2004
Outre - Terre
Israël au Proche-Orient
Quand les Palestiniens refusaient la paix
Shlomo Ben-Ami
ancien ministre des Affaires étrangères.
Oslo, en 1993, avait installé au Proche-Orient des normes internationales
fondées sur la transaction et devait conduire à un compromis acceptable. Mais,
nous l’avons compris au fil des négociations : pour Arafat, tout cela n’était
qu’un énorme camouflage derrière lequel il exerçait des pressions politiques ou
mobilisait le terrorisme à doses variables.
Lors d’une de nos premières rencontres, Ehoud Barak m’a montré une carte
avec la vallée du Jourdain incluse dans l’État d’Israël, soit une sorte de plan
Allon très élargi : un tiers du territoire nous revenant
[1]. 66% aux Palestiniens, si
je ne me trompe. Le Premier ministre était convaincu de sa logique et se berçait
à l’époque d’enthousiaste
wishful thinking : « Regarde, ça c’est un État ! » Moi,
je ne lui ai pas dit de jeter sa carte à la poubelle, il a fallu des entretiens avec les
Palestiniens et des discussions internes pour qu’il comprenne pourquoi on ne
pouvait soumettre pareille carte.
Lors des entretiens secrets de Stockholm, en mai 2000, Gilead Sher et moi
avons proposé une carte à 88-12% du territoire revenant à la Palestine et à
Israël. Nous exigions trois blocs d’implantation : Goush Etzion, Goush Ariel,
Goush Otef-Jérusalem (« enveloppe » autour de la ville), ainsi qu’une bande de
sécurité dans la vallée du Jourdain sur vingt ans. La partie israélienne était à
l’époque opposée à un quelconque échange de territoire. Mais tous les
problèmes, en Cisjordanie et à Gaza, devaient être résolus.
Les Palestiniens n’apprécièrent pas nos cartes. Mais Abou Ala (Ahmed
Qoreï), qui voulait que j’enlève la carte soumise, me pressa d’indiquer un pour
centage. L’ambiance, dans la résidence secondaire du Premier ministre suédois,
au bord d’un lac magnifique, était cependant bonne. Le caractère pragmatique
de nos discussions permettait d’attendre raisonnablement une conclusion. Le
cadre incluait une entente sur la constitution de blocs d’implantation : 4% de la
Cisjordanie concédés par Abou Ala, un peu plus tard, à l’Holiday Inn de Jérusalem. Pour ce qui est des réfugiés, nous avons élaboré une méthode d’intégration au sein de l’État palestinien, dans le pays d’accueil et des pays tiers, ainsi
que 10 à 15 000 en Israël même sur plusieurs années; des chiffres qu’Abou Ala
et Hassan Asfour n’ont pas acceptés mais dont ils étaient prêts à parler. Quant à
Jérusalem, Barak s’était opposé, par crainte de réactions susceptibles de mettre
son gouvernement en péril, à ce qu’on en parle
[2]. Il me semble d’ailleurs
a posteriori que c’était une erreur : une discussion sur Jérusalem nous aurait permis
d’arriver mieux préparés à Camp David.
Globalement : j’avais parlé, en tête-à-tête, de 8 à 10% de territoire revenant
à Israël ; Abou Ala s’en tenait à 4% ; Clinton, selon mes informations, était
autorisé par les Palestiniens à aller jusqu’à 6% ; on pouvait supposer que nous
irions au-delà de 90% à la Palestine et qu’un compromis sur le principe, en
termes de territoire, était possible même si nous n’étions pas d’accord sur les
frontières définitives. Ce qui s’est avéré après Stockholm, c’est que les Palestiniens étaient prêts à quelques compromis sur les blocs d’implantation, mais
qu’ils se refusaient catégoriquement à céder sur la frontière est et la vallée du
Jourdain. En ce qui concerne les réfugiés, il y a eu un recul entre Stockholm et
Camp David : Abou Mazen (Mahmoud Abbas) avait convaincu Abou Ala de ne
pas négocier sur des chiffres et de s’arc-bouter sur le droit au retour. Donc, tous
deux revenaient sur l’accord Yossi Beilin-Abou Mazen. « Des paroles ! Des
paroles ! » comme me l’avait d’ailleurs dit Arafat. Voilà pourquoi j’en suis venu
à la conclusion qu’il ne faut plus produire semblables documents à partir de
négociations officieuses : ils n’engagent pas les Palestiniens et ceux-ci s’en
servent uniquement pour formuler de nouvelles exigences.
