Outre-Terre
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I.S.B.N.2-7492-0611-1
160 pages

p. 9 à 14
doi: en cours

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no 14 2006/1

2006 Outre - Terre

L’horreur du vide

Michel Korinman
Les nations du Moyen-Orient existent peu ou n’existent pas. D’où une nécessaire sublimation dans le panarabisme ou l’islam, voire l’islamisme. Ainsi que la difficulté historique à affronter un adversaire doté militairement des attributs d’une « Prusse » orientale et qui se représente à lui-même en tant que nation par excellence comme Israël. Il est cependant au moins un cas où s’incarne la tentative pour compenser le déficit originaire, c’est paradoxalement celui de la Jordanie, donc d’un État à l’origine artificiel, dépourvu de tradition historique et pour certains illégitime. Amman devait à la fois surmonter le traumatisme de septembre (noir) 1970 et récuser l’idée de patrie alternative (’alwaan ’al-bad Æ’ l) proclamée par Ariel Sharon, ministre israélien de la Défense à partir de 1981 : « La Palestine, c’est la Jordanie. » Ici comptent essentiellement le récit de la « grande révolte arabe » de juin 1916 contre les Ottomans et la réélaboration de cette « légende dorée » par l’appareil jordanien à des fins nationales, restituée avec bonheur par l’historien Moshe Tardiman. Porteur d’un message panarabe dans les années 1950 et 1960, le mythe fondateur du royaume hachémite est « rejordanisé » pendant les deux décennies suivantes : contribution spécifique des Jordaniens à la révolte ; rôle central des Hachémites qui se sont, chérif de La Mecque en tête, sacrifiés pour la Palestine ; présentation du territoire jordanien comme principal théâtre d’opérations. Il s’agit de faire en sorte que se cristallise une identité nationale suprajordanienne, regroupant tant les « Transjordaniens » que les Palestiniens réfugiés, tout en excluant surtout un quelconque nationalisme palestinien qui mettrait en péril l’existence même de l’État. Cette instauration d’un support commun d’identification aboutira-t-elle ? Mais la production historiographique suscitée d’en haut dans les années 1990 a dû être encore intensifiée et accélérée, ce qui démontre déjà en soi combien l’entreprise reste délicate : la masse des Palestiniens, soit les deux tiers de la population, fera-t-elle sienne une représentation historique prioritairement associée aux Hachémites et aux « Transjordaniens » ? Les tribus qui ont commencé à se dessiner une généalogie spécifique depuis les années 1980-1990 ne vont-elles pas, au demeurant, en sens inverse [1] ?
Embourbement, enlisement, ensablement, tel est le champ sémantique où puisent les critiques américains et européens du Pentagone. Savants décomptes de pertes humaines que la démocratie américaine est censée ne pas pouvoir, à terme, supporter. Faute originelle : les stratèges US ont en un premier temps sous-estimé le phénomène de guérilla. Il faudra donc changer d’orientation, passer des actions massives de ratissage aux opérations menées conjointement avec des forces irakiennes de plus en plus nombreuses à l’intérieur de la grande province occidentale d’al-Anbar. Absence cependant de résultats satisfaisants du moment où les guérilleros se meuvent avec rapidité dans un espace largement désertique. Référence majeure, celle du Viêt-nam : incapacité à « pacifier » définitivement des zones « protégées ». Au fond : l’« hyperpuissance » aurait échoué, avec ses 140 000 hommes et sa formidable technologie, devant un ennemi insaisissable. Mieux : il n’y aurait pas d’hyperpuissance, sinon comme vue d’un certain esprit français.
Reste à savoir comment les Irakiens, dans leur majorité, réagissent.
Voici l’avis de Muhammed Saïd Sahib, chercheur et journaliste irakien indépendant :
« D’abord, il est plus facile de pratiquer la démocratie à distance que sur le terrain.
