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Outre-Terre

2005/4 (no 13)

  • Pages : 445
  • ISBN : 2749204593
  • DOI : 10.3917/oute.013.0201
  • Éditeur : Outre-terre


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En mai 1997, Yasser Arafat livrait la réflexion suivante : « Entre la Tunisie et la Palestine, il y a une vieille histoire d’amour, une amitié trois fois millénaire, depuis que nos lointains ancêtres ont quitté les rivages de la Méditerranée orientale pour échouer sur ses côtes accueillantes et y fonder Carthage la valeureuse, la digne [1]  Nouvel Asie Afrique, n° 92, mai 1997. [1] . » Le passé idyllique évoqué par le défunt président de l’Autorité palestinienne a pourtant connu des hauts et des bas, comme en témoignent les représentations mêlées de compassion et de ressentiment qu’ont aujourd’hui les Tunisiens des Palestiniens.

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Tout commence avec les propos tenus par Habib Bourguiba à Jéricho, en mars 1965, lors d’une tournée au Proche-Orient. L’ancien président tunisien, célèbre pour ses positions tranchées, allait faire scandale en préconisant l’acceptation par les Arabes de la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies, qui prévoyait la partition de la Palestine. Il déclara alors : « Ne pas reconnaître Israël est une erreur. La politique du tout ou rien nous a conduits à la défaite. Seule une stratégie par étapes nous amènera au but. » Et d’avertir : « La paix réelle n’est pas une paix entre vainqueurs et vaincus. La coexistence avec les Juifs est possible. Viendra un jour où l’on découvrira que toutes ces tragédies étaient insensées et qu’elles auraient pu être évitées. La haine mène à l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme ; elle entraîne par ricochet à l’exaltation et au fanatisme dont les conséquences négatives pèseront un jour sur d’éventuelles négociations. »

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Les jours qui suivirent ces déclarations, on assista au saccage des ambassades de Tunisie dans toutes les capitales du monde arabe (et à Téhéran), et Bourguiba fut pendu et brûlé en effigie. Il fut dénoncé dans les médias « panarabes et nassériens » de l’époque comme traître à la cause arabe et laquais d’Israël. Les Tunisiens eux-mêmes étaient interloqués, même si l’on commençait à évoquer le nom de leur président pour le prix Nobel de la paix. Et, en mai 1965, la Tunisie refusa, contrairement à la plupart des pays arabes (Libye et Maroc exceptés), d’aller, comme y invitait Nasser, à la rupture des relations diplomatiques avec l’Allemagne fédérale, qui s’apprêtait à reconnaître Israël. C’est avec plusieurs pays arabes qu’il fallut rompre, et l’on se retira de la Ligue arabe. Sans doute y avait-il quelque arrogance, insupportable aux victimes, à donner de loin des leçons aux Palestiniens.

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En juin 1967, après la guerre des Six Jours, des manifestations eurent lieu à Tunis pour dénoncer la collusion entre les États-Unis, le Royaume-Uni et Israël : le cortège, détourné dans des circonstances jamais éclaircies du consulat britannique et du centre culturel américain, se retrouva dans le quartier juif, où les manifestants brûlèrent une synagogue. Vingt personnes furent arrêtées et condamnées à de lourdes peines par un tribunal militaire dès le 30 du mois [2]  Cf. Mohsen Toumi, La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali,... [2] .

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Après Septembre noir et le massacre des Palestiniens par l’armée jordanienne, Bahi Ladgham, Premier ministre tunisien depuis 1957, qui avait été désigné pour comme médiateur par la Ligue arabe, dut démissionner. Les médias arabes louaient en effet sa sagesse, sa finesse politique, son patriotisme; surtout, certains le qualifiaient de « véritable Arabe ». Ce second qui avait brillé sur le terrain où Bourguiba, l’« Occidental », ne pouvait réussir était insupportable au président, qui le remplaça par Hédi Nouira [3]  Ibid. [3] .

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Il n’empêche : Habib Bourguiba allait accueillir les Palestiniens chassés du Liban par l’armée israélienne au mois de septembre 1982.

Entretien de Yasser Arafat avec Nadia Ben Jelloun-Ollivier

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Nadia Ben Jelloun-Ollivier : Quels étaient les pays susceptibles d’accueillir les Palestiniens contraints à un nouvel exil ?

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Yasser Arafat : L’Algérie, le Yémen du Nord, le Yémen du Sud, la Tunisie, le Soudan et l’Irak.

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N. BJ.-O. : C’est finalement à Tunis que se sont regroupés les organes de l’Organisation de libération de la Palestine et une forte communauté palestinienne. Pourquoi avoir choisi la Tunisie ?

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Y. A. : Parce qu’il y avait là le siège de la Ligue arabe et parce que le président Bourguiba avait exprimé le souhait que la direction palestinienne s’installe à Tunis.

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N. BJ.-O. : Considériez-vous que vous seriez plus libres et indépendants à Tunis qu’ailleurs ?

