Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2-7492-0374-0
320 pages

p. 51 à 60
doi: 10.3917/oute.009.0051

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Sionisme, post-sionisme, antisionisme

no 9 2004/4

2004 Outre - Terre Sionisme, post-sionisme, antisionisme

Refaire l’histoire ?

Yoav Gelber directeur de l’Herzl Institute for Research and Study of Zionism, Université de Haïfa.
Les Palestiniens ont longtemps essayé, aidés en cela par quelques universitaires israéliens révisionnistes très fort en gueule à l’étranger, mais comptant peu chez eux, de mettre en lumière une nature colonialiste du sionisme. Pareil amalgame est aussi vieux que le conflit lui-même et les récriminations des Palestiniens remontent à leur premier congrès de début 1919 à Jérusalem et peut-être plus loin encore dans le temps. Des argumentations qui reposent historiquement sur une base mince et douteuse qui démontre la plupart du temps le contraire.
 
Le sionisme n’est pas un colonialisme
 
 
À se cantonner en superficie, le sionisme veut dire effectivement l’immigration en Israël et la colonisation du pays, donc un colonialisme pur et dur à la manière des conquistadors espagnols et de leurs successeurs européens. Les sionistes jouissent pendant un certain temps de l’appui d’un empire, la Grande-Bretagne, bien que pour des raisons dont la complexité va au-delà des intérêts impérialistes au sens strict. La comparaison s’arrête là.
Les immigrants juifs, contrairement aux colonialistes européens partout ailleurs dans le monde, n’arrivent pas dans le pays, à partir des années 1980, armés jusqu’aux dents et pour l’arracher par la violence aux indigènes. C’est d’ailleurs ce que prouve la sémantique : le mot hébreu kibbush (occupation, conquête) a jusqu’en 1948 une signification pacifique et se rapporte au défrichement, au travail manuel, au pâturage ; il comporte tout au plus une notion
d’autodéfense des implantations juives, par opposition à l’emploi d’une maind’œuvre arabe à cet effet. De même pour d’autres concepts comme ceux de gdud (bataillon) ou plugah (compagnie).
La Palestine se distingue par ailleurs et surtout des territoires d’immigration classiques par son sous-développement et sa pauvreté. Contrairement aux contemporains d’Europe qui émigrent dans des pays riches en matières premières mais n’ont pas les hommes afin d’exploiter ces dernières, les juifs immigrent dans un pays qui n’est même pas capable de nourrir sa population autochtone. D’ailleurs : au moment où l’Empire ottoman s’effondre, les Palestiniens émigrent en Amérique et en Australie. C’est l’idéologie sioniste et l’apport de capital national/privé juif qui contrebalancent cette pénurie et accélèrent le processus de modernisation du pays. Deux facteurs qui font totalement défaut aux autres mouvements coloniaux. En règle générale, les puissances impérialistes exploitent leurs colonies au profit des métropoles et n’y investissent pas au-delà des strictes nécessités de l’exploitation. Alors que la Palestine ne dégage absolument pas d’avantages matériels au bénéfice du peuple juif ou de la Grande-Bretagne.
Il y a de même absence de parallélisme pour l’achat des terres en Palestine par les sionistes jusqu’en 1948. On trouve sur la liste des vendeurs tous les clans formant l’élite arabo-palestinienne qui ne peut, en dépit de positions radicalement anti-juives, résister à la tentation d’une rentabilité croissante des terrains avec l’immigration juive. En règle générale, les Palestiniens rejettent la responsablité de l’expulsion des métayers sur les grands propriétaires étrangers et s’emploient à dissimuler le rôle de la haute société autochtone dans les transactions commerciales sur les terrains avec les sionistes. Après la fondation de l’État d’Israël, les terres domaniales sont confisquées et il arrive que des propriétaires privés soient expropriés. Mais ces derniers sont indemnisés par l’État juif, et des Arabes d’Israël ou de l’étranger achètent aujourd’hui encore des terrains assez étendus.
Il y a de la même manière, à l’époque du mandat et durant les premières années de l’indépendance, une concurrence inconcevable aux colonies sur les marchés du travail citadin et rural entre les immigrants juifs et les autochtones (arabes). Les Juifs ne mettent pas en place une économie coloniale comme les Britanniques en Afrique du Sud ou en Rhodésie et ils ne sont pas englobés par celle qui existe déjà comme aux États-Unis, au Canada ou en Argentine. Ils développent une économie séparée, parallèle à celle des Arabes et chaque vague d’immigration jette les bases d’absorption pour celle qui suit.
Et puis : les immigrants juifs, contrairement au modèle stéréotypé du colonialisme, laissent derrière eux leur appartenance aux pays d’origine. Ils redonnent vie à une langue ancienne et créent sur le fondement de l’hébreu une culture qui irriguera tous les secteurs de la vie sociale. En outre : les coloniaux du monde entier cherchaient tous à fuir un contexte sombre, ou bien ils recherchaient un avenir rentable. Les Juifs voulaient, eux aussi, échapper aux difficultés du pays d’origine, mais ils obéissaient à une motivation unique : faire revivre un antique héritage.
Alors que tous les mouvements de libération ont atteint leur objectif et se sont débarrassés de la tutelle coloniale, les Palestiniens, qui ont bénéficié au plan international d’un incomparable appui pendant toute la période, en sont toujours, si leur situation ne s’est pas encore détériorée, au même point. Un fait qui aurait dû les amener à réviser leur paradigme classique : l’éternel amalgame entre sionisme et colonialisme n’est qu’un prétexte à éviter le réexamen et à poursuivre sur le chemin qui mène à une impasse évidente. Si l’on considère en revanche le conflit israélo-palestinien en termes d’opposition entre deux mouvements nationaux, il y a logiquement trois solutions dont aucune ne semble malheureusement réalisable dans un avenir prévisible.
 
