Outre-Terre
érès

I.S.B.N.2-7492-0374-0
320 pages

p. 61 à 76
doi: 10.3917/oute.009.0061

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Sionisme, post-sionisme, antisionisme

no 9 2004/4

Le débat universitaire a commencé avec des études qui véhiculaient des images du passé et du présent juif en Palestine entrant fortement en contradiction avec celle, collective, que l’opinion publique israélienne voulait entretenir. Apparaissait une critique des « lieux communs » du sionisme et un questionnement de leur validité pour la génération présente. Sans compter que le rôle de l’institution universitaire dans la formation de ces représentations de leur Palestine était revisité. On se mit à déconstruire directement ou indirectement les œuvres de ceux qui avaient jusque-là occupé des positions dominantes. Le public israélien a mis longtemps à prendre conscience qu’il s’agissait d’un phénomène culturel. La presse qualifie ces auteurs de « postsionistes », un terme que n’acceptent pas tous les tenants du groupe, mais dont la maniabilité décrit bien l’activité [1].
 
Le contexte politique
 
 
Il y a toujours eu dans le pays, même depuis 1948, une interprétation palestinienne contestant le sionisme sur les plans historique et politique, acceptée par des groupes marginaux. C’est la guerre de 1967 qui dynamisa cette concurrence, allant dès lors dans deux directions. D’abord le refus moral de poursuivre l’occupation par Israël de la Cisjordanie et de Gaza. Semblable contestation n’avait rien d’antisioniste, elle se fondait au contraire sur un sionisme de consensus, lequel interdisait à la gauche sioniste d’accepter les positions fondamentales de
l’OLP sur des questions centrales, par exemple l’avenir des réfugiés de 1948 ou bien celui de Jérusalem, tant que l’organisation palestinienne restait fidèle à ses orientations stratégiques. Le mouvement La Paix Maintenant incarnant institutionnellement ces conceptions à partir de 1978. En un premier temps comme lobby pour les accords avec l’Égypte, puis en tant que moteur contre la guerre du Liban, en 1982, pendant les massacres de Sabra et Chatila. Le mouvement allait rester actif tout au long de l’Intifada. Il se relâcha et se tut sous Rabin. Les réactions à la guerre du Liban et à l’Intifada n’allaient pas non plus constituer un tournant par rapport aux représentations sionistes. Plus précisément : la critique portait et porte toujours sur la politique israélienne d’après 1967 et ses auteurs demeurent pour l’essentiel préoccupés par l’impact de cette politique sur les mentalités et l’intégrité morale dans leur pays. Nombre d’universitaires s’y sont associés.
Il fallut que certains de leurs collègues adoptent des positions non-sionistes ou antisionistes, comme le faisait depuis des années le parti communiste, pour que les représentations israéliennes de l’« Arabe » ou du « Palestinien », voire de tout le projet sioniste, évoluent fondamentalement.
L’autre orientation des contestataires d’après 1967 se reflétait dans la protestation sociale contre le sort qu’avait réservé l’État aux communautés juives, en majeure partie d’Afrique du Nord, démunies [2]. De jeunes et bruyants militants tentèrent d’imiter les voix dissidentes parmi les Afro-Américains et fondèrent le mouvement des Panthères noires au début des années 1970. On exigeait une répartition plus équitable des ressources économiques et de pouvoir participer à la définition de l’identité nationale. Ce mouvement ne parvint pas à se faire écouter à gauche et ce fut la droite qui exploita et manipula adroitement le potentiel, le transformant en un mouvement de masse qui allait porter Menahem Begin au pouvoir en 1977. La gauche israélienne avait perdu son électorat naturel et tout ce qu’elle pouvait encore faire, c’était de s’occuper des causes du phénomène, théoriquement, à l’université.
Certains, en marge, essayèrent de combiner la cause des Palestiniens, celle des mizrahim ( Juifs orientaux) et des femmes (en tant que groupe minoritaire) pour l’établissement d’un front commun. Cela allait déboucher sur un échec total, mais il en subsista une perspective répandue chez les universitaires les plus optimistes.
 
Le contexte académique
 
 
Les contestataires, très objectifs, s’efforcèrent de décrire sur un mode purement positiviste ce qu’ils croyaient être la conduite, ou plutôt l’inconduite, des Israéliens à l’égard du monde arabe et des Palestiniens, dans le passé et le présent. Ce qui allait susciter des réactions de colère au sein du public et chez les commentateurs. Un tableau auquel la plupart des Israéliens n’étaient pas habitués, puisque y étaient dépeints des comportements agressifs, parfois brutaux et inhumains, le plus souvent injustifiables en termes de morale, à l’égard des sociétés voisines. On reprochait aux universitaires d’adopter des positions de juste milieu pour avoir couvert ou gommé ces chapitres déplaisants et ces réalités aux yeux du public.
 
