2006
Outre - Terre
L’horreur du vide
Michel Korinman
Les nations du Moyen-Orient existent peu ou n’existent pas. D’où une
nécessaire sublimation dans le panarabisme ou l’islam, voire l’islamisme. Ainsi
que la difficulté historique à affronter un adversaire doté militairement des attributs d’une « Prusse » orientale et qui se représente à lui-même en tant que
nation par excellence comme Israël. Il est cependant au moins un cas où s’incarne la tentative pour compenser le déficit originaire, c’est paradoxalement
celui de la Jordanie, donc d’un État à l’origine artificiel, dépourvu de tradition
historique et pour certains illégitime. Amman devait à la fois surmonter le traumatisme de septembre (noir) 1970 et récuser l’idée de patrie alternative
(’alwa †
an ’al-bad Æ’ l) proclamée par Ariel Sharon, ministre israélien de la Défense à
partir de 1981 : « La Palestine, c’est la Jordanie. » Ici comptent essentiellement
le récit de la « grande révolte arabe » de juin 1916 contre les Ottomans et la
réélaboration de cette « légende dorée » par l’appareil jordanien à des fins nationales, restituée avec bonheur par l’historien Moshe Tardiman. Porteur d’un
message panarabe dans les années 1950 et 1960, le mythe fondateur du royaume
hachémite est « rejordanisé » pendant les deux décennies suivantes : contribution spécifique des Jordaniens à la révolte ; rôle central des Hachémites qui se
sont, chérif de La Mecque en tête, sacrifiés pour la Palestine ; présentation du
territoire jordanien comme principal théâtre d’opérations. Il s’agit de faire en
sorte que se cristallise une identité nationale suprajordanienne, regroupant tant
les « Transjordaniens » que les Palestiniens réfugiés, tout en excluant surtout un
quelconque nationalisme palestinien qui mettrait en péril l’existence même de
l’État. Cette instauration d’un support commun d’identification aboutira-t-elle ?
Mais la production historiographique suscitée d’en haut dans les années 1990 a
dû être encore intensifiée et accélérée, ce qui démontre déjà en soi combien l’entreprise reste délicate : la masse des Palestiniens, soit les deux tiers de la population, fera-t-elle sienne une représentation historique prioritairement associée
aux Hachémites et aux « Transjordaniens » ? Les tribus qui ont commencé à se
dessiner une généalogie spécifique depuis les années 1980-1990 ne vont-elles
pas, au demeurant, en sens inverse
[1] ?
Embourbement, enlisement, ensablement, tel est le champ sémantique où
puisent les critiques américains et européens du Pentagone. Savants décomptes
de pertes humaines que la démocratie américaine est censée ne pas pouvoir, à
terme, supporter. Faute originelle : les stratèges US ont en un premier temps
sous-estimé le phénomène de guérilla. Il faudra donc changer d’orientation,
passer des actions massives de ratissage aux opérations menées conjointement
avec des forces irakiennes de plus en plus nombreuses à l’intérieur de la grande
province occidentale d’al-Anbar. Absence cependant de résultats satisfaisants
du moment où les guérilleros se meuvent avec rapidité dans un espace largement désertique. Référence majeure, celle du Viêt-nam : incapacité à
« pacifier » définitivement des zones « protégées ». Au fond : l’« hyperpuissance » aurait échoué, avec ses 140 000 hommes et sa formidable technologie,
devant un ennemi insaisissable. Mieux : il n’y aurait pas d’hyperpuissance,
sinon comme vue d’un certain esprit français.
Reste à savoir comment les Irakiens, dans leur majorité, réagissent.
Voici l’avis de Muhammed Saïd Sahib, chercheur et journaliste irakien indépendant :
« D’abord, il est plus facile de pratiquer la démocratie à distance que sur le terrain.
Certes, on ne manquera pas, dans les académies parisiennes, berlinoises ou romaines,
d’afficher un purisme tout en délicatesse, car ce sont très majoritairement des organisations confessionnelles et ethniques qui se sont engagées, chez nous, dans le
processus de démocratisation ! Pourtant, nous sommes allés voter trois fois en un an :
aux élections du 30 janvier, lors de l’approbation par référendum de la Constitution
le 15 octobre et à l’occasion du scrutin du 15 décembre 2005. Cela dans un calme
relatif et de façon passablement disciplinée. Alors que nous vivons dans un contexte
de violence latente ou patente inconnu de nos critiques étrangers. Les autres pays de
la région où la contestation est interdite sous quelque forme que ce soit ont au demeurant beau jeu de nous adresser des reproches ! Quoi qu’il en soit, nous le savons bien,
tout processus de démocratisation ne peut être que lent et graduel.