Coexistence, expulsion, partage
 
 
Une possibilité serait de fonder un État commun pour les deux peuples qui habitent cette terre. Mais la majorité des Juifs refusent un pareil État qui n’a jamais été l’objectif du sionisme. Il n’y avait, avant la fondation de l’État d’Israël, que deux groupes minoritaires plaidant pour l’État binational : la gauche socialiste d’Hashomer Hatzair (ancêtre de l’actuel Meretz) et le parti des immigrants allemands qui avaient, compte tenu de l’hostilité des Palestiniens au sionisme, renoncé à un État purement juif. Une fois l’État fondé, l’idée binationale disparaît complètement, à part quelques groupes marginaux d’extrême gauche. Les Palestiniens, qui rejetaient catégoriquement, dans le passé, semblable solution, la considèrent aujourd’hui comme une phase transitoire, avant la réarabisation du pays. Pour eux, les Juifs rejoindront, au sein d’un État binational, la majorité arabe et y jouiront d’un statut de minorité religieuse.
Deuxième option : l’expulsion du concurrent ou bien la démission volontaire de l’un d’entre eux. Mais l’expulsion de l’ennemi dépasse les possibilités de chacun des deux adversaires. Et même s’il y avait là une possibilité, le contexte international, avec les limites imparties par lui, s’y opposerait. Les deux camps ont de fait connu dans une période récente des flux et des reflux, mais le processus est très lent, réversible, et ne peut au rythme actuel donner des espérances à personne.
L’expulsion ou « transfert » pouvant s’interpréter de deux manières. C’est la British Royal Commission qui produit la première fois l’idée, en 1937, comme complément au partage territorial. Les commissaires pensent alors à un échange de populations entre les deux États juif et arabe en Palestine. C’est encore un Britannique, Sir John Philby, qui préconise en 1940 le transfert de la population arabe de Palestine dans la péninsule Arabique. De même pour la motion adoptée par l’assemblée annuelle du Labour Party anglais en mai 1944. Cette version du « transfert » se substituait dans les deux derniers cas au partage et n’en faisait pas un complément. Mais les dirigeants sionistes se séparaient entre eux sur ce point et le mouvement ne reprit aucun des deux projets.
Troisième option : le partage. La plupart des Juifs allaient naguère dans ce sens et préconisent de nos jours encore cette solution, même si les opinions divergent quant à la ligne de démarcation à tracer. Les Palestiniens, eux, refusèrent le partage en 1937 et en 1947. Ce qui resta le cas pour l’autonomie proposée avant que le plan Allon ne soit soumis au roi de Jordanie, Hussein, fin 1967. Et la crainte les gagna lorsque Ehoud Barak leur proposa de nouveau le partage en 2000. Ce qui vaut toujours dans l’actualité immmédiate puisqu’ils récusent avec véhémence la clôture qu’ils appellent « mur ». La construction de pareille clôture entraînerait cette fois encore un partage qu’ils refusent dans son principe.
Contrairement à ce qui est généralement admis dans le débat israélien et occidental, les Palestiniens n’aspirent pas à un État. S’ils voulaient un État, ils l’auraient eu depuis longtemps. Ils hésitent à prendre la responsablilité d’un État apparemment non viable de l’autre côté de la clôture ou de quelque ligne de démarcation que ce soit à laquelle Israël pourrait donner son accord. « Ligne verte », soit celle de l’armistice de 1949 entre la Jordanie et Israël, nommée par eux frontière de 1967, incluse. Les Palestiniens estiment en effet qu’ils obtiendront, sur le long terme et le moment venu, l’ensemble du territoire.
