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Outre-Terre

2006/1 (no 14)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749206110
  • DOI : 10.3917/oute.014.0233
  • Éditeur : Outre-terre

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La question kurde a joué un rôle important en Irak depuis la formation de cet État, au début des années 1920. De cette date jusqu’au milieu des années 1940, le pays resta le théâtre d’une contestation armée des Kurdes, contestation éclatée et souvent mal organisée. La « période de silence » qui suivit, et qui dura jusqu’à la fin des années 1950, s’acheva par une nouvelle « révolte de Barzani », qui se poursuivit presque sans interruption de 1961 à 1975. La guérilla fut relancée dès 1975 et persista jusqu’à la « campagne al-Anfal » (1988-1989), au cours de laquelle le gouvernement irakien employa massivement les armes chimiques contre la population civile kurde. La guerre du Golfe de 1991 fut suivie d’un soulèvement de masse dans les villes kurdes, à son tour brutalement réprimé, ce qui provoqua la fuite de quelque deux millions de Kurdes vers l’Iran et la Turquie. Le Conseil de sécurité de l’ONU décida alors, par la résolution 688, d’établir une zone d’exclusion aérienne comprenant la majeure partie du Kurdistan irakien : c’était l’instauration d’une autonomie de facto dans la région.

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Cependant, l’élection d’une assemblée régionale, qui avait suscité de grandes espérances, fut suivie entre 1994 et 1997 d’une guerre civile entre les deux principales organisations, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani ; leur réconciliation en 1997 marqua une véritable renaissance économique et culturelle. Les Kurdes d’Irak comptèrent parmi les meilleurs alliés des Américains pendant la dernière guerre du Golfe, en 2003, ce qui allait leur permettre d’investir militairement la principale ville pétrolière du Nord, Kirkouk, qu’ils avaient toujours revendiquée comme capitale historique.

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Malgré la guerre civile, l’expérience de l’autonomie qui débuta en 1991 fut le point de départ de la reconstruction de la région. Les quelque 4 000 villages détruits pendant la « campagne d’al-Anfal » ont été reconstruits, et une politique de reforestation conduite avec succès. En dépit de ressources insuffisantes, les réseaux éducatif et sanitaire ont pu être largement modernisés, et les revenus du programme « Pétrole contre nourriture », dont 13 % allaient au Kurdistan, ont permis de redynamiser l’économie des villes.

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Aux élections de janvier 2005, la liste PDK/UPK avait obtenu un succès remarquable dans les trois provinces kurdes, avec 92 % des voix, de même que dans la province depuis longtemps revendiquée de Kirkouk : 58 %; et, sur l’ensemble de l’Irak, 25,4 %. Les Kurdes étaient ainsi devenus la deuxième force du pays, avec 75 des 275 députés au Parlement provisoire. Deux représentants élus sur la Liste islamique du Kurdistan avaient encore rejoint le groupe parlementaire, dont l’effectif s’élevait désormais à 77 députés. Ces résultats ont été confirmés aux élections législatives du 15 décembre 2005, malgré un certain tassement : 53 sièges pour l’Alliance kurde, mais 60 % des voix à Kirkouk.

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Aucun doute : le Kurdistan irakien bénéficie aujourd’hui d’une situation économique et politique, mais surtout sécuritaire, meilleure que celle de toutes les autres régions d’Irak. Malgré les deux attentats suicides qui, en mars 2004, ont fait environ 200 victimes, dont nombre de leaders importants, les conditions de sécurité sont plutôt à qualifier d’excellentes. La séparation du Kurdistan en deux administrations contrôlées respectivement par le PDK et l’UPK n’a pas amoindri le sentiment national, qui reste une source de légitimité politique pour toutes les forces politiques [1][1] Beaucoup plus complexe est le cas de l’intégration.... Les milices et l’économie de prédation qui prévalaient voilà encore une décennie ont complètement disparu. Ce sont au contraire les forces armées kurdes qui ont désormais la charge les grandes villes, et une économie non productive mais vitale a émergé. Les grandes tribus, tels les Sourtchi et les Harki – qui ont joué un rôle considérable dans l’histoire récente kurde, à la fois comme moteurs de la lutte de libération nationale et en tant que milices progouvernementales, et qui jouissaient traditionnellement d’une large autonomie –, ont été fortement marginalisées et subordonnées aux principales forces politiques.