Le vrai problème du sommet de Camp David, à la mi-juillet, c’est que les
Palestiniens n’ont pas formulé de contre-projet à notre carte officielle des 88-12%. Ils savaient pourtant officieusement que nous étions prêts à nous contenter de 8-10%; que si nous étions toujours hostiles à un échange de territoires et
demandions que soit réaffirmée notre souveraineté sur Jérusalem, la partie israélienne avait admis une extension des frontières de la ville avec cession à la
Palestine d’une partie de ce territoire urbain.
Eux restèrent très intransigeants quant à une reconnaissance formelle des
frontières de 1967. Je n’oublierai jamais une réunion en présence de Bill Clinton avec Madeleine Albright et Sandy Berger : j’avais proposé la reconnaissance non officielle, à titre d’hypothèse de travail, des frontières de 1967 et
Abou Ala refusé catégoriquement cette procédure. Le président américain
commença à s’énerver et s’en prit au négociateur palestinien : on n’était pas à
l’ONU et il fallait bien énoncer ses propres propositions ; personne ne pouvait
tout avoir, lui-même savait bien qu’il ne pouvait briguer un troisième mandat.
Clinton finit par quitter la pièce de colère. Abou Ala, profondément offensé,
n’allait plus participer activement à Camp David.
C’est que le vrai dilemme, pour la partie israélienne, était précisément là :
on allait de concession en concession, sans que la partie adverse consente à faire
des propositions ; à partir d’un certain seuil, même le plus modéré des négociateurs constate qu’il n’y aura à ce compte-là aucune limite à la satisfaction de
l’autre camp, qu’on n’aboutira à rien.
Pour débloquer la situation, le président Clinton a donc pris l’initiative, à un
moment donné, d’un jeu de simulation qui a duré toute la nuit et n’engageait
personne. Y ont participé Gilead Sher, Israël Sasson et moi-même côté israélien,
Saeb Erekat, Mohammed Dahlan et un avocat côté palestinien. Nous avons pour
la première fois proposé le compromis qui suit sur Jérusalem : les quartiers
arabes de la périphérie passaient sous souveraineté palestinienne ; Jérusalem
intra muros restait sous souveraineté israélienne, mais jouissait d’une autonomie administrative, la Vieille Ville ayant un régime spécial et le Mont du Temple
étant placé sous tutelle permanente des Palestiniens. Clinton était très satisfait
et il estimait que Barak et nous avions réalisé une avancée courageuse
[3].
La réaction palestinienne fut décevante
[4]. J’éprouvais un profond sentiment
de frustration. Tout se passait comme si eux, les Palestiniens, qui voulaient
pourtant établir un État, ne pouvaient se débarrasser de leur agressivité vindicative, d’un théâtre de la victimisation. Jamais les sionistes qui négociaient la
création de l’État d’Israël n’auraient réagi de façon aussi négligente.
Pressée par Clinton, la partie adverse, au bord du précipice, a enfin consenti
à réagir. Je cite mon journal du 17 juillet : « Hier, Arafat a présenté à Clinton
une contre-proposition. Il est prêt à céder 8 à 10% des territoires. Il a dit à Clinton qu’il lui laissait le soin de conclure l’échange territorial et qu’il était prêt à
des arrangements sécuritaires, avec une participation de forces internationales.
Une solution au problème des réfugiés a été selon lui trouvée. Tout dépend
maintenant de Jérusalem. »
Si la formule 9% des territoires contre 1% du territoire souverain d’Israël
n’avait jamais été incluse dans un document officiel, elle était dans l’air au bout
de huit jours. C’était l’hypothèse de travail, fondée non pas sur une quelconque
machination israélienne, mais sur des propos formels d’Arafat. Ce que m’a
confirmé Clinton au sortir du bungalow de Barak : le leader palestinien lui avait
envoyé un message comportant la cession de 8% des territoires en échange
d’une fraction symbolique de celui d’Israël du côté de Gaza. Pour se rétracter
un peu plus tard dans une lettre au président américain. Peut-être recherchait-il
tout simplement à ce moment-là un moyen d’échapper aux pressions américaines par quelques mots qui ne l’engageaient de son point de vue à rien. Tout
comme il allait glisser des paroles non suivies de faits à Charm el-Cheikh, en
octobre, en nous promettant un cessez-le-feu.
