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| Outre-Terre 2006/4 (no 17) | 25 € |
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S'inscrire Alertes e-mail - Outre-Terre Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezImmigration, radicalisation et discours musulman en Europe : l’angle soufi
AuteurNir Boms du même auteur
, vice-président du Center for Freedom in the Middle East, Washington.Moussaoui, vingtième pirate de l’air, devant le U.S. District Court for the Eastern
District of Colombia)
Je ne suis pas seulement britannique, je suis anglais – parce que l’Angleterre est la seule maison que j’aie eue – même si je suis musulman et même si j’ai un nom indien. (Munaf Zeena, directeur du North London Community Center)
Je pense que, pour la période récente, nombre d’entre nous ont une conscience toujours plus aiguë de l’extrémisme qui s’exprime dans les phrases de Moussaoui citées plus haut. Ces discours s’inscrivent dans la catégorie stéréotypée où s’associent islam, immigration et extrémisme.
2 Moussaoui lui-même est un bon exemple de cette catégorie. Il est né en France d’une mère mariée à l’âge de quatorze ans au Maroc. Comme d’autres immigrants pauvres, il subit la violence chez lui, le racisme et les discriminations à l’extérieur. En France, la famille change fréquemment de domicile et part ensuite pour le Royaume-Uni. Il semble y avoir réussi. Moussaoui décroche un master de commerce international à la South Bank University. Il gagne de l’argent. Tout cela pourrait tenir de la success story. Mais il ne s’est pas apaisé. Il
3 va donc faire ses premiers pas dans le monde de l’extrémisme à la mosquée de Brixton, puis auprès des fidèles de la mosquée de Finsbury Park, où l’extrémiste Ab… H.amza ’al-Masri dispense son enseignement. En 1988, il est entraîné au camp de Khalden, en Afghanistan, avant de rejoindre al-Qaïda et de participer à la programmation du 11-Septembre.
4 Munaf Zeena, quarante-cinq ans, directeur du North London Muslim Community Center, vient d’un milieu assez similaire. Il a lui aussi souffert du racisme des nationalistes britanniques pendant sa jeunesse. Il a également fait un voyage, au Pakistan, et a pris conscience du gouffre qui sépare sa génération, née en Grande-Bretagne, de celle de ses parents. Zeena a pourtant emprunté un chemin différent et il est devenu en vingt ans un éducateur, un militant qui prêche la tolérance et la modération dans sa communauté. Il pense d’ailleurs que, si l’on veut triompher de l’extrémisme, il convient de produire un sens de la communauté[1] [1] Cf. John Daniszewskim, « Moderates Raise Voices to Influence...
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5 « Qu’est-ce qui a fait d’eux des terroristes et de moi un homme de paix ? », s’interrogeait Zeena devant une assemblée de musulmans, à Londres, une semaine après les attentats du métro.
6 L’« islam politique » est d’ordinaire rattaché aux tendances islamistes, elles-mêmes souvent associées aux porte-parole les plus radicaux de l’islam. Des déclarations comme celles d’Oussama ben Laden ou d’Ahmadinejâd articulent un choc des civilisations qui confronterait l’islam à l’Occident. Certains analystes invitent de la même manière l’Europe et l’Occident à changer de politique devant une réalité transformée, celle d’une population musulmane qui augmente rapidement en leur sein ; du moment où l’islam semble combattre l’Occident, ce dernier devrait se préparer au combat contre l’islam.
7 Mon propos sera le suivant. Dans le meilleur des cas, ces réactions extrêmes ne sont pas constructives et contribuent à un processus de radicalisation chez les nouveaux immigrés musulmans en Europe et ailleurs. Qui plus est, la terminologie du genre « choc des civilisations » ne tend pas seulement à décrire tous les immigrés musulmans comme des communautaristes, des radicaux et des extrémistes, elle manque les vraies dimensions de la problématique de l’immigration musulmane en Occident. Or, nous allons montrer que nombre de musulmans sont tout aussi préoccupés par la montée de l’extrémisme parmi les croyants. Plus encore : on voit à partir du cas soufi que toute une série de leaders sont fermement décidés à combattre le radicalisme musulman.
