Outre-Terre 2005/1
Outre-Terre
2005/1 (no 10)
512 pages
Editeur
I.S.B.N. 2749204569
DOI 10.3917/oute.010.0197
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Le monde, la Turquie, l'Europe

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AuteurJohn Laughland du même auteur

journaliste au Mail on Sunday, membre du comité de rédaction d’Outre-Terre et de l’OGRE.

C’est de notoriété publique : certains milieux de l’Union européenne sont favorables à l’adhésion de la Turquie. Celle-ci est soutenue par tous les partis politiques du Royaume-Uni ; par une partie de la classe politique française, y compris le président de la République ; par le gouvernement allemand. En effet, Londres et Berlin ont récemment parrainé la création d’un groupe d’hommes politiques « éminents » qui militent pour l’ouverture immédiate de négociations avec Ankara. Il s’agit de l’ancien Premier ministre français Michel Rocard, de l’ancien commissaire italien Emma Bonino, du Polonais Bronis∏aw Geremek et de l’Espagnol Marcelino Oreja Aquirre. Leur « rapport », publié au début du mois de septembre, a été financé par les gouvernements britannique et allemand[1] [1] Alexandrine Bouilhet, Le Figaro, 7 septembre 2004. ...
suite
.

2 Ce qui est moins connu : l’initiative qui a lancé l’actuel débat et qui débouchera sur une décision positive en décembre 2004 d’ouvrir les négociations avec Ankara a été adoptée le 15 novembre 1999 par le président Bill Clinton à Istanbul. Le Président Clinton souhaitant, lors d’une visite d’État qui précédait de quelques jours le sommet de l’OSCE sur le Bosphore, au nom des États-Unis, que la Turquie soit admise dans l’Union européenne[2] [2] h http :/ / www. cnn. com/ WORLD/ europe/ 9911/ 15/ clinton. trip. ...
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. À peine quelques semaines plus tard, l’UE se pliait à l’injonction américaine et admettait la candidature turque. L’UE mettait ainsi un terme à quarante ans d’attentisme à l’égard d’Ankara. Alors que depuis 1963 et le premier accord avec la Turquie[3] [3] http :/ / europa. eu. int/ comm/ enlargement/ turkey/ pdf/ walter_ hallstein. pdf...
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, les Européens avaient pour tactique de reculer par tous les moyens une décision sur l’adhésion, y compris et surtout l’union douanière de 1995.

3 Le successeur de Bill Clinton à la Maison-Blanche a adopté la même position : les deux grands partis politiques américains partageant à cet égard comme à bien d’autres exactement la même vision du monde et de la politique étrangère. En 2002, le président George W. Bush et son secrétaire d’État, Colin Powell, sont intervenus personnellement auprès des dirigeants turcs et européens pour les encourager à ouvrir les négociations[4] [4] « US press EU to take Turkey as member », Caroline Daniel,...
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. Selon l’ambassadeur turc à Washington, O. Faruk Logofilu, cette intervention personnelle du président Bush pourrait avoir été décisive. L’administration Bush prenant de la même manière clairement ses distances avec les déclarations de Valéry Giscard d’Estaing, fin 2002, selon qui la Turquie n’est pas un pays européen.

4 Marc Grossman, sous-secrétaire d’État et ancien ambassadeur américain en Turquie explique – avec cette franchise caractéristique des décideurs américains – l’objectif états-unien : « Il importe non seulement au gouvernement américain, mais aussi à l’Europe que la Turquie devienne ce à quoi elle aspire, c’est-à-dire une démocratie à la fois laïque et musulmane. Ce serait un énorme résultat et cela voudrait dire que Samuel Huntington n’a pas nécessairement raison. » Autrement dit, l’intégration de la Turquie à l’UE fait partie d’une grande stratégie dont les objectifs vont bien au-delà de la seule Union européenne. Il s’agit, premièrement, de promouvoir la Turquie comme modèle pour les autres pays musulmans et de l’utiliser en tant que « pont » entre les institutions occidentales – en premier lieu l’OTAN et l’UE – et le monde musulman ; et puis de réduire considérablement le rôle géopolitique de la Russie.