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Y. A. : Bourguiba nous a réservé un accueil très chaleureux. Jusqu’aujourd’hui, nous avons entretenu de bons rapports avec le gouvernement tunisien. À l’époque de Bourguiba, les Tunisiens ne sont jamais intervenus dans notre politique. Nous étions parfaitement libres, et c’est encore plus vrai depuis l’arrivée au pouvoir du président Ben Ali. De notre côté, nous avons décidé de leur faciliter la tâche en évacuant en 1984 toutes nos forces militaires de Tunisie. Elles sont à présent réparties dans différents pays d’accueil. Beaucoup sont rentrées au Liban : environ 60 % d’entre elles.

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N. BJ.-O. : Quel a été l’impact sur le gouvernement tunisien du raid israélien sur Hammam al-Chott, quartier général de l’OLP, en octobre 1985 ?

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Y. A. : Les Tunisiens étaient bien entendu contre l’opération. Ils étaient même prêts à rompre leurs relations diplomatiques avec les États-Unis lorsque ceux-ci ont opposé leur veto à la résolution de l’ONU condamnant cette action. Néanmoins, après 1985, le président Bourguiba a commencé à être gêné par notre présence et a installé des barrages pour surveiller nos allées et venues. La coopération avec le gouvernement Ben Ali est meilleure que celle qui existait auparavant. La présence de forces de sécurité tunisiennes est là pour nous assurer de sa solidarité et de sa sympathie [4]  Cf. Nadia Ben Jelloun-Ollivier, Yasser Arafat, la question... [4] .

Traduction

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Le 3 septembre 1982, Yasser Arafat, tout juste évacué de Beyrouth, débarque à Tunis et s’y installe avec quelques fidèles. Le leader palestinien avait fait escale à Athènes quelques jours plus tôt et une partie de ses troupes s’étaient réfugiées en Syrie. La Tunisie de Bourguiba, quelque peu réticente à accueillir les exilés, a finalement plié.

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Conditions expresses du président tunisien : les combattants doivent déposer les armes; le pays n’abritera pas de camps d’entraînement; il ne servira pas de base arrière à des opérations terroristes. En échange, l’hôte s’engageait de fait à ne pas s’immiscer dans les affaires internes de l’Organisation.

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Arafat emménage dans un grand hôtel transformé en quartier général à Borj Cedria, d’où il dirige les opérations, quand il ne le fait pas de la résidence de la délégation de l’OLP à Tunis, laquelle se trouve à Gammarth, ou, par la suite, de la petite station balnéaire de Hammam al-Chott dans la banlieue sud de Tunis. Les différents services de l’OLP se répartissent dans la capitale tunisienne ou aux alentours.

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Le 1er octobre 1985 est jour de drame en Tunisie. Le 25 septembre 1985, trois Israéliens sont assassinés par un commando palestinien sur leur yacht mouillé en rade du port chypriote de Larnaka. Il s’agissait pour les assaillants de représailles à l’enlèvement de Faysal Abou Charakh, l’un des commandants de la Force 17 basée à Amman. Pour Israël, les trois victimes étaient de simples touristes ; pour l’OLP, des agents du Mossad en mission d’espionnage à Chypre et chargés de surveiller ses mouvements sur mer.

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Les F-16 israéliens effectuent alors un raid de six heures, nécessitant plusieurs ravitaillements en vol, à 2 500 km de leurs bases, et bombardent le quartier général palestinien, qui est presque entièrement détruit. Bilan : 72 morts, dont 12 Tunisiens. Le président, qui a opté dès les origines de son combat politique pour le « monde libre », est personnellement touché, car Ronald Reagan qualifie l’action israélienne de légitime. Les relations américanotunisiennes vont s’en trouver ébranlées. Bourguiba, résigné, envoie des signaux de réorientation extérieure : altercation pratiquement publique du président avec l’ambassadeur des États-Unis ; appel déguisé à l’Europe, en particulier à la France ; réchauffement des relations avec l’URSS, le ministre soviétique des Affaires étrangères recevant le 17 décembre le numéro deux de la diplomatie tunisienne, Mahmoud Mestiri.

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Les relations entre Tunis et l’OLP, du coup, se dégradent, le nouveau pays d’accueil souhaitant que l’organisation palestinienne réduise sa présence et ses activités sur son sol. Les Palestiniens rencontrent désormais des difficultés à obtenir un visa tunisien, et l’OLP doit transférer certaines de ses institutions en Irak, au Soudan et au Yémen.

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Le 7 octobre 1985, un commando palestinien prend le contrôle du navire de croisière Achille Lauro avec 397 personnes à son bord; ils déclarent faire partie de l’OLP, menacent de faire sauter le bâtiment si on les attaque et exigent la libération d’une cinquantaine de prisonniers palestiniens à Nahariya, au nord d’Israël ; un touriste handicapé, Leon Klinghoffer, est assassiné et jeté par-dessus bord dans son fauteuil roulant. L’organisateur de l’expédition meurtrière est Abou Abbas, chef du Front de libération de la Palestine (FLP) et membre du Comité exécutif de l’OLP; deux des membres du commando sont partis de Tunis. Fureur, dès lors, du président Bourguiba, qui est sur le point d’expulser sur le champ tous les Palestiniens de Tunisie ; seule son épouse, Wassila ben Ammar, parvient à l’en dissuader.