Le traumatisme de la guerre civile

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La guerre civile de 1994-1997 a montré à quel point comptaient encore des divisions remontant aux années 1960 et à l’éclatement ouvert de la résistance en deux camps après l’échec de la révolte de Barzani en 1975. Au lendemain de la guerre du Golfe de 1991, les deux parties allaient réussir, dans un contexte dramatique, à pacifier leurs relations, et l’on a pu voir dans les élections de 1992 le signe que le mouvement kurde dans son ensemble avait fini par atteindre la maturité. Cette phase n’allait cependant pas durer plus de trois ans, les tensions entre les camps entraînant une guerre civile et la partition virtuelle du Kurdistan.

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Il est encore difficile, huit ans après la fin de la guerre civile, de rendre compte « rationnellement » des causes et des ressorts de ce conflit. Ont certainement joué un rôle les frustrations ressenties à l’UPK du fait que les revenus du poste douanier de Khabour-Ibrahim Khalil aillent essentiellement au PDK, qui contrôle ce dernier ; ensuite, la division linguistique, mais aussi la rivalité politique entre Sorani et Behdinani; enfin, le rôle diviseur des puissances régionales : Iran et Turquie. À cela s’ajoutent deux facteurs : d’une part, la tentation de monopoliser le pouvoir politique, l’UPK cherchant à substituer la « modernité » de ses structures hiérarchisées à l’héritage charismatique légué par Mustafa Barzani au PDK ; d’autre part, la « politique de report » des administrations Bush (père) et Clinton, qui eut pour effet de limiter radicalement la marge de manœuvre des acteurs kurdes, condamnant ces derniers à des actions ad hoc déterminées par des enjeux exclusivement locaux.

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Quoi qu’il en soit, ce conflit, qui ne connut ni vainqueur ni vaincu, n’allait pas avoir d’effet sur la reconfiguration à long terme de l’espace politique au Kurdistan, la polarité demeurant, non plus que sur l’évolution de l’antagonisme irako-kurde au sens large. Cela ne signifie pas pour autant que la guerre civile n’ait pas laissé de traces : bien au contraire, la population, collectivement traumatisée, n’a jamais accepté les « frontières internes » établies par les deux parties, et la guerre civile provoque aujourd’hui un sentiment de honte collective. Mais ce discours, fort répandu, est spontané; il n’émane pas d’une instance politique : les deux camps restent en réalité fort silencieux quant à cette page encore brûlante de l’histoire kurde, et ni l’un ni l’autre n’est en mesure de fournir une justification a posteriori de ce que la population continue de percevoir comme un birakujî [conflit fratricide].

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Au demeurant, la guerre civile ne fait pas l’objet d’un tabou politique : elle permet à la fois de mettre en garde contre les divisions et de proclamer fièrement la capacité des Kurdes à réaliser leur unité tout en respectant leurs propres différences; cette « faculté » serait innée à la société kurde, qui, précisément en cela, s’oppose à la société « antidémocratique » des Arabes. Une telle « essentialisation » des traditions kurde et « arabe » traduit le refus de tout rapport à l’« arabité », et pour commencer de la pratique ou, pour les jeunes générations, de l’apprentissage de l’arabe.

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Plus généralement, l’« appartenance » future des Kurdes à l’Irak est subordonnée à la satisfaction de trois exigences que l’on peut appréhender sans questionnaire ni sondage : fin des violences dans le pays; gouvernement non confessionnel, c’est-à-dire qui ne soit pas chiite ou islamiste ; reconnaissance par le pouvoir central du statut fédéral du Kurdistan. Au moins les deux dernières conditions ont été remplies dans la Constitution du 15 octobre 2005.

