Outre-Terre 2007/2
Outre-Terre
2007/2 (n° 19)
342 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749209203
DOI 10.3917/oute.019.0187
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Vous consultezAnciens/Nouveaux lieux de mémoire en Russie

AuteurJutta Scherrer du même auteur

Dr. Phil. ; professeur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Paris ; chercheur au Centre Marc Bloch, Berlin. Ce texte a été publié sous le titre « Russlands neue-alte Erinnerungsorte », inAus Politik und Zeitgeschichte, 11/2006.scherrer@ehess.fr

Le cours élevé du couplage sémantique « histoire et mémoire » dans les sociétés occidentales n’est pas resté sans laisser de traces également en Russie. On chercherait par contre en vain une quelconque élaboration du passé récent à l’ordre du jour de la politique russe de l’histoire. Le discours officiel, en Russie, ignore la dimension morale de ce que les démocraties occidentales entendent par « politiquement correct ». Ici, le « politiquement correct » renvoie toujours à ce qui est dans l’intérêt de l’État[1] [1] C’est ainsi qu’un tribunal russe allait juger « politiquement...
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. Et au centre de la culture de la mémoire guidée par l’État, il y a la seule quête d’un passé utilisable ou profitable. L’invention de nouveaux lieux de mémoire ou bien la réorientation des anciens se produit presque exclusivement en fonction d’une identité postsoviétique à élaborer pour la nation russe. La question de savoir dans quelle mesure semblable conception intègre les multiples ethnies qui peuplent, outre le noyau russe, le territoire de la Fédération de Russie est rarement abordée, sauf à se contenter du vernis métaphorique et diffus de l’« idée russe ».

2 Ce qui caractérise le processus d’élaboration d’une identité postsoviétique, c’est que la société russe ne connaît pas les batailles de la mémoire, comme c’est le cas en France avec le colonialisme, l’esclavage et l’immigration, ou encore en Allemagne à propos des réfugiés et des expulsés. En Russie, tout va son bonhomme de chemin. Les décisions adoptées « en haut » qui invitent à la mémoire collective sont accueillies avec flegme et aussi bien ignorées, à l’occasion, avec le même flegme. Le mécanisme d’une politique de l’histoire arrêtée pendant des décennies par l’État et le Parti continue de fonctionner. La société civile reste à peine impliquée dans l’élaboration d’une culture de mémoire et du système de valeurs associé à celle-ci – si l’on excepte une organisation des droits de l’homme comme Memorial et son action courageuse.

3 Exemple frappant de l’instrumentalisation politique de l’histoire à fins de cohésion nationale, le « Jour de l’unité nationale » (Den’narodnogo edinstva) décrété l’année dernière et censé succéder à la commémoration obsolète de la révolution d’Octobre. Quels étaient les enjeux de cette nouvelle fête nationale ?

Le Jour de l’unité nationale

4 On s’en souvient, la perestroïka avait déjà ramené la révolution d’Octobre au rang de coup d’État. En revanche, la journée nationale de commémoration du 7 novembre fut maintenue après l’effondrement de l’Union soviétique fin 1991. Boris Eltsine eut beau transformer le souvenir de la « Grande Révolution d’Octobre » en Journée de la concorde et de la conciliation en 1997, les Russes moyens en qui s’incarnait la « mémoire collective » ne savaient pas trop qu’en faire. Et le monument aux victimes de la révolution promis par Eltsine pour la nouvelle ex-fête nationale n’a toujours pas été érigé. Au contraire, ce lieu de mémoire qu’est le mausolée de la place Rouge où repose embaumé le leader de la révolution et fondateur de l’État des soviets est resté conservé jusqu’aujourd’hui malgré les objections émanant çà et là de l’opinion publique et de l’Église.

