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S'inscrire Alertes e-mail - Outre-Terre Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultez« Cabri mort n’a pas peur de couteau » Notes sur jeunesse et violence dans la crise ivoirienne
AuteurMichel Galy du même auteur
politologue, chercheur au CREC de Saint-Cyr-Coëtquidan et au Centre d’études sur les conflits (Paris).Exclusions abidjanaises et mobilisation populaire
Abidjan, la « ville-monde », est un microcosme de l’Afrique de l’Ouest et de toute la Côte d’Ivoire. Son plan cartographie, certes, des « fiefs électoraux », des quartiers plus marqués[1] [1] Yopougon, « double », peut être considéré comme FPI...
suite, mais la capitale n’est pas pour autant spatialisée en camps ethniques, les identités fonctionnant surtout en réseaux. L’émergence de « blocs ethnico-religieux », territoires de milices lourdement armées, comme par exemple à Brazzaville[2] [2] Cf. Rémy Bazenguissa, « Rester jeune au Congo-Brazzaville,...
suite, seraient par contre un indice d’ascension aux extrêmes. Toute la question est justement de savoir si une « congolisation » du conflit menace ou non.
2 Les jeunes dessinent en fait l’image mouvante d’une circulation entre les « failles » de l’ensemble urbain : lieux précaires, bindonvilles, ravines, tranchées routières et ferroviaires, soit une « microgéopolitique » de guérilla urbaine à venir. « Washington », « Dallas » et autres « Sicobois » configurent des espaces intermédiaires qui s’immiscent jusque dans les beaux quartiers et où se mêlent les petits métiers, les migrants et les marginaux, « déguerpis » par le régime actuel qui les soupçonne d’avoir abrité des putschistes après le coup d’État[3] [3] Cf. Y. Marguerat, À la découverte des enfants des rues...
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Modalité et graduation
3 Un parallèle s’impose entre la rébellion actuelle et l’insurrection bété de Kragbé Gnagbé, éphémère champion de la « république d’Éburnie », dans l’Ouest ivoirien, plus précisément dans la région bété de Gagnoa, et encore plus exactement dans le canton du Guébié, en 1970[4] [4] Cf. Gadji Dagbo Joseph, L’affaire Kragbé Gnagbé, un...
suite : l’ancien étudiant parisien qui a fondé le parti nationaliste PANA se lance, faute d’ouverture en période de monopartisme, dans une aventure à la fois terriblement ethniciste, mais soucieuse de justice politique et inspirée par un certain romantisme africain. L’opadjélé (combattant, porte-lance) rêvait d’un nouvel État, d’abord dans l’Ouest, ensuite sur toute la Côte d’Ivoire, dont il serait le « grand chancelier » et le chef militaire. La guérilla, peu organisée, s’empare de Gagnoa, mais sera écrasée par la troupe. Le héros bété, au destin proche de celui d’un Lumumba, est torturé et exécuté; son corps ne sera même pas rendu à ses proches.
4 Fait significatif : la symétrie, depuis décembre 1999 (coup d’État du général Gueï) et septembre 2002 (rébellion), entre violence au Nord et violence au Sud : charniers de Yopougon (Abidjan) et celui des familles des gendarmes de l’École de police de Bouaké. Le même constat valant pour l’épuration ethnique : destruction de l’habitat précaire dans la capitale; agressions sur les quartiers baoulé à Bouaké. De même, enfin, pour les violences à l’encontre des migrants sahéliens à l’Ouest, et l’expulsion ou le massacre de fonctionnaires sudistes au Nord. On en reste (encore ?) à des stratégies de vendetta de type méditerranéen, avec des attaques restreintes, tout comme le sont celles subies par les Occidentaux et leur pendant de novembre dernier en victimes civiles côté ivoirien. Les médiations demeurent. Ce qui explique pourquoi les trois à quatre millions de migrants sahéliens au Sud, sans lequels l’économie de plantation ne peut de toute façon pas fonctionner, n’ont été que marginalement touchés; le MPCI (Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire) ayant tout fait, à l’inverse, pour éviter une guerre totale dioula/baoulé à Bouaké, qui l’aurait rapidement débordé. Bien qu’on puisse prévoir de dures représailles sur les Sahéliens, de la part des autochtones baoulé, en cas de rétablissement de la souveraineté du gouvernement.
5 Si les massacres commis par les deux camps, voulus de part et d’autre symétriques, ont été jusqu’ici limités, des formes spécifiques de violence, dans l’extrême Ouest de la Côte d’Ivoire, corroborent les thèses de « libérianisation » et de la « congolisation » de cette partie du pays. Un rapport d’origine gouvernementale sur la frontière ouest, en décembre 2002, impute les violations des droits de l’homme au MPCI, ce qui vaut surtout pour ses éphémères « succursales » sur le terrain, ou bien les explique par une ressemblance avec les actes de guerre au Liberia (voire en Sierra Leone), le phénomène des enfants soldats se développant.