Revisiter la guerre de 1948
 
 
La contestation commença par la réécriture de la guerre de 1948. Son histoire avait jusque-là été traitée dans les départements où s’enseignait l’histoire du sionisme. Ces institutions, elles, présentaient les événements de 1948 comme l’apogée du processus téléologique d’émancipation et de renaissance du peuple juif. Le rôle de l’historien se limitant à reconstruire le miracle qui avait été initié par le réveil du mouvement national dans les années 1880 et qui devait aboutir à la guerre de libération contre les Britanniques en 1948. La terminologie choisie avait été soigneusement élaborée de façon à fournir au sionisme un statut émancipateur équivalent à celui des autres mouvements de libération du Tiers-Monde : d’où l’impossibilité de mentionner, dans ce contexte, une quelconque guerre contre les Arabes. Les deux termes utilisés avant la guerre de 1948 ne renvoient pas à un conflit avec le monde arabe : indépendance par rapport aux Britanniques (Azma’ut) et libération du joug de la diaspora (shihrur). Ce qui ne signifie bien sûr pas que les « Arabes » auraient été absents de l’historiographie sioniste avant la guerre de 1948. On présente les populations arabes, dans les périodes pré-1948 et 1948, comme un obstacle supplémentaire avec lequel les Juifs devaient composer. Le message était clair : les Juifs de Palestine l’avaient emporté sur toutes les épreuves. Et la guerre de 1948, de ce point de vue, était le terrain de disparité par excellence : une communauté, largement constituée par des survivants de l’Holocauste à peu près inaptes au combat, confrontée à un gouvernement britannique opposé et à un monde arabe hostile, se préparant à une guerre d’extermination. La victoire, miraculeuse, était censée avoir tenu à l’ingéniosité de Ben Gourion et à l’héroïsme des soldats sur le théâtre des opérations. Fonction des historiens : restituer cet héroïsme sur le champ de bataille et suivre les décisions tactiques adoptées à tel ou tel moment ; ils étaient seulement autorisés à contester certaines décisions de Ben Gourion (fondant alors l’opinion selon laquelle le grand leader n’avait commis que de grandes erreurs [3]).
Les orientalistes, en Israël, auraient eu justement pour fonction de présenter et d’analyser la version arabe de l’histoire. Or, ils ne semblent pas s’être intéressés à 1948 [4]. Les rares orientalistes qui ont abordé 1948 évitent de traiter en quelque manière que ce soit des Palestiniens pendant la guerre. Ils se sont contentés d’esquisser les manœuvres politiques et militaires dans le monde arabe, à l’extérieur de la Palestine, avant et après la guerre. Aucune compréhension de la Nakba, de la catastrophe, côté palestinien [5]. Avec signes inversés quand la plus jeune génération de la discipline s’est occupée de l’OLP, elle n’a pas pris 1948 pour point de départ. Les Palestiniens de 1948 étaient comme éradiqués de l’histoire [6].
Cette absence des Palestiniens dans la relation historique des Israéliens est significative d’une orientation précisément orientalisante. Jusqu’aux années 1980, les Palestiniens étaient ici perçus de façon monolithique et stéréotypée. On passait vite sur la population locale de l’Empire ottoman, composante marginale du panorama géographique d’une Terre promise et déserte, en attente de rédemption. Après 1948, les Palestiniens furent décrits comme des terroristes, une menace qui n’était pourtant pas existentielle. Mais même sous ce jour diabolisant, il ne leur était pas accordé un rôle indépendant. Ce n’étaient que des pions à l’intérieur d’une conspiration panarabe pour annihiler l’État juif. Les reconnaître en tant que petit groupe national faible, mais indépendant, aurait contredit la représentation sioniste de soi en tant que victime : le mythe du « petit qui avait par miracle battu le grand ». Autre contradiction qui soumettait la légende héroïque du sionisme à un grave danger : la fuite des Palestiniens qui n’avaient pas voulu combattre ; en effet, s’ils s’étaient sauvés et avaient reculé devant l’affrontement, que restait-il de l’héroïsme de 1948 ? La meilleure méthode, c’était encore de ne s’occuper que d’un côté de l’histoire et si possible de ne pas s’occuper du tout de 1948.
Première brèche, ouverte par la guerre, non consensuelle, du Liban et l’Intifada : les universitaires devaient alors commencer à accepter de traiter 1948 comme un véritable sujet de recherche, en prenant les deux camps en considération et en restant critique quant à tous les acteurs du conflit guerrier. En résulta un tableau tout à fait différent de celui que véhiculaient jusque-là les institutions pédagogiques, culturelles et universitaires en Israël [7]. Se trouvaient intégrés des chapitres du récit palestinien et ajoutée de la matière propre. Plus généralement : la révision opérée ne flattait pas beaucoup la conduite israélienne de la guerre (sans pour autant tomber dans une idéalisation du comportement des gouvernements arabes et des Palestiniens pendant le conflit). Bilan : Israël ne courait, à la veille des combats, nul danger d’être liquidé ; il devait bénéficier d’une entente tacite avec le royaume hachémite de Jordanie, le pays disposant des forces armées les plus efficaces de la région, ce qui permit à la direction juive de neutraliser le front oriental; la communauté juive ne souffrait d’aucune infériorité au plan militaire et elle profita de l’incapacité du monde arabe, très divisé, à dépasser le stade d’une rhétorique guerrière ; sans compter que le contexte international était favorable aux sionistes.
Le nouveau tableau récuse le mythe de l’exode volontaire des Palestiniens et montre au contraire comment leur expulsion fut planifiée et exécutée pendant et après les combats. Il s’en prend enfin au mythe d’un Israël en quête de paix : l’État juif apparaissant maintenant comme le parti intransigeant qui a rejeté les ouvertures arabes de règlement possible du conflit après les hostilités.
Tout cela a été bien sûr rendu possible parce que les archives ont été ouvertes en Israël, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Mais surtout parce que les jeunes historiens israéliens se sont montrés désireux de reconnaître la légitimité des revendications émises depuis quarante ans par les Palestiniens.
 