« À y regarder de près : le vote de décembre constituait pour les ennemis de notre
démocratie une occasion ultime de faire échouer le processus en dénonçant la fraude.
« C’est dans ce contexte que se sont inscrits l’offensive de la Liste nationale
irakienne (laïcs), emmenée par l’ancien premier ministre Iyad Allawi, contre la
Commission électorale indépendante (une instance à vrai dire créée sous tutelle
américaine – et supervision onusienne –, mais qui avait fini par s’imposer comme
recours nécessaire avec la bénédiction des parties) et le rejet par cette liste du score
de 25 sièges obtenus. Or, il y avait de bonnes raisons pour que ses candidats ne
fassent pas mieux à Bagdad que quelque 14 % (9,2 % à l’échelon national) :
« – anciens marxistes et libéraux se sont ralliés à Allawi, mais dans le désordre et par
pur opportunisme ;
« – le leader s’en est pris avec beaucoup d’agressivité à l’Alliance irakienne unifiée
(chiite) parce que la concurrence des listes sunnites lui laissait peu d’espoir dans ce
milieu confessionnel, sunnites modérés de Bagdad mis à part. Mieux eût sans doute
valu éviter les imprécations antireligieuses (avec leur effet boomerang), et mener une
campagne articulée en direction des chiites ;
« – les tournées incessantes d’Allawi dans les capitales arabes ont produit l’impression qu’il était le candidat des régimes en question; or, l’Irak est certes un pays majoritairement arabe, mais pas un pays arabe comme les autres, comme en témoignent
la réserve et même l’hostilité des voisins depuis la chute de Saddam Hussein ; les
chiites restent en particulier très susceptibles sur la question du “panarabisme” ;
« – les Irakiens n’ont pas oublié qu’Allawi fut un dirigeant baasiste ; ce dernier ne
s’étant pas privé durant la campagne électorale d’honorer la mémoire du Syrien
Michel Aflak, fondateur du parti.
« Attaques plus virulentes encore, celles du Front de la concorde nationale – en
réalité arabe sunnite – d’Adnan al-Dulaymi, ayant obtenu 44 sièges, ou du Front pour
le dialogue national de Saleh al-Mutlaq, également sunnite – 11 sièges. Un camp qui
se plaint d’avoir été marginalisé par la Commission électorale indépendante. Mais les
dirigeants – qui ont comme par hasard émergé après la victoire américaine en avril
2003 – se faisaient des illusions quant à une éventuelle cohésion politique des
sunnites ; en particulier, ceux de Bagdad, éclairés et ouverts, n’ont pas cette volonté
de faire corps qui caractérise les chiites. D’autant qu’au Front de la concorde nationale la campagne électorale et surtout les manifestations de protestation qui ont suivi
allaient friser l’hystérie antichiite et qu’un affrontement était à redouter.
« Iyad Allawi a bien cherché, une fois rejoint par les bouillonnants Adnan al-Dulaymi
et Saleh al-Mutlaq ou encore Tariq al-Hashimi (secrétaire général du Parti islamique
irakien – Frères musulmans) avec leurs déclarations enflammées, à apaiser les
esprits. Peut-être la contestation en définitive assez molle avancée par Allawi, candidat des Américains, était-elle une simple manœuvre de ces derniers pour récupérer
ou à tout le moins contenir des violences à venir (selon leurs services de renseignement) ?
