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Outre-Terre

2005/2 (no 11)

  • Pages : 608
  • ISBN : 2749204577
  • DOI : 10.3917/oute.011.0319
  • Éditeur : Outre-terre


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En 1972, Joseph Ki Zerbo énonce : « En Afrique, le vieillard qui quitte son village pour la ville voisine distante de quelques dizaines de kilomètres, n’accomplit pas seulement une distance géographique mais aussi une distance historique. Là-dessus, des villes comme Abidjan et Dakar ont fait pour le changement des mentalités beaucoup plus que plusieurs instituteurs réunis. » À Dakar, splendeur coloniale, succéda Abidjan. Portée par la lame de fond de la croissance de l’économie ivoirienne, dès les premières années des indépendances africaines, elle apparut dans des atours de « perle des lagunes ». Elle fascina, attira et fixa les populations venues des campagnes et des villes moyennes. Aujourd’hui, c’est une mégalopole de près de quatre millions d’habitants sur les dix-huit que compte la Côte d’Ivoire. Ville portuaire et commerciale, capitale économique, centre administratif et financier, Abidjan est une ville référence, dont l’image de marque quelque peu flétrie par la longue crise que traverse la Côte d’Ivoire depuis l’an 2000, fonctionne toujours comme un miroir aux alouettes.

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Le propos n’est pas d’instruire ici les changements des mentalités induits par le fait du développement de la ville d’Abidjan. Il vise plutôt à tenter de saisir la symbolique de la singularité culturelle de cette cité dont le chanteur Rochereau esquissa un tableau des plus élogieux, au début des années 1960 : « BelleAbidjan, rendez-vous des grands cœurs/ Abidjan, ville au bord de l’Atlantique/ [… ] Abidjan, belle métropole / Comme ton peuple est si loyal / Abidjan, tu as le monopole / Comme tu ressembles à Montréal. » D’où lui vient ce pouvoir de séduction durable ? Autour de quel noyau théorique se tisse la métaphore de l’évolution d’une telle cité ?

Voilà pourquoi

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Lorsqu’elle n’emprunte pas son nom à la figure historique de son fondateur ou à celle d’une illustre personnalité, la ville africaine se rattache souvent à une fable qui met en scène une rencontre fortuite. C’est une question qui introduit la cérémonie de baptême plaçant la ville sous l’égide de la fiction. C’est le Blanc, l’explorateur égaré, qui a l’initiative de la question.

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– « Où sommes-nous ?» s’enquiert l’Étranger qui cherche son chemin.

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– « Mbidjan » (je viens de couper des feuilles), s’explique le Tchaman.

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L’un parle en français, l’autre écoute dans sa propre langue. L’un interroge, l’autre s’explique comme un enfant pris en faute. Et comme on s’entend si bien, on finit par penser qu’on s’est compris. Tandis que, sans se douter du quiproquo, la plume sûre et alerte du voyageur se précipite et grave« Abidjan », le visage de son hôte s’éclaire du sourire gluant de celui qui cherche à noyer une forte gêne. Et le malentendu enveloppe toute la scène, y compris les approximations de la transcription. Voilà pourquoi et comment de paisibles villages de pêcheurs, le long de la lagune, ont progressivement donné naissance à Abidjan.

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En plein malentendu nous sommes, si nous tenons cette histoire pour vraie. Car : « le nom Abidjan, loin d’être une création française, est le nom propre du lieu où habitent les Bidjan. Kwé de la région de Bingerville et Bidjan sont deux branches d’un même groupe ethnique appelé improprement les Ebrié. Les Ebrié se nomment eux-mêmes Tchaman. Ce nom veut dire “ceux qui ont été choisis, les élus” [1]  Cf. Henriette Diabaté, Léonard Kodjo, Notre Abidjan,... [1]  ».

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« En plein malentendu vous naviguez si, à Abidjan, vous venez pour retrouver la France en Afrique », écrivait Naipaul en 1984 [2]  V. S. Naipaul, Sacrifices, Paris, Albin Michel, 19... [2] . Si le rapport Europe-Afrique, colonisateur-colonisé fut structurant, il a surtout établi des rapports complexes.