Arracher d’autres périodes au sionisme
 
 
Les « nouveaux historiens », après s’être intéressés à 1948, ont reculé dans le temps et passé en revue le premier sionisme. En majeure partie des socio-logues, ils utilisaient des théories laissées jusque-là pour compte par leurs pairs et installaient dans la recherche une approche plus tranchée. Leur perspective, justement parce que théorique, leur permettait d’aborder le sionisme en tant que mouvement colonial sans encourir le blâme de leurs collègues pour avoir adopté et repris le discours des Palestiniens [8]. Ce qui allait leur permettre de mettre en évidence, même sans recourir au prisme colonial, la nature dictatoriale et arbitraire du système développé par les Juifs dans la période du mandat britannique [9]. Cette méthodologie objective produisit une terminologie aujourd’hui adoptée par la plupart des chercheurs israéliens travaillant sur le sionisme, à part ceux qui sont très étroitement liés à l’établissement. « Rédemption » devint « occupation », « Oleh » « immigrant », « main-d’œuvre juive » « expulsion », etc. [10]
Vint ensuite le tour des premières années 1950. Ce furent de nouveau les sociologues qui brossèrent un tableau en contradiction avec le lieu de mémoire collective du melting pot où toutes les diasporas se seraient réunies afin de découvrir un bonheur infini. Il fallait d’abord mettre en pièces la vache la plus sacrée : le principe de la sécurité avant tout. Les sociologues critiques récusaient l’argument des autorités selon lesquelles les Juifs d’Afrique du Nord avaient été repoussés dans les marges géographiques/sociales du pays et les Palestiniens d’Israël soumis à un régime d’apartheid pour des raisons d’ordre sécuritaire et national. On exposait une politique qui avait été dans son essence raciste et nationaliste.
Les politistes devaient aller encore plus loin puisqu’ils établirent un lien entre le présent et le passé, interprétant Israël en tant que société militariste. Ils fondèrent massivement leurs analyses, au demeurant, sur les travaux positivistes d’un historien comme Benny Morris, par exemple, qui avait fouillé les archives militaires de 1948 et des années 1950 de façon à collecter correctement et consciencieusement les actes d’agression commis par les Forces israéliennes. Ceci valant en particulier pour la politique de représailles conduite dans les années 1950, un mythe avec lequel les Israéliens avaient grandi et selon lequel Israël n’avait jamais été à l’origine d’hostilités, alors que Morris la décrit comme un processus d’expansionnisme brutal et agressif [11]. Chez les politologues critiques Israël apparaissait comme un facteur actif et non plus comme réagissant simplement aux enjeux sur la carte régionale. Instabilité et conflits au Moyen-Orient n’étaient plus attribués exclusivement au « radicalisme arabe » ou bien à l’« intransigeance arabe », mais également à l’action d’Israël [12].
 
Nerfs à vif
 
 
La nouvelle critique n’a pas évité non plus le sujet brûlant de la Shoah et elle s’est penchée sur le comportement des élites locales durant la période. Par exemple, Le septième million de Tom Segev présente des Juifs de Palestine intéressés à sauver uniquement les immigrants potentiels ou aptes, physiquement et moralement, à contribuer aux résultats de la communauté. Dans De la catastrophe au pouvoir d’Idith Zertal on découvre les manières condescendantes et dégradantes des sabras à l’égard des survivants et de leur cause. Des attitudes qui ont laissé des cicatrices dans les âmes de ceux qui ont survécu et réussi le voyage palestinien [13].
On a également beaucoup avancé sur la minorité palestinienne d’Israël. Il y avait bien sûr déjà des ouvrages, mais les progrès majeurs ont été de deux ordres : une évaluation critique plus développée des relations arabo-juives à l’intérieur de l’État et, plus important encore, un nombre croissant de Palestiniens enseignant dans les universités israéliennes désireux de s’occuper de leur propre passé (on notera que vingt Palestiniens seulement sur neuf cents personnes font partie des équipes pédagogiques [14]).
 
Poésie, pop music, littérature post-sioniste
 
 
Il y a en Israël une nette démarcation entre la littérature de fiction et la poésie. Les auteurs de prose ne sont pas nombreux à aller au-delà du consensus et à admettre qu’ils travaillent à l’intérieur d’orientations contraignantes que le sionisme leur a imposées. Les poètes ont plus de facilité à expérimenter des points de vue alternatifs, en particulier celui des Palestiniens, tant sur le passé que sur le présent. Des chansons populaires interprétées la plupart du temps par des femmes à la poésie ouvertement politique, on trouve ici décrite l’occupation israélienne et son cortège de souffrances. De la même manière, la guerre du Liban a amené certains des poètes les plus importants à produire des textes pacifistes ou au moins antiguerre. Une tendance qui s’est prolongée avec l’Intifada [15]. Même si la poésie ne jouit pas d’un grand lectorat dans le pays et reste, indépendamment d’un contenu passionnant, l’affaire de spécialistes et non des politistes.
La majeure partie des chanteurs pop, eux, ne tiennent pas à se brouiller avec un large public. À l’exception notable d’Aviv Gefen, l’un des chanteurs les plus populaires d’Israël, qui introduit dans ses chansons une critique tranchante, bien que simpliste, du militarisme ; lui-même a refusé d’accomplir le service obligatoire ; chez cet artiste se produisant dans des shows à la Michael Jackson, c’est précisément le show qui prime et non le message, mais il reste intéressant que le public tolère désormais des chansons non-conformistes ; peut-être cela annonce-t-il une génération de teenagers moins nationalistes ?
Autre angle : la traduction de poésie arabe et palestinienne en hébreu. Exemple remarquable : le mensuel Iton 77 qui a commencé dans les années 1980. Les contacts personnels avec des poètes palestiniens ont contribué à développer une sensibilité plus radicale.
De même pour la musique arabe qui s’est frayé un chemin en Israël. Cet art régional, d’Oum Kalsum au raï, est probablement l’un des plus populaires en Israël. Mais il ne s’agit en aucune manière d’un pont entre la société juive et le monde arabe. Et il n’y a là nulle implication politique ou fondamentalement culturelle pour le pays. Seulement, pour l’essentiel, l’appropriation par une force politique dominante de produits culturels qui plaisent aux sépharades ; la plupart des partis de droite passent ces airs lors de leurs rassemblements.
Il y a peu de fictions palestiniennes, lesquelles véhiculent en particulier un message politique, ou égyptiennes traduites en hébreu. Même si l’on peut citer les romans tardifs d’Emile Habibi qui restituent les mauvais jours de l’administration militaire à laquelle étaient soumis les Palestiniens jusqu’en 1966. La contestation vient plutôt de Juifs qui écrivent en hébreu. Parmi eux Shimon Balas qui a grandi en tant que communiste et fut célèbre en Irak, maintenant ignoré ou dénigré par les critiques dominants. Lui et Albert Swissa, d’origine nord-africaine, se considèrent comme des Juifs arabes et ses héros proposent une critique du sionisme. Tout comme Sami Michael, plus connu, et son antiécriture sépharade dont les premiers écrits présentaient l’histoire d’Israël à travers le regard de Palestiniens du pays.
Exemple d’antinarration, Yitzhak Laor et son essai unique dans la littérature israélienne d’interroger par toutes les procédures stylistiques les légendes sous-jacentes à l’histoire du pays.
Sans compter évidemment les rapports documentaires de David Grossmann sur l’occupation des territoires et le statut des Palestiniens en Israël, largement répandus et présentés comme l’œuvre d’un journaliste de type nouveau, avec des matériaux d’ordinaire inaccessibles à la plupart des Juifs d’Israël.
 