8 Rien d’étonnant à ce que le discours européen tournant autour de l’islam se focalise souvent sur ses porte-parole radicaux, sur les dangers que celui-ci incarne et sur un « réveil européen » susceptible de répondre à la vague islamiste. Il y a effectivement de bonnes raisons à voir les choses ainsi.
9 L’histoire peut se répéter et le monde musulman contribuer plus à la définition et à la formation de l’Europe au XXIe siècle que les États-Unis, la Russie et même l’Union européenne. L’islam est la seconde religion en nombre dans 16 des 37 pays européens. En 1996, il y avait 200 000 musulmans en Belgique, 2,5millions en France et quelque 800000 en Grande-Bretagne[2] [2] Cf. J. Rath et al. , Western Europe and its Islam :...
suite. En2007, les estimations se montent en général à 400 000 musulmans en Belgique, 5 à 6 millions en France et 1,6 million en Angleterre, soit une croissance de 100 % en une dizaine d’années. Ces chiffres révèlent l’importance du défi de l’immigration et de l’intégration, lui-même souvent associé aux questions de communautarisme. La communauté musulmane d’Europe va-t-elle orienter ses nouveaux membres dans le sens de l’intégration et de la modération ? Ou bien ses leaders vont-ils les conduire dans le sens opposé de l’isolement et de l’extrémisme ?
10 À l’aube du XXIe siècle, les tensions religieuses ont atteint en Europe un nouveau sommet, et l’espace européen, qui se percevait comme immunisé contre les idéologies extrémistes, a été le théâtre d’événements sans précédent. L’assassinat du cinéaste Theo van Gogh par un musulman radical; l’implication de résidents et de citoyens européens dans des attaques terroristes sur le territoire de l’Europe ; les émeutes et les vagues de manifestations qui ont suivi la publication de caricatures dans un journal danois ; dernièrement, la vague d’émeutes durant laquelle des crèches, des écoles, des magasins et plus de 900 voitures ont été brûlés dans les banlieues de Paris où dominent les populations immigrées : autant d’exemples éclairants de l’écart qui se creuse entre cette population et les pays d’accueil. On peut bien sûr expliquer ces événements par toute une série de faits sociaux, économiques et politiques; le phénomène de radicalisation qui se dégage n’en demeure pas moins alarmant.
11 Le Nixon Center a analysé des entretiens avec 375 personnes mises en examen pour terrorisme ou reconnues coupables de terrorisme en Europe occidentale et en Amérique du Nord de 1993 à 2004 : deux fois plus de Français que de Saoudiens, plus de Britanniques que de Soudanais, de Yéménites, d’Émiratis, de Libanais ou de Libyens. Un bon quart des djihadistes figurant sur les listes établies par le Centre sont des nationaux d’Europe occidentale[3] [3] Cf. Robert S. Leiken, Bearers of Global Jihad ? Immigration...
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12 Le fait que des musulmans européens aient la volonté de rejoindre des groupes terroristes qui se revendiquent d’Oussama ben Laden a pu choquer nombre d’Européens. Mais ces individus se rattachent, comme l’ont montré à diverses reprises des sondages d’opinion, à un courant de radicalisation plus large que l’on trouve aussi bien hors d’Europe. Des enquêtes récentes du Pew Global Attitudes Project ont montré que la montée de l’extrémisme musulman est en effet une préoccupation d’ordre planétaire. La plupart des personnes interrogées dans des pays aussi différents que l’Allemagne, l’Inde, la Grande-Bretagne, le Pakistan, l’Indonésie et l’Égypte ont exprimé cette préoccupation. De même pour une majorité de musulmans britanniques, français, espagnols et allemands. Mais les musulmans interrogés en Grande-Bretagne, en France, en Espagne et en Allemagne ont également déclaré soutenir à 25 % des extrémistes comme ben Laden. Une autre enquête récente montre que 16 % des musulmans français et espagnols, de même que 15% des musulmans anglais, se disent prêts à soutenir les attaques kamikazes pour protéger l’islam ; 13 % des musulmans britanniques justifient les attaques du 7 juillet 2005 à Londres[4] [4] Cf. Pew Global Attitudes Project, The Great Divide :...