5 Plusieurs principes sous-tendent la stratégie américaine. D’abord la volonté de montrer qu’un pays clairement islamiste peut être pro-occidental, que le fameux choc des civilisations peut donc être évité. C’est la raison pour laquelle le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdofian, jouit d’un pareil soutien dans les chancelleries occidentales. L’ancien numéro deux du gouvernement islamiste dirigé par Necmettin Erbakan (contraint à la démission par l’armée en 1997) s’est rapproché de l’Occident avec son nouveau Parti de la justice et du développement et cette proximité s’est manifestée durant les élections de 2002. L’arrivée au pouvoir d’un « islamiste » qui aurait dû être accueillie avec une certaine préoccupation fit donc l’objet de reportages unanimes : cette accession des amis d’Erdofian au gouvernement était une bonne chose pour les États-Unis et la géostratégie occidentale au Moyen-Orient[5] [5] Par exemple « US backer elected in Turkey », États-Unis...
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.

6 Le projet des Américains étant connu sous le nom de « Grand Moyen-Orient ». Un projet annoncé à l’avance par les deux discours de Bush, en novembre 2003, à Washington et à Londres[6] [6] « Remarks By The President At The 20th Anniversary Of...
suite
, puis présenté dans sa totalité par le Président au sommet du G 8 à Sea Island (Géorgie) au mois de juin 2004[7] [7] « Partnership for Progress and a Common Future with the...
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, et qui vise à la « démocratisation » de tous les pays musulmans d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et d’Asie centrale. Or, la Turquie se trouve au centre de cet immense arc géopolitique. Elle a donc son rôle à jouer, ici, dans les républiques turcophones de l’ancienne URSS, soit en plein heartland eurasiatique cher à Mackinder et à ses disciples américains comme Zbigniew Brzezinski. L’Union européenne considère, dans l’état actuel des choses, et en particulier depuis l’adhésion de Chypre, qu’elle a pour « voisins immédiats » : la Russie, la Biélorussie, l’Ukraine, la Moldavie, Israël, l’Autorité palestinienne, le Liban, la Jordanie, l’Égypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc[8] [8] Voir le site Internet du commissaire à l’élargissement,...
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; avec l’adhésion de la Turquie, viendraient s’ajouter à cette liste et auraient de vraies frontières directes avec l’UE : la Syrie, l’Irak et l’Iran.

7 L’administration Bush veut plus généralement faire du monde musulman ce que les États-Unis avaient fait du monde communiste à partir de 1975. La signature des accords d’Helsinki jetant les bases de la création, en 1994, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, succédant elle-même à la Conférence sur la sécurité et la coopération de 1975. L’OSCE, et en particulier son Bureau des institutions démocratiques des droits de l’homme, ODIHR, à Varsovie, fournissant depuis le début des années 1990 les structures d’une ingérence massive dans la politique intérieure des pays ex-communistes. Le processus de transition assignant surtout un rôle décisif aux organisations internationales et non-gouvernementales, comme aux médias soi-disant « indépendants » et en réalité financés plus ou moins ouvertement par l’État américain.

8 Ces organismes peuvent exercer une influence capitale sur l’évolution d’un pays, en pesant notamment sur son opinion publique ou en critiquant son attitude quant aux droits de l’homme. Nombreux sont les gouvernements qui ont fait l’objet d’attaques de ce type : la Croatie de Tudjman, la Slovaquie de Meãiar, la Hongrie de Viktor Orbán[9] [9] Le British Helsinki Human Rights Group, w www. oscewatch. org,au...
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. Nombreux sont aussi les exemples d’une attitude fort indulgente dès lors qu’il s’agit de gouvernements « amis ». Ainsi le gouvernement letton pouvait-il, en septembre 2004, harceler les écoles de ses minorités nationales sans que personne, en Occident, ne s’en émeuve. Résultat de cette ingérence en Europe de l’Est, par exemple, la lettre ouverte des dix pays candidats (ou candidats à la candidature) à l’UE soutenant la politique américaine en Irak. En Europe de l’Est, la « démocratisation » aura également permis le « recyclage » des membres des anciens appareils communistes : Pologne, Hongrie, Slovénie, Slovaquie, Lituanie et Estonie sont à l’heure actuelle gouvernées par des anciens ministres, voire les ex-chefs en personne de l’ancien régime. Comme le dit Bodo Hombach, autrefois responsable des Balkans pour l’Europe : « le transfuge ( Wendehals) est une personnalité-clef de la transition. » Et c’est justement le cas de Recep Tayyip Erdofian.