5 En 2001, Vladimir Poutine réintroduisit le vieil hymne national soviétique qu’Eltsine avait remplacé en 1990 par La Vie pour le tsar de Glinka. Il allait également restituer à l’armée le drapeau rouge de l’Union soviétique avec étoile des soviets retiré par Eltsine[2] [2] Voir Jutta Scherrer, « Zurück zu Gott und Vaterland »,...
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. Certains esprits n’hésitent pas à assimiler la Russie de Poutine à celle des Soviétiques. Après une assez longue quête à travers l’histoire russe et sa pléthore d’événements, on finit par trouver un épisode qui allait permettre de remplacer définitivement la journée de commémoration de la révolution d’Octobre, le calendrier religieux venant en aide à Poutine, chrétien orthodoxe. Comme il ne fallait pas trop troubler un peuple installé dans des habitudes vieilles de plus de sept décennies, on choisit délibérément une date qui ne précédait la « journée rouge » que de quelques jours.

6 Le 4 novembre 2005, le peuple russe fut invité pour la première fois à se souvenir de ce qui s’était passé le même jour, selon la Douma, en 1612 : une milice populaire partie de Nijni-Novgorod et commandée par le bourgeois Kouzma Minine et le prince Dmitri Pojarski avait jadis libéré le Kremlin de Moscou de l’occupation polonaise. Du point de vue de la Douma, cela signifiait la fin des « troubles » (Smuta) politiques, pour reprendre l’expression déjà utilisée par les contemporains pour qualifier la crise dynastique, sociale et nationale qui avait duré des décennies. Le premier Romanov monta sur le trône russe en 1613, intronisant de nouvelles valeurs en matière de pouvoir russe, comme le rappelle l’historien en cour de Poutine, Andrej Saharov, dans la Literaturnaja gazeta[3] [3] Voir Andrej NikolaevičSaharov, « Kogda uhodit Smutnoe...
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. Et Poutine lui-même de déclarer dans une allocution sur la place Rouge, à proximité immédiate du monument érigé dès 1818 à Minine et Pojarski par la « Russie reconnaissante » :

7

Le Kremlin, c’était le centre politique et spirituel de la Russie. L’occupant polonais mettait en péril l’existence de tout l’État russe. La libération fut rendue possible par un rassemblement du peuple dont les représentants appartenaient à des confessions, des nationalités et des couches sociales différentes. Ce qui est particulièrement symbolique et important pour notre État multinational. Tant que nous aurons le sentiment d’une pareille unité intérieure, la Russie restera invincible[4] [4] <www. regnum. ru/ news>,4 novembre 2005 ; <www. Russland. ru>,...
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.

8 Apparaît ici une analogie évidente avec la revendication inlassablement affirmée par Poutine depuis son accession au pouvoir : État centralisé puissant et unité nationale de toutes les Russies. La représentation, en termes de valeurs, d’une « renaissance de la Russie » sur fondement d’unité nationale et de « démocratie dirigée » est censée mettre un terme définitif aux « troubles » des années 1990. Certes, la date du 4 novembre n’est absolument pas établie avec certitude et les « troubles » du XVIIe siècle n’ont pas été liquidés en un seul jour, pas même en une année; mais il n’y a rien là qui doive embarrasser Poutine. Ce qui a plus de poids, c’est le fait que le peuple soit peu convaincu par le nouvel ex-lieu de mémoire. D’après les sondages, les Russes n’ont pas été plus de 8 % à se souvenir de la date historique exhumée par Poutine – une date qu’on ne trouve d’ailleurs dans aucun livre d’histoire. Et ils n’étaient pas plus de 1 % à participer aux cérémonies organisées aux quatre coins du pays[5] [5] Parmi eux quelques milliers d’ultranationalistes avec...
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. Les communistes ne sont pas du tout seuls à conserver une certaine nostalgie de ce qui était au coeur de la politique soviétique de l’identité et du passé. Les sondages nous apprennent que le 7-Novembre reste toujours pour un tiers de la population « le jour le plus important de l’histoire russe[6] [6] Izvestija, 3 janv. 2005. ...
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 ». Surtout, l’habitude des deux Journées de la révolution fériées pèse plus que la raison d’État poutinienne.

9 C’est là une raison non négligeable pour laquelle la fête de la révolution n’a pas complètement disparu dans les oubliettes de l’histoire. Elle figure maintenant au même titre que les autres commémorations officielles comme le 1er -Mai, la Journée des femmes, celle des défenseurs de la patrie empruntées à l’époque soviétique et les nouvelles commémorations introduites par la Russie postcommuniste, parmi lesquelles les fêtes religieuses. Sans compter le soviétique Jour du tchékiste de nouveau fêté le 20 décembre à partir de cette année.