6 Le marquage des corps d’otages (oreille, orteil ou doigt coupé), donc le viol « culturel[5] [5] Cf. l’article novateur de l’ethnopsychiatre Françoise...
suite », demeurant radicalement étranger aux traditions krou à l’Ouest et au conflit ivoiro-ivoirien. Le travail d’extraction forcé de l’or, les profanations de tombe, de bois sacrés et de masques vont dans le même sens[6] [6] Crise sociopolitique en Côte d’Ivoire, violations massives...
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7 De même que la médiatisation du massacre public de l’ancien président libérien Samuel Doe a fort probablement servi d’exemple.
8 Il n’est pas facile de le prouver, mais on peut penser que les représentations de la violence – traitement du corps de l’ennemi par ravalement à l’animal – se sont diffusées depuis l’aire Congo-Rwanda : amputation des membres, dépeçage des chairs, égorgement, immolation par le feu… Les violences de la zone Nord restant encore fort peu documentées.
9 La rébellion et certaines organisations internationales accusent le gouvernement d’avoir investi des hiérarchies parallèles (et paradoxalement contradictoires !): sectes protestantes américaines avec leur gourous ; services israéliens; « patriotes » et escadrons de la mort; armée parallèle (!). La théorie du complot permanent fait référence aux manigances diaboliques en « métropole »; elle dénonce les « conseillers » du Prince, les politologues engagés et les médias aux ordres, dans le champ politique français.
10 Interrogation d’Abidjan, à l’inverse, quant aux liens des rebelles avec le RDR, avec le Burkina Faso, avec de mystérieux « sponsors » éventuels. Et que veulent-ils au fond : un État nordiste indépendant dont le nom reste à inventer ? L’Anschluss au sein d’un Grand Burkina ? La fragmentation du mouvement rebelle, précisément, entretenant la méconnaissance de celui-ci. Et puis, c’est l’ignorance : dans quel état vivent les populations civiles justement « sans État » ?
« Patriotes » et « rebelles », même combat social ?
11 Il n’est pas nécessaire d’adopter les thèses sur l’« avidité des rebelles » d’un Paul Collier, approuvées par la Banque mondiale – qui exonèrent à bon compte l’État et criminalisent de fait tout mouvement social –, pour ne pas constater que, dans le cas ivoirien, « patriotes » et « rebelles » – leaders et troupes – sont issus du même milieu et formulent des demandes sociales analogues[7] [7] Cf. R. Marshall et C. Messiant, « De l’avidité des...
suite. De ce point de vue, les biographies de Charles Blé Goudé, « général de la jeunesse » ou « président de la rue publique », sponsorisé, selon une majorité d’observateurs, par le clan du gouvernement, ou bien de Guillaume Soro, dont le premier bulletin de salaire aurait été celui de ministre, se répondent. Dans les deux camps, on veut une répartition et un contrôle de la manne vers le bas, sur un modèle à la fois entrepreneurial et néopatrimonial totalement conforme à la politologie des « Grands », des « en haut-en haut », comme on dit à Abidjan. C’est d’ailleurs quand les crédits viennent à manquer que se développent les petits métiers de la révolte; au Nord comme au Sud, les « barragistes », racketteurs et coupeurs de route. Les « cabris morts », c’est-à-dire les étudiants sans diplôme ni avenir, n’avaient plus rien à perdre et tout à gagner à la mobilisation et à la grève. Un mouvement insurrectionnel qui s’est diffusé du nord vers le sud, puis de la capitale au moindre village.
12 Pour les leaders, la FESCI (Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire) a été et continue d’être une « école du politique[8] [8] Cf. l’article bien documenté de Yacouba Konaté, « Les...
suite », ce qui n’a en soi rien d’extraordinaire, un seuil ayant été cependant atteint avec des règlements de compte à coups de machette sur le campus, avant la rébellion de 2002.
13 Avec la mobilisation croissante des combattants, miliciens et manifestants, l’ethnicité et les structures associatives d’appartenance semblent jouer un rôle majeur, mais il faut se garder de réduire, par exemple, le pouvoir de Laurent Gbagbo au poids de son ethnie bété – 10 % de la population – ou même lui attribuer « généreusement » une influence à 30% – le vote FPI – qui équivaudrait au bloc ethnico-régional krou à l’Ouest. Ce serait en effet revenir à une vision très XIXe siècle des ethnies closes et immuables, avec des comportements stéréotypés. La vieille Völkerpsychologie : bété querelleur et anarchique, baoulé organisé et administrateur, malinké conquérant et dominateur… Comment expliquer alors les grandes manifestations spontanées d’Abidjan : plus d’un million de personnes au retour du président de Marcoussis ? N’est-ce pas toute une classe d’âge qui s’est mobilisée autour d’un noyau de représentants d’associations professionnelles ?