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13 Ces résultats alarmants n’ont toujours pas baissé dans une Europe qui commence à reconnaître que « l’idéologie compte ». Confrontés à de tels chiffres, analystes et spécialistes réagissent en appelant à un tournant radical sur l’immigration, la sûreté nationale et l’éducation. Mais, alors que l’Europe continue de s’engager dans un important débat sur les limites de la tolérance et la signification de la liberté de culte, elle néglige un autre type de discours musulman sur son territoire, celui que tiennent les musulmans que je nomme « intégrationnistes » et qui s’alarment tout autant de l’influence croissante des clercs radicaux et du processus de radicalisation incarnant un danger vital pour l’islam tel qu’ils l’interprètent.
14 Pour les « intégrationnistes », ces clercs radicaux – dont beaucoup ont immigré en Europe ces quinze dernières années – ne parlent pas le langage de l’islam : tolérance, exercice pacifique de sa religion, « vivre et laisser vivre ». Ces radicaux ne parlent pas non plus les langues européennes, mais s’adressent plutôt en arabe ou en ourdou à des foules d’immigrés plus enclins à se laisser influencer. Ce radicalisme « importé » trouve ses adversaires au sein même de la communauté musulmane en Europe. D’une certaine manière, le conflit oppose les « musulmans européens », ceux qui vivent en Europe depuis trois ou quatre générations, et les « nouveaux venus » radicaux, qui réussissent à mobiliser les première et deuxième générations souffrant des difficultés propres à l’immigration et plus enclines à trouver une réponse à leurs problèmes dans le message radical.
Le débat sur l’islam modéré
15 Dans le monde entier, musulmans et non-musulmans sont engagés dans un débat sur la nature de l’islam. Ce débat a été mené sous de nombreux angles et dans de multiples perspectives, mais son noyau tourne autour du lien entre le courant visible de l’islamisme radical et l’islam en tant que tel, source éventuelle du premier. ‘Abdul Rah.man ’al-Ræshid, directeur d’Al-Arabiya news, met les choses au clair : « Il est évidemment vrai que tous les musulmans ne sont pas des terroristes, mais il reste tout aussi vrai et singulièrement douloureux que presque tous les terroristes sont musulmans[5] [5] Cf. ‘Abdul Rah. man ’al-Ræshid, « Innocent religion...
suite. » Ce débat touche au cœur de l’islam, et la discussion concernant une réforme de l’islam rencontre déjà des obstacles dans la mesure où celle-ci soulève toute une série de problèmes théologiques. En effet, la doctrine de l’unicité divine (Tawh. ƒ d) et le message incontestable qu’elle contient rendent complexe toute discussion quant à une éventuelle « réforme », car il faudrait au préalable avoir opéré une synthèse avec toute une série de vérités apparemment incontestables.
16 La puissance qui se dégage de nombreux textes islamiques laisse de prime abord peu de place à l’interprétation compte tenu du caractère divin, indivisible et indiscutable de la doctrine : « Mais Allah purifie qui il veut. Il sait et il entend tout »; « On ne lui demandera point compte de ses actions, et il leur demandera compte de leurs œuvres[6] [6] Sourates ’al-N…r [la lumière], verset 21, et ’al-Anbiyæ’(les...
suite. »
17 Qui plus est, l’équation implicite entre « réforme », i ‡ l æ h., et « amélioration » a conduit nombre de musulmans à rejeter le concept même de réforme dans la mesure où, selon eux, l’islam est par définition parfait et non susceptible d’être amélioré ou réformé[7] [7] Cf. Andreas Jacobs, Reformist Islam : Protagonists,...