Il n’y a jusqu’ici qu’un seul plan de partage à avoir reçu l’assentiment international, c’est celui de 1947. Les lignes d’armistices des années 1949-1967 ne séparent pas Israël des Palestiniens, mais Israël et les pays arabes qui ont occupé des parties de la Palestine : la Transjordanie et l’Égypte. Les Palestiniens n’ont pas participé au tracé de ces lignes. Ils ne les ont jamais reconnues et elles sont à leurs yeux dépourvues de pertinence. Mais sans doute leur objectif actuel, tactiquement inavouable, est-il la frontière de 1947.
L’une des raisons pour lesquelles les Palestiniens ne disent pas qu’ils veulent les frontières de 1947 est le statut de Jérusalem. La Ville sainte a dans le plan de 1947 un statut spécial et les Nations unies ont tranché en faveur de son internationalisation. Une solution qui a échoué principalement parce que l’ONU n’avait pas la capacité d’imposer son autorité. Israël et la Jordanie se sont partagé la ville jusqu’en 1967. Comme les Palestiniens ne peuvent donc fonder leur revendication sur Jérusalem sur le plan de partage de 1947, ils s’en tiennent provisoirement aux « frontières de 1967 ». C’est qu’à leurs yeux Jérusalem incarne tout le conflit. Elle touche en effet, les dimensions religieuse et historique mises à part, aux problèmes territoriaux et des réfugiés. Bien que la ville ait eu jusqu’au milieu du XIXe siècle une majorité juive, celle-ci était en même temps le siège de l’élite arabe de Palestine et le centre traditionnel de la vie politique des Arabes dans le pays.
Du point de vue des Juifs, en revanche, Jérusalem est essentiellement la capitale historique de leur peuple, la Ville sainte, et des générations de Juifs se sont retransmis la nostalgie de Sion. Son destin en 1948 illustrant bien l’incapacité de l’ONU à imposer son plan de partage aux pays arabes. C’est pourquoi Israël a préféré le moindre mal du partage avec la Jordanie. Et les deux pays ont travaillé ensemble à rendre illusoire toute velléité des Nations unies d’ouvrir à nouveau le dossier de l’internationalisation. Dès lors que les Jordaniens se sont retirés de la Cisjordanie en 1967, Israël a annexé la partie est de la ville et se refuse depuis lors obstinément à y reconnaître aux Palestiniens un quelconque poids : ils n’y seraient juridiquement fondés ni au plan historique ni au plan politique. Le gouffre entre les positions semble, malgré la bonne volonté de certains des deux côtés, infranchissable.
Toute forme de partage implique un partenariat. Or, il n’y a pas, côté palestinien, de partenaire sérieux en vue. C’est pourquoi Israël considère des actions unilatérales. Mais des actions unilatérales ne changeront rien à l’affaire. Certes, des modifications mineures peuvent offrir à Israël des avantages provisoires du point de vue tactique. Mais un retrait majeur, comme celui que Sharon envisage à Gaza, sera stratégiquement désastreux. Il ne va satisfaire personne du côté palestinien et ne réduira pas le terrorisme. Et il n’aura pas non plus la moindre conséquence sur l’anti-israélisme planétaire ou la diabolisation, la délégitimation d’Israël en Europe.
Procéder à un retrait dans les conditions actuelles, ce serait du même coup entamer à nouveau la cohésion et la solidarité de la société israélienne sans y gagner quelque avantage que ce soit. Le retour afférent de troupes égyptiennes au Sinaï, voire même dans la bande de Gaza, constituerait une erreur encore plus grande. Il semble que les Égyptiens puissent être tentés de rétablir l’ordre à Gaza après le chaos vraisemblable que laisseront derrière elles les Forces de Défense Israéliennes (IDF). Mais Israël risque d’y perdre sur le long terme un de ses acquis stratégiques majeurs : le traité de paix avec l’Égypte et l’absence de troupes égyptiennes à ses frontières. Le pays pourrait bien se retrouver de façon totalement inutile aux prises avec le voisin méridional avec l’accession des fondamentalistes au gouvernement du Caire, ou si la bande de Gaza sombrait dans l’anarchie.
 
