Ce numéro.
Papier et électronique
| Outre-Terre 2006/4 (no 17) | 25 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Outre-Terre Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’islam espagnol et sa renaissance
AuteurRosa María Rodríguez Magda du même auteur
, philosophe, membre du Consell Valencià de Cultura, Valence.Le phénomène des migrations en direction de l’Espagne actuelle est relativement récent, mais il a pris une ampleur fulgurante ces dernières années. Des relations culturelles et linguistiques étroites ont encouragé une immigration forte à partir de l’Amérique latine, en particulier d’Équateur, de Bolivie, de Colombie et d’Argentine. De même que la proximité géographique avec l’Afrique du Nord a facilité une arrivée croissante de Maghrébins et de Subsahariens.
2 Il y a en Espagne 44390 000 résidents, dont 3 880 000étrangers, soit 8,7 % de la population. Sans compter 1 650 000 clandestins au mois de décembre 2006. Les îles Canaries ont connu ces derniers temps une croissance dramatique de cette immigration clandestine organisée par des mafias ; environ 30 000 personnes en 2006 issues d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, c’est-à-dire cinq fois plus que l’année précédente.
3 Les gouvernements qui se sont succédé les années précédentes ont effectué des régularisations, produisant selon le Partido Popular, aujourd’hui dans l’opposition, un « effet d’appel » à une immigration clandestine que ni l’Espagne ni l’Europe ne peuvent assumer.
4 Chaque nationalité constitue un cas spécifique, mais c’est avec les musulmans que l’écart, sur le plan culturel, est le plus considérable ; et ce malgré la coexistence entre coutumes et religions, historiquement attestée, dans les villes espagnoles de Ceuta et Melilla, dans le nord de l’Afrique. Il y a environ 27 000 musulmans sur 71 500 habitants à Ceuta ; quelque 26 400 sur 64 400 à Melilla. Mais la part de la population musulmane va croissant ; certaines estimations donnent les musulmans majoritaires dans les deux villes au cours de la prochaine décennie, et 30 % des forces affectées à Ceuta et Melilla sont des militaires musulmans.
5 On compte actuellement (décembre 2006) 900 000 immigrants étrangers musulmans en Espagne, principalement des Marocains.
6 Trois caractéristiques du fait espagnol :
- L’Espagne possède des territoires « espagnols » (pas des colonies) en Afrique;
- L’Hispania a été occupée par les musulmans pendant huit siècles, jusqu’en 1492 (prise de Grenade par les Rois Catholiques); les « orientalistes » ont néanmoins fabriqué le mythe, encore très présent chez de nombreux auteurs, d’un al-Ándalus idyllique, époque de splendeur et d’harmonie entre les trois civilisations chrétienne, juive et musulmane ;
- Durant les années 1970 apparaît un mouvement d’Espagnols convertis à l’islam et fortement attachés dès les origines à un nationalisme islamique andalou, c’est-à-dire à la réislamisation de l’Andalousie et, par là, au retour de l’islam en Espagne.
Les convertis espagnols à l’islam
7 Ce mouvement de quelque 20 000 membres a un caractère certes minoritaire, mais il est fort présent dans les médias et susceptible de peser sur l’opinion publique[1] [1] Cf. Rosa María Rodríguez Magda, La España convertida...
suite.
8 À la mort du dictateur Franco, en 1975, les Morabitún initient un réseau de communautés musulmanes sur le territoire espagnol. La première s’installe à Cordoue et se nomme Sociedad para el Retorno del Islam a al-Ándalus ; parmi ses objectifs figurent la restauration du califat et l’instauration d’un haut commandement militaire. C’est dans ce mouvement que débutent nombre de convertis espagnols des plus représentatifs aujourd’hui, même si la plupart l’ont depuis abandonné pour former des organisations plus modérées. Il y a actuellement plusieurs communautés de convertis, très différentes les unes des autres et parfois opposées entre elles ; l’une d’elles accueille plus d’un million de visiteurs sur sa page Webislam.