suite. Certains musulmans considèrent aussi ce débat comme une tentative des non-musulmans pour s’ingérer dans leurs affaires intérieures, pour leur « inoculer » des idées « occidentales » et, par conséquent, pour les diviser. Selon eux, l’« islam réformateur » est une invention fondamentalement étrangère au véritable islam[8] [8] Ibid. , p. 9. ...
suite. Ainsi, le Zentralrat der Muslime in Deutschlandestimait récemment : « La politique et le gouvernement confrontent l’islam à la menace d’éclatement entre deux confessions : l’islam à proprement parler et l’islam réformateur[9] [9] Zentralrat der Muslime, Das Kopftuch. Stellungnahme des...
suite. »
18 Certes, l’islam n’a jamais été immunisé contre les disputes, à commencer par l’assassinat de l’imam ‘Ali en 661. Des tentatives pour modeler, pour réformer et pour réinterpréter l’islam ont bientôt suivi, contribuant à créer les différentes écoles de jurisprudence qui exercent leur autorité sur les tribus, les ordres, les États et les individus jusqu’aujourd’hui.
19 De même, les tentatives pour introduire dans l’islam des éléments « étrangers » ou « occidentaux » n’ont rien de nouveau. L’islam, qui allait à son tour influencer le judaïsme, le christianisme et les dérivés de ce dernier, avait été de la même manière influencé par des idées non musulmanes. Des penseurs précoces comme ’al-Færæbi (Alfarabius, 872-950), Ibn Sƒnæ (Avicenne, 980-1037), Ibn Rushd (Averroès, 1126-1198) et Ibn Khald…n (1332-1406) furent influencés par la pensée aristotélicienne et rationnelle[10] [10] Cf. Stephen Frederic Dale, « Ibn Khaldun : The Last...
suite. Des penseurs comme Jamæl’al-Dƒn ’al-Afghæni (1839-1897), Muh.ammad ‘Abduh (1849-1905) et son disciple Rashƒd Rid.æ(1865-1935) étaient inspirés par des auteurs et philosophes occidentaux et commencèrent à formuler l’idée suivante : ce n’était pas l’islam en tant que tel qui portait la responsabilité de l’arriération des sociétés musulmanes, mais l’interprétation archaïque qu’on en faisait et le système obsolète de normes découlant de celle-ci. Citons par exemple Rashƒd Rid.æ, fondateur du mouvement des Salafiyyah (Frères musulmans) en Égypte, s’emportant contre les leaders musulmans qui se servaient de l’islam à des fins politiques erronées : « Les musulmans ont perdu la foi en leur religion, ce qui a été encouragé par de mauvais législateurs, car le véritable islam implique deux choses : le témoignage de l’unicité divine et la délibération dans les matières de l’État ; les despotes ont voulu faire oublier la seconde aux musulmans tout en les encourageant justement à abandonner la première[11] [11] Cité par Albert Hourani, Arabic Thought in the Liberal...
suite. »
20 Khairuddin ’al-T…nisi (1810-1899), leader du mouvement réformateur tunisien au XIXe siècle, n’écrivait-il pas : « Enflammer le potentiel de la ‘umma par l’adoption de saines procédures administratives et donner la parole aux musulmans dans les affaires politiques mènerait plus vite à la civilisation, encadrerait le despotisme et ferait obstacle à l’Europe, qui aligne chacun sur son propre chemin[12] [12] Cf. Khairuddin ’al-T…nisi, Aqwam ’al-Masalik Fi Taqwim...
suite » ?
21 Le débat actuel n’est donc pas sans précédent : il est enraciné dans l’histoire, avec pour conséquence la division passée au sein de l’islam. Les forces de la réforme et de la modération ont toujours existé et se sont toujours mesurées aux éléments plus radicaux – ces derniers réussissant, comme c’est le cas aujourd’hui, à détourner les premiers de leur voie.
Le cas soufi
22 Ces données alarmantes ont ébranlé un certain nombre de leaders musulmans modérés, conscients d’avoir peut-être déjà laissé passer une des dernières occasions d’agir. Ces développements font en particulier bouger les lignes traditionnelles chez certains soufis, qui ont décidé de se mêler de politique.
