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| Outre-Terre 2005/3 (no 12) | 23 € |
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AuteurKarin Fischer du même auteur
maître de conférences, université d’Orléans.« Enseigner la nation », c’est naturellement, dans le cadre irlandais, privilégier dans un premier temps le point de vue de l’État existant, c’est-à-dire de la République d’Irlande. Quiconque s’intéresse au problème nord-irlandais ne peut d’ailleurs pas faire l’économie d’un examen de la situation en Irlande du Sud, puisque se pose toujours la question de l’unification ultime et des positions des uns et des autres.
2 La République d’Irlande est à cet égard une bonne illustration des ambiguïtés liées à la double définition du mot « nation », la nation comme État et/ou comme peuple, dans la mesure où le projet de construction d’un État-nation qui inspirait ses fondateurs se trouve encore aujourd’hui entre réalisation et aspiration inassouvie.
3 Cette inadéquation entre l’État qui existe depuis maintenant plus de quatrevingts ans et la nation irlandaise, au sens du peuple subjectif, se reflète dans des choix terminologiques à forte connotation géopolitique : les Irlandais du Sud appellent le plus souvent la République d’Irlande Ireland, utilisant le terme employé pour désigner l’ensemble de l’île, et au contraire pratiquement jamais le mot gaélique « Éire », qui est pourtant lui aussi une appellation officielle ancrée dans la Constitution, mais qui en est venu à désigner, trop précisément à leur goût, la partie sud de l’île. Cette dernière appellation est ainsi boudée par les auteurs de manuels du Sud, alors qu’elle apparaît dans plusieurs manuels scolaires nord-irlandais récents pour désigner la République, ce qui permet à leurs auteurs d’éviter cette annexion symbolique que pourrait représenter l’utilisation, à leur sens abusive, du mot « Irlande » dans un tel cadre[1] [1] Par exemple le titre d’un manuel nord-irlandais pour le...
suite.
4 Dans l’État libre d’Irlande devenu République d’Irlande en 1949, le discours historique des manuels utilisés jusqu’aux années 1960 était fondé sur une identité nationale gaélique et catholique, dans la droite ligne du nationalisme culturel développé au cours du XIXe siècle. Ce discours historique avait une dimension téléologique forte puisque l’histoire irlandaise, c’est-à-dire celle du peuple gaélique-catholique, conduisait inéluctablement à l’indépendance nationale de 1922, le problème étant que l’objectif national affiché, en réalité, n’était pas encore atteint puisqu’il concernait l’ensemble de l’île, donc aussi sa partie nord-est, à majorité protestante. La logique postcoloniale était claire et revendiquée : il s’agissait d’affirmer la différence constitutive de l’Irlande catholique vis-à-vis de la Grande-Bretagne protestante.
5 Dans un tel contexte, cependant, il était à la fois paradoxal et logique qu’un esprit « partitionniste » se développe de fait dans le nouvel État malgré des objectifs déclarés inchangés[2] [2] Cf. Clare O’Halloran, Partition and the Limits of Irish...
suite, le caractère épineux des positions sur l’Irlande du Nord se trouvant illustré par les manuels scolaires. Jusqu’aux années 1960, le fait que les manuels du Sud véhiculaient dans l’ensemble une idéologie nationale gaélique et catholique se traduisait en effet par une tendance à ignorer les protestants en général, et ceux du Nord en particulier, en dehors des héros protestants du nationalisme irlandais comme Wolfe Tone ou Charles Stewart Parnell, admis en tant qu’individus d’exception. Ces manuels s’arrêtaient d’ailleurs pour la plupart à la fondation de l’État libre d’Irlande, voire même à la rébellion de 1916, et ce n’est qu’à partir des années 1970 que les auteurs ont commencé à traiter l’histoire du nouvel État, et donc à se poser aussi la question du traitement de l’histoire de l’Irlande du Nord. La réponse restait au demeurant souvent négative puisque, même dans les manuels des années 1980, ce sont le manque d’intérêt et une certaine distance vis-à-vis de la région restée sous contrôle britannique qui semblaient s’imposer[3] [3] John Coakley, « The Northern Conflict in Southern Irish...
suite.
6 Dans le Sud toujours, les représentations identitaires irlandaises ont cependant commencé à profondément évoluer dès les années 1970 ; il suffit d’examiner tant les générations successives de manuels que les réformes des programmes du primaire et du secondaire pour se rendre compte que les évolutions directement liées à la représentation des protestants irlandais en général et de l’Irlande du Nord en particulier accompagnent pas à pas les tentatives de résolution politique.