Jour de la Victoire

10 La plus importante des journées de commémoration héritées du passé soviétique et qui occupe également une place majeure dans la culture postsoviétique de la mémoire, c’est le Jour de la Victoire (Den’Pobedy), le 9 mai. Il rappelle que la victoire sur le national-socialisme a élevé l’Union soviétique à la puissance mondiale, à égale dignité avec les États-Unis, et rencontre de la sorte aujourd’hui comme par le passé un consensus dans toutes les couches de la société russe. Le souvenir de la victoire de la Seconde Guerre mondiale alimente sur les plans émotionnel et moral la fierté d’un passé glorieux se prolongeant dans un présent ressenti comme justement moins glorieux. L’organisation par les autorités de la commémoration guerrière illustre avec la même puissance que par le passé l’État russe invincible dont Poutine cherche à consolider la tradition. De même que la Fédération de Russie est entrée en possession de l’héritage soviétique après la dislocation de l’URSS, elle en a pris toute la place comme puissance victorieuse.

11 Quant à la guerre en tant que « noyau » de la mémoire collective, l’écart entre les sphères publique et privée n’est toujours pas très grand[7] [7] Même si les concours d’histoire organisés par l’association...
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. Même si le nombre de témoins immédiats tend à se restreindre, les familles gardent une mémoire vive et durable des victimes. Les jeunes couples continuent à se rendre le jour du mariage sur la tombe du Soldat inconnu. Pendant les vacances d’été, des groupes de jeunes vont bénévolement sur les anciens champs de bataille pour y rechercher des dépouilles et les inhumer enfin dignement. Tout comme à l’époque soviétique, la majorité des manuels scolaires apportent une information circonstanciée sur les batailles de la Grande Guerre patriotique qui va, conformément à la tradition soviétique, de l’attaque allemande contre l’URSS le 22 juin 1941 au 9 mai 1945 (la nouvelle de la capitulation de la Wehrmacht le 8 n’étant parvenue à Moscou qu’à l’heure russe, c’est-à-dire à l’aube du jour suivant). L’énorme quantité de littérature populaire sur la guerre offerte dans les librairies et les représentations de l’Armée rouge dans les médias renvoient surtout à la victoire, moins aux formidables pertes, l’objectif étant de préserver l’image de l’Union soviétique en situation de grande puissance et en tant que superpuissance.

12 Des historiens, surtout jeunes, commencent à mettre en question ce mythe et abordent des sujets jusque-là tabous (la collaboration en Ukraine et en Biélorussie; la déportation de groupes ethniques non russes comme les Allemands de la Volga, les Tatars de Crimée, les Tchétchènes et les Ingouches ; ou encore le comportement de l’Armée rouge vis-à-vis de la population civile allemande). Mais cela n’a eu jusqu’ici aucun impact sur le traitement officiel de cette partie du passé soviétique. Le discours officiel s’ancre exclusivement dans une représentation fondant la realpolitik de grande puissance. C’est pourquoi Poutine avait exigé en 2001, lors d’une rencontre avec des historiens, que soient soulignés les mérites de la Russie victorieuse et avant tout le rôle de ses généraux[8] [8] Agacé par le nombre de manuels en vente sur le marché...
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.

13 Le culte de la mémoire de la victoire en atteste : malgré la terreur stalinienne, le passé soviétique reste à l’abri de toute implication ; il n’a donc pas à être « maîtrisé[9] [9] Voir Andreas Langenohl, « Patrioten, Verräter, genetisches...
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 ». Il s’agit sur les plans émotionnel et moral d’une sorte de bouclier derrière lequel s’abrite la fierté d’un passé glorieux : le seul et unique héritage positif de l’Union soviétique, comme on l’entend souvent dire de façon à la fois critique et nostalgique. Même si la révélation des vagues de répression stalinienne, à l’époque de la perestroïka, a été un bouleversement, le souvenir s’en est rapidement évanoui. Staline est aujourd’hui de nouveau pour beaucoup de Russes l’une des personnalités les plus marquantes du pays et l’un des plus grands politiciens que le monde ait porté. On estime que son autoritarisme et la dictature de « l’homme fort au sommet de l’édifice » furent naguère des instruments nécessaires à la transformation de la Russie. Un sondage de janvier 2005 interrogeait les personnes quant à un éventuel monument commémorant Staline lors du 60e anniversaire de la Victoire; réponses : 29 % d’opinions « positives », 37 % de « négatives » et 28 % d’« indifférents ».