Les réfugiés : une question de traditions différentes
 
 
La bande de Gaza est le symbole du problème palestinien des réfugiés et de l’échec à trouver une solution sérieuse à celui-ci dans le cadre des accords d’Oslo. Les réfugiés, que ce soit dans le pays ou à l’étranger, n’ont rien gagné au processus d’Oslo, sans que leur situation s’améliore pour autant. Sans doute s’est-elle même détériorée ? Oslo était une tentative d’aborder les problèmes entraînés par la guerre des Six Jours et l’occupation par Israël de la Cisjordanie et de Gaza tout en laissant de côté l’héritage de la guerre de 1948. Les négociateurs ignorèrent délibérément les dossiers plus anciens qui étaient fondamentaux : réfugiés, frontières et statut de Jérusalem, soit le noyau du conflit de naguère et d’aujourd’hui.
Voilà par ailleurs la raison de la spectaculaire catastrophe des négociations de Camp David en 2000.
Israël devrait s’armer de prudence et ne pas renouveler l’erreur d’Oslo. Exigence de base : les Palestiniens doivent, en contrepartie de concessions israéliennes sur les gains territoriaux de 1967, reconnaître la réalité de 1949. Un État d’Israël plus vulnérable sera sinon confronté dans l’avenir à des revendications nouvelles : les frontières de 1947, le droit du retour des réfugiés, etc. Le plus important étant ce dernier problème. Le monde a connu, tout au long du vingtième siècle, des problèmes de réfugiés majeurs en Allemagne, en Pologne, en Tchécoslovaquie, dans les Balkans, en Inde et au Pakistan, au Viêt-nam et dans divers pays africains. La plupart ont été résolus depuis longtemps. Demeure seulement l’éternel problème des réfugiés palestiniens.
Le problème des réfugiés est l’aspect du conflit israélo-palestinien où la confrontation entre civilisations opposées se manifeste avec le plus d’acuité. Il va au-delà du niveau habituel, en termes de nation et de religion, qui marque d’autres conflits historiques. La prétention des Palestiniens en ce qui concerne le « droit au retour » symbolise l’abîme intellectuel entre les adversaires et le caractère inconciliable de leurs représentations réciproques en matière de droit, de justice, de paix, de guerre, de compromis et d’accords pratiques. Pour apprécier cet abîme, il convient d’en localiser les racines historiques.
Comme d’autres sociétés du Moyen-Orient, les Palestiniens n’avaient pas, jusqu’en 1948, l’expérience historique d’une guerre nationale ou même une idée de la nature de semblables guerres. Pendant des siècles, la région avait connu des guerres ou bien entre puissances étrangères ou bien entre chefs régionaux. Les campagnes de Napoléon et de Méhémet-Ali contre le sultan ou bien celle des Britanniques contre la Turquie pendant la Première Guerre mondiale ne comptaient pas aux yeux d’une population qui ne choisissait pas son camp. Ces peuples avaient pendant des siècles inventé leurs propres moyens de survivre dans les conflits des autres. Ils fuyaient, en règle générale, le théâtre des hostilités pour des refuges provisoires et situés à proximité jusqu’à ce que le danger soit écarté et qu’ils puissent retourner en sécurité dans leurs maisons.