7 C’est d’abord la question de l’identité nationale irlandaise qui fait l’objet d’un réexamen, les auteurs admettant pour la première fois clairement ce que pouvait avoir de vain la recherche d’une identité pure, non souillée par des influences extérieures, alors qu’une conception « raciale » (au sens du XIXe siècle) de cette identité prédominait encore quelques années auparavant. Les contributions des Celtes, des Vikings, des Normands et des descendants des colons au développement de l’Irlande sont alors évoquées avec un certain souci d’équilibre, et l’identité irlandaise se présente dès lors comme l’amalgame d’influences diverses[4] [4] James Bennett, « History Textbooks in Primary Schools...
suite, donc comme plus « inclusive » de la nation irlandaise.
8 On pourrait supposer que les évolutions ultérieures n’ont fait qu’accentuer cette nouvelle perspective, ce qui est dans une large mesure le cas, du moins quant à l’identité. Mais les manuels récents illustrent aussi certaines limites révélatrices, notamment en ce qui concerne l’histoire nord-irlandaise.
9 Première évolution significative : l’idée d’une « nation irlandaise » est désormais évoquée explicitement dans les chapitres sur le XIXe siècle et tous les auteurs présentent la nation comme un phénomène moderne, alors qu’avant les années 1970 on faisait systématiquement remonter l’émergence de la nation irlandaise à la période celte. Dans le même temps, il est très frappant de constater que les manuels récents évitent à l’évidence le terme de « nation » à propos de la République d’Irlande et de sa population et qu’ils s’en tiennent le plus souvent au terme d’« État ». Le mot « nation » apparaît nettement moins souvent, et il a complètement disparu des titres, alors que les manuels des années 1960 et même du début des années 1970 proposaient des titres d’ouvrages ou de chapitres comme The March to Nationhood, ou Nationhood tout court pour annoncer l’histoire de l’État irlandais[5] [5] Cf. par exemple Norman Atkinson, The March to Nationhood,...
suite.
10 Les quelques occurrences qui subsistent montrent cependant qu’il y a toujours équivalence entre nation irlandaise et Irlande du Sud : l’emploi du terme semble se justifier par l’idée que, en Irlande, c’est l’État qui fait la nation et non plus la nation qui fait l’État, alors que cette seconde proposition était au fondement de la légitimation du combat des nationalistes culturels irlandais au début du XXe siècle. La répartie publique de De Valera à Churchill, le 17 mai 1945, au sujet de la neutralité de l’Éire, est ainsi évoquée en ces termes : « Lorsque De Valera quitta les studios de Radio Éireann [… ], il fut accueilli par la foule venue lui exprimer son soutien. Ce fut l’un de ses plus grands moments, la nation entière l’appuyait[6] [6] Cf. Eamonn Brennan, Ages Ago for Sixth Class, Dublin, Folens,...
suite. » Cet emploi du mot « nation » reste cependant rare. On trouve davantage d’occurrences de « national », adjectif souvent lié au concept d’« État », qui peut être synonyme de « public » et ne signifie pas nécessairement « national » – ce qui peut prêter à confusion; les manuels l’emploient d’ailleurs presque systématiquement par référence à des institutions publiques de l’État irlandais d’après 1921, date de la partition, telles l’armée ou la compagnie aérienne.
11 Ces représentations auront une conséquence directe sur les choix de traitement : dans quatre des cinq collections de manuels du primaire examinées pour les années 1990[7] [7] Liam Campbell, Working through History : Books 1,2,3,...
suite, qui pourtant adoptent une approche chronologique couvrant maintenant presque toute l’histoire irlandaise, l’Irlande du Nord n’apparaît que de manière très ponctuelle dans des chapitres sur l’Irlande du Sud comme « Un nouvel État est né », « L’Irlande moderne » (The March of Time), ou encore « L’Irlande indépendante » (Time Traveller 4).
12 Dans le même temps, il importe de signaler que l’histoire, au moins politique, de l’Irlande du Nord est maintenant, de façon plus explicite depuis 1989[8] [8] Cf. An Roinn Oideachais, The Junior Certificate – History...
suite, obligatoire dans le second degré. Par contre, comme le programme d’histoire sociale irlandaise du Junior Certificate (fin du collège) n’évoque pas explicitement l’Irlande du Nord, les manuels, jouant toujours sur l’ambiguïté du mot « Irlande », se sont repliés sur des descriptions de la société sud-irlandaise.
13 La situation dans le primaire ne peut donc être interprétée en tant que « survivance », mais comme révélateur, puisqu’elle trouve un écho dans semblable traitement de l’histoire sociale.