L’identité mixte russo-soviétique

14 Après les lumières de la perestroïka, la Russie d’Eltsine et de Poutine a mobilisé politiquement un patchwork de mythes dans la galerie nationale, puisant largement au sein du passé russe et à un degré moindre soviétique. Isabelle de Keghel parle à juste titre d’« identité mixte russo-soviétique » que se fabrique la Russie postcommuniste[10] [10] Voir Isabelle de Keghel, Die Staatssymbolik des neuen Russland...
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. Ce n’est pas ici le lieu d’énumérer les multiples exemples du traitement du passé : de la restitution des batailles du Moyen Âge à l’évocation des côtés positifs de Staline et de Dzerjinski (le fondateur de la Tcheka). Notons simplement que la dimension religieusement connotée de la mémoire s’inscrit dans cette quête de lieux de mémoire utilisables. C’est par exemple l’exigence réitérée d’un enterrement orthodoxe du corpus delicti de Lénine. Bien que l’Église n’ait pu s’imposer à cet égard, elle a rendu possible l’inhumation d’Anton Denikine au cimetière du monastère Donskoï, qui est propriété du patriarcat. La dépouille mortelle du général de l’Armée blanche mort dans l’émigration aux États-Unis en 1947 et qui passait pour traître en Union soviétique a été transférée dans les mots du patriarche Alexis II de façon à symboliser la « réunion d’un peuple divisé par l’histoire tragique du siècle ». C’est au son de l’hymne soviétique que le cercueil de Denikine, enveloppé dans le nouvel ex-drapeau russe portant l’emblème tsariste de l’aigle à deux têtes, a été rendu pour toujours à la terre natale avec la bénédiction de l’Église.

15 Une fois disloquée l’Union soviétique, l’Église orthodoxe est devenue un facteur essentiel de la « politique identitaire » nationale et culturelle. Elle est la seule institution enracinée dans la Russie prérévolutionnaire que les Russes associent dans leur « souvenir » à la représentation d’un « passé intact ». Noël et Pâques sont redevenus des jours fériés. Le président et la nouvelle nomenklatura assistent aux cérémonies que la télévision d’État retransmet aux quatre coins du pays. Mais on recommence à observer Pentecôte et l’Assomption, ainsi que les journées commémoratives de saints nationaux comme saint Serge de Radonège ou saint Séraphin de Sarov que les médias font connaître à un public plus large.

16 Certes, la séparation de l’Église et de l’État est ancrée dans la Constitution (article 14), mais le rôle historique de l’orthodoxie en tant qu’Église d’État de l’époque prérévolutionnaire reste omniprésent et en particulier les dignitaires de l’Église y renvoient. Pour nombre de membres du haut clergé, orthodoxe et russe sont de nouveau synonymes, de même que russe et orthodoxe, comme du temps des tsars. Tous les camps politiques – communistes, nationalistes et libéraux à l’occidentale – font valoir la « renaissance spirituelle et morale de la Russie » sur fondement orthodoxe, telle que l’ont revendiquée Eltsine et Poutine. L’Église apparaît comme support de la tradition d’un État fort et elle est censée constituer le lien manquant entre État et société. La reconstruction de la cathédrale du Christ-Rédempteur de Moscou, jadis dynamitée par Staline, a été entreprise communément par le patriarche Alexis II et Eltsine en tant que « symbole de la grandeur et de la puissance de la Russie ». L’Église orthodoxe, voire l’orthodoxie sont toujours présentes pour défendre l’« authenticité » (samobytnost’) de la Russie, quand il s’agit de dénoncer comme néfastes les influences de l’Ouest et de bien distinguer entre les « valeurs propres » de la Russie et l’« Autre », c’est-à-dire l’Ouest. Rien d’étonnant à ce que l’Église ait eu en partie la responsabilité du 4 novembre en tant que Jour de l’unité nationale : la date de la libération de la Russie des « Polonais catholiques » ne figu-rait-elle pas sur les calendriers ecclésiastiques depuis le 4 novembre 1649 comme journée commémorative de l’icône miraculeuse de la Madone de Kazan, soit en souvenir de la troupe de Kazan qui avait apporté ses propres icônes pour libérer Moscou[11] [11] Voir Vladislav Nazarov, « Čto budut prazdnovat’ v Rossii...
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 ?