Nous avions dès lors, même si on pouvait noter un recul sur les réfugiés, le
sentiment que la question territoriale était pratiquement résolue, de même qu’on
avait avancé en ce qui concernait la sécurité et peaufiné le concept de force
internationale. Restait Jérusalem, et là, les Palestiniens n’ont rien fait qui pût
nous aider. Nous n’étions pas prêts, à Camp David, à un partage autre qu’officieux de la ville. Arafat, lui, a refusé toute solution qui ne consistât pas dans un
partage complet
[5]. C’est alors que Barak nous a sidérés en acceptant de fonder
les négociations sur une proposition de Clinton : partager la Vieille Ville en deux
quartiers sous souveraineté israélienne et deux quartiers sous souveraineté
palestinienne, donc de fait partager la souveraineté sur Jérusalem. Martin Indyk,
l’ambassadeur des États-Unis, et moi pensions que le Premier ministre était fou.
Le fait est que dès le début de la seconde semaine du sommet, Barak témoigna
d’un vrai courage, d’un courage bien supérieur au nôtre, d’un courage reconnu
à plusieurs reprises comme inouï par Clinton
[6].
Le Premier ministre voulait de toutes ses forces et dans les conditions les
plus difficiles aboutir à un accord. Quiconque en doute ne sait pas de quoi il
parle. Ce qu’illustrent des phrases, au plus haut point dramatiques, prononcées
en décembre, et que je n’ose pas citer. Il allait découvrir par la suite que ses
hypothèses étaient sans fondement, qu’il n’avait pas en réalité d’interlocuteurs
et qu’Arafat refusait même de s’inscrire dans une quelconque dynamique. Sans
que les autres dirigeants du Proche-Orient, qui n’avaient pas sa grandeur d’âme,
lui fournissent par ailleurs un appui. Ceci au moment où on était en train de l’assassiner politiquement chez nous avec un gouvernement en chute libre. Il était
allé plus loin que tout autre Premier ministre israélien et mettait sa coalition en
danger, tandis que le leader palestinien ne bougeait pas et refusait d’entrer dans
le jeu. Quand les Palestiniens eurent récusé la proposition du président américain, Barak envoya une lettre furieuse à Clinton pour lui reprocher de ne pas
exercer des pressions suffisantes sur Arafat et son propre assentiment ensuite
s’en trouva liquidé
[7]. Situation réellement pénible pour le Premier ministre israélien après le départ du président américain pour le Japon
[8]. On a, en fin de
sommet, discuté la proposition de Clinton : une enveloppe extérieure de souveraineté palestinienne à Jérusalem avec le Mont du Temple à la fois sous souveraineté israélienne et sous mandat palestinien; deux variantes : autonomie administrative dans Jérusalem
intra muros et souveraineté palestinienne sur deux
quartiers de la Vieille Ville ; ou bien souveraineté palestinienne à Jérusalem
intra muros et autonomie administrative dans la Vieille Ville ; voire encore le
report du débat à trois ans. Pour une première fois les Israéliens répondirent par
la négative. Sans parler du refus palestinien
[9]. C’était la fin du sommet
[10].
Plus généralement : Camp David n’avait rien, contrairement à ce qu’ont
prétendu certaines personnalités de gauche, d’un ultimatum. Ce sont les Palestiniens qui ont en permanence refusé de soumettre un contre-projet. Nous ne
nous attendions pas à les rencontrer à mi-chemin, ni même aux deux tiers du
chemin, mais à les rencontrer quelque part. Notre impression a été qu’ils
essayaient de nous entraîner vers un gouffre de concessions sans fond. Probablement des erreurs ont-elles été commises. Il aurait en particulier fallu organiser un sommet entre dirigeants de façon à informer d’éventuels groupes de
travail des bases sur lesquelles fonder une entente. Et puis il y a eu des occasions manquées. Nous aurions dû, après la percée concernant Jérusalem et la
concession d’Arafat, convoquer un « sommet de choc ». La délégation israélienne a d’ailleurs proposé à maintes reprises et encore la dernière nuit aux
Palestiniens un accord partiel n’abordant pas les questions de Jérusalem et des
réfugiés, mais rencontré là aussi une opposition
[11]. Les attaques contre Barak à
ce sujet sont des sottises.