14 En revanche, l’évacuation du terme de « nation » est encore plus marquée dans les manuels du secondaire, les auteurs faisant d’ailleurs généralement preuve, assez logiquement, de davantage de nuance et de prudence. Le terme n’apparaît pratiquement plus que pour qualifier l’Irlande de manière indirecte ou dans des citations en rapport avec le début du XXe siècle. Dans Focus on the Past, par exemple, on peu lire ce passage de Dublin Made Me, de C. S. Andrews : « Les exécutions [de 1916] frappèrent d’horreur la nation[9] [9] Cf. Gerard Brockie, Raymond Walsh, Focus on the Past 1994,...
suite. » Et ailleurs : « On les appelait nationalistes parce qu’ils pensaient que l’Irlande était une nation à part entière, et non pas seulement une partie de la Grande-Bretagne[10] [10] Cf. M. E. Collins, Peter Gallagher, Jim Byrne, John Keogh,...
suite. » Seule occurrence plus directe dans ce dernier manuel : « L’Irlande était restée neutre pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette décision avait isolé le pays des autres nations[11] [11] Ibid. , p. 39. ...
suite. »
15 Dans les manuels du secondaire, les chapitres consacrés à l’Irlande du Nord couvrent son histoire pratiquement jusqu’à nos jours et proposent un récit pour l’essentiel didactique, ce qui n’empêche pas les auteurs de rechercher l’impartialité. Il en résulte dans l’ensemble une certaine mise à distance, comme si les problèmes nord-irlandais ne concernaient plus directement l’Irlande du Sud, ce qui faciliterait d’ailleurs l’attitude de neutralité affichée : en témoignent certaines formulations comme « Un peuple divisé » pour le chapitre concernant la société nord-irlandaise[12] [12] Gerard Brockie, Raymond Walsh, op. cit. , p. 329. ...
suite.
16 Très peu nombreux sont les passages qui invitent les élèves à problématiser la question. Les articles 2 et 3 de la Constitution de 1937, qui revendiquaient le contrôle de toute l’île, sont souvent cités tels quels dans les manuels du Sud publiés avant 1998 – certains sont encore utilisés dans les écoles – sans que les élèves soient amenés à s’interroger sur le contexte et ses implications[13] [13] Cf. par exemple Edmund O’Donovan, Discovering Times Past...
suite. Ces deux articles ont pourtant été reformulés en 1998-1999, en vertu de l’accord du Vendredi saint, et leur nouvelle rédaction plébiscitée par référendum : la revendication de contrôle y est devenue une aspiration.
17 On ne trouve dans la demi-douzaine de manuels étudiés pour les années 1990 que deux passages relatifs à l’attitude de la République d’Irlande face à l’Irlande du Nord, passages qui, pour être fort peu nombreux, n’en sont pas moins significatifs de l’évolution du Sud.
18 Ainsi, dans New History in Context 2 :
19
« Les “troubles” ont conduit les habitants de la République à repenser leur attitude vis-à-vis de l’Irlande du Nord. Depuis 1922, les chefs politiques comme De Valera parlaient constamment de mettre fin à la partition. Ils ne prêtaient aucune attention à ce que voulaient les unionistes.
« La population de la République a commencé à se demander pourquoi les unionistes redoutaient précisément le rattachement au sein d’une Irlande unie et à se poser des questions :
« – était-il juste d’obliger les unionistes à faire partie de la République contre leur gré ?
« – les articles 2 et 3 et la revendication sur le Nord étaient-ils légitimes ?
« – les protestants du Nord avaient-ils raison d’affirmer que, dans la République, la vie était contrôlée par l’Église catholique[14] [14] Cf. M. E. Collins, Peter Gallagher, Jim Byrne, John Keogh,...
suite ? »
20 Les auteurs choisissaient ici de n’évoquer que les protestants d’Irlande du Nord.
21 Autre point de vue critique sur les positions du Sud dès lors que le conflit armé a éclaté : « Les gens n’avaient de compassion que pour les catholiques d’Irlande du Nord. Nombreux étaient ceux dont le point de vue simpliste sur l’unification ne tenait aucun compte des sentiments unionistes dans le Nord[15] [15] Gerard Brockie, Raymond Walsh, op. cit. , p. 313. ...
suite. »
22 D’autres constantes d’avant les années 1970 ont presque disparu en Irlande du Sud, notamment l’utilisation d’adjectifs ou de pronoms possessifs ponctuant le récit historique, comme « notre pays ». Dans les nouveaux manuels, la marque du possessif, lorsqu’elle apparaît, a souvent un sens plus large qu’auparavant et rappelle aux destinataires leur part d’identité européenne (« notre passé celtique » fait référence aux Celtes d’Europe, « nos ancêtres du Moyen Âge » à l’époque médiévale européenne[16] [16] Ibid. , pp. 43,73 ; Edmund O’Donovan, op. cit. ,...
suite).