14 Mais on ne peut, en sens inverse, ramener la rébellion à un groupe de « terroristes armés[9] [9] Terme employé par les gouvernementaux pour s’attirer...
suite ». Distinguons deux phases :
- l’appel à des mercenaires surtout libériens et puis sierra-léonais, en septembre 2002 en zone Nord et à Bouaké, puis l’instrumentalisation d’autres factions par Abidjan s’inscrivent dans la logique de la « nomadisation guerrière ». À tel point que les deux camps ivoiriens ont fini par refouler ou liquider ces alliés encombrants[10] [10] Cf. pour le reflux des « groupes armés » après l’intervention...
suite; - l’ethnicisation par intégration de jeunes nordistes en rupture d’ordre villageois, de maginaux urbains d’Abidjan et de Bouaké, de migrants refoulés du Sud, d’ailleurs lourde de division et d’éclatement, comme avec la dyarchie Guillaume Soro vs Ibrahim Coulibaly et les sanglantes purges où le groupe du second fut massacré. Les deux ethnies Sénoufo (Soro) et Malinké (Coulibaly) pourraient s’affronter beaucoup plus violemment à l’avenir.
15 Dans l’hypothèse d’un désarmement des rebelles et d’une dissolution des milices, nul doute que l’emploi des jeunes serait une priorité déjà étudiée et programmée dans les bureaux du Quai d’Orsay et de la Banque mondiale. Ce qui suscite l’enthousiasme des « chefs » de faction : ceux-ci dressant des listes d’actifs et de sympathisants, et s’interrogeant avec inquiétude sur le sort de leurs partisans au cas où les crédits présidentiels ou rebelles viendraient à manquer.
Notes
[ 1] Yopougon, « double », peut être considéré comme FPI (Font populaire ivoirien), tandis qu’Abobo ou Anyama, les immenses quartiers nord sont terres RDR (Rassemblement des républicains) où l’élément dioula prédomine.
[ 2] Cf. Rémy Bazenguissa, « Rester jeune au Congo-Brazzaville, violences politiques et processus de transitiondémocratique », Autrement, n° 18,2001.
[ 3] Cf. Y. Marguerat, À la découverte des enfants des rues d’Abidjan, rapport du groupe de recherche GREJEM /CODESRIA sur les marginalités juvéniles, Paris, novembre 2003.
[ 4] Cf. Gadji Dagbo Joseph, L’affaire Kragbé Gnagbé, un autre regard 32 ans après, Abidjan, Nouvelles éditions ivoiriennes, 2002.
[ 5] Cf. l’article novateur de l’ethnopsychiatre Françoise Sironi, « Les stratégies de déculturation dans les conflits contemporains », Revue de psychiatrie Sud/Nord, n°12,1999.
[ 6] Crise sociopolitique en Côte d’Ivoire, violations massives des droits de l’homme, ministère délégué aux Droits de l’homme, Abidjan, décembre 2002.
[ 7] Cf. R. Marshall et C. Messiant, « De l’avidité des rebelles. L’analyse économique de la guerre civile selon Paul Collier », Critique internationale n°16, juillet 2002.
[ 8] Cf. l’article bien documenté de Yacouba Konaté, « Les enfants de la balle », dans Claudine Vidal (sous la direction de), Côte d’Ivoire, l’année terrible, Paris, Karthala, 2002.
[ 9] Terme employé par les gouvernementaux pour s’attirer les sympathies, notamment américaines; sans compter les États sahéliens à la poursuite des « émirs » de l’insaisissable Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC ).
[ 10] Cf. pour le reflux des « groupes armés » après l’intervention britannique en mai 2000 à Freetown, Albert Bourgi, « Les groupes armés à l’assaut des États », Questions internationales, n° 5,2003.
PLAN DE L'ARTICLE
- Exclusions abidjanaises et mobilisation populaire
- Modalité et graduation
- « Patriotes » et « rebelles », même combat social ?
POUR CITER CET ARTICLE
Michel Galy « « Cabri mort n'a pas peur de couteau » Notes sur jeunesse et violence dans la crise ivoirienne », Outre-Terre 2/2005 (no 11), p. 223-227.
URL : www.cairn.info/revue-outre-terre-2005-2-page-223.htm.
DOI : 10.3917/oute.011.0223.