23 Cette démarche est intéressante et significative pour plusieurs raisons :
- Cela peut constituer un précédent, même modeste, sur le plan historique.
- Il s’agit de l’une des réactions actuelles les plus fermes à l’extrémisme.
- stratégie organisée marque des points en Asie, en Amérique, en Europe et au Moyen-Orient.
- Une partie importante de l’organisation a pour centre l’Europe et tend à peser sur les musulmans européens.
- Last but not least, il n’est pas question ici d’« islam modéré », mais d’un islam politique particulier.
Le soufisme, tasaww … f en arabe, est le vocable sous lequel le mysticisme musulman s’est fait connaître aux VIIIe et IXe siècles. Le mot vient de ‡… f [laine] et de saf æ [pureté], les ascètes et les mystiques musulmans ayant porté des vêtements de laine. Une autre étymologie le rapporte à safwe, les « élus » – une idée que l’on retrouve fréquemment dans la littérature soufie.
24 L’islam soufi a une approche moins rigide de la charia ; il met l’accent sur la piété, tout comme la recherche de la paix, de l’égalité et de la tolérance. Ces enseignements modérés[13] [13] Même si le terme de « modéré » et autres expressions...
suite l’ont placé en contradiction tant avec le sunnisme qu’avec le chiisme, pour lesquels il représente une hérésie par rapport au Coran. Des mystiques soufis précoces, comme ’al-H.allæj de Bassora, furent accusés de sorcellerie et persécutés pour avoir prêché la doctrine soufie. C’est pourquoi les leaders du soufisme apprirent à se tenir à l’écart de la vie politique et ne cherchèrent pas incessamment à braver les dirigeants établis.
25 Récemment, pourtant, certains leaders du soufisme ont compris que l’enjeu était majeur. Harath. Rafiq, fondateur du Sufi Muslim Council au Royaume-Uni, s’interroge dans un éditorial : « Il est temps que les modérés s’insurgent et se comptent avant qu’il ne soit trop tard » ; « Comment se fait-il que la minorité radicale se soit “emparée du microphone” et que ses thèses passent de plus en plus pour la version orthodoxe de l’islam ? » ; cela, dans une publication nouvelle destinée avant tout aux musulmans britanniques.
26 Le Sufi Muslim Council s’est très vite opposé au radicalisme sous quelque forme que ce soit :
27
Uni nous élevons contre tous les extrémismes et n’en soutenons aucun, non plus que nous n’avons quoi que ce soit à faire avec l’un ou l’autre d’entre eux[14] [14] Déclaration du Sufi Muslim Council publiée dans SPIRITthemag :...
suite.
Rafiq et ses collègues ont produit toute une série de programmes pédagogiques, de même qu’ils ont multiplié les conférences et discours publics contre les éléments radicaux de l’islam en Grande-Bretagne, parmi lesquels ils comptent les principaux membres de l’establishment musulman, qu’ils considèrent comme extrémistes et pro-wahhabites.
28 Il n’est pas le seul soufi à avoir adopté semblable position. Cheikh ‘Abdullæh ’al-Gharib ’al-Hamad’al-Tamimi, érudit d’origine syrienne qui enseigne l’islam depuis treize ans, a rompu avec une tradition millénaire de soufisme en prenant position contre le régime d’Assad. Au moment de partir pour Washington afin d’y rejoindre l’opposition, il déclara à sa femme que sa vie ne lui appartenait plus : « Deux millions de femmes en âge de se marier ne le peuvent pas parce que leurs maris potentiels, deux millions d’hommes en âge de se marier, n’ont pas les moyens d’entretenir une famille. » Telle était la raison de cette démarche peu commune : c’était un appel de l’islam et, s’il lui fallait se sacrifier pour son peuple, Dieu lui en saurait gré.