Théâtre et films
 
 
Depuis 1936 l’Arabe était présenté comme un personnage superficiel, unidimensionnel, auquel l’auteur vouait de la haine, pour lequel il éprouvait de la crainte et de l’hostilité. Le metteur en scène complétant ce racisme par toute une série de stéréotypes. Ceci n’étant pas limité au théâtre « droitier » ou faucon.
La jeune génération s’est écartée de semblable vision monolithique et a introduit le pacifisme dans les pièces. Un auteur tel Hanoch Levin a été l’un des premiers à se fatiguer d’une société dépendante à ce point du militarisme et à dénoncer la corruption dans l’armée [16].
Mais tout comme le mouvement La Paix Maintenant, en général, le théâtre progressiste se préoccupe plus de l’impact de l’oppression sur la société israélienne que de l’oppression elle-même. C’est pourquoi les Arabes des pièces d’un Yehoshua Sobol ou des frères Barabash restent énigmatiques et jouent les seconds rôles à côté de Juifs qui tirent, assassinent et torturent pour ensuite se repentir. Mais il y a des exceptions comme Laor, déjà mentionné, dont la production théâtrale traite prioritairement du sort des Palestiniens : interrogatoires et torture par les services du Shin Beth, etc.
D’autres ont suivi, en petit nombre. Le public israélien a besoin d’un tir groupé de la presse pour se rendre compte de la brutalité de l’appareil militaire du pays, pour connaître la mauvaise part, la seule à cet égard, de la vie dans les Shetahim, en hébreu les Territoires, soit une acception a-topique, sans contenu géographique défini.
De même pour l’industrie du film. Ce ne sont pas les écrans commerciaux qui ont initié le processus, mais la section « drames » de la télévision nationale. Tant que le pays n’avait qu’une chaîne, on investit beaucoup d’efforts dans la production de fictions dramatiques locales. Comme le drame, en Israël, est toujours de nature politique et nationale, c’est à travers lui que des cinéastes purent faire passer des manières de penser et de voir nouvelles. Le metteur en scène Ram Levi adapta par exemple une histoire des mauvais traitements infligés à un prisonnier de guerre arabe, de S. Yizhar, écrite après 1948 ; c’était un moyen d’amener les spectateurs à comprendre la pertinence de pareille critique quant au comportement des Israéliens dans les Territoires [17]. L’auteur de l’histoire l’avait située dans un espace fictionnel, indéfini, de façon à faire avaler plus facilement la possibilité que les soldats israéliens aient pu commettre des atrocités ; Levi, au contraire, la rendit concrète. Quoi qu’il en soit : la chaîne israélienne, propriété de l’État, enterra le film pendant très longtemps, bien que l’œuvre littéraire fût considérée comme un classique. Non seulement les managers de la télévision étaient mécontents de la critique générale émise par le film, mais ils ne souhaitaient pas faire une lumière désagréable sur 1948.
Le film commercial de fiction arriva plus tard, mais s’attaqua lui aussi, par la suite, à l’approche critique. Jusqu’au début des années 1970, c’était le secteur culturel où la tutelle de l’État se faisait le plus sentir. D’où les personnages d’Arabes à l’écran, de lamentables stéréotypes : un ennemi perfide, cruel et stupide qui s’inclinait toujours devant le héros juif supérieur (lieu commun de l’enfant qui s’en prend à main nue à des terroristes armés ou des envahisseurs [18]).
C’est ici aussi le Liban qui a servi de catalyseur. Mais aucun cinéaste n’osa s’éloigner de la légende sioniste et des mythes enseignés dans les écoles et les universités. On préféra s’en tenir au dilemme israélien de l’après-67 et le conflit avec les Palestiniens allait s’incarner dans le romantisme et la sexualité des histoires d’amour. Quoi qu’il en soit : le progrès par rapport aux années 1960 était considérable puisque ces derniers devenaient de vrais êtres humains et parfois même des héros (les Juifs étant alors les méchants [19]).