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L’approche du fait kurde en termes de construction étatique serait inadéquate. Cependant, il est clair qu’un processus de formation étatique est en cours qui a de nombreux points communs avec ceux que l’on trouve dans les pays décolonisés, marqué par une indépendance de facto du pouvoir central et par le contrôle du territoire par les forces militaires kurdes. Dans les zones où domine le PDK (Erbil, Dehok, Zakho, Shaklawa...), seul a été hissé le drapeau kurde; à Suleymaniyeh [Sulaymaniyya], en territoire UPK, ce sont les drapeaux irakien et kurde.

Formation étatique et partage des positions

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Les élections de janvier 2005 avaient été marquées par une absolue majorité du PDK à Erbil et dans la région de Behdinan, tandis que l’UPK renforçait ses positions dans celle de Suleymaniyeh. C’est que, depuis la guerre civile, les deux partis n’ont eu de cesse de mobiliser leurs forces de façon à se maintenir dans leur espace et à y installer un appareil militaire et civil efficace. Il ne fait aucun doute que la guerre civile a engendré irritation et frustrations, mais que, au Kurdistan comme ailleurs, elle a été rentabilisée. Certes, il n’y a pas eu de « vainqueur »; mais non seulement le PDK et l’UPK ont « capitalisé » les bénéfices retirés du conflit en consolidant leurs positions hégémoniques dans la société kurde, mais ils ont pu mettre en exergue la « sagesse », le « patriotisme » et le sens des responsabilités nationales qui les a amenés à en finir avec la guerre civile.

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La situation créée en 2003 par la guerre en Irak a contraint les protagonistes à redéfinir leurs positions tant à l’échelon kurde qu’à l’échelon irakien. Pour jouer son rôle de président de la nouvelle République – qui lui permettra aussi, grâce à sa dimension nationale, de colmater les fissures internes de son organisation –, Jalal Talabani, leader de l’UPK, a largement besoin du soutien de Barzani ; ce dernier est en revanche devenu le leader incontesté du territoire kurde unifié, tout en reconnaissant un certain particularisme à la région de Suleymaniyeh.

Les Barzani

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Plus qu’il ne se fonde sur le nationalisme kurde, source de légitimité politique, et sur Kirkouk, capitale « sacrée » de la « kurdicité », le pouvoir en formation tourne autour d’un nom, celui des Barzani, et d’une cité, Selaheddin.

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Les Barzani ont formé par le passé un ensemble complexe. Ils bénéficiaient de liens tribaux de solidarité sans constituer pour autant une tribu au sens strict du terme. Faisant partie de la confrérie Naqshabandiyya, ils jouissaient d’une légitimité confrérique sans être la branche locale d’une tariqa. Surtout, ils peuvent se prévaloir d’une longue histoire puisque, depuis le début du XXe siècle, des générations de Barzani ont mené la lutte de libération nationale.

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Le légendaire Mustafa Barzani avait joué un rôle déterminant dans la rébellion de 1943 et dans la proclamation en 1946, en Iran, de la République autonome de Mahabad. Après une décennie d’exil en Union soviétique, il revint en Irak, où il allait incarner la révolte de 1961. C’est lui qui décida de mettre un terme au soulèvement de 1975, ce qui lui valut d’être accusé par de nombreux nationalistes kurdes d’Irak et d’ailleurs de lâcheté, de trahison et de corruption par « l’impérialisme américain » (à sa mort, en 1979, il était exilé aux États-Unis).

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Dès 1975, ses deux fils, Idriss (décédé en 1988) et Massoud, devinrent avec Jalal Talabani les clefs de voûte de la nouvelle révolte. Quelque 8 000 membres du clan Barzani, soit la quasi-totalité des mâles de la famille, furent arrêtés en 1983 et déclarés « disparus ». La « campagne al-Anfal » de 1988-1989 était principalement (mais non exclusivement) dirigée contre les régions à population supposée largement « barzani ».