9 Washington souhaite renouveler ce succès au Grand Moyen-Orient. Élément central de cette politique, l’« assistance » prévue aux processus électoraux de Casablanca à Kaboul (sans doute l’extrême facilité avec laquelle les États-Unis ont réussi à s’implanter dans les pays ex-communistes, en y installant surtout des bases militaires, a-t-elle encouragé les stratèges américains à croire que l’occupation de l’Irak se déroulerait aisément). Ce plan, soutenu par le candidat démocrate aux élections présidentielles[10] [10] h http :/ / www. johnkerry. com/ pressroom/ speeches/ spc_ 2004_ 0227. htmlDiscours...
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, comme d’ailleurs par tous les membres du G 8, soit presque tout le monde industrialisé, nonobstant les fausses notes produites pour la forme à Paris[11] [11] Cf. Le Monde, 10 juin 2004, h http :/ / www. lemonde. fr/ web/ article/ 0,1-0@2-3220,36-368293,0. html,et...
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, assigne une fonction centrale à la Turquie. Elle a été nommée coprésident du « dialogue » sur la démocratisation avec le Grand Moyen-Orient[12] [12] « Turkey to assist in “democracy dialogue” with Mideast,...
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, ce qui explique pourquoi M. Erdofian a assisté au sommet du G 8 sans que la Turquie en soit membre. Les dirigeants arabes en ligne de mire de cette stratégie ont eu, eux, la sagesse de ne pas se rendre en Géorgie : l’Égypte et l’Arabie saoudite présentant leurs excuses, tandis que la Tunisie qui présidait la Ligue arabe déclinait elle aussi l’invitation[13] [13] « No major breakthroughs in G 8 summit », al-Jazeera,...
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.

10 Un « soutien à la transparence des élections » est donc envisagé au Grand Moyen-Orient[14] [14] 15 « G-8 Plan of Support for Reform », 9 juin 2004,...
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 : appui occulte aux médias « indépendants » et à la société civile, c’est-à-dire les ONG politiquement favorisées ; « lutte contre la corruption », souvent à des fins politiques[15] [15] « Fighting Corruption Fact Sheet », 10 juin 2004 :...
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; et last but not least la réforme de l’appareil judiciaire[16] [16] Voir surtout les paragraphes 2. 1 – 2. 7 ...
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. Autant d’initiatives qui s’adressent à des instances ne reposant pas sur l’élection. La justice, ici, joue un rôle particulièrement important. Comme en témoigne le cas de l’impeachment du président lituanien Paksas, démocratiquement élu et populaire dans son pays, avec l’appui de la Cour constitutionnelle[17] [17] Baltic Times, 4 juin 2004. ...
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, et son remplacement par l’ex-président battu par lui en décembre 2002, le citoyen américain Valdas Adamkus; la méthode devrait tenir d’exemple à tous les pays, en Europe ou ailleurs, qui s’obstinent à élire des candidats déplaisant à Washington.