23 C’est d’ailleurs à cet égard que se séparent nettement programmes et manuels du Sud et du Nord : dans le premier cas, le propos se veut organisé à la fois sur l’histoire irlandaise et sur celle de l’Europe entendue pour l’essentiel comme Europe de l’Ouest, parfois au détriment d’une contextualisation britannique qui, historiquement, se justifierait ; dans le second cas, on traite bien de certains aspects de l’histoire européenne utiles à la compréhension de l’histoire irlandaise et/ou britannique, mais l’Europe reste tenue à distance. Cette divergence traduit celle des positions de la République d’Irlande, très proeuropéenne jusqu’à une période récente – ce qui lui permet de trouver sa place dans un ensemble dépassant ou contournant le grand voisin–, et du Royaume-Uni, traditionnellement beaucoup plus eurosceptique.
24 En résumé, les manuels du Sud se sont majoritairement affranchis, en grande partie, du mythe gaélique et catholique de l’identité irlandaise[17] [17] Cela est vrai à des degrés divers. Cf. entre autres Liam...
suite, mais semblable ouverture n’empêche pas que la « nation irlandaise » y soit toujours très fortement liée à la République d’Irlande. En parallèle, les protestants sont de plus en plus acceptés comme partie intégrante de l’histoire irlandaise d’avant la partition, et l’Irlande du Nord est maintenant reconnue comme entité politique à part entière. Il y a donc dissociation entre l’identité irlandaise, plus inclusive, et la nation irlandaise, assimilée à l’État (d’Irlande du Sud). D’où peut-être la tendance à évacuer le mot même de « nation » chez des auteurs qui peinent à rendre explicitement compte de cette dissociation.
25 À partir de là, deux solutions se dessinent[18] [18] Pour une analyse détaillée, cf. Karin Fischer, « Une...
suite. Ou bien s’exprime un discours historique plus nuancé, mais partisan du statu quo et s’identifiant avant tout à la République : la conclusion logique est alors la reconnaissance de la partition, dont la fin en tant que but ultime devient d’autant plus difficile à penser. Ou bien s’affirme une volonté, plus nouvelle, d’aménager un espace idéologique pour l’unification en redonnant aux protestants leur place dans l’histoire irlandaise jusqu’au temps présent et non pas seulement jusqu’à la partition, au demeurant acceptée comme réalité : l’effort de compréhension et d’inclusion est réel, sans aboutir pour autant à une annexion symbolique; l’histoire de l’Irlande redevient celle de toute l’île, dont la réalité politique n’est cependant nullement niée.
26 Les changements dans les représentations, dans le Nord comme dans le Sud, ont été liés avant tout aux réactions politiques et pédagogiques au conflit nord-irlandais de 1969, car se posait alors la question de la responsabilité sociale des enseignants et des historiens. Néanmoins, ils furent aussi facilités par les profondes évolutions de l’historiographie, amorcées dès les années 1930, dont James C. Beckett, de la Queen’s University de Belfast, pourrait être le symbole. Au fondement de ces avancées, on trouve le refus de servir l’une ou l’autre idéologie et un souci d’objectivité explicitement inspiré de l’École des Annales : Beckett expliquait, dans les années 1950-1960, vouloir écrire une histoire de l’Irlande qui fût celle de tous les habitants de l’île et non de telle ou telle communauté[19] [19] « I have refused to define the term “Irish” in any...
suite.
27 Dans le Sud, ces changements ne sont pas allés sans provoquer certains remous au sein de la société. La volonté politique qui, avec le soutien d’une majorité d’historiens, promouvait et accompagnait le mouvement et qui allait prendre une réelle ampleur à partir des années 1960 s’est en effet heurtée à des résistances dans une partie de la population, nourrie depuis l’enfance de la version historique traditionnelle et à une époque où les programmes politiques épousaient la mémoire collective dominante en glorifiant un passé qui servait avant tout à légitimer l’existence du nouvel État. Ces résistances marquaient le décalage entre les nouvelles inflexions politiques dictées par le contexte contemporain et un corps social qui se sentait comme dépouillé d’un mythe national nécessaire à sa survie. L’expression de ce rejet allait cependant rester modérée en République d’Irlande, et le mouvement se poursuivit.