Tout le problème est que le Premier ministre israélien a une personnalité
rationnelle, cartésienne, alors qu’Arafat évolue dans la mythologie. Ce dernier
reste un homme religieux qui s’est toujours présenté comme un Saladin des
temps modernes. Il continue de planer dans les sphères élevées de l’éthique
musulmane, de l’éthique des réfugiés, de l’éthique palestinienne. Les questions
concrètes ne l’intéressent pas. Même son discours n’a rien de réaliste : il ne
formule ni n’achève jamais vraiment ses phrases ; il utilise des métaphores, des
codes. Vous ne sortez pas de chez lui avec des positions sur tel ou tel sujet. Vous
pouvez parvenir à des arrangements intérimaires et des redéploiements partiels,
oui, parce qu’il suppose que ce qu’il ne peut obtenir aujourd’hui, il l’obtiendra
demain. Une négociation réussie l’aurait plongé dans une détresse terrible : il
cessait d’être un mythe et n’était plus que le dirigeant d’un petit pays. Cet éternel globe-trotter avait peur, tout simplement, de se retrouver seul confronté à la
réalité. Voilà pourquoi la rencontre des deux hommes entre les bungalows en
bois et les pelouses du Maryland ne pouvait être couronnée de succès. Aucun
dirigeant israélien n’aurait pu parvenir à un accord avec le leader palestinien.
Il y a eu, après Camp David, des dizaines de rencontres, la plupart à l’hôtel
King David de Jérusalem. J’ai beaucoup pressé les Américains de rassembler
toute la documentation de la période pour construire une proposition globale à
présenter aux deux parties. Or, c’est justement ce que redoutaient les Palestiniens : ils savaient qu’ils allaient opposer un nouveau refus à cette démarche,
mais que ce refus leur serait extrêmement dommageable au plan international.
L’Europe, au demeurant, nous a appuyés et le monde arabe ne les a pas soutenus. Leur situation, à la veille de la seconde Intifada, était presque désespérée.
Non que je leur attribue, quant à ce soulèvement, des projets machiavéliques. Il n’empêche : tant Saëb Erekat que Marwan Barghouti dans le bureau
de Dahlan, en août, nous ont donné jusqu’au 13 septembre, voire à la mi-septembre pour nous arranger avec eux ; et il y avait dans la voix du second un
ton menaçant qui ne m’a pas plu. Une chose est sûre : l’Intifada a sauvé Arafat.
À ce stade, la partie israélienne avait au demeurant évolué. Nous parlions
déjà d’un partage vertical de souveraineté sur le Mont du Temple ; celui-ci était
maintenant entièrement placé sous souveraineté palestinienne et tout ce que
nous demandions, c’était la souveraineté complète sur l’intérieur. Mais les
Palestiniens ont méprisé cette demande, répétant à maintes reprises qu’il n’y
avait rien et qu’il n’y avait jamais rien eu dans les profondeurs du Mont du
Temple. Ils nous y déniaient donc le moindre droit. De même, nous n’invoquions plus que 7% du territoire en échange de 2% de territoire souverain d’Israël. Nous avions, me semble-t-il, gommé aussi les exigences de souveraineté
dans la vallée du Jourdain, car il nous apparaissait, à la suite des arrangements
de sécurité et sur la force multinationale, que nos intérêts vitaux pouvaient être
préservés sans une souveraineté insupportable aux Palestiniens. Nous n’avons
pas soumis de nouvelle carte au camp adverse, mais travaillé en interne sur des
cartes qui exprimaient les proportions désormais acquises. Quand certains nous
ont absurdement accusés de proposer aux Palestiniens des cantons sans continuité territoriale, je suis allé voir le président égyptien Moubarak et lui ai effectivement montré une carte, celle, je crois, des 8% ; il l’a examinée avec intérêt
et s’est lui-même expressément interrogé sur les fondements de la prétendue
non-continuité.