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Une fois la zone d’exclusion aérienne établie, en 1991, les Barzani rentrèrent en Irak. La dépouille de Mustafa Barzani fut ramenée d’Iran, où elle était provisoirement ensevelie, au Kurdistan irakien, et les membres survivants de la famille et leurs « clients » allaient créer à partir de rien une cité du nom de Selaheddin, à une vingtaine de kilomètres d’Erbil, au sommet d’une montagne éponyme. Quelque 5 000 personnes de toutes classes et de toutes professions vivent dans cette ville largement « interdite » et fortement sécurisée.

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Ainsi se trouve fondée une nouvelle légende où viennent se confondre les histoires parallèles de la famille Barzani et de la nation kurde, toutes deux menacées d’extinction totale mais ayant toutes deux survécu et « fait leur retour ». Le dynamisme de Selaheddin, avec ses villas luxueuses comme ses habitations modestes, sa « bourgeoisie » comme ses déshérités, symbolise la renaissance du Kurdistan et la reconstruction de ses villages détruits. Les portraits d’Idriss et de Massoud sont rares à Erbil et dans les villes contrôlées par les Barzani (Dehok, Zakho); mais celui de Mustafa Barzani, père de la vieille et toujours renaissante « nation », y est omniprésent, de même que dans la zone de Suleymaniyeh, que contrôle Talabani. Mustafa Barzani et la nation kurde ne font qu’un.

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Même si les Barzani ne dominent pas toute la bureaucratie militaire et civile du Kurdistan irakien, non plus nécessairement que le PDK, ils en forment cependant le « noyau dur ». Ainsi, Massoud porte le titre de « Serok » (président) et son neveu Nechirvan, fils d’Idriss, celui de Premier ministre (successeur officieux du président). Le système fonctionne grosso modo comme au Maroc ou en Jordanie, avec un noyau dur sacralisé et légitimé comme instance d’arbitrage et garantie de la pérennité de la « nation ». Il est très probable que le processus en cours renforcera la position du makhzen barzani et intégrera complètement, au prix d’une sorte de décentralisation, la zone contrôlée par les Talabani ; l’UPK jouira alors d’une réelle autonomie, mais en se subordonnant politiquement au « noyau dur » du « pouvoir kurde », dont elle ne contestera plus l’autorité.

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Pareil système ne saurait évidemment emporter la conviction de chacun. Bien au contraire, il n’est pas rare d’entendre critiquer les Barzani, en partie responsables de la guerre civile de 1994-1997 et aujourd’hui dans les affaires. Ces critiques, qui valent aussi bien pour le PDK et sa bureaucratie que pour l’UPK, ne sont en rien réprimées. Il n’empêche que le système continue de fonctionner : le noyau dur peut être critiqué, il n’est pas contesté ni remis en question.

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Il y a de nombreuses raisons à cette subtile équation entre respect, loyauté et frustrations, à commencer par la dépendance politico-économique. De larges secteurs de l’économie, tels les télécommunications et le bâtiment (l’ensemble du « secteur public »), sont en effet contrôlés par le pouvoir politique. Nul doute que, à terme, le partage des revenus dégagés par les champs pétrolifères de Kirkouk consolidera le pouvoir kurde. Cependant, ce système laisse des marges considérables aux différentes catégories, du petit entrepreneur aux agents de la diaspora, laquelle est en passe de devenir un facteur économique de taille dans le Kurdistan d’après-guerre.

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La situation est aussi le fruit d’une légitimation par le rapport de force. Certes, personne n’oublie que les Barzani ont été l’un des deux principaux protagonistes de la guerre civile et qu’en 1996 ils ont salué l’intervention des troupes de Bagdad contre les Talabani : cette alliance de courte durée – pas plus de quarante-huit heures – allait pour un temps entamer sévèrement leur prestige. Néanmoins, ils furent capables d’en finir avec le conflit, de signer un traité de réconciliation avec l’UPK, et même de sécuriser l’ensemble du Kurdistan. Ils eurent jusqu’à la générosité de partager les ressources à leur disposition avec l’organisation concurrente. C’était, sur le long terme, assurer la survie du Kurdistan à la fois en Irak et au Moyen-Orient.