28 L’adoption par les élites dirigeantes de perspectives historiques plus nuancées et plus ouvertes a aussi été facilitée par le fait que la République d’Irlande, État reconnu sur le plan international, intégré à l’Union européenne depuis maintenant plus de trente ans, ne ressent plus autant le besoin de justifier son existence. À partir des années 1980, elle s’est tournée bien davantage, en matière pédagogique, vers une conception socio-économique « utilitaire », la société de marché irlandaise et européenne prenant clairement le pas sur la nation gaélique dans les préoccupations éducatives des responsables politiques[20] [20] Cela apparaît notamment dans les publications officielles :...
suite. Dans le questionnement renouvelé sur l’identité irlandaise et la tendance à l’ouverture (mais aussi, chez certains, au repli) compte également l’évolution démographique de ces dix dernières années. En effet, la croissance spectaculaire de l’économie irlandaise depuis le début des années 1990 a créé d’importants besoins de main-d’œuvre, et l’Irlande, de terre d’émigration, est récemment devenue terre d’immigration.
29 En Irlande du Nord, le conflit porte sur l’existence même de la région en tant qu’entité politique rattachée au Royaume-Uni. En l’absence de consensus sur la question nationale, les politiques d’enseignement de l’histoire cherchent, au moins depuis le début des années 1990, à contourner, voire à dépasser l’histoire traditionnelle à l’école comme transmission d’un modèle national. Il s’agirait donc plutôt de ne pas « enseigner la nation ». Un État plurinational comme le Royaume-Uni est confronté très directement à ces questions, ainsi que l’illustre le raccourci fréquemment employé pour le désigner : « four-nation state » – comme si l’Irlande du Nord était une nation à part entière. Sur ce point, les politiques pédagogiques de ces quinze dernières années se sont inscrites, en Irlande du Nord, dans ce que l’on pourrait appeler la « dévolution » des programmes d’histoire dans l’ensemble du Royaume-Uni[21] [21] Pour une analyse comparative et sur la « nation » dans...
suite, bien avant la dévolution politique officielle de 1998.
30 Les programmes de l’Irlande du Nord sont aujourd’hui fondés sur une approche concentrique qui part de la région pour inclure les contextes irlandais et britannique et, dans une moindre mesure, européen, dans une perspective se voulant « transnationale ».

[22] [22] Northern Ireland Curriculum Council, The Northern Ireland...
suite
[22] [22] Northern Ireland Curriculum Council, The Northern Ireland...
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31 La définition de « transnational » qui est proposée reste délibérément très générale : il s’agit d’un patrimoine culturel et historique indépendant des frontières territoriales et articulé sur une dynamique et des interactions globales[23] [23] « This cultural heritage is international and more –...
suite, l’adjectif « international », par opposition, faisant essentiellement référence aux relations entre États.
32 Première conséquence de cette perspective nouvelle : on accorde pour la première fois en Irlande du Nord une place centrale à l’histoire irlandaise. Celle de la Grande-Bretagne occupe toujours une place de choix, mais se fait plus contextuelle. Contrairement à ce qui se passe en République d’Irlande, les programmes nord-irlandais ont été conçus de manière intégrée sur l’ensemble du primaire et du secondaire, dans un souci de complémentarité. Les programmes du primaire ne cherchent donc plus à proposer une histoire « complète » destinée à être reprise plus en détail dans le secondaire : l’approche demeure fondée sur la représentation concentrique évoquée plus haut et donne la priorité aux dimensions familiale et locale ainsi qu’à l’histoire sociale. Les concepteurs du programme, délaissant la perspective chronologique, ont choisi de mettre l’accent sur le « passé récent », des années 1940 aux années 1960, sur les « temps reculés » (âges de pierre et de bronze), les Vikings et l’époque victorienne[24] [24] Department of Education for Northern Ireland, The Northern...
suite. Le point de vue nord-irlandais, dans cette histoire dont l’Irlande occupe le centre, reste très affirmé, dans le primaire comme dans le secondaire : il s’agit de faire découvrir aux élèves l’existence d’un passé commun. Les manuels du primaire, en mettant l’accent sur l’histoire sociale et sur les périodes précédant la partition, évitent les questions polémiques.
33 Dans les années 1990 ont été publiées principalement trois collections d’ouvrages pour le primaire, dont deux ont reçu le soutien officiel du ministère de l’Éducation[25] [25] Cf. Elizabeth Harkin, Settlers in Ireland : Neolithic...
suite. Tous ces manuels présentent une nette tendance à se focaliser sur la région nord-est de l’Irlande d’avant la partition. La majorité d’entre eux semblent avoir été rédigés par des auteurs protestants, alors que les collections du secondaire paraissent davantage être le fruit de la collaboration entre auteurs catholiques et auteurs protestants.