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Malentendu et même malveillance il y a, lorsqu’à la suite d’une certaine anthropologie, on réduit la singularité du fait urbain africain à un prétendu processus de déruralisation pour mieux le nier et sous-entendre : « L’Afrique traditionnelle ne connaît pas la ville; la ville n’est pas faite pour les Africains… »

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Non ! La ville africaine n’est ni un effet de la détribalisation des sociétés de base ni une résurgence villageoise. En amont des villes précoloniales, les fouilles de Djenné Djeddo font remonter le fait urbain en Afrique au moins au IIIe siècle avant Jésus-Christ. John Thornton [3]  Cf. John Thornton, « Demography and history in the... [3] a établi qu’en 1700, l’empire du Kongo, qui comptait des cités de plus de 30000 habitants, avait un taux d’urbanisation de 20 %. Par ailleurs, eu égard à la jeunesse de la population, nombreux sont les citadins qui, dans l’Afrique contemporaine, n’ont jamais vu le village de leur père ou de leur grand-mère, et dont la réalité sociologique de base, c’est le quartier, la ville. En définitive, ils sont des citadins purs et durs. Disons-le tout net : même si la culture de la mémoire africaine de la ville demande à être consolidée, l’Afrique n’a pas attendu la rencontre avec l’Occident pour découvrir le fait urbain, même si le développement des mégalopoles comme Lagos, Abidjan, Nairobi relève à titre principal d’un processus de modernisation-occidentalisation.

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En ce qu’Abidjan succède à Bassam et à Bingerville, qui furent les capitales de la colonie avant elle, elle s’inscrit d’emblée dans un réseau qui en fait un lieu médian entre ces deux premières villes. Par son port, son chemin de fer, son réseau de routes, la ville se trouve raccordée aux horizons lointains qu’ouvre la mer, à l’arrière-pays, et aux pays de la sous-région dont la Haute-Volta, le Mali, le Niger. Elle construit et contrôle un réseau dont elle devient l’un des principes actifs, au point de devenir tour à tour le chef-lieu de la colonie, la capitale de la colonie puis de l’État, et la première métropole de la sous-région. Il s’ensuit une centralité hégémonique qui ordonne l’économie, l’histoire et la culture. C’est Abidjan qui donne le ton, qui indique le cap à suivre à l’ensemble du pays et de la sous-région. C’est elle qui diffuse les informations et les modes, et c’est à partir d’elle que s’inventent les éléments d’une civilisation du loisir qui bat la mesure de l’évolution culturelle globale de la société.

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On ne le souligne pas assez : parce qu’elle est le chef-lieu du pouvoir d’État et de ses représentations, la ville est un centre de décision. C’est là que ça se passe. L’homme de la campagne qui vient en ville se rapproche du centre de décision et c’est en tant que porteur de nouvelles qu’il revient au village, où on l’attend pour l’entendre expliquer comment va le monde. Ferdinand Oyono [4]  Ferdinand Oyono, Le vieux nègre et la médaille, Paris,... [4] a décrit avec un humour décapant cette attente fiévreuse des hommes du village, qui érigent l’homme qui revient de la ville sur le piédestal de celui qui sait. La ville est aussi le centre des loisirs qui manquent au village, où les jeunes déclarent tous s’ennuyer. L’exode rural se nourrit de l’espérance d’une vie meilleure dont la clé de voûte est l’accès aux promesses de la modernité : pouvoir s’offrir des repas de commis, s’habiller à la mode, aller voir les plus grand clubs de football, l’ASEC et l’Africa, dans leurs confrontations épiques, danser et boire dans les bars-dancings, aller à la plage, aller dans les grands magasins…