C’est à la fin des années 1980 et dans les années 1990 que l’industrie cinématographique a traversé un authentique processus de radicalisation. Une avantgarde véhiculait encore l’onde de choc de 1982 et se déclara ouvertement non-sioniste, antisioniste ou post-sioniste. Laquelle apparaît non pas comme une mode éphémère, mais en tant qu’évolution profonde, parallèle et inverse à l’isolement et au provincialisme des fanatiques religieux et des nationalistes extrêmes. Deux processus contradictoires qui ont entraîné une polarisation d’Israël. Cela ne va pas jusqu’à désintégrer le pays, mais on peut se demander si les solidarités tiendront devant une crise sérieuse ou une guerre (Israël ayant de par son arsenal d’armes non-conventionnelles de meilleurs moyens de faire face à la seconde).
Les cinéastes se mirent à présenter plus facilement que les écrivains ou les universitaires les groupes ethniques dont ils étaient issus. Les Juifs de culture arabe en Israël. Les sépharades dont la situation socio-économique s’est améliorée, mais de façon limitée, ce qui produit encore plus de frustration à l’égard des ashkénazes et de leur aristocratie florissante. Les films illustrant alors la marginalité de ces groupes dans leurs villes de développement et leurs bidonvilles; et corrigent leur image à l’intérieur de la légende nationale [20].
Les films qui s’occupaient de sépharades, s’occupèrent ensuite ou parallèlement de Palestiniens à l’intérieur ou à l’extérieur d’Israël. Comme par exemple Ran Levi qui traitait de 1948 dans Hirbet Hiza et des villes de développement avec Lehem où était décrit le monde pitoyable d’une famille marocaine au sud.
Mais l’hégémonie ashkénaze reste patente jusque dans cette vague de films radicaux. C’est à partir des couches moyennes évoluées de Tel-Aviv que les relations arabo-juives sont présentées dans des productions anti- ou non-sionistes. Les objectifs de ces films sont de nature politique, non sociale. Ce sont des films destinés à ceux qui peuvent s’identifier à l’« autre » parce qu’ils vivent dans un confort relatif. Tout en étant naturellement accueillis avec chaleur par les Palestiniens en Israël.
Extraordinaire a été l’audience – pendant des semaines – des films qui traitent des relations arabo-juives dans la communauté des spectateurs les plus démunis. Cela montre qu’ils éveillent assez la curiosité pour produire une sorte d’empathie ou au moins d’intérêt. Et qu’une partie de leur message radical, dans tous les cas de figure, est acceptée. Ici, l’Israélien est présenté comme un occupant et un colonialiste, le Palestinien en tant qu’« indigène », « population locale » et l’« autre [21] ». Comme le pose Jad Ne’eman, lui-même cinéaste antisioniste, ces œuvres, qu’elles véhiculent le message par le biais du texte ou du contexte, soumettent les évidences du mythe israélien à une critique radicale.
Certains de ces films s’attaquèrent même à la manipulation de la Shoah dans la politique israélienne. Roveh Huliot (le fusil jouet) d’Ilan Moshenson ( 1979) traite du malaise quant à une possible relation entre la volonté nazie d’exterminer les Juifs et le désir, chez les sionistes, de mobiliser l’expulsion hors d’Europe en faveur de la cause en Palestine.
Pourtant, même dans les cas les plus impressionnants de voyages à l’intérieur du passé et de la vérité, ces films et pièces présentent l’inconvénient de vouloir assimiler les Palestiniens, de leur assigner une image israélienne. Il faut que ces héros palestiniens agissent comme des Israéliens et souscrivent à une conception israrélienne de la réalité [22].
Les documentaristes, dont une grande partie travaille à la télévision, ont été moins hardis. La télé israélienne, plus généralement, a toujours été bourrée de documentaires historiques, ou de dramatiques réalistes. Un genre particulièrement aligné sur les positions officielles et peu enclin à la sympathie, voire la compréhension pour celles de l’autre camp. Pas la moindre compassion dans la présentation des réfugiés. Les films évitant d’ailleurs le mot [23].
On citera ici l’exceptionnel travail d’Amos Gitaï et de quelques Palestiniens d’Israël comme Nizar Hasan avec son film Istiqlal (en arabe et sous-titré en hébreu) racontant l’histoire d’un village qui veut rester palestinien malgré la coercition, le déni de soi, la collaboration organisée et l’expropriation.
 