34 Certains ouvrages, bien que focalisés sur toute l’Irlande, révèlent leur conception unioniste. Par exemple, Settlers in Ireland : Neolithic Farmers[26] [26] Elizabeth Harkin, Settlers in Ireland : Neolithic Farmers,...
suite montre deux cartes : l’une représente le nord de l’Irlande, et même, de manière complètement anachronique, l’Irlande du Nord puisque seuls les « six comtés » sont délimités ; l’autre les « îles Britanniques » (autre expression controversée qui n’est pratiquement jamais utilisée dans le Sud). Dans le second manuel de la collection, Settlers in Ireland : Bronze Age Warriors, une carte tout aussi anachronique pose encore l’équivalence parfaitement illégitime entre Irlande du Nord et Ulster[27] [27] « The story will tell you about what life was like in...
suite.
35 Les manuels du secondaire, en Irlande du Nord, tendent globalement à proposer, par le biais de récits historiques assez courts, une pluralité de perspectives fondée sur un usage important de sources contradictoires à partir desquelles les élèves sont amenés à s’interroger. En ressortent des représentations identitaires des Irlandais du Nord qui font des protestants à la fois des Irlandais et des Britanniques. En fait, l’association immédiate des deux mots « protestant » et « irlandais » reste assez rare dans les deux principales collections, mais les protestants sont encore moins souvent qualifiés de « britanniques » : on n’en rencontre aucune occurrence. Le terme le plus souvent employé pour désigner les protestants et la population du Nord-Est reste « d’Ulster » (Ulster), avec chez certains auteurs protestants une propension à assimiler la population d’Ulster aux seuls unionistes[28] [28] Reviennent par exemple à plusieurs reprises sous la plume...
suite.
36 Notons pour finir qu’apparaît dans plusieurs ouvrages du Nord, contrairement au cas du Sud, une réflexion sur le nationalisme et le concept de « nation » en relation avec la situation irlandaise. Un effort très certainement louable, mais dont le résultat est plutôt mitigé, les auteurs prenant même le risque d’ajouter à la confusion ambiante par un amalgame entre nationalité ( « nationhood » ) et « nationalisme », ou encore entre « nation » et « pays », et de ne pas poser d’emblée les deux définitions de base du concept de nation. De même pour les questions parfois posées. Tout dépend alors de la capacité des enseignants à combler ces lacunes apparentes et à guider la réflexion[29] [29] Cf. Vivien Kelly, Heather Thompson, Kathleen Gormley (éd. ),...
suite.
37 En ce qui concerne les programmes du secondaire, la période postpartition ne fait pas partie du programme avant le General Certificate of Secondary Education (GCSE, fin du collège, quinze-seize ans). L’histoire contemporaine de l’Irlande du Sud, comme d’ailleurs celle de la Grande-Bretagne, n’est traitée que très brièvement. Les concepteurs du programme avaient bien tenté, en 1991, de rendre l’enseignement de l’histoire nord-irlandaise depuis la partition obligatoire dans le secondaire pour les quatorze-seize ans, mais cette essai a fait long feu devant les nombreuses résistances. À partir de 1996, les enseignants pouvaient d’ailleurs faire l’économie de la période la plus controversée, puisqu’ils avaient le choix entre « Paix, guerre et neutralité : la Grande-Bretagne, l’Irlande du Nord et l’Irlande pendant la Seconde Guerre mondiale » et « Des relations changeantes : la Grande-Bretagne, l’Irlande du Nord et l’Irlande ( 1968-1985[30] [30] Department of Education for Northern Ireland, The Northern...
suite) ». Sans compter qu’au Royaume-Uni, Irlande du Nord incluse, l’histoire n’est pas obligatoire au GCSE, contrairement à ce qui se passe en République d’Irlande. Conséquence paradoxale : il n’est pas impossible que les élèves du Sud soient finalement plus nombreux à étudier l’histoire nord-irlan-daise que ceux du Nord puisque l’histoire y est en revanche obligatoire jusqu’au Junior Certificate.
38 À la suite de l’accord de Belfast de 1998 (dit également accord du Vendredi saint), il a été question, dans certains milieux politiques, d’harmoniser l’enseignement de l’histoire dans les deux parties de l’Irlande[31] [31] Cf. John McManus, « Schoolchildren to be united by revision...
suite; mais cela reste un sujet très sensible et aucune suite concrète n’a été donnée au projet. Une association fondée en 1986 avait pour but d’éditer une collection destinée aux écoles secondaires du Nord et du Sud : elle fut effectivement publiée dans la seconde moitié des années 1990, mais s’est mal vendue, surtout parce que les livrets ne correspondaient pas suffisamment aux programmes précis du Sud et du Nord[32] [32] Cette collection, « Questions in Irish History », destinée...
suite.