Alloco, attiéké-poisson, zouglou et maquis

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« Repas de commis », avons-nous dit tantôt. Savez-vous que c’est très exactement le sous-titre de l’alloco pour les Baoulés ? Alloco, « déshabillé de plantin à l’huile de palme », diraient les chefs cuisiniers; ce mets, tout comme, du reste, le foutou-sauce graine, l’attiéké-poisson dit garba, intègre la carte des éléments essentiels de la gastronomie ivoirienne. Autant une journée sans garba est, pour l’enfant, une journée bâclée, autant il aura manqué quelque chose à une réception, une fête où l’attiéké et le foutou-sauce graine ne sont pas au menu. Mais alors, pourquoi et comment la banane, qui est un objet de consommation courante dans tout le golfe de Guinée, atterrit-elle seulement sur les tables de Côte d’Ivoire comme alloco ? Pourquoi et comment le manioc, bien connu dans tout le golfe de Guinée, donne-t-il de préférence le gari au Togo, l’attoufou au Ghana et l’attiéké puis le garba en Côte d’Ivoire ?

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Longtemps en concurrence avec le café, dit aboki, proposé aux abords des marchés, des entreprises et des rues passantes, le garba, initialement nourriture des dockers, s’impose définitivement avec l’intégration systématique des cubes d’assaisonnement industriel, notamment le cube Maggi, à la fin des années 1980, comme formule unique de déjeuner à l’ensemble de la jeunesse, sans distinction de classe ou de quartier. En définitive, cet ordinaire des enfants et des travailleurs qui veulent manger solide et savoureux s’est imposé par la rencontre métisse de savoir-faire hétérogènes : le savoir-faire traditionnel des femmes tchaman, propriétaires terriens d’Abidjan et productrices d’attiéké, le savoirfaire d’hommes venus du Niger, qui ont démontré une maîtrise inégalée en matière de protéines animales en général, et de thon grillé en particulier. Cette rencontre ayant lieu dans la gargote du Nigérien.

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Goethe a longuement élaboré une idée déjà présente chez Herder : les peuples prennent la parole et communiquent entre eux dans leur poésie. Les nations prennent ainsi conscience les unes des autres, se comprennent, et à défaut de s’aimer, elles apprennent à se tolérer : « Les particularités d’une nation sont un peu comme sa langue et sa monnaie, elles facilitent la communication, elles seules la rendent parfaitement possible. » L’attiéké, l’alloco, le foutou-sauce graine, font partie de la poésie des peuples de Côte d’Ivoire. Tout comme, du reste, le français populaire ivoirien et sa version hard et jeune dite nouchi. Chacune de ces deux langues opèrent dans le zouglou, cette musique initiée par les jeunes en rapport avec les mouvements de contestation des étudiants, au début des années 1990. Le zouglou [5]  Cf. Yacouba Konaté, « Génération Zouglou », dans Cahiers... [5] est un élément du génie des peuples ivoiriens.

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Eu égard au naturalisme dans lequel on a tendance à la mettre à tremper, la notion de génie national est une notion à manier avec des pincettes. N’empêche qu’elle ouvre sur les questions de la prégnance des traits d’identité. En effet, ces mets, ces langues, cette musique, ne sont pas de toute éternité. Ils ont été promus, non pas au forceps d’un volontarisme officiel qui les aurait identifiés et imposés, mais par l’ingéniosité, les intérêts d’une société civile pluriethnique, cosmopolite. En 1982, la ville est encore capitale de la Côte d’Ivoire, et elle compte 1600000 habitants lorsque François Kouakou Nguessan note : « Le caractère cosmopolite de la capitale ivoirienne s’affirme au fil des années. Elle compte aujourd’hui 350000 Africains non-ivoiriens et près de 100000 étrangers non-africains. Ses zones d’influence directes du pays sont formées par un hinterland de près de 30 millions de personnes que constituent les États de Haute-Volta, du Mali, du Niger, de la Guinée et du Ghana [6]  Cf. François Kouakou Nguessan, « Le maquis abidjanais :... [6] . »