« Dans tous les cas de figure, et malgré les carnages, le processus avance. Américains
et contestataires savaient qu’un résultat des élections biaisé par de faux compromis
entre dirigeants aurait déstabilisé les chiites majoritaires, proie désormais facile des
radicaux. »
Dont acte. Même si Muhammed Saïd Sahib n’exclut en rien, à la mi-mars
2006, l’hypothèse du chaos. Il sait parfaitement que la méthode des terroristes
consiste à multiplier les massacres toujours plus nombreux de chiites pour
amener ceux-ci – quelque 60 % de la population – à organiser des représailles
massives contre les 20 % d’Arabes sunnites « supposés solidaires » ; ce qui est
au demeurant déjà le cas à un niveau plus restreint avec des actions menées ou
bien par les mêmes terroristes, ou bien par des (miliciens) chiites en colère. La
destruction de la mosquée d’Or de Samarra – 130 victimes – le 22 février ayant
déjà constitué un point d’orgue. Les Irakiens s’orienteraient alors immanquablement vers la guerre civile. Sans compter les « patrons régionaux » : Iran,
Syrie, Arabie saoudite. Mais l’accouchement de la démocratie, pour violent
qu’il soit, demeure conforme aux volontés d’une « grande majorité de la population ». D’ailleurs, la montée en puissance du terrorisme n’est-elle pas fonction
de la marginalisation des terroristes dans une société qui se démocratise ?
De fait, le tableau électoral n’apparaît pas, du point de vue américain, comme
négatif. Toutes les parties ont été frustrées par le scrutin de décembre 2005. Les
chiites enregistrent avec 128 (moins 12) sièges sur 275 un certain recul. Ce qui
vaut aussi bien pour le bloc des partis kurdes, dont les positions ont perdu de leur
solidité : 53 sièges (moins 22). Les sunnites, qui avaient boycotté les premières
législatives, ont largement mobilisé, mais n’obtiennent pas non plus un résultat à
la hauteur de leurs espérances. Le score des laïcs d’Iyad Allawi reste mesuré.
Washington peut donc constater à la fois un tassement relatif des chiites et l’intégration des sunnites au processus de démocratisation. Et c’est sans déplaisir
que les États-Unis assisteraient à la formation d’un gouvernement d’union nationale. Ils ne l’ont bien sûr pas emporté militairement, mais peuvent se targuer de
s’être (provisoirement) imposés sur le plan politique.
On peut aller plus loin et risquer avec Burhan Ghalioun l’hypothèse
suivante : la même posture qui conduit les États-Unis à s’engager sur toute la
planète et à prendre des risques d’erreurs, en particulier militaires, lourdes de
conséquences ne leur aliène pas nécessairement « des peuples confinés dans
l’oubli et dans la misère » auxquels ils apparaissent souvent comme « volontaires, dynamiques, courageux et plus généreux » que la mercantile Europe et
l’Asie des affairistes
[2]. Il y a plus : si le projet néoimpérial des Américains
consiste dans la formation à venir d’un « Grand Moyen-Orient » associé à l’Occident, d’un
Orient de l’Occident, ce n’est pas à la colonisation des territoires
que ces derniers aspirent, mais à l’intégration des peuples concernés. Pas besoin
en l’occurrence de contrôle militaire, la présence de bases suffisant. L’arithmétique des pertes et des gains traduit une réalité de terrain, mais ses auteurs, à se
perdre dans le méticuleux calcul des cadavres et des matériels endommagés,
gomment l’essentiel : les Américains ne veulent pas rester en Irak, mais élargir,
en définitive, l’Occident.
Facteur de complication, cependant, l’argumentation et les revendications
énoncées par le Front turkmène irakien (1995). Les Turkmènes, descendants des
mercenaires turcs d’Asie centrale au service des derniers Sassanides, des
Omeyyades et des Abbassides, puis fondateurs de leurs propres dynasties,
sunnites à 60/70 % et chiites à 30/40 %, furent soumis depuis le traité de
Lausanne (1923) à une politique d’assimilation tellement brutale (en particulier
sous le régime baasiste) que cette composante ethnique resta ignorée du monde
pendant le siècle dernier ; cela valant aussi bien pour les décennies immédiatement contemporaines avec l’Irak sur le devant de la scène mondiale
[3]. Chiffres
souvent avancés : environ 220 000 pour tout l’Irak, soit 2 % de la population.
