2004
Outre - Terre
Sionisme, post-sionisme, antisionisme
1967 : Moshé Dayan hésite à prendre Jérusalem
Michael B. Oren
Université hébraïque de Jérusalem.
Le ministre de la Défense Moshé Dayan, pendant la guerre des Six Jours,
freine paradoxalement sur le plus haut symbole : Jérusalem
[1]. Et il reste hostile
à toute conquête de la Vieille Ville. Uzi Narkiss, commandant la région militaire
Centre, impatient de franchir les murs, rappelle l’échec de Titus à liquider ici
l’héritage juif et demande l’autorisation de l’occuper. Dayan répond que si l’armée israélienne opère une percée, elle risque plus généralement de provoquer,
au plan international, un effet boomerang impossible à maîtriser pour Israël et
qu’il ne veut pas d’ennuis avec le Saint-Siège. Le pape n’avait-il pas évoqué,
avec la bénédiction de Washington, un projet de Ville ouverte et exercé des pressions sur les Israéliens afin qu’ils cessent le feu avec les Jordaniens et renoncent
à entrer dans la Vieille Ville ? Le ministre craignait de se mettre à dos les États-Unis et la chrétienté.
Question cependantau gouvernement : comment expliquer aux forces juives
victorieuses qui ont encerclé la Vieille Ville et campent à quelques mètres du
lieu le plus saint du judaïsme qu’elles doivent s’en tenir là ?
Lévi Eshkol, Premier ministre, débouche sur une solution après avoir beaucoup hésité : on allait prendre la Vieille Ville, puis réunir les dignitaires des principales confessions et leur garantir le respect des Lieux saints. Menahem Begin,
alors ministre sans portefeuille, rappelle les démarches dans le sens d’un cessezlefeu à l’ONU, clame que les forces israéliennes pourraient bien être contraintes
de rester à l’extérieur comme en 1948 et propose que tous les dirigeants civils
et militaires aillent prier au mur Occidental. Il est appuyé par Yigal Allon,
ministre du Travail. Pour le ministre Moshé Haïm Shapira (leader du Parti
National Religieux), le pays devait en appeler aux chrétiens et aux musulmans
de façon à ce que ceux-ci convainquent le roi Hussein de livrer la ville, évitant
ainsi de nouvelles effusions de sang. D’autres ministres, tel le travailliste Israël
Galili, conseillent cyniquement de prendre la Vieille Ville sans tambour ni trompette avant que la communauté internationale n’exerce des pressions.
À ce moment-là, c’est encore Dayan qui tranche. Son argumentation : on
attendrait que les combats du Sinaï touchent à leur fin avant de se lancer dans
de nouvelles batailles de rue. Motivation réelle, cependant, et confiée en privé à
Ben Gourion par le ministre de la Défense : de toute manière on allait devoir
ultérieurement céder et se retirer sous la menace de sanctions internationales ;
mieux valait s’abstenir.
Dayan, qui avait juré à Eshkol de ne pas engager des offensives inutiles,
allait plus souvent qu’à l’ordinaire freiner l’activisme des Israéliens. Mais ce
qu’il pensait vraiment à propos de Jérusalem et d’autres batailles restera de
l’ordre du mystère. Citons la raillerie d’un haut fonctionnaire de la Défense en
direction d’un diplomate américain : « Le général Dayan considèrera toujours
de son œil borgne toute velléité d’interrompre le cours des événements ».
[1]
Cf. Michael B. Oren,
Six Days of War June 1967 and the Making of the Modern Middle
East, New York, Ballantine Books, 2003 ( 2002).