29 Le soufisme a marqué l’Indonésie depuis les temps du sultan Malik Al-Saleh ( XIIIe siècle) et des voix de ce genre s’y font entendre. Le pays a connu, comme d’autres parties du monde musulman, sa renaissance islamique à partir des années 1970[15] [15] Cf. par exemple Robert W. Hefner, « Islam in an Era of...
suite : multiplication des mosquées et des lieux de prière, popularité croissante des voiles (kerudung, jilbab) chez les femmes et les jeunes filles, interruption commune du travail au nom de la prière, émergence de nouvelles formes d’activité religieuse sur les campus, agitation populaire contre les actions du gouvernement perçues comme préjudiciables à la communauté musulmane, établissement en 1991 d’une banque islamique. Mais, à côté de semblables expressions « extérieures » (lahir) de l’islam, l’Indonésie a connu également la montée d’une spiritualité « intérieure » (batin). Le soufisme a su inspirer un nouvel enthousiasme jusqu’au sein des secteurs les plus engagés dans la modernisation et la mondialisation, soit les classes moyennes et supérieures des villes. Cet intérêt se traduit par l’adhésion de ces urbains non seulement aux ordres soufis traditionnellement implantés dans le monde rural, les tarekat, mais aux institutions de type nouveau dans les villes grandes et petites[16] [16] Cf. Julia Day Howell, « Sufism and the Indonesian Islamic...
suite.
30 Comme dans les cas du Sufi Muslim Council et de cheikh ’al-Tamimi, les leaders indonésiens du soufisme ont commencé à mobiliser les principes de leur doctrine dans la confrontation avec une interprétation radicale de l’islam.
31 Ahmad Dhani, soufi et rock-star, est un bon exemple de ces nouvelles prises de position. En 2004, il sort son album Laskar Cinta [les Guerriers de l’amour], par opposition délibérée au Laskar Jihad, la milice violente des Guerriers du djihad emmenée par Jafar Umar Thalib, un vétéran de l’Afghanistan qui prétend avoir rencontré ben Laden. Après un incident qui oppose en 1999 un chauffeur d’autobus chrétien à un passager musulman, Jafar Umar Thalib embarque en direction des Moluques des milliers de Guerriers du djihad. Les combats vont durer trois ans ; selon les estimations, ils coûteront la vie à 10 000 personnes pour la seule île d’Amboine, un demi-million d’Indonésiens étant délogés.
32 Laskar Cinta est censé offrir aux jeunes Indonésiens une alternative au djihad. Des centaines de milliers d’exemplaires seront vendus. Voilà qui provoquera des réactions brutales de la part de groupes radicaux comme l’Islamic Defenders Front, affilié au Hizb ut-Tahrir, et vaudra à Dhani et à sa femme Maia, une pop-star du pays, ainsi qu’à leurs enfants de passer en 2005 dans la clandestinité.
33 Malgré tout le scandale provoqué, Dhani et son groupe ont sorti en décembre 2005 une nouvelle chanson intitulée elle aussi Laskar Cinta et qui s’est hissée à la première place sur les ondes de la radio indonésienne et les programmes de MTV Asia. Laskar Cinta figure en tant que premier morceau dans le dernier album de Dewa, Republic of Love.
34
âmes perdues, la colère qui leur serre le cœur
âmes perdues, empoisonnées par l’ignorance et la haine,
Guerriers de l’amour, enseignez la science mystique de l’amour,
parce qu’il n’est de vérité éternelle que l’amour et le chemin lumineux
pour tous les enfants où que ce soit dans le monde.
35 Abdurrahman Wahid, ex-Premier ministre de l’Indonésie, dirigeant soufi et patron de Dhani, travaille actuellement avec un groupe de musiciens et de producteurs arabes à ce que ces messages pénètrent dans la poésie arabe dominante aux quatre coins du monde.
36 J’ai bien conscience que les chansons pop ne sont pas une thématique ordinaire des revues universitaires, mais ce sont là des exemples de la véritable « guerre des idées » qui se livre à l’intérieur du monde musulman, et sur un mode parfois fort peu traditionnel.