Les médias
 
 
La presse israélienne s’impose des restrictions inconnues ailleurs dans les pays démocratiques. Elle travaille sous la houlette d’un comité autoproclamé de directeurs, qui rencontre l’organisme de censure militaire et se soumet à ses orientations en matière de sécurité d’État. Moins formellement : on ne s’écarte pas du consensus sioniste. Il n’empêche : la liberté d’expression est considérable – c’est d’ailleurs pourquoi les post-sionistes ont réussi à se faire connaître d’un public élargi. Certains articles ont même, ces dernières années, bravé la censure. Autocensure, d’une part ; tribune libérale d’expression sur le marché des idées, de l’autre. Une contradiction qui marque le traitement des Arabes et des Palestiniens dans la presse écrite et les médias. Dans les années 1980, il y avait un quotidien, Hadashot, qui s’efforçait de tenir un discours différent, plus objectif et parfois même radical – mais il a dû fermer faute de moyens financiers. Kol Ha’ir, de Jérusalem, est le dernier journal à rapporter sur les événements qui se produisent dans le pays et la région avec équité, c’est-à-dire sur le mode radical selon les Israéliens.
Pour ce qui est des informations, c’est la version nationale qui prédomine, ailleurs, entièrement. Que ce soit à la radio, à la télévision ou dans la presse. Celle des Palestiniens ou des Arabes n’était autrefois pas du tout mentionnée ; on la mentionne parfois aujourd’hui avec une préférence ostensible pour « notre » version des faits. Les journaux continuent de distinguer entre les victimes arabes et juives des accidents de la route, établissant de la sorte une échelle dans la tragédie. La formule consacrée Bne’i Miutim pour désigner les membres des minorités néglige l’identité nationale des Arabes. On interviewe les Palestiniens et les Arabes à la radio et à la télé comme s’ils représentaient l’opinion du gouvernement ou incarnaient du moins le consensus. Pour une palette plus large, il faut aller aux pages et sur les chaînes qui donnent la parole aux lecteurs et aux spectateurs. Et il y a depuis 1982, en particulier à partir de l’Intifada, de plus en plus de points de vues et d’opinions. Les commentateurs de presse, en particulier, ont commencé en 1989 à rapporter systématiquement tout ce que la télé et la radio nationale avaient peur de présenter. Parmi ces reporters, Gideon Levi, de Ha’aretz, persiste à présenter quotidiennement au lecteur les drames humains entraînés par l’occupation : un bébé qui dîne près d’un check-point militaire ; un adolescent de seize ans attaché à l’hôpital Hadassa sans que les médecins lui prêtent attention ; les docteurs qui soignent des prisonniers torturés avant qu’on ne recommence. De même Amira Hess, autre chroniqueur du journal, selon les périodes reporter permanent à Gaza, par le biais de qui les Israéliens ont pris conscience de ce qu’était la vie sous l’occupation ; elle a ensuite décrit les effets du bouclage en termes de chômage et s’est fait l’écho des illusions et de la déception après les accords d’Oslo.
C’est par les suppléments littéraires de la presse écrite et les talk-show qu’un public plus large a appris l’existence d’un débat universitaire, en Israël, sur le passé et le présent. Ils ont constitué le canal par lequel les « post-sionistes » et les « nouveaux historiens » y ont fait leur entrée dans le discours culturel. Ou bien en termes d’exclusion : qui fait partie du « peuple d’Israël » ou pas. Ou bien de façon à renvoyer dos à dos les fanatiques (rédacteurs d’articles) de gauche et (les massacreurs de Palestiniens et d’Arabes) de droite, le juste milieu sioniste majoritaire devenant alors de manière bien pratique l’option politique et morale des gens sains d’esprit. Même ces mots indiquent pour certains une position moins rigide et plus pacifique des Israéliens à l’égard des Palestiniens et du monde arabe.
Autres tentatives plus institutionnelles de produire un nouveau genre de journalisme en Israël, par exemple l’hebdomadaire Mezad Sheni, apparu l’année dernière, qui fournit une fenêtre en hébreu sur les positions palestiniennes officielles, mais également les groupes d’opposition. Un essai, mais vain, de former un front entre le Hamas, la gauche palestinienne du refus, les Palestiniens d’Israël, les sépharades des villes de développement et les féministes. Bien que son audience soit large, il est expédié aux gens intéressés et devrait ouvrir les yeux au lecteur de presse conventionnelle.
 