Certes, on ne manquera pas, dans les académies parisiennes, berlinoises ou romaines, d’afficher un purisme tout en délicatesse, car ce sont très majoritairement des organisations confessionnelles et ethniques qui se sont engagées, chez nous, dans le processus de démocratisation ! Pourtant, nous sommes allés voter trois fois en un an : aux élections du 30 janvier, lors de l’approbation par référendum de la Constitution le 15 octobre et à l’occasion du scrutin du 15 décembre 2005. Cela dans un calme relatif et de façon passablement disciplinée. Alors que nous vivons dans un contexte de violence latente ou patente inconnu de nos critiques étrangers. Les autres pays de la région où la contestation est interdite sous quelque forme que ce soit ont au demeurant beau jeu de nous adresser des reproches ! Quoi qu’il en soit, nous le savons bien, tout processus de démocratisation ne peut être que lent et graduel.
« À y regarder de près : le vote de décembre constituait pour les ennemis de notre démocratie une occasion ultime de faire échouer le processus en dénonçant la fraude.
« C’est dans ce contexte que se sont inscrits l’offensive de la Liste nationale irakienne (laïcs), emmenée par l’ancien premier ministre Iyad Allawi, contre la
Commission électorale indépendante (une instance à vrai dire créée sous tutelle américaine – et supervision onusienne –, mais qui avait fini par s’imposer comme recours nécessaire avec la bénédiction des parties) et le rejet par cette liste du score de 25 sièges obtenus. Or, il y avait de bonnes raisons pour que ses candidats ne fassent pas mieux à Bagdad que quelque 14 % (9,2 % à l’échelon national) :
« – anciens marxistes et libéraux se sont ralliés à Allawi, mais dans le désordre et par pur opportunisme ;
« – le leader s’en est pris avec beaucoup d’agressivité à l’Alliance irakienne unifiée
(chiite) parce que la concurrence des listes sunnites lui laissait peu d’espoir dans ce milieu confessionnel, sunnites modérés de Bagdad mis à part. Mieux eût sans doute valu éviter les imprécations antireligieuses (avec leur effet boomerang), et mener une campagne articulée en direction des chiites ;
« – les tournées incessantes d’Allawi dans les capitales arabes ont produit l’impression qu’il était le candidat des régimes en question; or, l’Irak est certes un pays majoritairement arabe, mais pas un pays arabe comme les autres, comme en témoignent la réserve et même l’hostilité des voisins depuis la chute de Saddam Hussein ; les chiites restent en particulier très susceptibles sur la question du “panarabisme” ;
« – les Irakiens n’ont pas oublié qu’Allawi fut un dirigeant baasiste ; ce dernier ne s’étant pas privé durant la campagne électorale d’honorer la mémoire du Syrien
Michel Aflak, fondateur du parti.
« Attaques plus virulentes encore, celles du Front de la concorde nationale – en réalité arabe sunnite – d’Adnan al-Dulaymi, ayant obtenu 44 sièges, ou du Front pour le dialogue national de Saleh al-Mutlaq, également sunnite – 11 sièges. Un camp qui se plaint d’avoir été marginalisé par la Commission électorale indépendante. Mais les dirigeants – qui ont comme par hasard émergé après la victoire américaine en avril
2003 – se faisaient des illusions quant à une éventuelle cohésion politique des sunnites ; en particulier, ceux de Bagdad, éclairés et ouverts, n’ont pas cette volonté de faire corps qui caractérise les chiites. D’autant qu’au Front de la concorde nationale la campagne électorale et surtout les manifestations de protestation qui ont suivi allaient friser l’hystérie antichiite et qu’un affrontement était à redouter.
« Iyad Allawi a bien cherché, une fois rejoint par les bouillonnants Adnan al-Dulaymi et Saleh al-Mutlaq ou encore Tariq al-Hashimi (secrétaire général du Parti islamique irakien – Frères musulmans) avec leurs déclarations enflammées, à apaiser les esprits. Peut-être la contestation en définitive assez molle avancée par Allawi, candidat des Américains, était-elle une simple manœuvre de ces derniers pour récupérer ou à tout le moins contenir des violences à venir (selon leurs services de renseignement) ?
« Dans tous les cas de figure, et malgré les carnages, le processus avance. Américains et contestataires savaient qu’un résultat des élections biaisé par de faux compromis entre dirigeants aurait déstabilisé les chiites majoritaires, proie désormais facile des radicaux. »