9 Émergent parallèlement, dans les années 1980, plusieurs mouvements nationalistes islamiques en Andalousie. Dès 1980, c’est le cas de la Yama’a Islámica de al-Ándalus, qui compte différentes sections locales et va créer l’Universidad Islámica Averroes de Cordoue ; le philosophe Roger Garaudy, initialement communiste, converti à l’islam, avocat de thèses négationnistes sur la shoah, faisant partie de son comité directeur; cette université n’existe plus aujourd’hui.
Accords de coopération entre l’État espagnol et la Comisión Islámica de España
10 Comme ils ont besoin d’associations légales, les convertis espagnols créent la Federación Española de Entidades Religiosas Islámicas (FEERI). De même pour l’Unión de Comunidades Islámicas de España (UCIDE), formée principalement de citoyens espagnols d’origine syrienne. Malgré leurs divergences, les deux organisations s’associeront tout en gardant leur indépendance mutuelle au sein de la Comisión Islámica de España. Cette dernière signe en 1992 des accords de coopération avec l’État espagnol : affectation d’une partie de l’impôt aux confessions religieuses, droit à des cimetières musulmans, couverture des imams par la sécurité sociale, reconnaissance du mariage religieux musulman; et puis l’assistance religieuse dans l’armée, les prisons, les hôpitaux, ainsi que l’enseignement religieux musulman dans les écoles. Le document prévoit également des déplacements d’horaires pour les prières et de calendrier pour le ramadan, tout comme une alimentation conforme aux préceptes du Coran. Autant d’accords qui ne sont pas encore tous en vigueur. Le gouvernement a par contre refusé de légaliser la polygamie, comme cela lui était demandé. La FEERI et l’UCIDE reçoivent des subventions de l’État espagnol et les communautés musulmanes reconnues juridiquement en Espagne leur sont affiliées. Les convertis espagnols ont récemment dû céder la présidence de la FEERI à des groupes prosaoudiens et promarocains.
La nostalgie d’al-Ándalus
11 Pour beaucoup de convertis, les Arabes n’ont jamais envahi l’Espagne. Selon cette interprétation de l’histoire, tant les juifs que les ariens persécutés par une Église sur le déclin qui voulait leur imposer le dogme de la Trinité reçurent les musulmans en véritables libérateurs qui allaient restaurer leurs droits politiques, sociaux et religieux.
12 La position dominante, chez les convertis, c’est qu’al-Ándalus s’oppose dans sa splendeur à une Europe des ténèbres, et qu’il aura fallu l’une des plus grandes tragédies de l’humanité, le génocide des musulmans, des juifs et des ariens, pour que soit détruite cette civilisation. Une approche fortement idéologique et manichéenne qui a une conséquence logique : le retour de l’islam en al-Ándalus se présente comme une authentique et nécessaire reconquête, le fait de s’émanciper de l’occupation hispanique, elle-même illégitime et sanguinaire.
13 Il est temps de réviser le mythe d’al-Ándalus en faisant preuve de rigueur historique. Semblable interprétation manipule l’histoire, dénigre l’Espagne et l’Europe du Moyen Âge, décrit l’islam de l’époque comme supérieur à la culture épuisée de l’Occident. Il faut déjà, contrairement à la thèse d’une occupation pacifique par les musulmans, par opposition à la reconquête chrétienne du territoire présentée comme un génocide, rappeler que les deux épisodes ont été de nature belliqueuse, des guerres. Rappeler encore que l’occupation musulmane de l’Hispania n’a pas été synonyme de coexistence facile pour les chrétiens et les juifs. Rappeler que les lumières culturelles et scientifiques de la période ont été dans une large mesure l’œuvre de sages musulmans et juifs, souvent poursuivis pour leurs idées, et qui avaient cultivé – commentaire et tradition – l’héritage grec.