39 Les contenus des manuels du Sud et du Nord se sont à bien des égards rapprochés ; mais, au cours des années 1990, un repositionnement réciproque s’est produit avec, dans l’ensemble, à la fois une redéfinition plus inclusive de l’identité irlandaise et une réaffirmation de points de vue distincts sur une frontière politique respectée, voire renforcée.
Notes
[ 1] Par exemple le titre d’un manuel nord-irlandais pour le secondaire ; cf. Norman Johnston, Sheila Johnston, Peace, War and Neutrality : Britain, Northern Ireland and Éire 1935-1949, Newtownards, Northern Ireland, Colourpoint Books, 1997. 
[ 2] Cf. Clare O’Halloran, Partition and the Limits of Irish Nationalism – An Ideology under Stress, Dublin, Gill & Macmillan, 1987. 
[ 3] John Coakley, « The Northern Conflict in Southern Irish School Textbooks », in Adrian Guelke (éd.), New Perspectives on the Northern Ireland Conflict, Aldershot, Avebury, 1994, p. 119-141. 
[ 4] James Bennett, « History Textbooks in Primary Schools in the Republic of Ireland, 1971-1993 », Oideas 42 (été 1994), p. 26-38. 
[ 5] Cf. par exemple Norman Atkinson, The March to Nationhood, Dublin, Folens, 1966 ; ou encore le chapitre « Building a Nation » in Hugh O’Neill, New Course in Primary History, Dublin, School and College Services, 1972. 
[ 6] Cf. Eamonn Brennan, Ages Ago for Sixth Class, Dublin, Folens, 1997, p. 88. 
[ 7] Liam Campbell, Working through History : Books 1,2,3, Dublin, C. J. Fallon, 1993 ; Brendan Montgomery, Past Times History Workbooks 1,2,3,4, Dublin, Folens, 1993-1994; The March of Time – History Activity Books, Dublin, The Educational Company, 1996 (sans auteur) ; Roddy Day et al., Time Traveller 1,2,3,4, Dublin, C. J. Fallon, 1996 ; 
[ 8] Cf. An Roinn Oideachais, The Junior Certificate – History Guidelines for Teachers, Dublin, NCCA, 1989, p. 14. De même dans les History Guidelines révisés en 1996, p. 17. 
[ 9] Cf. Gerard Brockie, Raymond Walsh, Focus on the Past 1994, Dublin, Gill & Macmillan, 1997, p. 291. 
[ 10] Cf. M. E. Collins, Peter Gallagher, Jim Byrne, John Keogh, New History in Context 2, Dublin, The Educational Company, 1995-1996, p. 5. 
[ 11] Ibid., p. 39. 
[ 12] Gerard Brockie, Raymond Walsh, op. cit., p. 329. 
[ 13] Cf. par exemple Edmund O’Donovan, Discovering Times Past – AComplete History for Junior Certificate, Dublin, Folens, 1993, p. 281. L’auteur indique tout de même brièvement que les unionistes rejetaient la Constitution à cause des deux articles en question et de la position privilégiée de l’Église catholique. 
[ 14] Cf. M. E. Collins, Peter Gallagher, Jim Byrne, John Keogh, op. cit., p. 50. 
[ 15] Gerard Brockie, Raymond Walsh, op. cit., p. 313. 
[ 16] Ibid., pp. 43,73 ; Edmund O’Donovan, op. cit., p. III. 
[ 17] Cela est vrai à des degrés divers. Cf. entre autres Liam Campbell, op. cit., p. 7-8, pour la tendance encore manifeste, surtout dans le contexte du XIXe siècle, à assimiler le peuple aux catholiques. 
[ 18] Pour une analyse détaillée, cf. Karin Fischer, « Une nation irlandaise “ré-inventée” dans les manuels d’histoire de la République d’Irlande, 1990-1997 ? », in Nicole Ollier (éd.), Réinventer l’Irlande, Pessac, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 2001, p. 67-78. 
[ 19] « I have refused to define the term “Irish” in any narrow racial or linguistic sense, and have tried to write a history of the whole country. The task has been made easier by the great development of Irish historical studies… which has contributed to a broader and more unified understanding of Ireland’s past. » James C. Beckett, AShort History of Ireland 1952, Londres, Hutchinson University Library, 1968, p. 8. 
[ 20] Cela apparaît notamment dans les publications officielles : Department of Education, Charting our Education Future – White Paper on Education, Dublin, 1995, p. 6-8 ; Department of Education, Implementing the Agenda for Change, Dublin, 1996, p. 3-5. 