11 Semblable projection et semblable dynamique de l’Occident en plein cœur du monde musulman reposent en grande partie sur l’OTAN. C’est en effet au sommet d’Istanbul, en juin 2004, qui avait pour slogan « Projeter la stabilité[18] [18] « Projecting Stability », http :/ / www. nato. int/ docu/ comm/ 2004/ 06-istanbul/ home. htm. ...
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 », que la fonction de la Turquie lui a été assignée. Quatrième instrument désigné par les États-Unis parallèlement aux initiatives du G 8, de l’OTAN et de l’UE, l’Organisation de la coopération économique de la mer Noire, qui s’adresse surtout à l’Ukraine et au Caucase, tous les autres pays de la région faisant déjà partie (sauf la Russie) à plein titre de l’Alliance atlantique. Les bases d’une adhésion rapide à l’OTAN de la Géorgie (à la frontière turque) et de l’Azerbaïdjan (turcophonez[19] [19] « NATO Approves Special Entry Program into Alliance for...
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), dont les présidents respectifs étaient invités au sommet d’Istanbul, sont déjà jetées. La petite Arménie, par contre, traditionnellement prorusse parce qu’antiturque, n’a pour l’instant aucune intention de rejoindre le mouvement[20] [20] « Armenia has no plans to join NATO », Itar-Tass (Russia),...
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. C’est sans doute la raison pour laquelle les États-Unis ont essayé d’y promouvoir une « révolution des roses » en avril 2004 afin de renverser le président Robert Kocharian[21] [21] Sur le rôle de la Fondation pour une société ouverte...
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.

12 Il va sans dire que cette expansion de l’OTAN au Caucase, jusqu’à présent chasse gardée de la Russie, s’explique en partie par la politique énergétique de l’Organisation en général et des États-Unis en particulier. Depuis que l’OTAN a promulgué son « nouveau concept stratégique » (au moment où elle larguait ses bombes sur la Yougoslavie en avril 1999), la « protection » des ressources énergétiques (en premier lieu les champs pétroliers et les oléoducs) est devenue un chapitre officiel de la doctrine occidentale[22] [22] « Les intérêts de sécurité de l’Alliance peuvent...
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. Or, l’Asie centrale et le Caucase sont au cœur de cette politique énergétique américaine dont les impératifs se font quotidiennement plus urgents au fur et à mesure que la situation en Irak se dégrade.

13 Ronald Asmus du German Marshall Fund et Bruce Jackson[23] [23] Pour la biographie de Jackson, voir http :/ / www. newamericancentury. org/ brucejacksonbio. htm...
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, ancien directeur de Lookheed Martin et actuellement président du « Projet Démocraties Transnationales », deux décideurs otaniens, expliquent le raisonnement qui sous-tend cette politique dans un papier de juin 2004[24] [24] “The Black Sea and the Frontiers of Freedom,” Policy...
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. Triple motivation selon ces auteurs : la protection des transports d’énergie, la projection de l’influence au Grand Moyen-Orient et l’affaiblissement géostratégique de la Russie. Référence au « corridor eurasiatique reliant le système euro-atlantique aux réserves énergétiques de la mer Caspienne et d’Asie centrale ».

14 Quant à l’affaiblissement de la Russie, les choses sont claires : l’OTAN doit s’étendre « vers le Nord » et « à partir d’Odessa, de la Transnistrie et de Sukhumi en Abkhazie (Géorgie) », où la Russie reste présente militairement et où son influence remonte très loin dans l’histoire. Affaiblir la Russie est selon les deux auteurs un « impératif moral ». Contrairement à ceux qui pensent que l’extension de l’influence occidentale augmenterait les tensions avec Moscou, ils avancent que la démocratisation de la Russie et l’abandon par celle-ci d’une géopolitique de la confrontation impériale sont au prix, justement, de l’avancée sans compromis. Céder devant l’influence des Russes, c’est retarder le processus ; intégrer les pays de la mer Noire à l’Occident, c’est l’accélérer.

15 Le Président américain a sciemment choisi, lors de son voyage éclair en Lituanie et en Roumanie au lendemain du sommet de l’OTAN à Prague en novembre 2002, les deux pays symboles de l’élargissement de l’Alliance sur la Baltique et la mer Noire.