Conclusions
37 On peut aborder l’extrémisme de plusieurs manières ; les politiques, elles, varient. La France et la Grande-Bretagne ont adopté des politiques de l’immigration et de l’intégration différentes. Or, une enquête du Pew Research menée au printemps 2006 en Grande-Bretagne montre que 81 % des musulmans britanniques se considèrent d’abord comme musulmans et seulement ensuite comme britanniques. Alors que les musulmans français ne vont dans ce sens qu’à 46 %[17] [17] Cf. Jonathan Paris, « Europe and its Muslims », Foreign...
suite. Les gouvernements peuvent donc contribuer à ce que se crée un climat plus ou moins favorable à l’isolement ou à l’intégration, à l’extrémisme ou à la modération. Et ils disposent d’alliés convaincus et engagés dans la poursuite de ces objectifs même. Le cas soufi montre clairement que ces alliés ont leurs propres orientations et une capacité de mobilisation, et même qu’ils disposent d’un « camp » qui rallie petit à petit des individus et des groupes enclins à défendre un projet différent pour les musulmans. C’est un « camp » qui doit être pris en considération.
38 Les musulmans d’Occident s’organisent de plus en plus. Certains y voient un signe inquiétant de radicalisme plutôt qu’une « solution » au radicalisme. Pourtant, à l’instar des groupes radicaux, des expatriés et des diasporas partout dans le monde, ces groupes peuvent avoir leur propre vie et leurs propres projets, nettement différents de ceux des « pères fondateurs ». L’histoire du judaïsme et du christianisme le prouve abondamment, la vie en terre étrangère a ses dynamiques communautaires, et celles-ci peuvent produire des transformations de doctrine, de pratique et de perspective. L’islam fournit quelques exemples de cette nature, entre autres le Fiqh ’al-Aqalliyyat, une école de jurisprudence pour les minorités destinée à répondre aux besoins spécifiques des musulmans qui vivent en Occident[18] [18] Le Fiqh ’al-Aqalliyyat a été créé pour aider les minorités...
suite. Difficile de prévoir sur quels développements théologiques et/ou quelles évolutions majeures ce processus va déboucher. Ce que l’on peut par contre affirmer, c’est qu’il y a là une dynamique en action et un fort potentiel d’influence dans le sens de la ségrégation ou de l’intégration des musulmans d’Europe.
39 Pour finir, ce n’est pas en raison de leur mérite ou parce qu’ils sont un meilleur partenaire de dialogue que nous devons reconnaître les « intégrationnistes », mais principalement parce que cette reconnaissance nous aide à mieux cerner le défi qui nous attend : ce n’est pas une guerre des civilisations qui confronte l’islam au monde, mais une guerre des idéologies que les musulmans, les chrétiens et les juifs peuvent mener ensemble contre le radicalisme et l’extrémisme partout dans le monde.
40 Traduit de l’anglais par Maria Liszt
Notes
[ 1] Cf. John Daniszewskim, « Moderates Raise Voices to Influence the Young », Los Angeles Times, 18 sept. 2005. 
[ 2] Cf. J. Rath et al., Western Europe and its Islam : The Social Reaction to the Institutionalization of a « New » Religion in the Netherlands, Belgium and the United Kingdom, Leyde/Boston/Tokyo, Brill, 2001. 
[ 3] Cf. Robert S. Leiken, Bearers of Global Jihad ? Immigration and National Security after 9/11, Washington, D.C., The Nixon Center, 2004. 
[ 4] Cf. Pew Global Attitudes Project, The Great Divide : How Westerners and Muslims View Each Other, Washington, D.C., Pew Global Attitudes Project (13-Nation Pew Global Attitudes Survey), juin 2006. 
[ 5] Cf. ‘Abdul Rah.man ’al-Ræshid, « Innocent religion is now a message of hate », Al-Sharq Al-Awsat, 3 sept. 2004.
[ 6] Sourates ’al-N…r [la lumière], verset 21, et ’al-Anbiyæ’(les prophètes), verset 23. 