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On loue également chez les Barzani une générosité matérielle et symbolique qui va au-delà de leur milieu : n’ont-ils pas financé en 2004 le pèlerinage à La Mecque d’environ 5 000 personnes ? Ils sont aussi perçus en tant que protecteurs des yézidis [2][2] Les yézidis sont les membres d’une secte syncrétique... et des chrétiens (dont beaucoup ont migré vers le Kurdistan depuis la guerre de 2003). Ils ont largement promu et honoré les intellectuels, les artistes, les universitaires, leur offrant une « place historique » dans la société kurde et dans le processus de « construction nationale » : allouer des fonds aux intellectuels, c’était une manière de les reconnaître symboliquement.

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Compte ici, pour finir, la tradition : le législateur ne saurait être critiqué en tant que tel ; quiconque défie ouvertement le pouvoir se place en position de dissidence honteuse, ou Ò erm. La machine politique tolère une critique de la « cour », mais sacralise le « législateur », qui ne saurait « connaître » des ratés de sa bureaucratie ; cela vaut aussi bien au Kurdistan qu’au Maroc ou en Jordanie. En laissant à la société civile une grande marge de manœuvre et d’intégration – puisqu’il ne tend pas à contrôler la presse, les universités ni les associations sur le terrain –, le pouvoir se donne la possibilité de garantir efficacement ses « domaines réservés ».

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Le cas du Kurdistan, même s’il n’est pas unique, reste spécifique. Il ne s’agit évidemment pas d’une démocratie : les élections n’y servent pas à départager contradictions et clivages, à organiser l’alternance, mais sont un mode d’affirmation de l’unité nationale dans le pays ou contre le pays. Le système, en revanche, n’est pas autoritaire : il ne se maintient pas par la contrainte et se reproduit fondamentalement par la rhétorique, le mythe et le consensus intériorisés.

Quel rôle dans l’Irak à venir ?

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Au Moyen-Orient, particulièrement en Irak, la visibilité politique demeure plutôt réduite : elle n’excède pas quinze jours, comme en témoignent les événements dramatiques qui ont précédé la dernière guerre.

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Avant le 1er mars 2003, en effet, les Américains étaient prêts à « trahir » les Kurdes irakiens puisqu’ils avaient accepté de fournir 6 milliards de dollars à Ankara et avaient permis que la Turquie stationne 60 000 soldats au Kurdistan. Les Turcs ne faisaient pourtant pas mystère de leur objectif : désarmer les forces militaires kurdes. Si leur plan ne se concrétisa pas, c’est que le Parlement turc, contre toute attente, allait refuser aux Américains l’ouverture d’un second front à partir de leur frontière. Jusqu’à cette décision de l’Assemblée nationale, les dirigeants kurdes et l’opinion publique redoutaient une troisième « trahison » : les États-Unis n’avaient-ils pas retiré leur soutien à la « révolte de Barzani » en 1975, provoquant ainsi son échec ? En outre, les Américains n’étaient pas intervenus pour empêcher Saddam d’écraser le soulèvement kurde au lendemain de la guerre du Golfe.

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L’épisode de 2003 a naturellement provoqué un traumatisme historique chez les Kurdes, désormais conscients que les minorités peuvent toujours servir de pions stratégiques aux puissances, qui les sacrifieront si cela est nécessaire à leurs intérêts. Qui peut être sûr que les États-Unis n’opteront pas demain, dans un contexte différent, pour une « alliance stratégique » avec la Turquie, ou qu’ils ne préféreront pas un gouvernement fort en Irak, y compris un gouvernement répressif ?

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À l’inverse, il faut bien constater que, de 2003 à 2005, les Kurdes d’Irak ont joui d’une triple centralité qui contraste radicalement avec leur marginalisation passée.