Les Palestiniens, au contraire, n’ont pas proposé de carte avant Taba, du 21
au 28 janvier 2001. Mais j’ai eu l’occasion de voir à Camp David une certaine
carte palestinienne : moins de 2% de territoire concédé par eux contre un
échange spatial non pas aux dunes de Haloutza (à l’est de la frontière égyptienne), mais en bordure de la Cisjordanie, et dans une proportion de 1 : 1
[12].
L’Intifada a gelé les négociations, mais les entretiens ont redémarré en
novembre-décembre, alors que la violence s’était déchaînée et que les élections
s’annonçaient. Elles concernaient en particulier Jérusalem. J’ai de ma propre
initiative émis la proposition suivante à Yasser Abed Rabo, Saëb Erekat et
Mohammed Dahlan sur la base aérienne de Bowling : souveraineté palestinienne sur le Mont du Temple, mais engagement des Palestiniens à ne pas y
procéder à des fouilles compte tenu du caractère sacré du lieu pour les Juifs.
Ceux-ci donnèrent leur accord, mais récusèrent le dernier syntagme; ce qui m’a
indigné, ce n’est pas seulement qu’ils aient refusé de s’entendre avec nous, mais
le mépris absolu dont ce refus s’est accompagné. En somme : ils n’étaient pas
prêts, comme Sadate, à faire un pas dans notre direction, fût-ce aux plans
symbolique ou sentimental; ils ne nous reconnaissaient pas les moindres droits.
Quand le président Clinton nous a réunis le 20 décembre 2000 à la Maison-Blanche et qu’il nous a soumis les grandes lignes d’un possible arrangement, il
était question de plus de 90 et de moins de 100% des territoires aux Palestiniens, de 80% des résidents juifs (de Cisjordanie) en territoire souverain d’Israël, d’arrangements de sécurité dans la vallée du Jourdain, d’un régime spécial
pour la Vieille Ville de Jérusalem et le Mont du Temple avec confirmation de
l’héritage symbolique, ici, pour les Juifs. De même, après la conclusion des
entretiens de Bowling, le 23 décembre 2000, pour les « paramètres restreints »
de Clinton : 96/97% des territoires plus 1% du territoire israélien souverain, ou
bien 94% des territoires plus 3% du territoire israélien souverain. Presque
100% aux Palestiniens qui pouvaient dès lors présenter cette solution comme
telle si l’on considère que leur était encore garanti un passage de Gaza en Cisjordanie à travers l’espace souverain, mais sous contrôle peu sensible d’Israël. À
Jérusalem, ce qui était juif ou arabe le restait : le Mont du Temple sous souveraineté palestinienne, le mur des Lamentations et le Saint des Saints allant à
Israël ; même si Clinton n’abordait pas en détails le dossier de la zone sacrée,
non plus que celui de l’espace extérieur à la Vieille Ville, incluant la Citadelle
de David et les Tombes des Prophètes en direction du Mont des Oliviers, et que
nous revendiquons parce qu’il n’y a presque pas d’Arabes dans cette zone, ce à
quoi s’opposent les Palestiniens
[13]. Quant aux réfugiés, c’était la quadrature du
cercle. Le président allait jusqu’à l’extrême limite de ce que nous pouvions
accepter. Les deux parties reconnaissaient « le droit des réfugiés à retourner en
Palestine historique » ou de « retourner dans leur patrie », mais « il n’y (avait)
pas de droit au retour spécifique en Israël ». Le mécanisme était plus ou moins
celui de Stockholm : absorption d’un certain nombre de réfugiés par Israël mais
en fonction d’une application souveraine de nos lois et de notre politique d’immigration. La Palestine à venir serait un État démilitarisé, « non militarisé »
dans les termes de Clinton. Une présence militaire nous était concédée dans la
vallée du Jourdain pour une période de trois ans et nous conservions des forces
symboliques sur des sites déterminés pendant trois années supplémentaires ;
plus trois postes de surveillance sur dix ans, en collaboration avec des officiers
de liaison palestiniens
[14].