[ 7] Cf. Andreas Jacobs, Reformist Islam : Protagonists, Methods, and Themes of Progressive Thinking in Contemporary Islam, Berlin/Sankt Augustin, Konrad-Adenauer-Stiftung (Working Paper/Documentation, 155), sept. 2006, p. 3-4. 
[ 8] Ibid., p. 9. 
[ 9] Zentralrat der Muslime, Das Kopftuch. Stellungnahme des Zentralrats der Muslime in Deutschland (ZMD), Eschweiler, 2003, p. 6 ; cité in Andreas Jacobs, op. cit., p. 5. 
[ 10] Cf. Stephen Frederic Dale, « Ibn Khaldun : The Last Greek and the First Annaliste Historian », International Journal of Middle East Studies, vol. 38, n° 3,2006, p. 432. 
[ 11] Cité par Albert Hourani, Arabic Thought in the Liberal Age 1798-1939, Oxford University Press, 1962, p. 228. 
[ 12] Cf. Khairuddin ’al-T…nisi, Aqwam ’al-Masalik Fi Taqwim ’al-Mamalik, 1972, p. 185. 
[ 13] Même si le terme de « modéré » et autres expressions trop globales ne caractérisent pas fidèlement le soufisme, qui est complexe et recouvre de nombreuses « voies » de l’islam. Le courant a commencé en tant que chiite, mais il est aujourd’hui d’obédience principalement sunnite. Hanbalites, chaféites, malikites et hanafites peuvent faire partie des différentes † ar ƒ qa [confréries] soufies. Tant les Frères musulmans qu’al-Qaïda ont, de fait, des racines soufies. 
[ 14] Déclaration du Sufi Muslim Council publiée dans SPIRITthemag : The Voice of the Silent Majority, n° 1, juil. 2006, p. 14, < w www.spiritthemag.com/Spirit.pdf>. 
[ 15] Cf. par exemple Robert W. Hefner, « Islam in an Era of Nation-States : Politics and Religious Renewal in Muslim Southeast Asia », in Robert W. Hefner, Patricia Horvatich (éd.), Islam in an Era of Nation-States : Politics and Religious Renewal in Muslim Southeast Asia, Honolulu, University of Hawai’i Press, 1997, p. 3-40. 
[ 16] Cf. Julia Day Howell, « Sufism and the Indonesian Islamic Revival », Journal of Asian Studies, vol. 60, n° 3, août 2001, p. 701-729. 
[ 17] Cf. Jonathan Paris, « Europe and its Muslims », Foreign Affairs, vol. 86, n° 1, févr. 2007. 
[ 18] Le Fiqh ’al-Aqalliyyat a été créé pour aider les minorités musulmanes en Occident. Ce sont deux éminents religieux qui ont introduit cette doctrine juridique : cheikh Dr. Tahar Jabir ’al-Alwani, de Virginie, et cheikh Dr. Y…suf ’al-Qaradæwƒ, du Qatar. Elle peut s’appliquer dans d’autres parties du monde où vivent des minorités musulmanes nombreuses, comme l’Inde. ’Al-Alwani a donné une conférence vidéo dans un atelier juridique de New Delhi, <www.asharqalawsat.com>,14 févr. 2004. Yoginder Sikand, un intellectuel musulman indien, publie régulièrement des articles sur le Fiqh ’al-Aqalliyyat dans son journal électronique Qalandar, <www.islaminterfaith.org/dec2004/article4.htm>.Pour un compte rendu complet, cf. Shammai Fishman, Fiqh al-Aqalliyyat : a Legal Theory for Muslim minorities, Washington, D.C., Hudson Institute, Center on Islam, Democracy, and the Future of the Muslim World (Research Monographs on the Muslim World, Series n° 1, Paper n° 2), octobre 2006.
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Nir Boms « Immigration, radicalisation et discours musulman en Europe : l'angle soufi », Outre-Terre 4/2006 (no 17), p. 247-257.
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DOI : 10.3917/oute.017.0247.