Calcul du gouvernement irakien, qui utilise les données de 1957 : 590 000. Or,
selon les organisations turkmènes, il n’est que de consulter les livres d’histoire
pour comprendre à quel point semblables affirmations sont erronées. Dans les
années 1950, il y avait entre 120 000 et 180 000 Turkmènes rien qu’à Kerkouk
(Kirkouk)-ville pour 20 000 à 30 000 Arabes et chrétiens ; les districts les plus
peuplés de la province, Tuz Hurmati (Tuz Hurmatu, Tooz Khurmatoo) et Kifri,
amputés en 1976, étaient à majorité écrasante turkmènes ; 5 des 7 arrondissements du district Centre – Altun Köpri (Altun Kupru/Altun Kupri), Tavuk
(Tawuq), Teze Hurmati, Yayci et Leylan – étaient turkmènes ; plus de la moitié
des habitants de la province ailleurs que dans ce dernier district appartenaient à
l’ethnie. Statistiques des Turkmènes eux-mêmes en fonction du taux de croissance démographique (global) en Irak : 2 132 437 personnes (estimation basse)
sur une bande de territoire nommée (de manière évidemment très compréhensive)
Türkmeneli et s’étendant de Talafer (Tall Afar) au nord-ouest à la frontière
iranienne au sud-est
[4].
Démonstration du chercheur israélien Efraim Inbar
[5]. Le projet géopolitique
de l’Iran, allié de la Syrie, et de son président Mahmoud Ahmadinejad, champion de l’antisionisme d’État, consiste dans la formation d’un « corridor radical » de l’Iran à la Méditerranée, passant par une république islamique sœur en
Irak et s’appuyant sur le Hezbollah libanais tout comme sur le Djihad islamique
palestinien. Pour l’actuelle direction iranienne, l’arme nucléaire est le moyen de
contrecarrer une éventuelle
pax americana au Moyen-Orient, mais aussi un
instrument – populaire – de survie politique. Avec ses missiles Shahab-3 qui ont
une portée de 1 500 km, l’Iran peut déjà atteindre Israël (la Turquie, l’Inde et les
forces américaines stationnées dans le Golfe). L’approche juridique de l’Agence
internationale de l’énergie atomique (AIEA) – saisine du Conseil de sécurité de
l’ONU – sert en réalité les intérêts de Téhéran, qui gagne du temps :
« talk and
build ». Même des sanctions économiques n’amèneront pas l’Iran à changer
d’orientation. Trois méthodes s’offrant alors selon cet expert :
- la « stratégie indirecte », soit agir contre les radicaux sur le théâtre libanais et
affaiblir par là un régime syrien le cas échéant acculé à la démission, ainsi
qu’isoler Téhéran. Mais il s’agit d’un processus trop lent ;
- bien que le renseignement ne soit pas en mesure de cartographier précisément
les installations nucléaires de l’Iran, une destruction partielle de ce potentiel
suffirait à empêcher la République islamique de se doter de l’arme nucléaire
dans un avenir proche. Un ultimatum dépourvu de toute ambiguïté des Américains étant d’ailleurs susceptible de provoquer (ce que souhaitent dans leur
majorité les régimes du Moyen-Orient) le gel du programme par les Iraniens. Le
coût de l’opération pour l’Occident (Israël inclus) en termes de marché pétrolier, de contre-attaques avec des missiles balistiques et d’attentats par le biais
d’organisations terroristes mandatées restant supportable parce que limité ;
- en cas d’abstention américaine, il reviendrait aux forces israéliennes, bien que
moins adaptées, de frapper les cibles appropriées en Iran. Le point de vue d’Israël étant depuis 1981 que l’obtention de l’arme nucléaire par un État hostile
constitue un casus belli et justifie une action préventive.
Vox clamantis in deserto ?
[1]
Cf. Moshe Tardiman, « La “grande révolte” arabe dans la formation de l’identité nationale
jordanienne aujourd’hui », à paraître.
[2]
Cf. Burhan Ghalioun, « Le paradoxe américain »,
Outre-Terre, n° 13,
Arabies malheureuses – I, p. 91-92.
[3]
Report, Iraqi Turkmen Human Rights Research Foundation, 5 sept. 2003.
[4]
Cf.
L’évolution des Turkmènes en Irak : Une vue statistique, présenté par Nihad Salih al-Bayati, Association des Turkmènes en France.
[5]
« The Imperative to Use Force Against Iranian Nuclearization »,
BESA Center Perspectives, n° 12,15 déc. 2005, The Begin-Sadat Center for Strategic Studies,
<www. biu. ac. il. / SOC/ besa/ perspectives12. html>.