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En premier lieu, la centralité s’exerce, de façon relativement paradoxale, au sein de l’Irak à proprement parler. L’impression générale demeure que, dans leur immense majorité, les Kurdes ne se considèrent pas comme Irakiens : selon un référendum officieux organisé parallèlement aux élections de janvier 2005, plus de 90 % d’entre eux seraient favorables à l’indépendance. Cette indépendance, en un certain sens, est déjà entrée dans les faits puisque l’administration centrale n’a pas pénétré, même symboliquement, dans les régions kurdes. Des liens existent bien sûr avec le reste de l’Irak : échanges universitaires, « tourisme arabe », voyages fréquents, fonction de tampon avec la Turquie et avec l’Iran. En outre, même s’ils ne détenaient pas de postes clefs au sein de l’appareil précédent, dans lequel leur revenaient seulement cinq ministères et la présidence de l’Assemblée provisoire, les Kurdes savaient que, constituant la deuxième force politique du pays, ils étaient susceptibles de peser beaucoup plus, au moins à court terme. Plus encore, ils avaient conscience de pouvoir, au moins sur le papier, « faire » ou « défaire » l’Irak. Un gouvernement ne nourrissant aucune velléité d’intervention au Kurdistan et à Kirkouk pouvait le cas échéant se maintenir au pouvoir; un gouvernement désireux d’exercer des pressions sur le Kurdistan et de chasser les Kurdes de Kirkouk avait fort peu de chances de durer.

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Si les dirigeants kurdes acceptent cette centralité à l’intérieur de l’Irak, elle leur impose des contraintes : il leur faut, quelle que soit la volonté de leur population, renoncer à la formation étatique, à tout le moins la « reporter ». À l’inverse, faire partie de l’Irak comporte des ouvertures, telle la possibilité de contribuer à la redéfinition d’un nouvel État irakien, non arabe. La constitution provisoire ne définissait pas l’Irak comme pays arabe [3][3] En vertu de ce document, les Arabes d’Irak étaient..., et celle du 15 octobre 2005 souligne la multiplicité des ethnies et des confessions, même si elle indique une appartenance au monde musulman et un rapport étroit à la Ligue arabe. Qui plus est, appartenir à un Irak non arabe, c’est, d’une part, assigner au pays une multiethnicité sans pour autant « renier » la kurdicité et, d’autre part, se donner les moyens institutionnels de protéger les Kurdes d’Irak contre de probables agressions des pays voisins, en particulier de la Turquie.

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En deuxième lieu, la centralité s’exerce dans l’espace kurde du Moyen-Orient, où la position des Kurdes irakiens a radicalement changé depuis la guerre de 2003.

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Durant les années 1960 et jusqu’à l’échec de la « révolte de Barzani » en 1975, ce sont eux qui constituaient la référence de tous les Kurdes du fait des espoirs qu’ils avaient suscités et au nom d’un nationalisme proclamé et mobilisateur. Une fois survenue la débâcle de 1975, le système Barzani fut taxé de « féodal », de « réactionnaire » et de « proimpérialiste ». Après la révolution iranienne de 1979, ce sont les Kurdes d’Iran qui allaient se trouver au centre de la contestation kurde au Moyen-Orient; par la suite, les troupes armées du Parti (turc) des travailleurs du Kurdistan (PKK) devinrent la référence principale de la région, ou du moins la mieux connue.

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Aujourd’hui, sa nouvelle position a replacé le Kurdistan irakien au centre, tant matériellement que symboliquement. Malgré des contentieux majeurs entre les partis kurdes d’Irak et la branche principale du PKK (ce qui ne vaut pas pour les dissidents), nombre de Kurdes de Turquie, mais aussi d’Iran et de Syrie, vivent actuellement au Kurdistan irakien ou entretiennent des relations commerciales avec ce dernier, à la vie intellectuelle duquel ils sont largement intégrés.

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Ce type de centralité irakienne, qui affaiblit le concept de nation et d’État tout en conférant un sens différent aux frontières de l’Irak, oblige les Américains à une plus grande sensibilité à l’égard de la question kurde au Moyen-Orient. Ils ont par exemple refusé, malgré des pressions massives de la Turquie, d’intervenir militairement contre des combattants du PKK basés au Kurdistan irakien. De l’avis général, la campagne américaine serait à l’origine de la scission récente au sein du PKK, les dissidents, emmenés par Osman Öcalan (frère d’Abdullah), plaidant ouvertement pour une « coopération kurdo-américaine » comme clef du dossier.