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Après l’éviction de Bourguiba, en novembre 1987, le courant passera mieux avec son successeur, Zine El-Abidine Ben Ali, qui se cherche un ancrage dans le monde arabe ; les négociations de janvier 1989 entre les Américains et l’OLP se dérouleront à Tunis. Ben Ali, qui a même été chargé de prononcer le 10 juin 1988 le discours de clôture au sommet arabe d’Alger, se fait clair : « L’honneur que me font [mes homologues] est en fait l’expression de leur considération pour la Tunisie de l’ère nouvelle et une marque d’estime pour le peuple tunisien, qui est fier de son arabité, de son islamisme [5]  Cf. Mohsen Toumi, op. cit., p. 262-263 : l’auteur,... [5] . »

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Pays arabe et, du fait de la présence des Palestiniens sur son sol, pays de la ligne de front, la Tunisie se sent doublement concernée par l’Intifada à l’intérieur des territoires occupés. Juste avant l’ouverture du sommet d’Alger, le 3 juin 1988, quarante jours après la liquidation de Khalil al-Wazir (Abou Jihad), le lieutenant du leader palestinien qui coordonnait les opérations du Fatah dans les Territoires, Ben Ali affirme la solidarité de son pays avec Yasser Arafat et son peuple : « Ces mains criminelles du sionisme [… ] ont cru commettre leur odieux forfait loin de la Palestine. Elles vont apporter sans le savoir la preuve que toute terre arabe est une autre Palestine. La Tunisie du 7 novembre [date du changement de régime (ndlr)] proclame son intention solennelle de continuer à accueillir à bras ouverts les camarades d’Abou Jihad au sein du Commandement de l’OLP combattante, quels que puissent être les complots, la perfidie et les défis [6]  Ibid., p. 263-264. [6] . »

24

En somme, les rapports qu’entretiennent les Tunisiens avec les Palestiniens ont quelque chose d’ambigu.

25

Il y a eu d’une part le relatif cloisonnement, pendant douze ans, des milliers de cadres de la centrale qui n’ont pas voulu reproduire les erreurs du passé au Liban et se sont cantonnés dans la discrétion, résidant à côté de la population locale. Le président Bourguiba les avait pour la plupart installés loin du centre, dans des quartiers alors en chantier : Manzah I, puis II, puis III… Ils y vivaient disséminés, à l’intérieur de villas masquées par des bougainvilliers et des eucalyptus, et disposaient de leurs propres institutions et de leurs propres lois : rien d’étonnant à ce que Tunis se soit à peine aperçu de leur départ en 1994, après l’accord d’Oslo, les Palestiniens, dont les caisses étaient vides et les employés sans salaire depuis plusieurs mois, vendant leurs biens, le plus souvent pour une bouchée de pain, à des voisins tunisiens.

26

Les étudiants palestiniens qui constituent aujourd’hui le gros de cette population constatent à l’inverse une véritable sympathie des Tunisiens à leur égard. L’ambassadeur de Palestine serait, au dire de Souhat Arafat, l’épouse du président défunt, très apprécié pour son tact et son habileté à résoudre les problèmes entre autochtones et Palestiniens.

27

La décision du gouvernement tunisien d’inviter officiellement Ariel Sharon au sommet mondial de la société de l’information de Tunis, en novembre 2005, n’avait été comprise ni par les Tunisiens ni par le monde arabe dans son ensemble. Les autorités estimaient cependant que semblable démarche s’inscrivait dans le cadre du processus de normalisation complète des relations araboisraéliennes et contribuait de ce fait au seul et unique processus de résolution envisageable du problème palestinien. Israël ne fait-il pas partie des Nations unies ?

Notes

[1]

Nouvel Asie Afrique, n° 92, mai 1997.

[2]

Cf. Mohsen Toumi, La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Paris, PUF (Politique d’aujourd’hui), 1989, p. 76-77.

[3]

Ibid.

[4]

Cf. Nadia Ben Jelloun-Ollivier, Yasser Arafat, la question palestinienne. Entretiens avec Nadia Ben Jelloun-Ollivier, Paris, Fayard, 1991.

[5]

Cf. Mohsen Toumi, op. cit., p. 262-263 : l’auteur, qui cite le discours de Ben Ali dans sa traduction française fournie par le ministère de l’Intérieur, corrige « islamisme » et propose « islamité ».

[6]

Ibid., p. 263-264.

Plan de l'article

  1. Entretien de Yasser Arafat avec Nadia Ben Jelloun-Ollivier
    1. Traduction

Pour citer cet article

Kasar Mouna, « Souvenirs de Tunis », Outre-Terre 4/ 2005 (no 13), p. 201-206
URL : www.cairn.info/revue-outre-terre-2005-4-page-201.htm.
DOI : 10.3917/oute.013.0201


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