Au début de la guerre de 1948, les Palestiniens n’avaient pas conscience du tournant historique et réagirent comme d’habitude. Leur société, névralgique, s’effondra, sans doute plus pour des raisons de difficultés économiques que sous l’effet de la pression militaire réelle. Dès que les hostilités s’amorcèrent, ceux qui le pouvaient envoyèrent les familles dans les pays voisins, pour les rejoindre par la suite quand la situation se détériora. D’autres s’éloignèrent du front et trouvèrent refuge dans l’hinterland, en particulier là où ils avaient de la famille susceptible de les accueillir. Des milliers d’immigrants égyptiens, libanais et syriens, de résidents temporaires et d’ouvriers rentrèrent chez eux pour échapper aux vicissitudes des combats. La première génération de ceux qui avaient quitté les villages pour les sites urbains y retournèrent. Les réfugiés étaient sûrs de pouvoir rentrer à la fin des hostilités : en cas d’armistice et certainement avec la paix. L’expérience de leurs ancêtres leur avait enseigné que ça avait toujours été le cas durant des siècles au Moyen-Orient. Ils allaient faire une découverte surprenante.
Leurs adversaires juifs appartenaient à une civilisation européenne étrangère, dotée d’une histoire et d’un art de la guerre incompatible avec cette expérience. Trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il était impensable que les Sudètes ou les Allemands de Poméranie et de Silésie, expulsés par les Tchèques et les Polonais, eussent pu rentrer chez eux. Les Polonais chassés de Galicie orientale en direction de la Silésie n’imaginaient pas pouvoir retourner à Lwow (Lemberg). Les gens avaient encore en mémoire la guerre entre la Grèce et la Turquie au début des années 1920, ainsi que l’échange de populations qui avait suivi. L’Europe était pleine de Russes blancs qui avaient quitté leur patrie après la Révolution d’octobre et la guerre civile, comme d’Arméniens qui avaient fui le massacre de leur peuple par les Turcs pendant la Première Guerre mondiale. Les Israéliens ne pensaient pas que les Palestiniens auxquels ils attribuaient la responsabilité de la guerre, l’invasion et les souffrances auraient un meilleur sort.
Les réfugiés d’Europe sont rarement rentrés chez eux après occupation de leurs maisons par le vainqueur. Ils s’installaient communément ailleurs et y reconstruisaient leur vie. Un principe que les Israéliens voulurent exporter au Moyen-Orient. Ceux qui voulaient s’infiltrer après l’armistice et la guerre dans le pays en furent empêchés par la force. Plus : leurs terres étaient confisquées et on implanta dans les villes arabes abandonnées des juifs évacués de leurs propres implantations par les troupes arabes d’invasion qui les avaient occupées. Ce qui valait également pour les nouveaux immigrants et les soldats démobilisés. C’est ainsi que la fuite soi-disant provisoire devint un problème durable, presque éternel, de réfugiés.
Israël attribuait la responsabilité du destin des réfugiés à la Ligue arabe et il attendait des gouvernements arabes qu’ils prennent en charge l’implantation des Palestiniens dans leurs propres pays, tout comme l’Allemagne avait accueilli les Volksdeutsche après la Seconde Guerre mondiale et comme les Israéliens eux-mêmes s’étaient chargés de leurs réfugiés immigrants des pays arabes. Une peine à convaincre les Palestiniens, les États arabes et le monde entier que la solution résidait dans la réinstallation des réfugiés qui était sincère, mais complètement inadéquate. Le contexte arabe, c’est-à-dire les réfugiés eux-mêmes, les Palestiniens qui n’avaient pas fui et les États arabes, se refusa à accepter les règles étrangères qu’Israël voulait appliquer, voire imposer, à la région. À part la Jordanie, les pays arabes n’ont pas intégré les réfugiés pendant les cinquante années qui ont suivi la guerre. Même quand des gens se sont installés ailleurs dans la région et à l’extérieur de la région, la majorité d’entre eux ne se sont guère mélangés avec le peuple hôte : ni en Cisjordanie, ni dans la bande de Gaza, non plus que dans les pays arabes. Ils sont restés à part de la société autochtone et vivent socialement comme géographiquement isolés dans leurs camps en attendant le retour.