16 La Russie est en train de perdre le contrôle sur ces deux mers vers lesquelles l’avait entraînée une poussée historique. Depuis que les pays baltes ont adhéré à l’OTAN et à l’UE, les missiles américains se trouvent à quelque 60 kilomètres de Saint-Pétersbourg, alors que les seules puissances otaniennes sur la mer Baltique étaient, jusque dans un passé récent, l’Allemagne et le Danemark (les pays baltes n’ont jamais signé le Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe, car ils n’étaient pas indépendants au moment de sa ratification et n’y ont pas procédé après l’indépendance[25] [25] http :/ / www. osce. org/ docs/ french/ cfef. htm...
suite
). De même pour la mer Noire, car il y a déjà des bases militaires en Bulgarie, d’où un oléoduc va transporter le pétrole de la mer Caspienne à Vlorë, en Albanie. Les Occidentaux ne cessent d’exiger le départ des troupes russes de Transnistrie, ce qui aurait autant valeur de symbole que leur départ du Caucase, la Bessarabie, de l’autre côté du Dnjestr, étant d’une certaine manière une Alsace-Lorraine russe, et le grand général russe Souvorov ayant conquis cette « porte des Balkans » sur l’Empire ottoman.

17 Comme la mer Baltique, la mer Noire sera bientôt entièrement contrôlée par les puissances proaméricaines (hormis la Russie) du moment où le candidat du président ukrainien Koutchma a été battu par le candidat des États-Unis Victor Iouchtchenko. On peut s’attendre à des tentatives de forte déstabilisation au Caucase, y compris dans le Haut-Karabakh, après les élections ukrainiennes. Mais même sous l’actuel président, Kiev a signé un accord militaire avec l’OTAN qui permet aux forces de l’Alliance de pénétrer rapidement sur son territoire[26] [26] http :/ / www. president. gov. ua/ eng/ topics/ prior_ eurochoice/ 243716649. html...
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. Le général russe Leonid Ivashov ne fait que mentionner une évidence quand il déclare que l’accord était très négatif pour la Russie et que l’Ukraine passait de plus en plus sous influence occidentale.

18 C’est dans cette perspective qu’il faut encore comprendre les tentatives répétées de la Géorgie pour obtenir le départ des troupes russes d’Abkhazie et d’Ossétie du Nord, comme d’ailleurs, également, le soutien implicite aux terroristes tchétchènes des doyens de la « guerre au terrorisme » aux États-Unis. Des centaines d’hommes des « forces spéciales » américaines sont déjà en place en Géorgie où ils entraînent l’armée. Le nouveau régime géorgien, installé par un coup d’État téléguidé de Washington en novembre 2003[27] [27] « Georgia revolt carried mark of Soros », Mark MacKinnon,...
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, a vite récupéré le territoire autonome d’Adjarie, et c’est au port de Batumi qu’arrive par train le pétrole de la mer Caspienne[28] [28] Cf. sur les enjeux géopolitiques en Adjarie, John Laughland,...
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. Le massacre à Beslan de septembre 2004 en Ossétie du Nord a suivi d’à peine quelques semaines les affrontements entre troupes géorgiennes et l’Ossétie du Sud, province sécessionniste de la Géorgie. Et malgré trois ans de discours très musclé sur le terrorisme, il y a eu un très large consensus à Washington : les « rebelles » qui avaient fusillé des enfants étaient les victimes de la politique russe en Tchétchénie. On retrouve au conseil de direction de l’American Committee for Peace in Chechnya[29] [29] http :/ / www. peaceinchechnya. org/ ...
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, qui milite pour l’indépendance tchétchène, tous les ténors du néoconservatisme et de la géostratégie américains : Richard Perle, Caspar Weinberger, Ken Adelman, Alexander Haig, William Kristol, Elliott Abrams, Michael Ledeen, Max Kampelman, Frank Gaffney, Bruce Jackson, Zbigniew Brzezinski, et ainsi de suite[30] [30] Pour la liste complète des membres, voir : h ...
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. Le très néoconservateur American Enterprise Institute publie en septembre 2004 une « lettre ouverte » : le massacre de Beslan est évidemment épouvantable, mais l’essentiel, c’est l’absence de démocratie en Russie[31] [31] h http :/ / www. aei. org/ news/ newsID. 21294/ news_ detail. asp...
suite
. Il va sans dire que les signataires de ce document soutiennent les limitations aux libertés civiles en Amérique au nom de la « sécurité de la patrie ». Cette indulgence à l’égard des terroristes tchétchènes apparaît aussi dans l’asile politique obtenu par plusieurs dirigeants au Royaume-Uni et à Washington, alors que la Russie avait demandé leur extradition. Et Moscou a souvent accusé Ankara d’aider les rebelles…