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Quand au début des années 1970, le maquis, cette forme de gargote, lève, il n’attend rien de la puissance publique. Il repose exclusivement sur des initiatives individuelles de femmes apolloniennes qui, à Treichville, proposent une version améliorée des restaurants de fortune qui accompagnent les travailleurs sur les nombreux chantiers de la cité. N’empêche que le maquis produit et reproduit des maquis, tout en produisant et reproduisant des habitus. Le maquis figure un espace public spécifique qui accélère, amplifie la circulation de l’information, dramatise l’information elle-même, au point qu’au début de la crise politique qui conduira le président Félix Houphouët-Boigny à rouvrir la page du multipartisme, un ministre de la République a cru devoir demander aux Ivoiriens d’arrêter de parler de politique dans les maquis et dans les autobus. Là où l’on voit que les autobus ne transportent pas simplement des passagers, mais aussi des rumeurs et des informations. Ce n’est pas de sitôt qu’on verra à Abidjan un transport public acquérir la réputation de première bibliothèque publique nationale. Dans les transports publics surchargés et surchauffés, on discute de football, de problèmes sociaux et de politique. L’ambiance n’y est guère propice à la lecture. En revanche, on est au cœur de la problématique de l’espace public. Sous ce rapport, les transports publics, dans une certaine mesure, et les maquis, dans une très grande mesure, sont des espaces publics, c’est-à-dire des lieux d’expression plurielle où se forme l’opinion publique.

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Maquis, autobus et la rumeur, dite ici « Radio-Treichville », codent et décodent les flux d’informations et de paroles, tandis que les populations les soumettent à une réévaluation permanente. Frappé de décote, l’autobus l’est, déclassé qu’il est désormais par les gbagbas (minicars affectés au transport public des passagers) d’une part, par le woro-woro (véhicule de tourisme affecté au transport collectif des passagers) d’autre part. En revanche, le maquis est monté en puissance. Sortant des coins obscurs, il s’installe dans les rues les plus célèbres. Tournant progressivement le dos à la « viande de brousse » et au fameux agouti que les gourmets allaient y rechercher, il simplifie les procédures et se spécialise en grillades. Les élites sociales ne tardent pas à y rejoindre les masses prolétarisées. Répondant à la poussée de ces nouvelles clientèles, le maquis s’applique des nouvelles exigences d’hygiène, de salubrité et de confort, se stratifie. S’équipant de sono, il devient une borne de diffusion de la musique de variétés.

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Les quelque 20000 maquis qu’on décomptait dans les dix communes d’Abidjan en l’an 2000 se présentent en tant qu’unités de production économique et sociale. Celles-ci induisent des effets positifs dans des domaines variés : l’industrie alimentaire (la bière), l’agro-alimentaire (les légumes, la volaille, les poissons), la gastronomie, l’industrie culturelle (les cassettes), l’art et l’artisanat (les peintres d’enseignes)… Bon nom ne saurait mentir ! Voilà comment, initié comme une stratégie de résistance générale contre la cherté de la vie, l’occidentalisation des mœurs alimentaires, la restriction des espaces critiques, le maquis s’invente comme un espace public qui contribue à la promotion de la gastronomie, de la musique et des français populaires ivoiriens.

Du français populaire ivoirien au nouchi

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Dans la somme intitulée Le Français hors de France, Laurent Duponchel [7]  Cf. Laurent Duponchel, Le Français hors de France,... [7] signale que « certains » anglophones, en réponse à la rubrique Langues parlées qu’on retrouve sur bien des formulaires, notent « créole ivoirien ». Reconnaissance bon marché sans doute, simplification hâtive, sûrement, car là où des Américains entendent du « créole ivoirien », les locuteurs de cette langue entendent « parler français », tout simplement. À la différence de Dakar, Bamako, ou Cotonou, où il est constant de rencontrer de jeunes enfants qui ne comprennent pas ou ne parlent pas français, Abidjan est une ville où le français n’est plus seulement la langue officielle, mais aussi une des langues nationales. Le français populaire ivoirien dit, « français de Moussa », répond à la nécessité d’une communication minimale imposée à des hommes de langues différentes (Claude Hagège), venus des villages de Côte d’Ivoire et de la sous-région ouest~africaine. Le français de Moussa, c’est le français langue officielle et langue du pouvoir, appréhendé du point de vue du bas de l’échelle sociale par des locuteurs sans compétence. Suite discontinuée du français des tirailleurs qu’Amadou Hampaté Bâ appelle « forofifon naspa », il est une antithèse du « français tout neuf, couleur rouge vin de Bordeaux [8]  Amaddou Hampaté Bâ, L’étrange destin de Wangrin, Paris,... [8]  ».