Les diplomates israéliens réussirent après la guerre à désamorcer cet explosif potentiel dès lors transformé en problème d’assistance internationale par les Nations unies. Ceci avec l’accord des grandes puissances mais sans celui des Arabes qui rejetèrent immédiatement l’approche et les propositions d’Israël. Le message était clair. D’abord : le problème des réfugiés palestiniens était une conséquence de l’action des Israéliens qui devaient donc en assumer la responsabilité ; Israël ne devait pas attendre que le monde arabe résolve le problème ou participe à sa résolution. Ensuite : les Arabes n’étaient peut-être pas en mesure de liquider l’État d’Israël, mais celui-ci ne pouvait pas s’attendre à ce qu’ils s’adaptent à des règles de comportement international étrangères. Or, au Moyen-Orient, contrairement au contexte européen, les réfugiés sont autorisés à rentrer chez eux une fois les hostilités terminées et ils ne vont pas s’installer ailleurs. À l’inverse, les hostilités ne sont définitivement terminées que lorsqu’ils sont rentrés chez eux. Un message qu’Israël doit enregistrer et on a du mal à s’imaginer comment le problème pourrait être résolu.
Contrairement à ce qui se passe dans les autres cas, la responsabilité des Palestiniens n’incombe pas au Haut-Commissaire aux questions de réfugiés de l’ONU, mais à un organisme spécialement créé à cet effet, l’United Nations Relief and Works Agency (UNRWA ) pour les réfugiés palestiniens et le Moyen-Orient. L’ONU, d’ordinaire, ne reconnaît qu’aux réfugiés de la première génération la possibilité d’être restaurés dans leurs droits. Elle fait ici une exception puisque l’UNRWA s’occupe de la troisième et de la quatrième génération de réfugiés palestiniens de 1948 et poursuivra cette action de toute éternité en vertu de son mandat. Expression indirecte, ici, du sentiment de culpabilité des Nations unies à cause de la résolution sur le partage qui faisait des Palestiniens des « victimes ».
Tant que subsistera ce symbole de culpabilité, les Arabes ne verront pas la nécessité d’accélérer le rythme de résolution du conflit. Condition sine qua non à une résolution du conflit : il faut dissoudre l’UNRWA et transférer son budget, tout comme sa responsabilité des réfugiés, aux gouvernements des pays hôtes et des Palestiniens.
Depuis Oslo et la poignée de main spectaculaire entre Rabin et Arafat à Washington, la plupart des Israéliens et des Palestiniens ont largement perdu leurs illusions quant à une nouvelle ère au Moyen-Orient. C’est que l’histoire n’a pas changé de trajectoire pendant l’été 1993. Les forces qui perpétuent le conflit arabo-juif semblent plus durables que les manœuvres diplomatiques et les festivals ou autres réalités virtuelles des médias. Elles priment même sur d’importants secteurs de la vie politique et économique des deux côtés.
L’idée que les Palestiniens pourraient se contenter, après quatre-vingt-cinq ans de lutte contre les Juifs, d’un petit État démilitarisé en Cisjordanie et à Gaza et consentir à la dispersion des réfugiés dans le monde entier ressortissait dans le meilleur des cas à la naïveté. C’est pourquoi les accords et plans de type Oslo ou « Pacte de Genève » qui enrobent les rejets et les contradictions d’un voile rhétorique invitent à se demander qui était le larron et qui était le fou.
 
