allié de l’Allemagne nazie.
Une deuxième vague de départ commença en 1948 avec la guerre contre
l’État d’Israël au lendemain de sa proclamation, décrétée et perdue par six États
arabes. Une guerre qui devait entraîner une aggravation de la condition juive
dans les pays en question. En 1948-1949, des centaines de Juifs furent internés
dans des camps en Égypte ; en 1956, la nationalité égyptienne fut retirée aux
« sionistes » (au sens qu’il s’agissait « non d’une religion, mais du lien matériel
et spirituel entre les sionistes et Israël »), leurs biens étant placés sous séquestre
l’année suivante. En Irak, en 1948, le sionisme fut rangé dans la catégorie des
crimes d’opinion, passibles de sept ans de prison et d’une amende ; les Juifs y
furent privés en 1950 de leur nationalité et dépouillés en 1951 de leurs biens ;
la synagogue de Bagdad où ils s’enregistraient pour l’émigration étant la même
année la cible d’un attentat.
Même expulsion par la violence et l’intimidation dans la péninsule
Arabique. Dès le début du XXe siècle, l’exclusion avait durement frappé les Juifs
yéménites ( 16 000 émigrèrent de 1919 à 1948). La mise en pratique de la loi
islamique prônant l’islamisation forcée des orphelins poussant définitivement
les Juifs du Yémen sur les voies de l’exode qui les conduisirent vers Israël. Les
Juifs du Najran, région voisine annexée par l’Arabie saoudite, se joignirent à
eux ( 43 000 en 1948-1949) ; victimes d’un subterfuge du pouvoir, ils furent
dépouillés de tous leurs biens.
Quant aux Juifs d’Afrique du Nord, le pouvoir français les avaient libérés
de la condition oppressive du dhimmi (un statut de sujet de seconde zone), que
ce soit en leur accordant la citoyenneté ou en neutralisant le dispositif islamique. Le retrait de la France, à la suite de l’indépendance, signifiait pour tous
les Juifs la fin de leur liberté et leur régression à une catégorie mineure. Vérification a posteriori de ce pronostic : c’est l’Algérie du FLN qui décréta en
1963 qu’il fallait avoir un père et des grands-parents paternels de statut
personnel musulman pour être algérien, ceci alors qu’il n’y avait quasiment
plus de non-musulmans… Ils étaient partis en masse dans les années 1950-1960.
Ainsi, 129 539 Juifs d’Irak, 37 395 Juifs d’Égypte, 50 619 Juifs du Yémen
et d’Aden, 8523 Juifs de Syrie, 4032 Juifs du Liban, 35 802 de Libye, 52118
de Tunisie, 24 067 Juifs d’Algérie, 266 304 Juifs du Maroc trouvèrent refuge
en Israël, pour la plus grande part d’entre eux de 1948 à 1958 et dans une
moindre mesure de 1970 à 1980, témoins du « péché originel » des Étatsnations arabes qui s’étaient livrés à une véritable purification ethnique au
moment de leur établissement. Celle-ci n’étant bien évidemment pas dénuée
de lien avec la guerre de 1948. En 1949, une réunion de diplomates arabes à
Beyrouth allait prôner l’expulsion des Juifs de leurs pays par représailles à
l’exode palestinien…
Tous ces éléments montrent s’il en était besoin à quel point l’histoire des
Juifs du monde arabe a une fonction déterminante dans la réalité du conflit
israélo-arabe. Le contentieux est réciproque : les États arabes tout comme le
mouvement palestinien ont systématiquement et constamment refusé de
reconnaître au peuple juif son droit à l’autodétermination, mais ils ne
voulaient pas non plus accorder aux Juifs l’égalité et la citoyenneté. Sans
compter que les Juifs des pays arabes ont été victimes d’une spoliation quasi
totale de leurs biens. Vu à travers ce prisme, l’établissement d’Israël où les
juifs des pays arabes constituent une majorité au cœur du monde arabe apparaît moins comme une solution humanitaire en faveur des rescapés de la
Shoah que comme l’aboutissement d’une lutte pour la libération et l’autodétermination d’une minorité opprimée. De fait, ces Juifs devinrent automatiquement citoyens de l’État d’Israël.