Dont acte. Même si Muhammed Saïd Sahib n’exclut en rien, à la mi-mars 2006, l’hypothèse du chaos. Il sait parfaitement que la méthode des terroristes consiste à multiplier les massacres toujours plus nombreux de chiites pour amener ceux-ci – quelque 60 % de la population – à organiser des représailles massives contre les 20 % d’Arabes sunnites « supposés solidaires » ; ce qui est au demeurant déjà le cas à un niveau plus restreint avec des actions menées ou bien par les mêmes terroristes, ou bien par des (miliciens) chiites en colère. La destruction de la mosquée d’Or de Samarra – 130 victimes – le 22 février ayant déjà constitué un point d’orgue. Les Irakiens s’orienteraient alors immanquablement vers la guerre civile. Sans compter les « patrons régionaux » : Iran, Syrie, Arabie saoudite. Mais l’accouchement de la démocratie, pour violent qu’il soit, demeure conforme aux volontés d’une « grande majorité de la population ». D’ailleurs, la montée en puissance du terrorisme n’est-elle pas fonction de la marginalisation des terroristes dans une société qui se démocratise ?
De fait, le tableau électoral n’apparaît pas, du point de vue américain, comme négatif. Toutes les parties ont été frustrées par le scrutin de décembre 2005. Les chiites enregistrent avec 128 (moins 12) sièges sur 275 un certain recul. Ce qui vaut aussi bien pour le bloc des partis kurdes, dont les positions ont perdu de leur solidité : 53 sièges (moins 22). Les sunnites, qui avaient boycotté les premières législatives, ont largement mobilisé, mais n’obtiennent pas non plus un résultat à la hauteur de leurs espérances. Le score des laïcs d’Iyad Allawi reste mesuré. Washington peut donc constater à la fois un tassement relatif des chiites et l’intégration des sunnites au processus de démocratisation. Et c’est sans déplaisir que les États-Unis assisteraient à la formation d’un gouvernement d’union nationale. Ils ne l’ont bien sûr pas emporté militairement, mais peuvent se targuer de s’être (provisoirement) imposés sur le plan politique.
On peut aller plus loin et risquer avec Burhan Ghalioun l’hypothèse suivante : la même posture qui conduit les États-Unis à s’engager sur toute la planète et à prendre des risques d’erreurs, en particulier militaires, lourdes de conséquences ne leur aliène pas nécessairement « des peuples confinés dans l’oubli et dans la misère » auxquels ils apparaissent souvent comme « volontaires, dynamiques, courageux et plus généreux » que la mercantile Europe et l’Asie des affairistes [2]. Il y a plus : si le projet néoimpérial des Américains consiste dans la formation à venir d’un « Grand Moyen-Orient » associé à l’Occident, d’un Orient de l’Occident, ce n’est pas à la colonisation des territoires que ces derniers aspirent, mais à l’intégration des peuples concernés. Pas besoin en l’occurrence de contrôle militaire, la présence de bases suffisant. L’arithmétique des pertes et des gains traduit une réalité de terrain, mais ses auteurs, à se perdre dans le méticuleux calcul des cadavres et des matériels endommagés, gomment l’essentiel : les Américains ne veulent pas rester en Irak, mais élargir, en définitive, l’Occident.
Facteur de complication, cependant, l’argumentation et les revendications énoncées par le Front turkmène irakien (1995). Les Turkmènes, descendants des mercenaires turcs d’Asie centrale au service des derniers Sassanides, des Omeyyades et des Abbassides, puis fondateurs de leurs propres dynasties, sunnites à 60/70 % et chiites à 30/40 %, furent soumis depuis le traité de Lausanne (1923) à une politique d’assimilation tellement brutale (en particulier sous le régime baasiste) que cette composante ethnique resta ignorée du monde pendant le siècle dernier ; cela valant aussi bien pour les décennies immédiatement contemporaines avec l’Irak sur le devant de la scène mondiale [3]. Chiffres souvent avancés : environ 220 000 pour tout l’Irak, soit 2 % de la population. Calcul du gouvernement irakien, qui utilise les données de 1957 : 590 000. Or, selon les organisations turkmènes, il n’est que de consulter les livres d’histoire pour comprendre à quel point semblables affirmations sont erronées. Dans les années 1950, il y avait entre 120 000 et 180 000 Turkmènes rien qu’à Kerkouk (Kirkouk)-ville pour 20 000 à 30 000 Arabes et chrétiens ; les districts les plus peuplés de la province, Tuz Hurmati (Tuz Hurmatu, Tooz Khurmatoo) et