Conclusion : impact et signification
 
 
Les développements retracés s’arrêtent en octobre 2000 avec la seconde Intifada. De même que les conséquences pour le post-sionisme du soulèvement dans les Territoires occupés et surtout en Israël ont été si lourdes qu’une réévaluation du phénomène, jusque-là apprécié trop positivement, doit avoir lieu. Mais je continue de penser que Israël a traversé une décennie de post-sionisme, plus ou moins dans les années 1990. Certains ont rejoint le mouvement pour des raisons tactique ou de mode : il était de bon ton et utile de présenter au monde un Israël plus pacifique. D’autres ont vraiment considéré que l’idéologie sioniste représentait un obstacle à la paix et à la normalisation en Israël comme en Palestine.
Mais quelques semaines après l’explosion de l’Intifada, le discours, en Israël, était refondé et de nouveau étroitement coincé dans le consensus. Une rhétorique de l’unité englobait tout un chacun, les secteurs de la culture mentionnés ici inclus. Des gens auxquels je me suis référé dans l’article qui précède comme « post-sionistes » faisaient leur mea culpa, réitéraient leur allégeance au sionisme, clamaient leur méfiance envers les Palestiniens et leur animosité envers la minorité palestinienne en Israël.
Un discours public qui traduisait un soulagement : la décennie de désintégration et de discorde était passée et remplacée par un front incluant même le mouvement des colons dans les Territoires occupés. Cinq exemples à partir de ce qui avait été le bastion du post-sionisme :
  • l’intolérance de l’université de Haïfa, entre autres, qui s’est manifestée à l’encontre d’un étudiant ayant découvert un nouveau massacre de 1948 (j’en ai parlé ailleurs) ;
  • le rapport de l’université interdisciplinaire d’Herzliya qui abrite la retraite des personnalités célèbres du milieu académique, la plupart d’entre elles s’identifiant au parti travailliste, commandité par le gouvernement d’union nationale en 2001 et recommandant implicitement le transfert de Palestiniens d’Israël au cas où ceux-ci viendraient à doubler leur proportion – de 20 à 40% – dans la population du pays et la réintroduction d’une pédagogie nationaliste à l’école (un point reçu dans l’enthousiasme par le nouveau ministre de l’Éducation Limor Livnat) ;
  • la décision par ce ministre de débarrasser l’école de tout manuel soupçonné d’influence post-sioniste;
  • l’appel lancé par des membres dirigeants de la coalition à la Knesset d’expulser les chercheurs post-sionistes de l’université;
  • l’aveu d’un glissement de gauche à droite chez nombre d’enseignants de l’université de Haïfa.
Pourtant : le film documentaire reste un bon point de départ pour mesurer l’impact des nouvelles thèses sur la société. Car ce type de production, et en particulier les documentaires qui sont montrés à la télévision, exige que soient consultés des spécialistes. Tel ou tel consultant plus critique, interrogé dans tel ou tel cas, a la possibilité d’influencer des millions de gens. Sans qu’on ait pour autant des assurances sur la manière dont les foyers reçoivent les nouveaux messages.
Les spécialistes participent également à la préparation des programmes. Il est ici encore plus difficile et prématuré d’évaluer l’impact des nouvelles orientations. Les sciences de l’éducation ne s’étant que récemment associées, en Israël, à l’examen de conscience universitaire et culturel. Peu nombreux sont ceux, dans la discipline, qui sont préparés à déconstruire le système et à y mettre en lumière le rôle dominant de l’idéologie. La critique, plus généralement, vient de deux horizons : le post-modernisme, qui n’est pas armé pour offrir des alternatives en termes de pédagogie ; la critique, qui propose aux pédagogues un marxisme renouvelé. En effet : tant que les spécialistes ne parviendront pas à offrir une alternative multiculturelle, marxiste, propalestinienne ou simplement humaniste en termes de pédagogie, ils ne toucheront pas un public élargi [24].
Bilan : la production culturelle post- ou antisioniste ne fait toujours pas partie des classiques et ne fait pas partie du groupe hégémonique dans le pays. Mais les post- ou antisionistes font partie du système qui produit et forme son identité culturelle et disposent, fût-ce en marge, d’un effet sur la société. Le débat, lui, se poursuit. Il ne s’agit pas d’une faille, mais d’une crise d’identité, surtout dès lors que la paix s’annonçait en 1993. La coexistence pacifique, de fait, a la capacité de miner le consensus national fondé sur le besoin de survivre ensemble face à l’ennemi commun. Les succès relatifs de l’économie amènent les groupes démunis à demander leur part et révèlent la contradiction entre une volonté, ou mieux une prétention, à être une démocratie tout en préservant dans le même temps le caractère juif de l’État-nation. Une véritable paix exige des transformations radicales et fondamentales de la mentalité israélienne comme des représentations, en Israël, des Arabes en général et des Palestiniens en particulier. Le petit nombre de gens qui ont accès au public via les universités, les écoles, la presse et les musées a ouvert une offre dans ce sens. À commencer par le commencement, c’est-à-dire d’interpréter les réalités sur un mode non sioniste ou du moins d’accepter que l’identité culturelle d’Israël n’est pas sioniste, qu’elle est plus multiple. Cette identité peut être résumée à la fois comme l’héritage et la géographie humaine de la Palestine et en tant que tentative, de la part des sionistes, d’en changer. Le sionisme, en effet, a refusé dès les origines l’identité palestinienne de la Palestine et a usé de moyens coercitifs pour la judaïser. Une tentative dans une large mesure couronnée de succès. Mais il y a ceux qui contestent cette identité. Les Palestiniens qui vivent à l’intérieur et à l’extérieur du pays, les Juifs qui furent arrachés aux pays arabes et enfin un petit nombre de gens, dont l’auteur de ces lignes, qui sont nés ici après l’établissement de l’État et font entendre la voix de la dissidence.
Ce ne sont pas les « nouveaux historiens » ou les romanciers antisionistes qui sapent l’identité sioniste du pays et de la société. Ce sont les exigences politiques des groupes démunis, l’occupation persistante de la Cisjordanie et de Gaza, le processus de paix, qui retournent le sionisme ou bien en une conception anachronique, ou bien pire, en un un projet que seule une politique agressive comme celle que préconisent les colons peut réaliser. Le mouvement a débuté en 1977 avec la contestation victorieuse de l’élite ashkénaze par Begin et s’est poursuivi à travers la guerre du Liban en 1982, puis l’Intifada, et il a culminé dans l’assassinat de Rabin.
Or, avant que ces drames ne se produisent, l’immigration des Juifs des pays arabes avait imprimé une identité moyen-orientale en Israël. Certes, on a spolié la première génération de sa culture arabe (il était interdit de parler arabe en public). Elle est pourtant toujours présente dans la musique, la nourriture et le folklore. Et elle fait retour à travers la littérature, la poésie et la politique. Une nostalgie des racines « arabes » se fait jour, mélangée dans certains cas avec de la xénophobie et du racisme à l’encontre des Palestiniens et des Arabes en général. Un amalgame absurde qu’alimentent les partis ashkénazes au pouvoir. Si ces besoins d’identité authentique pouvaient s’affranchir de l’interprétation nationaliste des réalités, il y aurait là un potentiel considérable pour dé-sioniser Israël.
Les nouvelles orientations ont-elles des chances de durer, voire de s’imposer dans le pays ? Il serait prématuré de trancher. Mais je crains que oui : le post-sionisme, dans ce cas, ne sera plus qu’anecdote, car on sera passé à un autre chapitre des réalités en Israël et en Palestine.
Traduit de l’anglais par Yéhuda Sobel
 