Les comparaisons historiques
Sur un plan international, il y a eu de facto échange de populations entre les
600 000 Juifs déplacés des pays arabes et les 540 000 Palestiniens déplacés
après la création d’Israël. Ces 600 000 Juifs, dépouillés de tous biens, ont vécu
(souvent plusieurs années) dans des camps de transit ( maabarot), soit des
cabanes de bois et des tentes à même la terre, avant de s’installer plus durablement dans l’espace israélien. Et ils souffrent encore aujourd’hui dans leur condition économique, politique et culturelle des conséquences de ce déplacement.
La comparaison s’arrête là, car à l’inverse de ces Juifs, les Palestiniens ne
furent pas accueillis par les pays de refuge mais délibérément maintenus dans
des camps, la plupart d’entre eux ne bénéficiant pas de la nationalité de ces
pays. C’est le cas du Liban, parfaitement exemplaire, où les Palestiniens sont
restés parqués dans des camps et se sont vu interdire l’exercice d’une vie
normale dans la société. L’Égypte les parqua elle aussi dans la bande de Gaza
sans leur conférer non plus la nationalité. Les réfugiés palestiniens sont ainsi
devenus un moyen programmé de pression permanente sur l’État d’Israël.
La comparaison est encore impossible au plan de la causalité historique.
Les Juifs des pays arabes ont été expulsés ou poussés à l’extérieur par les
nouveaux États arabes ; les Palestiniens se retrouvèrent sur les routes de l’exil
parce que leurs dirigeants et tous les États arabes avaient refusé, en 1947, le
plan de partage de l’ONU et attaqué en masse l’État d’Israël à peine proclamé
pour le détruire. La condition des Palestiniens résulte de cette agression arabe
globale qui a échoué. Son travestissement en nakbah, soit en « catastrophe »
désignant leur exode, comme si l’événement était comparable à la Shoah,
relève d’une manipulation idéologique ahurissante. On ne voit pas, sauf à
supposer avec les nazis et les antisémites que les Juifs sont responsables de la
Seconde Guerre mondiale, en quoi la comparaison serait possible. Elle s’inscrit dans un système retors qui vise à déformer la réalité des faits et des
responsabilités. Autre anomalie eu égard aux critères de l’histoire des relations internationales : l’agresseur s’est vu conférer ici un statut de victime,
alors qu’en règle générale, l’issue militaire d’une guerre (qui plus est défensive) crée un fait accompli et de nouvelles réalités, les vainqueurs dictant le
nouvel ordre international, comme en Europe après 1945. Or les puissances
occidentales (y compris sur une longue période les États-Unis) ont systématiquement annulé les conséquences territoriales des victoires récurrentes des
Israéliens sur leurs agresseurs, de telle sorte qu’est resté vivace un problème
qui aurait dû trouver une solution, celui effectivement des réfugiés palestiniens – pas de l’existence d’Israël.
Les États arabes sont doublement responsables d’une telle situation, en fait
irréversible, car après avoir expulsé leurs résidents juifs, ils n’ont pas pour
autant intégré les réfugiés palestiniens, mais les ont au contraire transformés en
arme contre Israël. Voilà donc pourquoi ce seul et unique problème de réfugiés
de l’histoire contemporaine n’a toujours pas trouvé de solution à une époque où
l’on en a dénombré soixante millions. Alors que tous les réfugiés du monde
dépendaient du Haut-Commissariat pour les réfugiés et qu’ils finirent par refaire
leur vie là où ils se trouvaient, les Palestiniens sont restés dans des camps et
dépendants de l’UNRWA, entretenant une bureaucratie de 17 000 employés et
ayant englouti, jusqu’en 1986,2 939 774 915 dollars, un montant auquel les
États arabes ont très peu contribué…
Il y a fort à craindre que l’occultation du drame des Juifs des pays arabes
découle de l’exception dans laquelle on veut emprisonner l’État d’Israël, d’une
justice inégale qui appprécie les affaires juives en fonction de critères « différents ». En vertu d’une combinaison idéologique courante qui reconstruit les
Palestiniens, selon le mot de l’historien de l’orientalisme Edward Saïd en
« victimes des victimes », qui situe l’origine du conflit à un niveau métaphysique et idéologique non sans rapport avec un vieux fonds de préjugés sur la
« question juive » et qui brouille les véritables enjeux du réel. Le rappel de la
mémoire des Juifs des pays arabes ramène le conflit sur le plan de la politique
et de la responsabilité.
[1]
Sur toutes ces questions, cf. Shmuel Trigano (ed),
L’exclusion des Juifs des pays arabes,
aux sources du conflit israélo-arabe, Pardès 34/2003, Editions In Press.