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En troisième lieu, la centralité se traduit dans le rôle pivot des Kurdes dans la stratégie américaine en Irak. Le Kurdistan est la seule partie du pays qui reste « calme » et où troupes et bases ont été et restent accueillies plutôt chaleureusement. Les Américains n’ont pas à intervenir pour y assurer la sécurité quotidienne et contrôlent à moindres frais une zone stratégique grande comme la Suisse. La superpuissance, par sa présence et par le soutien patent qu’elle leur apporte dans l’affaire de Kirkouk, légitime ainsi le micro-espace des Kurdes.

Incertitudes

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Ces trois centralités restent pourtant fragiles et précaires, et les dirigeants kurdes en ont parfaitement conscience. Même si pareil scénario semble en l’occurrence très hypothétique, l’établissement à Bagdad d’un gouvernement fort soutenu par les Américains n’est pas à exclure. Un tel gouvernement « à la Hobbes » pourrait être tenté par des méthodes autoritaires héritées du passé et les étendre à l’ensemble du pays. Le scénario recevrait sans aucun doute l’appui des Turcs et mettrait un point final à la centralité intra-irakienne dont jouissent actuellement les Kurdes.

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Quant à la deuxième centralité, une coopération militaire avec la Turquie, l’Iran et la Syrie dans le but d’écraser l’autonomie n’est pas non plus totalement à exclure. Avec signes inversés, ce scénario d’instabilité élargie à tout le Moyen-Orient pourrait provoquer une nouvelle phase de soulèvement, ou au moins de troubles, en Iran et en Turquie de même que, pour la première fois dans l’histoire du pays, en Syrie [4][4] En mars 2004, Qamechli, ville kurde de Syrie, fut le....

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Enfin, si la révolte sunnite venait à s’intensifier, on ne peut entièrement exclure un retrait américain qui affaiblirait les Kurdes ou, au mieux, les transformerait en une communauté armée parmi d’autres. Cela est d’autant plus vrai que, assumant ouvertement l’alliance américaine, les Kurdes irakiens verraient leur position fragilisée dans toute la région et dans un monde arabe où l’opinion publique est très antiaméricaine.

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Les dirigeants kurdes, mais également les élites et la population du Kurdistan, sont parfaitement conscients de ces risques et savent bien qu’ils ne sont pas préparés à les affronter. Même si leur réponse à pareilles éventualités ne peut se résumer à une politique au jour le jour, ils n’ont pas de stratégie à long terme. Le problème demeure celui de la marge de manœuvre dont disposeraient les acteurs secondaires en cas de conflit ou de postconflit : ils seraient en effet contraints d’accepter certains mécanismes de domination et de subordination, de façon à renégocier leur place, à légitimer l’existence de leur microterritoire et à le protéger, à assurer leur propre survie politique. Ils n’ont prise ni sur le temps ni sur les grandes équations « géostratégiques » entre puissances. Ils ne peuvent agir économiquement, militairement et symboliquement qu’à l’intérieur d’un cadre limité au « présent » immédiat.

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Sans que, dans cette situation d’incertitude, les perspectives et les projets à long terme disparaissent pour autant, le fossé se creuse entre les contraintes de l’appréciation immédiate, de la logique tacticienne, et les objectifs stratégiques.