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Le français populaire ivoirien dit « français de Moussa », « de Dago » ou « de Zézé » (héros de bandes dessinées dans l’hebdomadaire Ivoire Dimanche), accélère son déploiement durant les années 1970, celles de la croissance ivoirienne qui supporta l’appellation merveilleuse de « miracle ivoirien ». Sa promotion bénéficia de l’appui de la télévision où, pendant des années, le dimanche ouvrit de larges plages horaires à Toto et Dago, deux humoristes tâchant de tout dire à ce niveau de langue. En revanche, le nouchi s’adosse à un contexte moins idyllique. Il pointe au creux des années de crise économique et sociale, vers 1984.

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Tandis que le locuteur du français standard est de toute tranche d’âge, celui du français de Moussa se situe dans une tranche d’âge au-dessus de la quarantaine. Celui qui fait des pirouettes en nouchi est un jeune homme. Lycéen ou déscolarisé, il connaît la syntaxe française, mais choisit de ne pas la célébrer. Il préfère en déjouer les attentes. Désinvestissant la langue française de l’aura de la réussite sociale, les jeunes Abidjanais qui, de plus en plus, ont un quotidien mais pas de futur, se soûlent de sous-culture, combinent les musiques ivoiriennes de base avec le reggae et le rap. Et Alpha Blondy [9]  Cf. Yacouba Konaté, Alpha Blondy. Reggae et société... [9] va délocaliser le reggae jamaïcain, instituant Abidjan comme troisième capitale mondiale de cette musique, après Kingston et Londres. Ces cadets parlant nouchi sur les campus universitaires donnèrent à la Côte d’Ivoire sa véritable première musique nationale : le zouglou.

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Abidjan n’est pas seulement la troisième capitale mondiale du reggae, elle est très certainement aussi la deuxième capitale de la musique congolaise, après Kinshasa, et la deuxième capitale de la musique mandingue après Bamako. Dans un contexte social et politique relativement calme, stabilisé qu’il est par la figure de Félix Houphouët-Boigny, le monde des arts et de la culture semble se laisser porter sur les ailes du libéralisme ambiant. Les médias audio-visuels sont restés ouverts aux œuvres musicales d’où qu’elles viennent. Des personnes ressources des arts et de la culture ont été encouragées par les pouvoirs publics à s’installer et à travailler en Côte d’Ivoire : Manu Dibango, Boncana Maiga pour la musique, Condé et Souleymane Koly, Wéré Liking pour le théâtre et la danse. Chris Seydou, Pathé O, Alphadi, Alpha Sidibé, font de la ville la première capitale de la mode, inscrivant les défilés de mode dans les événements qui déplacent des publics. La coopération culturelle internationale, par l’action du Centre culturel français et du Goethe-Institut, a soutenu la diffusion des spectacles et la professionnalisation des acteurs culturels. Le développement conjoint de l’industrie du disque et des médias, à la faveur des innovations technologiques, conduit à l’éclosion d’une civilisation du loisir. Portée par la forte adhésion de la jeunesse aux concerts de musique, soutenue par des festivals et des circuits artistiques et culturels de plus en plus nombreux, la propension des jeunes et des moins jeunes à sortir encourage les organisateurs de spectacles à prendre des initiatives, lesquelles concourent à l’amélioration du niveau général des productions. Ces éléments n’établissent pas seulement Abidjan comme la plaque tournante de la musique africaine de variétés, mais aussi comme le lieu de gestion des droits d’auteurs.