19 Le Premier ministre Erdofian a insisté sur le fait, au sommet du G 8, que la démocratie ne saurait être imposée et qu’elle devait être encouragée par des initiatives prévues au Grand Moyen-Orient. C’était là une formule pour apaiser les sensibilités arabes. La réalité est que la Turquie entend retrouver une partie de son héritage impérial en aidant les Américains à rayonner dans la région et ce, en particulier, dans le cas des pays arabes voisins qui faisaient naguère partie de son empire. Comme s’en expliquait le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, le 28 septembre 2004 : l’adhésion de la Turquie à l’UE encouragera les autres pays de la région à évoluer vers « un meilleur système de gouvernement » ; mais surtout : « Une Turquie ancrée dans l’UE bénéficiera au partenariat transatlantique[32] [32] « Turkey’s EU accession to inspire regional countries »,...
suite
. »

 

Notes

[ 1] Alexandrine Bouilhet, Le Figaro, 7 septembre 2004.Retour

[ 2] h http ://www.cnn.com/WORLD/europe/9911/15/clinton.trip. 01/Retour

[ 3] http ://europa.eu.int/comm/enlargement/turkey/pdf/walter_hallstein.pdfRetour

[ 4] « US press EU to take Turkey as member », Caroline Daniel, Financial Times, 27 novembre 2002.Retour

[ 5] Par exemple « US backer elected in Turkey », États-Unis Today, 2 mars 2003. Retour

[ 6] « Remarks By The President At The 20th Anniversary Of The National Endowment For Democracy », United States Chamber of Commerce, Washington, D. C., 6 novembre 2003. h http ://www.ned.org/events/anniversary/oct1603-Bush.html;« PresidentBush Discusses Iraq Policy at Whitehall Palace in London, Remarks by the President at Whitehall Palace, Royal Banqueting House-Whitehall Palace, London, England », 19 novembre 2003.Retour

[ 7] « Partnership for Progress and a Common Future with the Region of the Broader Middle East and North Africa », Sea Island, Georgia, 9 juin 2004, http ://www.g8usa.gov/d_060904c.htmRetour

[ 8] Voir le site Internet du commissaire à l’élargissement, Günter Verheugen, http ://europa.eu.int/comm/commissioners/verheugen/index_en.htm Retour

[ 9] Le British Helsinki Human Rights Group, w www.oscewatch.org,au Conseil de direction duquel siège l’auteur, consacre la presque totalité de ses activités à l’étude de ces ingérences dans les processus démocratiques du fait d’institutions internationales politiquement irresponsables.Retour

[ 10] h http ://www.johnkerry.com/pressroom/speeches/spc_2004_0227.htmlDiscours au Council on Foreign Relations, 3 décembre 2003, h http ://www.johnkerry.com/pressroom/speeches/spc_2003_1203.html,discours à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA ) 27 février 2004.Retour

[ 11] Cf. Le Monde, 10 juin 2004, h http ://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3220,36-368293,0.html,et les remarques du président de la République à Sea Island, le 10 juin 2004, h http ://www.elysee.fr/magazine/deplacement_etranger/sommaire.php ?doc=/documents/disco urs/2004/0406G 819.htmlRetour

[ 12] « Turkey to assist in “democracy dialogue” with Mideast, N. Africa, » Turkish Daily News, 10 juin 2004, http ://www.turkishdailynews.com/FrTDN/latest/for.htm#f6Retour

[ 13] « No major breakthroughs in G 8 summit », al-Jazeera, 11 juin 2004, http ://english.aljazeera.net/NR/exeres/3D 5778D 3-2F4A-4710-B 79E-8DF0D 7848A 6D.htmRetour

[ 14] 15 « G-8 Plan of Support for Reform », 9 juin 2004, http ://www.whitehouse.gov/news/releases/2004/06/20040609-29.htmlRetour