Il n’était pas facile, pour nous, de répondre à la sollicitation du président des
États-Unis : nous avions le sentiment d’être allés à l’extrême limite du possible;
notre réponse fut cependant positive
[15]. Avec des réserves mineures qui portaient
essentiellement sur les arrangements de sécurité, le redéploiement militaire et le
contrôle des points de passage ; et puis une clarification quant à nos exigences
en matière de souveraineté au Mont du Temple. Et je téléphonai moi-même au
leader palestinien le 29 décembre, sur instruction de Barak, pour lever tous les
doutes : Israël approuvait les propositions de Clinton et toute nouvelle discussion devait avoir lieu dans ce cadre. Arafat, au contraire, partit voir Moubarak,
participa à toutes sortes de réunions interarabes; il traînait les pieds et ne répondait même pas aux appels téléphoniques de Clinton ; le monde entier eut beau
exercer sur lui de fortes pressions ; pas un dirigeant qui ne lui ait, du prince du
Liechtenstein au président chinois, téléphoné au cours de ces dix jours ; et c’est
avec beaucoup de retard que ses hommes transmirent à la Maison-Blanche une
réponse largement négative et très partiellement positive
[16].
Si nous nous sommes rendus à Taba, contrairement à ce que souhaitait le
Premier ministre désormais convaincu que nous étions allés aussi loin que
possible sans pour autant satisfaire les Palestiniens, c’est qu’il y avait l’urgence
du calendrier : nous étions à un mois des élections et un ministre avait menacé
Barak de le traiter publiquement de lâche s’il refusait la rencontre. Ce dernier
n’avait donc pas d’autre choix, même si celui-ci le révoltait.
À Taba, nous avons tout de suite expliqué ne vouloir discuter que de la mise
en œuvre des paramètres de Clinton. Alors que les Palestiniens essayaient, en
revanche, de les user. Ils n’avaient pas accepté l’idée du « Saint des Saints » qui
apparaissait expressément chez le président. Et sur les réfugiés ils ont proposé
la formulation suivante : chaque partie avait sa lecture propre de la résolution
194 des Nations unies ; on devait donc d’abord poser le droit des Palestiniens
au retour et ensuite établir les mécanismes à appliquer, soit « we have to establish the right of return and then discuss the mechanism ». Pareille revendication de fond ne m’a pas moins exaspéré que la publication, çà et là, de chiffres
extraordinaires : comme par exemple 150 000 réfugiés par an pendant dix ans.
Nous en avions selon Beilin proposé 40 000 ; je ne sais pas si c’est le chiffre
exact, mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne pouvait, à Taba, mener la transaction
sur cette base, car cela aurait signifié laisser pendante la décision quant au
chiffre définitif en fonction de futures exigences. À Taba, nous avons soumis
une nouvelle carte : le marron moutarde du territoire palestinien pour celui,
blanc, d’Israël ; 94,5% contre 5,5%. Et ce avant que soit abordée la question
des échanges territoriaux sur lesquels nous ne devions pas parvenir à nous
mettre d’accord : les Palestiniens n’appréciaient pas trop l’idée des dunes de
Haloutza ; moi non plus d’ailleurs, car elles désignent pour moi la dernière
réserve de territoire d’implantation sioniste avant la Ligne verte de 1949. C’est
pourquoi nous avons évoqué, non sans mal, la possibilité de transférer du territoire au sud de la Montagne de Judée, au nord d’Arad. L’unique éventualité
restait peut-être celle de déplacer la frontière égyptienne vers l’est et de
compenser les Palestiniens en territoire égyptien à proximité de la bande de
Gaza. Mais ni nous ni eux n’avions envie d’en parler devant les Égyptiens. La
carte traduisait la suppression de plusieurs dizaines d’implantations, mais elle
n’aboutissait pas non plus à l’objectif qui était nôtre et auquel Clinton avait
consenti : 80% des résidents en territoire souverain d’Israël. D’ailleurs : les
Palestiniens nous ont fourni une contre-carte où les trois maigres blocs concédés étaient grignotés, voire dépouillés en fait de tout caractère de bloc ; demeuraient quelques implantations isolées et reliées entre elles par une sorte d’étroite
route ; nous avons calculé qu’ils nous cédaient en tout et pour tout 2,34% du
territoire. Voilà pourquoi la critique de gauche à notre égard me laisse bouche
bée. Même s’il est vrai que Barak et moi sommes en quelque sorte des marginaux de la gauche. Nous n’avons pas fait partie des professionnels de la paix.