NOTES
 
[1] Cf. le sociologue Uri Ram, The Changing Agenda of Israeli Sociology : Theory, Ideology and Identity, New York, 1994, pour les explications les plus complètes.
[2] Cf. Ilan Pappé, « Critique and Agenda : Post-Zionist Scholars in Israel », History and Memory 7 ( 1), printemps/été 1995, p. 66-90.
[3] Pour une description détaillée, cf. Ilan Pappé, « La nouvelle histoire de la guerre de 1948 » (hébreu), Teoria Ubikoret, 3,1993, p. 95-114.
[4] Le meilleur spécialiste du côté palestinien, Yehoshua Porath, s’arrête en 1939 et se dispense donc de s’attaquer au sujet brûlant du traitement des Palestiniens par les sionistes en 1948, cf. The Emergence of the Palestinian-Arab National Movement, 1918-1929, Londres, 1974 et The Palestinian-Arab National Movement, 1929-1939, Londres, 1977. Anita Shapira allait quelques années plus tard travailler sur les usages de la violence dans le mouvement sioniste, mais s’arrêter elle aussi juste avant 1948, cf. Anita Shapira, Herev Hayona, Tel-Aviv, 1993.
[5] Cf. le cas exemplaire d’Itamar Rabinowitch, The Road Not Taken : Early Arab Negotiations, New York & Oxford, 1991.
[6] Cf. en tant qu’exception notable, Moshé Shemesh, The Palestinian Entity, 1959-1974 : Arab Politics and the PLO, Londres, 1988.
[7] Cf. Ilan Pappé, The Making of the Arab-Israeli Conflict 1947-1951, Londres & New York, 1992.
[8] Cf. Baruch Kimmerling, Zionism and Territory : the Socio-Territorial Dimensions of Zionist Politics, Berkeley, 1983 et Gershon Shafir, Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882-1914, Cambridge, 1989.
[9] Exemple notable, Samy Smooha, Israel : Pluralism and Conflict, Berkeley, 1978 et Yonathan Shapira, « The historical origins of israeli democracy », in L. Diammond & E. Sprinzak (ed.), Israeli Democracy Under Stress, Boulder, 1993.
[10] Pour la question de la terminologie, cf. Pappé, « Critique and Agenda », op. cit.
[11] Cf. Benny Morris, Israel’s Border Wars : Arab Infiltration, Israeli Retaliation, and the Countdown to the Suez War, Oxford, 1993.
[12] Par exemple : Uri Ben-Eliezer, La montée du militarisme israélien, 1936-1956 (hébreu), Tel-Aviv, 1995 ; Shulamit Carmi & Henry Rosenfeld, « The emergence of nationalistic militarism in Israël », International Journal of Politics, Culture and Society 3/1,1989, p. 5-49 ; Avishai Ehrlich, « Israël : conflict, war and social change », in C. Creighton & M. Shaw (ed.), The Sociology of War and Peace, Londres, 1987, p. 121-143.
[13] Cf. Tom Segev, The Seventh Million, New York, 1989 et Idith Zertal, From Catastrophe to Power (en hébreu L’or des Juifs), Tel-Aviv, 1996.
[14] Parmi lesquels Azmi Bishara, « La question de la minorité palestinienne en Israël » (hébreu), Teoria Ubikoret 3, p. 7-20. Cf. aussi Dani Rabinowitz, « Nostalgie d’Orient : la transformation des Palestiniens en “Arabes israéliens”», Ibid., 1993, p. 141-152.
[15] Cf. Yitzhak Laor, Récits sans indigènes : essais sur la littérature israélienne (hébreu), Tel-Aviv, 1995.
[16] Son show Malkat Hambatia (la reine du bain), de 1970, fut immédiatement censuré dans l’après-guerre de Kippour.
[17] Autre film de Ram Levi, sur la situation des Palestiniens, en 1986, Ani Ahmad.
[18] Début novembre 1996, Daniel Bartal de l’institut pédagogique de l’université de Tel-Aviv montra que les Arabes des manuels étaient tous décrits en tant que scélérats, sanguinaires et assassins.
[19] Le film de ce genre qui a eu le plus grand succès est Meahorei Ha-Soragim d’Uri Barabash, 1984, où un prisonnier politique palestinien se met à la tête d’une révolte.
[20] Cf. Jad Ne’eman, « The empty tomb in the postmodern pyramid : Israeli cinema in the 1980s and 1990s », in C. Berlin (ed.), Documenting Israel, Harvard, 1993.
[21] Par exemple le film de Nissim Dayan, Gesher Zar Meod, 1985.
[22] Tel le soldat égyptien qui cite Shakespeare dans Avanti Popolo. Les Égyptiens de ce film, par ailleurs beau et sensible, interprétés par des Palestiniens, parlent le dialecte justement palestinien, comme s’il n’y avait que des « Arabes » sans distinction.
[23] Voir le film de propagande sur 1948 Ohalei Ha-Palmach de Gil Sadan ( 1988), produit avec l’aide d’historiens traditionnels ; puis celui de Nissim Dayan sur le même sujet, un an plus tard, avec des consultants plus révisionnistes et un traitement plus équilibré.
[24] Cf. Ilan Gur Zeev, Hinuch Ba-Idan Ha-Siah Ha-postmoderni, Jérusalem, 1996.
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Cf. le cas exemplaire d’Itamar Rabinowitch, The Road Not Ta...
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Cf. en tant qu’exception notable, Moshé Shemesh, The Palest...
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Cf. Ilan Pappé, The Making of the Arab-Israeli Conflict 194...
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Exemple notable, Samy Smooha, Israel : Pluralism and Confli...
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Pour la question de la terminologie, cf. Pappé, « Critique ...
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Par exemple : Uri Ben-Eliezer, La montée du militarisme isr...
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Par exemple le film de Nissim Dayan, Gesher Zar Meod, 1985. Suite de la note...
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