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Par trois fois au moins dans l’histoire récente, le soulèvement kurde a été marqué par semblables contraintes liées au « temps présent ». De mars 1974 à mars 1975, d’abord, la seconde phase de la « révolte de Barzani » dépendait du soutien immédiat de l’Iran et de celui, indirect, des États-Unis; les accords d’Alger entre Téhéran et Bagdad mirent fin à l’appui iranien en 1975, ce qui eut pour conséquence la défaite de la rébellion. Durant la guerre Iran-Irak, ensuite, de 1980 à 1988, la révolte des Kurdes iraniens dépendait du soutien militaire et logistique accordé par l’Irak, celle des Kurdes d’Irak de l’aide fournie par l’Iran; la fin des hostilités porta un coup sérieux à toutes deux. Pendant les années 1980-1990, enfin, la lutte armée du PKK dépendait de l’appui direct ou indirect accordé par Damas; elle prit fin lorsque la Syrie retira son appui, en 1999. Dans tous ces cas de figure, le mouvement kurde se trouvait en situation d’a Ò betal [meule qui tourne à vide] et confronté à la radicalisation, au désespoir.

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Le mouvement kurde n’est certes pas le seul au monde qui soit dans cette situation, et l’on pourrait citer le cas analogue des Palestiniens. L’évolution et le destin parfois dramatiques de ces mouvements ne peuvent à l’évidence s’expliquer par la simple absence de « calcul rationnel » ou par le manque de dirigeants « perspicaces », « visionnaires ». Le problème reste en fin de compte l’incapacité de l’« ordre mondial » à résoudre les conflits régionaux à travers des mécanismes d’intégration et de participation sans créer de nouveaux différends. Nombreuses sont les situations où le déséquilibre est assumé comme une composante inévitable de la « gouvernance mondiale »; les acteurs secondaires n’ont alors pas d’autre possibilité que d’utiliser et de transformer le déséquilibre pour produire de la ressource.

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À moins que le Moyen-Orient ne se transforme radicalement, au point d’offrir un cadre pacifié et légitime aux yeux de tous les protagonistes, les Kurdes n’auront d’autre choix que de vivre avec le déséquilibre. Il faut donc s’attendre à ce que le conflit soit en permanence reconfiguré et occupe sporadiquement la une des médias.

Notes

[1]

Beaucoup plus complexe est le cas de l’intégration au Kurdistan de Kirkouk, ville multiethnique où, historiquement, cohabitaient avec la majorité kurde des minorités turkmène, arabe, chrétienne et juive. Pendant les années 1960, Kirkouk fut le théâtre d’expulsions massives de sa population kurde et de l’installation de populations arabes, politique d’arabisation qui allait se poursuivre dans les années 1970 et 1980 : durant les années 1980, les Arabes qui acceptaient de s’implanter à Kirkouk se voyaient offrir une somme de 10 000 dinars, soit environ 35 000 dollars. Bagdad accepta le retrait au moins provisoire de ses troupes hors des provinces kurdes dans les années 1990, mais fit de l’arabisation de Kirkouk sa priorité absolue. Selon la déposition d’un observateur devant la Commission des droits de l’homme de l’ONU, 108 000 Kurdes ont été expulsés de Kirkouk à partir de 1992 (cf. Commission on Human Rights, Press Release, 12 avril 2001) ; quelque 170 000 Kurdes y revinrent après la guerre de 2003. Actuellement, Ankara exerce des pressions massives, restées jusqu’ici sans succès, pour empêcher les Kurdes expulsés de retourner dans cette ville, qu’il considère comme « turque ». Le problème majeur reste celui des Arabes installés depuis 1991 : les autorités kurdes s’emploient à les convaincre de réintégrer leur foyer d’origine moyennant une compensation financière que, malgré l’absence de données fiables, on peut estimer entre 5 000 et 10 000 dollars par famille.

[2]

Les yézidis sont les membres d’une secte syncrétique en marge de l’islam.

[3]

En vertu de ce document, les Arabes d’Irak étaient seuls à faire partie de la nation arabe, ce qui revenait à reconnaître implicitement aux non-Arabes leur appartenance à une autre nation, par exemple kurde.

[4]

En mars 2004, Qamechli, ville kurde de Syrie, fut le théâtre d’affrontements et d’une répression brutale : 50 victimes et un grand nombre d’arrestations.

Plan de l'article

  1. Le traumatisme de la guerre civile
  2. Formation étatique et partage des positions
  3. Les Barzani
  4. Quel rôle dans l’Irak à venir ?
  5. Incertitudes

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