Survivre par la cohésion sociale
 
 
Probablement le destin d’Israël est-il de vivre pour un temps indéterminé avec ce conflit. Les Israéliens ne contrôlent malheureusement pas les facteurs qui détermineront l’antagonisme arabo-juif. Ils n’ont pas d’influence sur la démographie des Palestiniens. Ils ne peuvent les satisfaire sans se suicider nationalement. Ils n’ont pas la capacité de se confronter seuls au développement du nucléaire en Iran. Ils n’ont aucun moyen de peser sur la croissance du fondamentalisme islamique et d’orienter les processus sociaux et démographiques qui ont rendu les Européens plus malléables à la cause palestinienne. Et ils ne participent pas non plus à l’élection du président des États-Unis.
Le seul facteur qui est exclusivement en le pouvoir des Israéliens, c’est la force de leur société. Depuis 1967, et en particulier pendant la décennie des illusions (les années 1990), celle-ci a été minée par l’individualisme, l’égocentrisme et le carriérisme et s’est même retrouvée dans un passé récent au bord de l’anarchie sociale et politique. Or, la survie d’Israël dépend sur la longue durée de sa cohésion et de sa capacité de mobilisation. Ce dont le pays a besoin, c’est de la réforme en profondeur de son système politique qui est devenu l’un des plus mauvais et des plus inefficaces du monde démocratique. Et puis il a besoin d’une réforme de ses fondements socioéconomiques, d’une nouvelle hiérarchie des priorités, d’un équilibre plus intelligent et plus fin entre les réalités sociales et les exigences de l’économie. Pareilles réformes compteront tout autant dans la capacité d’Israël à résister que l’édification de clôtures.
Le succès du sionisme en tant que solution à la question juive fut spectaculaire, mais incomplet. Car l’émergence de l’État d’Israël déplaça le problème de la survie des Juifs d’Europe au Moyen-Orient et du niveau individuel, municipal, sur la scène nationale et internationale avec un conflit qui ne devait plus cesser puisque les nations arabes de la région se refusent à admettre une nation juive souveraine, de même que l’Europe moderne s’était opposée à toute forme d’existence juive aux plans individuel et municipal et à ce que soient préservées l’histoire et la culture des Juifs.
Il semble que les Juifs aient trouvé entre-temps une alternative fructueuse en termes de survie : la société pluraliste des États-Unis d’Amérique. Quoi de plus facile que d’imiter le prototype américain au Moyen-Orient ? Qu’y a-t-il de plus aisé, pour liquider le problème de la survie collective, que de renoncer à l’idée d’un État-nation juif et de le remplacer par un État multiculturel ? Voilà exactement l’illusion nourrie par certains milieux israéliens dans l’espoir d’une normalisation ; ceci en prétendant aux « Lumières » et à la « raison ». Mais Israël se trouve au Moyen-Orient et pas dans le midwest américain. Et son problème majeur reste de survivre. Il y a de l’immaturité dans la nostalgie sans frein de la normalité et dans l’imitation aveugle de l’individualisme occidental. Ce sont là des luxes qu’Israël ne peut pas se payer.
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