Mais qu’étions-nous censés faire de plus ?
Arafat est le chef des Palestiniens et à cela je ne puis rien changer. C’est leur
malheur à eux. Ma mère m’a appris un proverbe arabe : « Suis le menteur
jusqu’à sa porte ». C’est bien ce que nous avons fait et ce que nous avons découvert, c’est qu’Arafat n’est pas un menteur. Au contraire : il adhère tellement à sa
vérité qu’il ne peut la trahir ni faire aucun compromis. Une vérité qui lui interdit de conclure des négociations avec nous sans que notre nuque s’en trouve
brisée. Voilà en quoi il est une menace pour la paix au Proche-Orient et dans le
monde. Il n’accepte pas la formule « deux États pour deux peuples ». Ni lui ni
le mouvement palestinien ne nous acceptent. Ce que nous avons découvert, c’est
un bloc de granit sur lequel le processus de paix s’est échoué. Ce n’est pas, ici,
une affaire de territoire contre la paix ou d’hypothèses de type Madrid ( 1991).
La question reste de savoir, dans ce contexte, si les Palestiniens reconnaissent
son droit à l’existence à un État juif démocratique dans cette partie du monde.
Je comprends, au demeurant, leur logique. Ils ont le sentiment d’avoir
renoncé, à Oslo, à 78% de la Palestine et veulent absolument tout le reste. Il
s’agit à leurs yeux d’un processus de décolonisation et ils ne veulent pas faire
plus de compromis que les Congolais, jadis, avec les Belges. N’ont-ils pas déjà
accepté les quartiers juifs de Jérusalem et une partie des implantations ? Pourtant : des composantes pathologiques graves m’apparaissent, au bout de huit
mois de négociation, comme constitutives du mouvement national palestinien.
Un mouvement très triste, tragique. Avec au cœur de sa tragédie une incapacité
à se fixer des objectifs concrets. Ils semble qu’ils ne veuillent pas d’une solution, mais souhaitent surtout mettre Israël en accusation. Plus qu’ils ne veulent
leur propre État, ils veulent condamner le nôtre. Voilà pourquoi ils sont incapables, contrairement au sionisme, de transiger. Mieux : si Arafat avait clamé en
décembre un accord retentissant, il sauvait le gouvernement Barak et la paix.
Mais je n’ai pas changé : je ne crois toujours pas que nous puissions gouverner un peuple étranger. Cela n’a marché nulle part ailleurs et ne marchera pas
non plus ici. Je n’ai pas non plus changé sur les implantations : c’est à tort que
nous avons investi tant d’énergie à nous installer de façon aussi hasardeuse, en
plein milieu des populations arabes. Je continue à croire que l’État palestinien
demeure une nécessité morale et politique. Mais il nous faut, dans un certain
sens, reconstruire la gauche. Et ne pas nous dissimuler ce que nous avons appris
des positions palestiniennes et islamiques quant à une contestation de notre droit
à l’existence. Nous devons encore arrêter de subir une politique des pressions
qui pourrait nous amener à nous suicider. Au contraire, il nous faut essayer d’en
revenir au point où nous étions parvenus avec Clinton et tenter de mettre en
œuvre cette solution avec l’aide de la communauté internationale.
Surtout : nous ne pouvons renoncer au patriotisme juif et israélien ; il y a
nécessité de comprendre que la faute n’est pas toujours de notre fait.
[1]
Le plan Allon, du nom de Yigal Allon, futur ministre des Affaires étrangères d’Yitzhak
Rabin en 1974, qui le soumet après la guerre des Six Jours : annexion de la vallée du Jourdain, de l’est du désert de Judée, du « bloc d’Etzion » et de l’environnement nord de Jérusalem ; un statut d’autonomie négocié au reste de la Cisjordanie.
[2]
Voilà pourquoi le chapitre Jérusalem, sur les brouillons que nous avions préparés, était
resté vide. Cf. aussi sur les documents de la mi-mai la note de Barak : il préférait que même
le toponyme ne figure pas. Arafat allait cependant promettre lors d’une réunion à Naplouse
que le mur des Lamentations et le quartier juif de la Vieille Ville reviendraient à Israël ; il se
souvenait avoir joué à côté du mur avec des enfants juifs dans les années 1930 et savait que
celui-ci appartenait aux juifs. Certains Palestiniens avaient aussi mentionné Gilo, et ce à
plusieurs reprises ; nous en avions déduit qu’ils acceptaient de nous laisser les quartiers juifs
de la partie orientale de la ville.