Kifri, amputés en 1976, étaient à majorité écrasante turkmènes ; 5 des 7 arrondissements du district Centre – Altun Köpri (Altun Kupru/Altun Kupri), Tavuk (Tawuq), Teze Hurmati, Yayci et Leylan – étaient turkmènes ; plus de la moitié des habitants de la province ailleurs que dans ce dernier district appartenaient à l’ethnie. Statistiques des Turkmènes eux-mêmes en fonction du taux de croissance démographique (global) en Irak : 2 132 437 personnes (estimation basse) sur une bande de territoire nommée (de manière évidemment très compréhensive) Türkmeneli et s’étendant de Talafer (Tall Afar) au nord-ouest à la frontière iranienne au sud-est [4].
Démonstration du chercheur israélien Efraim Inbar [5]. Le projet géopolitique de l’Iran, allié de la Syrie, et de son président Mahmoud Ahmadinejad, champion de l’antisionisme d’État, consiste dans la formation d’un « corridor radical » de l’Iran à la Méditerranée, passant par une république islamique sœur en Irak et s’appuyant sur le Hezbollah libanais tout comme sur le Djihad islamique palestinien. Pour l’actuelle direction iranienne, l’arme nucléaire est le moyen de contrecarrer une éventuelle pax americana au Moyen-Orient, mais aussi un instrument – populaire – de survie politique. Avec ses missiles Shahab-3 qui ont une portée de 1 500 km, l’Iran peut déjà atteindre Israël (la Turquie, l’Inde et les forces américaines stationnées dans le Golfe). L’approche juridique de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) – saisine du Conseil de sécurité de l’ONU – sert en réalité les intérêts de Téhéran, qui gagne du temps : « talk and build ». Même des sanctions économiques n’amèneront pas l’Iran à changer d’orientation. Trois méthodes s’offrant alors selon cet expert :
  • la « stratégie indirecte », soit agir contre les radicaux sur le théâtre libanais et affaiblir par là un régime syrien le cas échéant acculé à la démission, ainsi qu’isoler Téhéran. Mais il s’agit d’un processus trop lent ;
  • bien que le renseignement ne soit pas en mesure de cartographier précisément les installations nucléaires de l’Iran, une destruction partielle de ce potentiel suffirait à empêcher la République islamique de se doter de l’arme nucléaire dans un avenir proche. Un ultimatum dépourvu de toute ambiguïté des Américains étant d’ailleurs susceptible de provoquer (ce que souhaitent dans leur majorité les régimes du Moyen-Orient) le gel du programme par les Iraniens. Le coût de l’opération pour l’Occident (Israël inclus) en termes de marché pétrolier, de contre-attaques avec des missiles balistiques et d’attentats par le biais d’organisations terroristes mandatées restant supportable parce que limité ;
  • en cas d’abstention américaine, il reviendrait aux forces israéliennes, bien que moins adaptées, de frapper les cibles appropriées en Iran. Le point de vue d’Israël étant depuis 1981 que l’obtention de l’arme nucléaire par un État hostile constitue un casus belli et justifie une action préventive.
Vox clamantis in deserto ?
 
NOTES
 
[1]Cf. Moshe Tardiman, « La “grande révolte” arabe dans la formation de l’identité nationale jordanienne aujourd’hui », à paraître.
[2]Cf. Burhan Ghalioun, « Le paradoxe américain », Outre-Terre, n° 13, Arabies malheureuses – I, p. 91-92.
[3]Report, Iraqi Turkmen Human Rights Research Foundation, 5 sept. 2003.
[4]Cf. L’évolution des Turkmènes en Irak : Une vue statistique, présenté par Nihad Salih al-Bayati, Association des Turkmènes en France.
[5]« The Imperative to Use Force Against Iranian Nuclearization », BESA Center Perspectives, n° 12,15 déc. 2005, The Begin-Sadat Center for Strategic Studies, <www. biu. ac. il. / SOC/ besa/ perspectives12. html>.
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[2]
Cf. Burhan Ghalioun, « Le paradoxe américain », Outre-Terre...
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[3]
Report, Iraqi Turkmen Human Rights Research Foundation, 5 s...
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[4]
Cf. L’évolution des Turkmènes en Irak : Une vue statistique...
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[5]
« The Imperative to Use Force Against Iranian Nuclearizatio...
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