14 Cette approche exempte d’idéalisme de la période tient compte de la complexité historique : la capacité de quelques savants musulmans à se proclamer les héritiers de la culture grecque classique sans pour autant renoncer à leur foi. Surtout, elle permet de répondre au défi de la restauration d’un véritable dialogue entre les cultures. Toute autre posture étant susceptible de fournir un alibi idéologique à ceux qui, parmi les islamistes actuels, prétendent à la récupération de l’al-Ándalus historique.
15 D’autant que le gouvernement espagnol a été informé officieusement d’éventuelles actions terroristes[2] [2] El País, 5 nov. 2006. ...
suite. Certains dirigeants islamistes radicaux ne se contentant pas de prôner la revendication d’al-Ándalus : un site Internet djihadiste n’a-t-il pas mis en doute l’appartenance de Ceuta et de Melilla à l’Espagne, appelé à la libération des deux villes et déclaré la guerre à l’État espagnol ?
Conclusions
16 Certains convertis espagnols sont pleinement intégrés et modernes ; ils entretiennent des relations avec un grand nombre d’organisations nationales et internationales ; ils veulent être reconnus en tant qu’interlocuteurs privilégiés de l’État. D’autres forment de petites communautés spirituelles et artisanales en marge de la société. Mais, même s’ils plaident dans leur majorité pour un islam modéré, les convertis espagnols revendiquent des droits séparés. Et ils constituent un mouvement distinct des immigrants issus du monde arabomusulman.
17 Or, une étude récente réalisée par le ministère de l’Intérieur donne les chiffres suivants : 74 % des immigrés musulmans déclarent vivre très bien ou assez bien en Espagne; 80 % se sont adaptés au mode de vie et aux coutumes du pays ; 83 % disent ne pas rencontrer d’obstacle dans la pratique de leur foi. À souligner, le fait que l’identité de l’Espagne et la laïcité leur semblent parfaitement compatibles avec l’exercice de leur religion et qu’ils considèrent comme inacceptable l’usage de la violence comme moyen de proclamer ou de propager sa religion. La majorité d’entre eux se déclarant justement partisans d’une laïcité qui traite toutes les religions à égalité. Voilà qui s’oppose aux revendications séparées telles que les formulent quelques organisations musulmanes et associations de convertis, par exemple la légalisation de la polygamie ou la naturalisation des descendants des « morisques » expulsés d’Espagne au XVIIe siècle, ce qui pourrait concerner aujourd’hui environ cinq millions d’étrangers.
18 Par contre, la survivance de traces arabes – terminologie, monuments, coutumes, cuisine, fêtes – devrait faciliter l’intégration des immigrés musulmans dans une société laïque respectant la liberté de croyance.
19 Mais du moment où les immigrés eux-mêmes ne formulent pas de revendications séparées, leurs organisations ne devraient pas s’opposer à un modèle d’intégration préservant l’identité de l’Europe et les valeurs propres à celle-ci : démocratie, liberté de pensée et d’expression, égalité entre les sexes, droits de la personne devant la collectivité.
Notes
[ 1] Cf. Rosa María Rodríguez Magda, La España convertida al Islam, Barcelone, ´αltera, 2006; id., « El Renacer del Islam en España », Debats, n° 93, Pensar el Islam desde Europa, 2006, p. 8-15.
[ 2] El País, 5 nov. 2006. 
PLAN DE L'ARTICLE
- Les convertis espagnols à l’islam
- Accords de coopération entre l’État espagnol et la Comisión Islámica de España
- La nostalgie d’al-Ándalus
- Conclusions
POUR CITER CET ARTICLE
Rosa-María Rodríguez Magda « L'islam espagnol et sa renaissance », Outre-Terre 4/2006 (no 17), p. 179-183.
URL : www.cairn.info/revue-outre-terre-2006-4-page-179.htm.
DOI : 10.3917/oute.017.0179.