[ 15] « Fighting Corruption Fact Sheet », 10 juin 2004 : un plan de lutte contre la corruption en Géorgie, au Nicaragua, au Nigéria et au Pérou, http ://www.whitehouse.gov/news/releases/2004/06/20040610-31.htmlRetour

[ 16] Voir surtout les paragraphes 2.1 – 2.7Retour

[ 17] Baltic Times, 4 juin 2004.Retour

[ 18] « Projecting Stability », http ://www.nato.int/docu/comm/2004/06-istanbul/home.htm.Retour

[ 19] « NATO Approves Special Entry Program into Alliance for Georgia », Rosbalt News (Russie), 8 avril 2004.Retour

[ 20] « Armenia has no plans to join NATO », Itar-Tass (Russia), 14 avril 2004 ; « Armenia Opposes NATO Bases in Azerbaijan, » Reuters, 28 mars 2001, http ://www.russiatoday.com/news.php3 ?id=322857Retour

[ 21] Sur le rôle de la Fondation pour une société ouverte (George Soros) et du National Endowment for Democracy (États-Unis) dans les tentatives de renverser le président Kocharian, cf. les déclarations de Mubariz Ahmadoghlu, président du Center of Political Innovation and Technology à Bakou, AzerNews, Azerbaijan, 4 mars 2002, http ://www.azernews.net/eng/gizli/view.php ?d=5308Retour

[ 22] « Les intérêts de sécurité de l’Alliance peuvent être mis en cause par d’autres risques à caractère plus général, notamment des actes relevant du terrorisme, du sabotage et du crime organisé, et par la rupture des approvisionnements en ressources vitales » (souligné par nous), cf. « Le concept stratégique de l’alliance », approuvé par les chefs d’État et de gouvernement participant à la réunion du Conseil de l’Atlantique nord tenue à Washington les 23 et 24 avril 1999, h http ://www.nato.int/docu/pr/1999/p99-065f.htm,alinéa 24. « Energy security » est également au cœur de la « Stratégie de la sécurité nationale des États-Unis », 17 septembre 2002, http ://www.whitehouse.gov/nsc/nss6.htmlRetour

[ 23] Pour la biographie de Jackson, voir http ://www.newamericancentury.org/brucejacksonbio.htmRetour

[ 24] “The Black Sea and the Frontiers of Freedom,” Policy Review, juin-juillet 2004, http ://www.policyreview.org/jun04/asmus.htmlRetour

[ 25] http ://www.osce.org/docs/french/cfef.htmRetour

[ 26] http ://www.president.gov.ua/eng/topics/prior_eurochoice/243716649.htmlRetour

[ 27] « Georgia revolt carried mark of Soros », Mark MacKinnon, Globe & Mail (Canada), 26 novembre 2003, http ://www.freerepublic.com/focus/f-news/1029727/postsRetour

[ 28] Cf. sur les enjeux géopolitiques en Adjarie, John Laughland, « Georgia on their mind, » The Guardian, 1er avril 2004, h http ://www.guardian.co.uk/comment/story/0,,1183335,00.html. Pour une perspective historique, également « Sir Halford Mackinder as British High Commissioner to South Russia, », Royal Geographical Society Journal, vol. 142, juillet 1976Retour

[ 29] http ://www.peaceinchechnya.org/Retour

[ 30] Pour la liste complète des membres, voir : h http ://www.peaceinchechnya.org/about_members.htmRetour

[ 31] h http ://www.aei.org/news/newsID.21294/news_detail.asp Retour

[ 32] « Turkey’s EU accession to inspire regional countries », Turkish Daily News, 28 septembre 2004, http ://www.turkishdailynews.com/FrTDN/latest/for.htmRetour


POUR CITER CET ARTICLE

John Laughland « Retour à la Sublime Porte », Outre-Terre 1/2005 (no 10), p. 197-204.
URL :
www.cairn.info/revue-outre-terre-2005-1-page-197.htm.
DOI : 10.3917/oute.010.0197.