L’« idée russe »

17 Dans une période où culture de la mémoire et politique du passé prospèrent, la quête russe d’identité délivre à l’examen un matériau exemplaire, voire fantastique. Le traitement de l’histoire en Russie n’a rien de commun avec le travail de mémoire dans son acception occidentale. Et ce n’est d’ailleurs pas son objectif puisqu’il s’agit ici exclusivement de reconstruire une perception de soi en tant que grande puissance ébranlée par l’effondrement de l’Union soviétique. Toute image ou reproduction de l’histoire et du passé qui en appelle au sentiment national, au patriotisme et aux représentations impériales favorise cette mythologie du souvenir. L’idée russe (russkaja ideja) est mobilisée en faveur de la conscience nationale, d’une voie authentique (samobytnost’) de l’histoire de la Russie et de l’appel au peuple russe; dans les mots de Poutine, elle vaut pour tous dans une même mesure, qu’ils soient tatars, bachkirs ou tchétchènes : « Sans idée, il n’y a pas de grandeur de l’État[12] [12] Cité par Jakov Fruchtmann, « Putins Versuch einer Rekonstruktion...
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. »

18 L’« idée russe » a d’une certaine manière pris la place de l’« idée communiste » disparue[13] [13] Jutta Scherrer, « Ideologie, Identität und Erinnerung. ...
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. C’est pourquoi l’historien réputé Andrej Zorin regrette avec un mélange d’amertume et de cynisme l’abolition du 7-Novembre : on se serait contenté de remplacer la mémoire vive d’un événement historique, « origine majeure de tout le malheur qui a frappé mon pays durant les cent dernières années, restauration rampante d’aujourd’hui incluse », par un fantasme[14] [14] Voir Andrej Zorin, « ANew Holiday for Old Reasons »,...
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.

19 Le souvenir de l’aube démocratique incarnée par la perestroïka d’il y a vingt ans s’est comme envolé. Lors du décès de son père spirituel, Alexander Jakovlev, en octobre dernier, les médias ont certes parlé d’une grande figure de l’histoire, mais on n’eut pas un mot pour son oeuvre en faveur de la glasnost. Poutine n’allait pas assister à l’enterrement ; pas même Mikhaïl Gorbatchev.

20 Vu la constellation politique où ne s’articule pas jusqu’ici une quelconque prise de distance par rapport au régime communiste, Poutine continuant à interpréter l’effondrement de l’Union soviétique comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle[15] [15] « Poslanie Prezidenta Federal’nomu Sobraniju Rossijskoj...
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 », la performance de l’association Memorial n’en est que plus remarquable : on doit à ses collaborateurs de nombreux volumes de documentation sur les mécanismes de la terreur et du goulag, l’identification de milliers et de milliers de victimes des vagues de répression (récemment sur CD-ROM ) et la fondation de centres des droits de l’homme. Reste à souhaiter que l’existence même de Memorial ne sera pas menacée par une nouvelle législation sur le contrôle des ONG par l’État. Il s’agirait de la plus funeste intervention contre une tentative majeure de contribuer à l’élaboration du passé soviétique et jeter par là les bases d’une véritable culture de la mémoire.