Lieux propres

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Abidjan n’est ni un concept, ni un idéal. Le concept d’une cité abidjanaise à l’instar de la modélisation de la cité athénienne ou romaine, tel qu’établi par Fustel de Coulanges et Braudel, n’est pas encore théoriquement formulé. À la différence de la cité antique qui se thématise comme le troisième moment qui « marque le terme d’une évolution inaugurée avec la famille indo-européenne et exprime l’extension maximale du lien social enté sur ces vieilles croyances [10]  Francois Hartog, dans Fustel de Coulanges, La cité... [10]  », l’essor d’Abidjan n’est pas déclinable selon les paradigmes aînés-cadets, maîtres-serviteurs, patriciens-plébéiens. Il ne s’inscrit pas non plus sur la ligne d’horizon du remplacement des vieilles croyances par l’islam ou le christianisme. Abidjan n’est pas davantage réductible à l’exemplarité d’une colonisation réussie.

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Le 7 août 1934, lors de l’érection d’Abidjan en capitale de la colonie de Côte d’Ivoire, le gouverneur Reste prédit à Abidjan un avenir radieux : « Regardez la carte, jetez un regard sur toutes ces routes qui partant des rives de l’océan vont jusqu’à l’intérieur des terres, routes créatrices de vie, routes porteuses de peuples. Voyez toutes ces villes : Grand-Bassam, première capitale; Bingerville, thébaïde splendide au milieu de jardins magnifiques; Abidjan, la capitale que nous fêtons aujourd’hui, la grande ville de l’avenir, car le jour est proche où les navires mouilleront dans son port : alors elle deviendra le grand entrepôt de tout le monde [11]  Source : H. Diabaté, L. Kodjo, op cit, p. 68. [11] . » Cette vision prospective de la ville qui transforme et domine les éléments naturels dont le fleuve, la mer, pour développer l’agriculture et le commerce, créant au passage des rapports de production qui rendent indispensables l’État, les fonctionnaires, les prolétaires, le souverain, relevant, selon la phraséologie marxiste, du mode de production asiatique.

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Selon François Fourquet et Louis Murard [12]  Cf. François Fourquet, Louis Murard, Les équipements... [12] , les équipements collectifs qui définissent la ville se disposent comme des réponses à quatre questions fondamentales : où travailler ? Où habiter ? Comment circuler ? Où se récréer ? Les plans de développement élaborés pour la colonie de Côte d’Ivoire, et qui ont consisté en un ensemble de grands travaux à forte intensité de main-d’œuvre (le percement du canal de Vridi et le développement du port d’Abidjan, le développement du chemin de fer Abidjan-Niger, la construction des routes par l’imposition des travaux forcés, le développement de l’économie de la plantation autour des spéculations dont le café et le cacao… ), ont répondu essentiellement aux trois premières questions, créant les conditions nécessaires, mais non suffisantes, au rayonnement d’Abidjan comme la plaque tournante des hommes d’affaires et des artistes de l’Afrique de l’Ouest et du Centre.

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La modernité de la ville correspond à une autre dynamique : l’information. La ville « rassemble et métabolise toutes chaînes productives hétérogènes [… ]. Elle n’est pas simplement une machine thermodynamique, elle est avant tout une machine informationnelle qui code et décode les flux d’énergie, décuple la puissance productive du travail social par des opérations de coupure, de mélange, de recoupement des procès de production de toutenature [13]  Ibid., p. 33-34. [13] . » Si l’essor économique d’Abidjan s’inscrit dans des procédures d’appropriation de l’espace urbain en même temps que le prix du m2, c’est la valeur symbolique de la ville qui augmente. La valeur symbolique donne au territoire toute sa profondeur sociale et historique. Elle ne se fonde ni sur les infrastructures ni sur l’organisation administrative.

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Le modèle de la ville coloniale segmentée en quartiers spécialisés articule un modèle induit par la révolution industrielle et révèle l’espace urbain comme un champ ouvert sur la lutte pour le pouvoir. Récusant le mécanicisme qui a conduit bien de chercheurs à entrevoir une « liaison active entre l’infrastructure économique et l’organisation moderne de l’espace, entre technologie avancée et développement urbain », Pierre Kipré indique que « dans la plupart des pays du Tiers-Monde, cette corrélation n’est pas aussi directe. L’innovation et la modernisation peuvent parfois coïncider avec le fait urbain sans pour autant se confondre avec lui [14]  Cf. Pierre Kipré, Villes de Côte d’Ivoire, 1893-1940,... [14]  ». Parce que la modernisation prend corps dans un espace qui n’est pas une table rase, des distorsions interfèrent entre l’espace réel et l’espace vécu, l’espace mental et intellectuel et l’espace géographique. C’est dans ces interstices que chaque ville invente ses lieux propres comme des espacestemps.