[3]
Le même Clinton déclarant durant d’autres entretiens que « les Israéliens avaient réalisé
une démarche sans précédent, qui constituait un véritable progrès, et qu’il était important
d’arriver à une situation où 80% des colons et une Jérusalem unifiée resteraient sous souveraineté israélienne ».
[4]
L’avocat et Saëb Erekat allant dans le sens d’une indemnisation pour toutes les années
d’occupation.
[5]
Comme allait me l’indiquer Bob Malley (conseiller de Clinton) que tout le monde aime à
citer maintenant : « They want to humiliate you ».
[6]
Tout le monde pensant qu’Amnon Shahak et moi-même poussions alors Barak vers la
gauche alors que c’est l’inverse qui se produisait. Barak est certes une personne difficile à
approcher, mais il reste peu vraisemblable qu’une plus grande amabilité de sa part ait amené
Arafat à céder sur le droit au retour.
[7]
Je possède une note écrite de la main de Clinton où il me demandait, après avoir présenté
à nouveau sa proposition, si j’étais prêt à confirmer l’accord de Barak et à laquelle je répondis par la négative.
[8]
Les Israéliens avaient décidé de rester. Barak, en proie à une dépression, s’isola dans son
bungalow pendant deux jours.
[9]
La dernière nuit eut un caractère théâtral. Un moment historique selon Barak sortant du
bungalow de Clinton. Je suis resté, seul Israélien, avec le Président en jeans et sweater léger,
ainsi qu’Erekat, autour de la table en bois et j’ai expliqué que nous refusions de répondre tant
qu’il n’y aurait pas de réponse palestinienne ; que nous n’acceptions pas de revenir au
statu
quo ante notre acceptation et la rétractation des Palestiniens sur Jérusalem. Clinton qui trouvait notre position honnête envoya Erekat chez Arafat : ce dernier, s’il n’acceptait pas notre
proposition, avait latitude d’en émettre une autre. Le Président resterait alors à Camp David
et le sommet se poursuivrait.
[10]
Clinton envoya encore George Tenet, le directeur de la CIA, chez Arafat qui avait jusqu’au
lendemain pour donner une réponse. En vain, le leader palestinien qui n’en pouvait plus, tant
les applaudissements de la foule à Gaza lui manquaient, rencontra une fois encore Barak et
Clinton, inutilement, à 9 heures du matin, mais sans avoir changé d’avis.
[11]
Je me souviens avoir proposé un report du dossier Jérusalem à deux ans. Même pas deux
heures, me fut-il répondu par le chef palestinien exhibant deux doigts de la main.
[12]
Par exemple Kokhav Yaïr (où les Barak avaient leur maison) se trouvait maintenant en
territoire palestinien.
[13]
Il y eut par téléphone un échange de propos vigoureux entre Barak qui redoutait une décision défavorable à Israël et Clinton à ce sujet.
[14]
Clinton avait certainement en tête une interdiction d’utiliser chars, avions et missiles,
mais ne mentionna pas semblables spécifications et on n’entra pas dans ce genre de détails.
Les Palestiniens refusèrent de même que fût abordée la question de l’eau que le Président ne
traita donc pas. L’espace aérien était reconnu comme palestinien, mais Israël avait le droit de
l’utiliser selon ses besoins opérationnels à condition toutefois que cet usage fût agréé, tout
comme les Palestiniens pourraient utiliser l’espace aérien israélien à des fins non militaires.
[15]
C’est au camp de Shraga, sur le Golan, que j’exposai les paramètres à Barak, Yossi Sarid,
Beilin, Shimon Peres, Dany Yatom et bien entendu Gilead Sher. L’atmosphère était assez
bonne. Personne ne triompha. Le Premier ministre, en particulier, restait grave. Mais tous les
ministres, à part Matan Vilnai et Raanan Cohen, tombèrent d’accord.
[16]
Bruce Reidel, membre du Conseil national de sécurité américain, s’en est ouvert à moi :
« Qu’on ne s’y trompe pas, c’est non ».