[ 21] Pour une analyse comparative et sur la « nation » dans le contexte britannique, cf. Robert Phillips et al., « Four Histories, One Nation ? History teaching, nationhood and a British identity, Compare, vol. 29, n° 2,1999, p. 153-169. 
[ 22] Northern Ireland Curriculum Council, The Northern Ireland Curriculum – Guidance Materials for History, Belfast, NICC, 1991, p. 6. 
[ 23] « This cultural heritage is international and more – it is “transnational”, that is, it ignores state boundaries altogether. » ; « Transnational aspects : those things which involve global interaction… ». Report of the Cross-Curricular Working Group on Cultural Heritage to the Parliamentary Under-Secretary of State for Education, Cultural Heritage : ACross-Curricu-lar Theme, Belfast, NICC, 1989, pp. 6,8. 
[ 24] Department of Education for Northern Ireland, The Northern Ireland Curriculum – History – 1991 : Programmes of Study and Attainment Targets, Belfast, HMSO, 1991. 
[ 25] Cf. Elizabeth Harkin, Settlers in Ireland : Neolithic Farmers, 1992 ; Richard McMinn, Alan Pinkerton, Settlers in Ireland : Bronze Age Warriors, 1993 ; S. Adams, Settlers in Ireland : Vikings, 1994 ; George Beale, Richard McMinn, Early Christian Ireland, 1994 ; Evelyn Cardwell, Vivien Kelly, Shirley Magowan, Emigration in Victorian Times, 1994. Ces cinq ouvrages ont été publiés à Belfast par le département d’histoire et la Learning Resources Unit de Stranmillis College, institut de formation des maîtres, avec le soutien du ministère de l’Éducation d’Irlande du Nord. Rhonda Glasgow, Sheila Tinsley, Life in the Recent Past : Lisa Looks Back, 1994 ; Deirdre Brown, Rhonda Glasgow, Life in Victorian Ireland, 1996 ; tous deux publiés à Belfast par Blackstaff Press, avec le soutien du ministère de l’Éducation d’Irlande du Nord. Austin Logan et al., Life in Early Times, 1996 ; Samantha Skyrme, Life in Viking Times, 1995, publiés à Newtownards, Irlande du Nord, chez Colourpoint Books.
[ 26] Elizabeth Harkin, Settlers in Ireland : Neolithic Farmers, op. cit.
[ 27] « The story will tell you about what life was like in Ulster at that time. » Richard McMinn, Alan Pinkerton, Settlers in Ireland : Bronze Age Warriors, op. cit., p. 17. 
[ 28] Reviennent par exemple à plusieurs reprises sous la plume de Russell Rees et Audrey M. Hodge [ Union to Partition : Ireland 1800-1921, Omagh, Colourpoint Press, 1995] des « craintes de la population de l’Ulster », sous-entendu des unionistes (« the fears of Ulstermen »), p. 25. 
[ 29] Cf. Vivien Kelly, Heather Thompson, Kathleen Gormley (éd.), Divided Island, Newtownards, Colourpoint Books, 1996, p. 4-6. 
[ 30] Department of Education for Northern Ireland, The Northern Ireland Curriculum Key Stages 3 and 4 – Programmes of Study and Attainment Targets : History, Belfast, HMSO, 1996.
[ 31] Cf. John McManus, « Schoolchildren to be united by revision of Irish history books », The Sunday Times, 17 mai 1998, p. 3. 
[ 32] Cette collection, « Questions in Irish History », destinée aux élèves de onze à seize ans, a été élaborée par un comité comprenant tant des Irlandais du Sud et du Nord que des Britanniques. Elle est dirigée par John Robottom sous l’égide du Teaching of History Trust. Les différents titres ont été publiés en Grande-Bretagne (Harlow) par Longman Group UK au cours des années 1990 : Back to the Start : the Origins of Ireland, 1992 ; Ireland 600-1169 : An Island of Saints and Scholars ?, 1993; Ireland and the Normans : Progress or Decline ?, 1993 ; Why Remember the Boyne ?, 1993 ; Unionists and Nationalists 1800-1886 : Rival Loyalties ?, 1996 ; Ireland since 1923 – Politics or Violence ?, 1993.
POUR CITER CET ARTICLE
Karin Fischer « L'Irlande aux Irlandais – mais lesquels ? », Outre-Terre 3/2005 (no 12), p. 65-78.
URL : www.cairn.info/revue-outre-terre-2005-3-page-65.htm.
DOI : 10.3917/oute.012.0065.