21 Traduit de l’allemand par Esther Baron

 

Notes

[ 1] C’est ainsi qu’un tribunal russe allait juger « politiquement incorrecte », en février 2006, lors d’un procès engagé contre le président d’une organisation d’amitié russo-tchéchène, l’emploi par ce dernier de l’expression « peuple tchétchène ». Pour la juge, « la déportation des Tchétchènes par Staline en 1944 correspondait à une politique menée naguère dans l’intérêt de l’État ». Voir Marie Jégo, « Un journaliste qui avait publié des leaders tchétchènes condamné », Le Monde, 5-6 févr. 2006, p. 5. Retour

[ 2] Voir Jutta Scherrer, « Zurück zu Gott und Vaterland », Die Zeit, n° 31,26 juil. 2001, p. 31.Retour

[ 3] Voir Andrej NikolaevičSaharov, « Kogda uhodit Smutnoe vremja », Literaturnaja gazeta, nos 45-46,2-8 nov. 2005, p. 3.Retour

[ 4] <www.regnum.ru/news>,4 novembre 2005 ; <www.Russland.ru>, 4 novembre 2005.Retour

[ 5] Parmi eux quelques milliers d’ultranationalistes avec leur slogan « La Russie aux Russes » qui manifestaient contre les « Azéris mafieux », les « trafiquants tadjiks de drogue » et la « vermine américaine ».Retour

[ 6] Izvestija, 3 janv. 2005.Retour

[ 7] Même si les concours d’histoire organisés par l’association des droits de l’homme Memorial avec le soutien de la fondation Körber – les enfants étant invités à interroger les membres de la famille sur l’expérience de la guerre – exposent les véritables dimensions de la tragédie et s’éloignent par là considérablement de la glorification officielle et du patriotisme. Voir Irina Scherbakowa (éd.), Russlands Gedächtnis. Jugendliche entdecken vergessene Lebensgeschichten, Hambourg, 2003. Retour

[ 8] Agacé par le nombre de manuels en vente sur le marché en matière d’enseignement de l’histoire, Poutine allait ensuite plaider en faveur d’un manuel d’histoire unitaire sur le plan national. Le manuel d’histoire a selon lui pour fonction de renforcer la société et non d’exposer des opinions contradictoires. Voir Jutta Scherrer, « Geschichte ? Aber bitte nur eine ! », Die Zeit, n° 19,4 mai 2005, p. 46.Retour

[ 9] Voir Andreas Langenohl, « Patrioten, Verräter, genetisches Gedächtnis. Der Grosse Vaterländische Krieg in der politischen Deutungskultur Russlands », in Marina Ritter, Barbara Wattendorf (éd.), Sprünge, Brüche, Debatten zur politischen Kultur in Russland aus der Perspektive der Geschichtswissenschaft, Kultursoziologie und Politikwissenschaft, Berlin, 2002, p. 121 : il y aurait eu, en particulier à partir de 1995, remise en question de la capacité d’intégration supposée en Russie par le biais de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, avec l’émergence de thèses dissidentes. Retour

[ 10] Voir Isabelle de Keghel, Die Staatssymbolik des neuen Russland im Wandel. Vom antisowjetischen Impetus zur russländisch-sowjetischen Mischidentität, Brême, 2004.Retour

[ 11] Voir Vladislav Nazarov, « Čto budut prazdnovat’ v Rossii 4 nojabrja 2005 goda ? », Otečestvennye zapiski, n° 5,2004, p. 85-96.Retour

[ 12] Cité par Jakov Fruchtmann, « Putins Versuch einer Rekonstruktion Russlands », in Hans-Herrmann Höhmann (éd.), Kultur als Bestimmungsfaktor, Brême, 2001, p. 120.Retour

[ 13] Jutta Scherrer, « Ideologie, Identität und Erinnerung. Eine neue Russische Idee für Russland ? », Osteuropa, n° 8,2004, p. 27-41.Retour

[ 14] Voir Andrej Zorin, « ANew Holiday for Old Reasons », Russia Profile, n° 1,2005, p. 11.Retour

[ 15] « Poslanie Prezidenta Federal’nomu Sobraniju Rossijskoj Federacii » ; <www.rg.ru/2005/04/25/poslanie-text.html>,25 avril 2005.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Jutta Scherrer « Anciens/Nouveaux lieux de mémoire en Russie », Outre-Terre 2/2007 (n° 19), p. 187-194.
URL :
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DOI : 10.3917/oute.019.0187.