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Toute ville se construit d’une histoire composite qui se nourrit de la doxa, c’est-à-dire de l’opinion et de la rumeur comme matière première. Si aucune ville ne peut faire l’économie d’un récit du commencement, c’est parce que la ville ne repose pas seulement sur des bureaux et des saisons, mais aussi sur des espoirs et du rêve. Les vitrines des magasins, les défilés de mode, les concerts de musique, les matchs de football, les foires, les baratins des bonimenteurs à la Sorbonne, les soirées d’enfer à la rue Princesse, ou à la place Ficgayo [15]  Ficgayo : foire industrielle, culturelle et gastromique... [15] , la rivalité ancienne entre Adjamé et Treichville, le voisinage compétitif entre Yopougon et Abobo… : sans ceci et cela, Abidjan ne serait plus vraiment Abidjan.

Notes

[1]

Cf. Henriette Diabaté, Léonard Kodjo, Notre Abidjan, Mairie d’Abidjan et Ivoire Média, 1991, p. 15.

[2]

V. S. Naipaul, Sacrifices, Paris, Albin Michel, 1984.

[3]

Cf. John Thornton, « Demography and history in the Kingdom of Kongo, 1550-1750 », dans Journal of African Story 38/4,1977. Et du même, The Kingdom of Kongo : Civil War and Transition, 1641-1718, Madison, 1983.

[4]

Ferdinand Oyono, Le vieux nègre et la médaille, Paris, UGE, 10/18,1970.

[5]

Cf. Yacouba Konaté, « Génération Zouglou », dans Cahiers d’Études africaines, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, Paris, 2003, p. 777-796.

[6]

Cf. François Kouakou Nguessan, « Le maquis abidjanais : un lieu de restauration ou de conscientisation ?», Kasa Bya Kasa, Revue ivoirienne d’anthropologie et de sociologie, n° 1, août-octobre 1982, IES, université d’Abidjan, 1982, p. 121.

[7]

Cf. Laurent Duponchel, Le Français hors de France, Paris, Honoré Champion, 1979, p. 402.

[8]

Amaddou Hampaté Bâ, L’étrange destin de Wangrin, Paris, UGE, 10/18,1973, p. 51.

[9]

Cf. Yacouba Konaté, Alpha Blondy. Reggae et société en Afrique noire, Abidjan et Paris, Ceda et Karthala, 1987.

[10]

Francois Hartog, dans Fustel de Coulanges, La cité antique, Paris, Champs Flammarion, 1984, p. 16.

[11]

Source : H. Diabaté, L. Kodjo, op cit, p. 68.

[12]

Cf. François Fourquet, Louis Murard, Les équipements du pouvoir, Paris, Union Générale d’éditions, Collection 10/18, Recherches 13, Paris, 1976.

[13]

Ibid., p. 33-34.

[14]

Cf. Pierre Kipré, Villes de Côte d’Ivoire, 1893-1940, tome 1, Fondations des villes coloniale s, p. 6.; et aussi tome 2, Économie et société, Abidjan, Nouvelles Editions Africaines, 1985.

[15]

Ficgayo : foire industrielle, culturelle et gastromique de Yopougon.

Plan de l'article

  1. Voilà pourquoi
  2. Alloco, attiéké-poisson, zouglou et maquis
  3. Du français populaire ivoirien au nouchi
  4. Lieux propres

Pour citer cet article

Konaté Yacouba, « Abidjan : malentendu, poésies et lieux propres », Outre-Terre 2/ 2005 (no 11), p. 319-328
URL : www.cairn.info/revue-outre-terre-2005-2-page-319.htm.
DOI : 10.3917/oute.011.0319


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